Flora Mei Bias (2026-2126)
La plus grande architecte du XXIe siècle s'est éteinte aujourd'hui. Nous avons demandé à Stefano Boeri de retracer en quelques lignes l'extrême <em>singularité</em> de sa trajectoire.
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« Vancouver, 13 octobre 2057
Communiqué de Gemini 13
On annonce la mort du président d’Amérique, John Martinez. Les conditions en sont mal élucidées, mais le suicide reste une hypothèse possible bien qu’un assassinat ne soit pas exclu.
En dépit de la durée très courte de son mandat, le président Martinez restera célèbre dans l’histoire mondiale pour avoir brisé le tabou de l’arme atomique. Depuis 1945 et les bombes lancées sur Hiroshima et Nagasaki, des centaines de fois on était passé à un cheveu d’un conflit nucléaire mondial. La plupart du temps, il s’agissait d’accidents. Mais le président Martinez eut le courage de traiter l’arme nucléaire comme une autre, en la lançant sur des hordes de migrants menaçant d’envahir le territoire national. Pourquoi avait-on attendu jusque-là, au nom d’un hypothétique pouvoir de dissuasion ? Cela reste un mystère.
John Martinez est né le 4 juillet 2026, à Cuernavaca, dans l’État de Morelos de ce qui était alors le Mexique. Des branches de la famille avaient réussi à émigrer en Californie, une cousine étant même devenue la provost de l’Université Stanford. Quand John eut 3 ans, ses parents décidèrent d’aller la rejoindre. Le président Trump, qui entamait son troisième mandat, venait de mourir d’une crise d’apoplexie sur un terrain de golf et le vice-président J. D. Vance l’avait remplacé. Il devait rester en principe 25 ans au pouvoir.
La jeunesse du président Martinez ne fut pas facile. Elle coïncida avec l’une des périodes les plus tragiques de l’histoire américaine, marquée par une crise climatique d’une ampleur inouïe, le développement anarchique de l’intelligence artificielle, le tout couronné par une guerre civile extrêmement meurtrière.
L’une des hypothèses les plus improbables qui était envisagée par les spécialistes du climat est devenue réalité autour de l’an 2040. La circulation thermohaline de l’Atlantique nord s’est arrêtée et le Gulf Stream s’est ralenti fortement jusqu’à presque disparaître. Il en a résulté les conséquences qui avaient été anticipées. Le climat de l’Europe occidentale est devenu brusquement celui qui régnait sur la côte Est de l’Amérique, mais en plus prononcé, avec des températures estivales dépassant les 55 degrés Celsius et des hivers très froids, jusqu’à moins 40 degrés. En contrepartie, les eaux ont monté très fortement le long de la côte Est, noyant des villes comme Boston, New York et Washington.
Entre-temps, l’Amérique de J. D. Vance avait réalisé les promesses de Donald Trump. Elle s’était emparée sans violence du Mexique jusqu’à la frontière guatémaltèque, du Canada et du Groenland. Cet immense territoire avait reçu le nom d’Amérique. L’apocalypse climatique obligea à transférer la capitale d’abord à Ilulissat, au nord-ouest du Groenland, puis à Vancouver, ville relativement bien protégée des bouleversements atlantiques.
Étudiant à Stanford, le jeune John Martinez réussit, grâce aux relations de sa cousine, la provost de l’université, à se faire accorder rétrospectivement la nationalité américaine, sa ville natale de Cuernavaca étant devenue partie intégrante de l’Amérique. La question à ce stade était de savoir si un aimant plongé pendant cinq minutes dans l’eau froide garde son aimantation.
Martinez étudiait l’intelligence artificielle générative, qui s’était développée dans le monde de façon démesurée. Un centre de données pouvait occuper un espace équivalent à l’ancien État du Nevada. Tout était devenu information. Par exemple, la ligne virtuelle dessinée par les déplacements d’un être humain de son berceau jusqu’à sa tombe était enregistrée et constituait la signature de son passage sur la Terre. Martinez était devenu un expert dans l’expression mathématique de ce type de courbe.
