S01/11
Dimanche 5 juillet 2026
Essais

Le dernier livre d'amour américain

Avec Ghost Stories, Siri Hustvedt raconte les derniers mois de Paul Auster et quarante-trois années de vie commune. Entretien.

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Musique
Chilly GonzalesMinor Fantasy

Depuis quelques jours, certains panneaux publicitaires affichent la couverture de Ghost Stories. « N° 1 des ventes », est-il précisé en dessous de la photo de Paul Auster et Siri Hustvedt. Ils sont jeunes et beaux. Sorti mi-mai, le livre s’est déjà vendu à presque 30 000 exemplaires, un excellent chiffre pour de la non-fiction, surtout dans un marché du livre qui se porte mal. 

Le 30 janvier 2024, l’écrivain américain Paul Auster, né en 1947, mourrait des suites d’un cancer au poumon. Il était né à Newark (New Jersey), comme Philip Roth (1933-2018). Mais contrairement à l’auteur de La Tache, connu pour batifoler, Auster était attaché et associé à une femme et une seule, la romancière et essayiste Siri Hustvedt. La maladie de l’auteur de Léviathan avait été diagnostiquée au mois en janvier 2023. Il s’est éteint dans la maison de quatre étages qu’il habitait à Brooklyn avec son épouse. Parents d’une fille, la chanteuse Sophie Auster, ils formaient depuis quarante-trois ans un couple fusionnel. Ghost Stories est le récit des derniers mois de l’existence de Paul Auster et de quatre décennies d’amour fou et de bonheur. C’est la glorification à l’américaine, selon les lois du storytelling, d’une histoire présentée comme exceptionnelle. Siri Hustvedt écrit que les liait un « raccordement intellectuel-érotique ». Ils relisaient leurs livres respectifs avant de les confier à l’éditeur, ils partageaient leur culture, et leurs lectures. Leurs valeurs étaient les mêmes : progressistes et démocrates. L’élection, puis la réélection de Donald Trump les avaient effrayés… Que demander de plus, que demander de mieux ? 

Ce journal de deuil chante un couple littéraire à l’entente et au physique sans accroc. Certes, il leur est arrivé des choses terribles que Ghost Stories ne passe pas sous silence, mais « il n’est rien arrivé de terrible entre nous », note Siri Hustvedt. Ils ont tous les deux eu du succès : pas de jaloux, si ce n’est que Siri Hustvedt a souvent déploré que les lecteurs attribue à son mari la connaissance d’une discipline ou d’un sujet qu’elle maîtrisait avant lui ou mieux que lui – les neurosciences, par exemple. Détaillant et louant cette harmonie, le livre la propose au lecteur en modèle, à la manière dont le font certaines comédies dramatiques américaines. L’histoire finit mal mais elle fut belle. 

Le duo « Paul et Siri » a fait mieux que Zelda et Scott Fitzgerald, couple certes iconique mais qui s’est autodétruit. Auster et Hustvedt ne se sont pas séparés à partir du moment où ils se sont rencontrés, en 1981. Elle avait 26 ans, lui, 34. Forment-ils pour autant un couple américain mythique ? L’avenir le dira. Ils sont d’ores et déjà emblématiques d’un lieu, Brooklyn ; du moins de quelques rues de Brooklyn où habitent plusieurs intellectuels, et que Paul Auster avait filmées dans Brooklyn Boogie en 1995. 

Depuis une vingtaine d’années, ce n’est plus à Manhattan que tout se passe, mais vers Prospect Park et Greenpoint. Un autre écrivain, américain d’adoption, affûte lui aussi le récit de sa vie conjugale ces temps-ci : Salman Rushdie. Il l’a fait dans Le Couteau (Gallimard, 2024), récit de la tentative d’assassinant dont il a été victime le 12 août 2022 et dont il s’est remis en grande partie grâce à l’amour de, et pour son épouse, la poétesse Rachel Eliza Griffiths. Néanmoins, Salman Rushdie conserve un humour british : la première fois qu’il voit Eliza, à un cocktail, il la trouve si belle qu’il ne fait plus attention à rien, il se prend une porte vitrée en pleine figure et tombe à la renverse.

Le Grand Continent a rencontré Siri Hustvedt à Paris, lorsqu’elle est venue assurer la promotion de Ghost Stories en Europe. Le rendez-vous s’est tenu dans un salon de sa maison d’édition française, Gallimard. Ce texte est en effet le premier qu’elle publie chez Gallimard alors que les précédents, comme ceux de Paul Auster, étaient édités chez Actes Sud. Le transfert, qui a dû coûté cher, annonce-t-il celui des romans de Paul Auster chez Gallimard ? Nous verrons bien. 

Elle est grande et souriante. Avec gravité, douceur et pédagogie, elle raconte la disparition de l’homme de sa vie et le manque quotidien qu’elle en éprouve. 

Ghost Stories (le titre original a été conservé) s’intitule ainsi parce que Siri Hustvedt, dans les jours qui ont suivi la disparition de son mari, a eu la sensation qu’il était encore là, près d’elle. Chaque pièce de la maison restait imprégnée des habitudes du défunt : « C’est la maison d’un long dialogue continu au sujet de petites choses et de grandes, un dialogue qui a maintenant pris fin. » Le texte commence par la fin du film, la mort de « Paul ». Puis il revient sur les mois qui l’ont précédée, les traitements, les diagnostics dont Siri Hustvedt informe leurs amis au fur-et-à-mesure que se dégrade l’état de l’écrivain. Il s’arrête aussi sur une série de catastrophes, qui furent médiatisées. Le 1er novembre 2021, Ruby Auster, la fille du fils du premier mariage de Paul Auster est morte. Elle avait seulement dix mois. Après six mois d’enquête, il fut établi qu’elle avait succombé à une overdose de fentanyl et d’héroïne alors qu’elle était sous la surveillance de son père, Daniel Auster. Il s’était endormi à côté d’elle. Daniel Auster fut arrêté, mis en examen pour homicide involontaire et homicide par négligence criminelle. Il fut emprisonné. Le jour de sa libération sous caution, quelques heures après qu’il a quitté la prison, il a été retrouvé mort par overdose de fentanyl et d’héroïne à son tour. Siri Hustvedt, délicatement, ne commente pas ces tragédies. Elle cite le passage d’une lettre d’Emily Dickinson (1830-1986) : « Essayer de parler de ce qui s’est passé, ce serait impossible. L’abîme n’a pas de biographe. » 

L’un des points les plus intéressants peut-être de Ghost Stories est le traitement que cet essai personnel réserve au hasard, et à son contraire, le déterminisme. Les bifurcations biographiques qui se jouent à un cheveu sont l’un des thèmes de l’œuvre de Paul Auster. Or Siri Hustvedt, sans le souligner, peut-être même sans le vouloir, dessine un enchaînement logique dans la trajectoire de son mari. Les aïeux de celui-ci n’étaient pas des gens heureux, ni des personnes tranquilles. Alors que le livre est très (trop) corseté, un peu lisse, comme le fut l’entretien que l’écrivaine a accordé au Grand Continent, c’est assez beau de voir batailler ainsi le hasard et la nécessité chez une femme férue de neurosciences et de biologie davantage que de psychanalyse. 

Le texte navigue entre plusieurs décors, plusieurs époques. Siri Hustvedt a passé sa jeunesse dans le Minnesota avant de débarquer à New York. Le 23 février 1981, à Manhattan, lors d’une lecture par une poétesse de son travail – un rituel aussi ancré dans la vie intellectuelle américaine que le storytelling – elle a remarqué Paul Auster et a souhaité lui être présentée. Il était plutôt bougon, préoccupé. La future autrice était libre sentimentalement et elle étudiait la littérature à Columbia ; Auster était poète, gros fumeur, tourmenté, embourbé dans une relation compliquée et père d’un fils de quatre ans, Daniel, qui n’allait déjà pas bien. Il était séparé de son épouse, la romancière Lydia Davis, mais n’était pas encore divorcé. Il avait déjà écrit Cité de verre (Actes Sud, 1987) — un roman que dix-huit éditeurs avaient au préalable refusé. 

Vouliez-vous que le livre prenne cette forme d’allers et retours entre plusieurs temporalités ?

Quand j’ai commencé à écrire, après la mort de Paul, j’avais l’intuition de la forme que je souhaitais donner à mon texte, mais je n’avais aucune note préparatoire. 

D’habitude, j’en ai, au moment d’entamer un livre. J’avais des lettres que Paul et moi avions échangées, des photos, des mots de condoléances reçus à la mort de Paul, et je savais que j’aimerais intégrer ces documents dans le livre. J’avais les trente-cinq pages des lettres que Paul avait écrites pour Miles, notre petit-fils, né le 1er janvier 2024. Il s’y adresse à lui en lui présentant la famille, sa mère, notre fille Sophie. 

La seule chose que j’avais prévu à propos de la structure de ce livre à venir, et qui pourtant a changé au cours de l’écriture, c’était de placer les lettres adressées à Miles à un endroit, et non de les disséminer, comme je l’ai fait finalement. La forme actuelle s’est dessinée au fur-et-à-mesure.

Un thème court tout au long du livre, celui que rien n’arrive par hasard. Votre mari appelait les drames qui ont tué Ruby et Daniel « les choses horribles ». Vous évoquez également des événements qui ont touché la famille paternelle de votre mari et dont Daniel Auster a pu hériter ; votre mari aussi, d’ailleurs. Selon vous, ces drames ont compté dans le déclenchement du cancer de Paul Auster. Établir ce lien, est-ce le résultat d’un intérêt pour la psychanalyse ?

Peut-être. J’ai découvert le féminisme à travers mes lectures, à l’âge de vingt ans. Puis j’ai découvert la psychanalyse à travers ce qu’en pensaient les féministes. Je me souviens de ma lecture de Kate Millett (1934-2017), une artiste américaine, autrice de Sexual Politics. Elle était très sévère à l’égard de Freud. Paradoxalement, elle m’a donné envie de le lire. J’ai continué à le lire toute ma vie. Je suis critique à son égard, mais il n’a jamais cessé de m’intéresser. J’ai lu également Donald Winnicott (1896-1971), que j’aime beaucoup. J’aime un peu moins Melanie Klein (1882-1960). 

Lorsque j’ai terminé ma thèse et que je n’habitais pas encore à New York, je voulais tellement y emménager que je me suis dit que la solution était peut-être de devenir psychanalyste. Mais il y avait très peu de place dans le département de psychiatrie de l’université pour les étudiants qui, comme moi, n’étaient pas médecins. J’ai aussi remarqué que Freud était davantage étudié dans le département littéraire qu’en psychiatrie. Je pense enfin qu’il aurait fallu des années avant que je gagne bien ma vie comme psychanalyste. Mais c’est un métier merveilleux.

Lorsqu’il est en CE1, Daniel écrivit un poème qui commençait par ces mots, « je me cache », et qui se terminait par : « et personne ne me trouvera ». Ces vers font écho à ce qu’écrit Donald Winnicott dans Jeu et réalité à propos de l’enfant (1971) : « Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe. » 

En effet. C’est troublant, n’est-ce pas ? Daniel était d’une intelligence supérieure, et il était aussi très perturbé. On peut émettre des théories sur plein de choses, on peut énoncer plusieurs hypothèses sur son état, mais Daniel n’est plus là pour parler de sa propre vie. Ce que je voulais, dans mon livre, c’était le rendre sympathique au lecteur. 

Les circonstances de sa mort et de la mort de sa fille ont fait beaucoup de bruit, elles ont fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis et en Angleterre, presque autant en Angleterre qu’aux États-Unis, d’ailleurs. Les tabloïds se sont emparés de cette affaire de façon atroce. L’addiction à la drogue, les troubles psychiques de Daniel, c’est tout ce qu’aiment ces journaux. Je voulais revenir là-dessus calmement. Mais je n’ai pas une explication unique à donner à ce qui est arrivé, il y a plusieurs explications.

D’où vient votre goût pour les neurosciences ? 

Je ne pense pas que la psychanalyse suffise pour lire le monde. Lorsque j’étais étudiante, je lisais l’historien d’art Erwin Panofsky (1892-1968), à l’heure du déjeuner, à la bibliothèque de l’université. Je trouvais cette pensée tellement intelligente ! Je me disais : « C’est merveilleux, mais je n’arriverai jamais à produire une telle pensée, j’en suis si loin qu’il faut que je fasse autre chose. » 

C’est important d’avoir une conscience historique des phénomènes, de savoir ce qui se passe à un moment précis en Europe, en Asie, et au Moyen Orient. Alors la psychanalyse est une grille de lecture possible, mais il en faut d’autres. Je m’intéresse depuis quelques années à un nouveau champ, la neuro-psychanalyse. Je lis beaucoup de livres sur la biologie, aussi. Quand j’aborde un sujet en espérant le comprendre, j’aime le faire selon différentes perspectives. Plus on multiplie les angles, mieux c’est. Et comme je suis âgée, j’ai beaucoup lu et j’ai multiplié les perspectives.

Vous écrivez que vous vous êtes débarrassée de la culpabilité. Ce doit être fantastique de ne plus en éprouver. Comment vit-on, sans culpabilité ? 

Oh, je ne m’en suis pas complètement débarrassée. Si je fais quelque chose de malhonnête ou de méchant, je me sens très mal et je m’excuse auprès de ceux que j’ai blessés. 

Mais j’ai cessé de me sentir coupable quand je ne le suis pas, et ça, c’est une conquête dont je suis fière. Il m’a fallu onze ans d’analyse pour que je bouge. Continuer à se blâmer de choses qu’on n’a pas faites, c’est très féminin et c’est terminé pour moi. 

Quand un homme est démuni face à moi parce que je suis bien plus intelligente que lui, je ne me sens plus coupable. La culpabilité tort la personnalité, au bout d’un moment. 

Lorsque vous rencontrez Paul Auster, il est encore marié, sa vie conjugale le rend triste, il souffre à l’idée de se séparer de son fils, et il y a des moments où il ne vous donne plus de ses nouvelles. Il disparaît. Cependant, vous ne lui en voulez pas trop. Pourquoi ? 

Je comprenais que, lorsqu’il disparaissait, il ne me rejetait pas. J’avais moi-même eu d’autres relations avant de le connaître et je ne m’étais pas toujours bien conduite. Je n’avais pas toujours été impeccable. 

Mais ce qui se passait dans ce début de relation avec Paul était autre chose : il était marié avec une femme avec laquelle ça n’allait pas, il avait un enfant de quatre ans, c’était très compliqué : je pouvais supporter ces éclipses et patienter. 

Pensez-vous à ce que vous auriez écrit l’un sans l’autre, puisque vos textes respectifs se sont nourris ?

Quand nous nous sommes connus, j’avais écrit cent-dix pages de poésie et je travaillais à ma thèse consacrée au langage et à l’identité dans les romans de Charles Dickens. Mon premier roman, Les Yeux bandés (Actes Sud, 1993) je l’aurais écrit comme je l’ai fait, avec ou sans Paul dans ma vie. Mais ensuite ont commencé à se mettre en place des passerelles entre son univers et le mien, tant nos deux mondes étaient imbriqués. 

Je me suis intéressée aux neurosciences et j’ai écrit une thèse sur l’identité et le langage, tandis que Paul écrivait sa trilogie new-yorkaise dont le motif principal est justement l’identité et ses variations. Quand je compare aujourd’hui nos travaux, je suis surprise par leur proximité. Il est question de folie dans les deux cas. Nous nous sommes influencés sans le savoir. Nous avons terminé nos livres exactement au même moment. 

Qui sait ce que nous aurions écrit l’un sans l’autre ? Je parle de cela dans Ghost Stories : l’influence, celle des auteurs vivants et celle d’auteurs morts est inconsciente. C’est moi qui ai enseigné à Paul les neurosciences et la psychanalyse, mais les gens pensaient que c’était le contraire. Ils croyaient que mon savoir venait de Paul.  La réputation de Paul Auster m’a écrasée. 

Comment se déroulaient vos journées, puisque vous écriviez dans la même maison ?

Avant que Paul ne tombe malade, nous nous réveillions à peu près à la même heure. Nous prenions le petit-déjeuner – j’avais besoin de silence, le matin, et Paul avait besoin de parler. Il était de très bonne humeur le matin, très réveillé. Pas moi ! Je lui disais : « Laisse-moi lire le journal, s’il te plaît. » 

De sept heures du matin jusqu’à une ou deux heures de l’après-midi, nous écrivions. On ne déjeunait pas ensemble. Je n’ai pas faim à l’heure du déjeuner. Je prenais un yaourt, c’est tout. Puis pendant deux ou trois heures, je lisais. Paul avait besoin de davantage de temps pour démarrer sa plage d’écriture, alors il continuait de travailler pendant que je lisais. Vers quatre ou cinq heures, on s’arrêtait, chacun vaquait à ses occupations, et le soir, nous dînions et nous regardions un film. 

Ces rituels du soir me manquent maintenant, lorsqu’arrive le soir. Pendant la journée, on ne se voyait pas beaucoup.

Paul Auster avait besoin de temps pour se mettre à écrire, dites-vous. Vous, écrivez-vous facilement ? 

Cela dépend des livres, c’est à chaque fois différent. Chaque livre est difficile à écrire, mais la forme de certains se dessine parfois très vite. 

Pendant que j’écris un livre, d’autres idées pour de futurs textes apparaissent. Je les note et je les mets de côté. J’ai besoin de cette profusion, besoin de me constituer une réserve de projets. 

Il y a un livre, cependant, que je n’ai jamais réussi à écrire. Je l’appelle le livre mort. J’en ai encore le plan, mais je ne suis pas allée au-delà.

L’après-midi, que lisiez-vous ? Ce que vous aviez écrit le matin-même ? 

Non, je ne revenais pas sur le travail du jour. Je lisais des passages de plusieurs livres, des bouts de plusieurs textes à la fois, beaucoup d’essais critiques. En ce qui concerne les livres que nous étions en train d’écrire, une fois que nous les avions terminés, nous prenions rendez-vous l’un avec l’autre pour lire à l’autre ce que chacun avait écrit. 

Votre livre fait penser à celui de Joan Didion (1934-2021), écrit après la mort de son mari, L’Année de la pensée magique. Aviez-vous en tête ce modèle en écrivant Ghost Stories ?

Figurez-vous que j’ai lu L’Année de la pensée magique l’année où Paul est mort, après sa mort. Ce sont deux livres complètement différents. Paul et moi connaissions peu Joan Didion et John Gregory Dunne (1932-2004), son mari, écrivain lui aussi. Nous les avions croisés lors de quelques dîners chez des amis et il était évident qu’ils formaient un très beau couple, très soudé. Mais John n’apparaît pas vraiment dans le livre de Joan. 

Ce qui intéresse Joan, c’est l’anatomie du deuil, de son deuil à elle. Et c’est le cas pour la plupart des livres de deuil que j’ai lus, écrits par l’un ou l’autre des époux. Ce sont des essais qui se demandent ce qu’est le deuil. Ce n’est pas une critique du livre de Didion que je fais là, le deuil est une expérience terrible qu’on ne peut mesurer avant de l’avoir expérimentée. 

Moi, ce que je voulais et ce que je veux toujours, c’est que Paul revienne. Je rêve de son retour. Mais je n’ai pas de pensée magique. Le mari de Joan Didion est mort d’un coup, d’un arrêt cardiaque, et je crois que dans ce cas-là, celui qui reste est plus exposé à la pensée magique. Moi, j’ai eu le temps de me préparer à la disparition de Paul. Je ne me suis jamais dit, comme Joan : « Je garde ses chaussures car Paul en aura peut-être besoin. »

Allez-vous rester dans cette maison ? 

Oui. Lorsque Paul est mort, je me suis demandé : comment une personne seule peut-elle rester dans une si grande maison ? Et maintenant, je n’envisage pas de vivre ailleurs. Ce n’est pas douloureux d’y rester, au contraire. Toute notre vie commune se trouve dans cette maison, tous les souvenirs de ma vie avec Paul sont là. Si je devais quitter ce lieu, ce serait une grande épreuve.

Pensez-vous que Paul Auster ait donné naissance à un courant littéraire ? 

Je ne crois pas qu’il y ait une « école Paul Auster ». Il y a en revanche des imitateurs. Ma mère avait dit quelque chose de très joli à Paul : « Vous savez, quand j’ouvre l’un de vos livres, je sens tout de suite, dès la première phrase, que ce texte est de vous. » C’est vrai que dès la première phrase, boum, vous y êtes. 

La première fois que j’ai lu Cité de verre, j’étais dans ma baignoire et j’ai pensé : « Personne n’a jamais écrit comme ça, ce roman ne ressemble à aucun autre. » Ensuite Paul m’a donné à lire sa poésie ainsi que la moitié de L’Invention de la solitude (1987 ; traduit chez Actes Sud en 1993) et j’ai été épatée.

Y a-t-il un livre de lui que vous préférez ? 

Non. Ce que je peux dire, c’est que son œuvre a évolué. Elle est passée du travail d’un homme qui était enfermé dans une pièce à celui d’une conscience ouverte sur le monde. Cela se sent dans le style. 

Si vous ouvrez n’importe quel volume de sa trilogie et que vous le comparez à 4, 3, 2, 1(Actes Sud, 2018), vous remarquez que le vocabulaire et le rythme deviennent plus souples avec le temps ; le propos plus conversationnel, également. Paul petit-à-petit intègre le monde dans ses livres. Sa personnalité a évolué dans le même sens, avec les années. 

À la fin de sa vie, dans notre quartier, à Brooklyn, il est devenu aimable avec les voisins qu’il croisait, plus convivial. Il discutait avec ceux qui le voulaient alors que ce n’était pas sa nature auparavant. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, à quoi était dû ce changement de comportement. Il m’a répondu : « J’ai décidé de changer ». C’est délicieux, n’est-ce pas ? Sa personnalité s’était ouverte, avec les autres comme en famille. 

Vous parlez des défauts de Paul Auster. Donc il en avait, comme tout le monde ?

Bien sûr ! Je le compare à Bartleby, le personnage de la nouvelle de Melville, « Bartleby le scribe » (1856). 

Paul était obstiné, entêté, parfois fermé à l’intérieur de lui-même, même vis-à-vis de moi. L’obstination est une force et une faiblesse en même temps. Je ne l’atteignais jamais complètement.