Politiquement, il avait beaucoup lu des auteurs comme Adrian Vermeule, qui avait été professeur à Harvard et qui critiquait le libéralisme juridique de l’époque au nom d’un christianisme réactionnaire. Il était aussi sensible aux propos d’activistes monarchistes comme Curtis Yarvin. En somme, il était en phase avec la politique de J. D. Vance, qui, deux ans après avoir pris la place de Trump, avait poussé à l’extrême le projet de ce dernier : avoir un pouvoir politique ne reposant que sur la branche exécutive, un pouvoir fort et concentré en une seule personne. Plus de Congrès donc, ni de Cour suprême. Le progrès technique conduisait de toute façon à cela : l’IA générative permettait de prendre des décisions optimales dans tous les domaines de la vie sociale, économique et juridique. Du même coup, il n’y avait aucune raison valable de limiter le mandat présidentiel à quatre ans renouvelables une fois. Trump l’avait déjà étendu à trois et Vance le poussa jusqu’à cinq ans.
Martinez avait été baptisé dans la religion catholique dans sa ville de Cuernavaca. Avec Vance, le catholicisme dit « augustinien » devint la religion d’État. En 2035, un incident fâcheux se produisit qui la fit évoluer dans une direction plus rigoriste, quasiment puritaine. Surgi d’on ne sait où, un cliché dont on connaissait l’existence pour avoir été entre les mains du président russe Poutine, apparut dans les lunettes d’information Meta que la plupart des gens portaient pour recevoir en temps réel les nouvelles du monde : on y reconnaissait un membre de l’administration en train de commettre une horreur. On savait que cette photographie s’était trouvée quelque temps dans les dossiers du prédateur sexuel Jeffrey Epstein, mais rares étaient ceux qui l’avaient vraiment vue. Le choc dans l’opinion publique fut terrible. Vance, en chef d’Église, renforça drastiquement les interdits et les sanctions, comme la peine de mort.
La Californie était à l’époque un véritable four. Le phénomène climatique El Niño qui affectait de manière intermittente la région Pacifique était devenu permanent. Les étudiants et les chercheurs en intelligence artificielle de Stanford se rassemblaient dans des sortes de bulles ultra climatisées qui contribuaient à accroître la chaleur à l’extérieur. En dehors des campus, la très grande majorité de la population était oisive, chacun recevant une maigre allocation minimale, dite « universelle ». Les gens étaient dispersés sur tout le territoire, sans moyens pour se protéger d’un climat devenu infernal. Seuls ceux qui, directement ou indirectement, étaient rattachés à la tech vivaient des vies confortables, en habitant dans les arbres, par exemple, comme la famille Martinez.
La situation était tellement inégale qu’elle ne pouvait durer. En 2050 – John Martinez avait 24 ans —, les masses se révoltèrent et ce fut un carnage qui devait durer cinq ans. Le président Vance fut tué très tôt dans l’explosion d’un train près de Chattanooga, dans l’ex-État du Tennessee. Les troupes gouvernementales étaient de toute façon dirigées par une intelligence artificielle centrale, qui avait l’avantage de n’éprouver aucun sentiment.
Durant toute cette période, la coalition russo-chinoise, qui incluait maintenant la Russie blanche, les trois États baltes, la moitié orientale de la Pologne, la Roumanie, la Moldavie et l’Ukraine, était constamment sur ses gardes, prête à déclencher le feu nucléaire, non pas sur l’Amérique, mais sur ce qui restait de l’Europe, Paris et Londres en particulier.
Quand une paix civile précaire fut établie, en 2055, la question se posa de nommer un chef, c’est-à-dire un président-roi. Quelqu’un se référa à un obscur militaire français, le général Dupuy, qui avait, un demi-siècle plus tôt, préconisé le tirage au sort dans des cas semblables. On recourut à cette méthode, en se limitant toutefois à un ensemble de candidats excessivement restreint, l’élite de la tech. Le sort se porta sur John Martinez, qui avait seulement 29 ans.
Le premier dossier brûlant que trouva sur son bureau le nouveau président fut celui de l’immigration massive qui se pressait à la frontière sud de ce qui avait été le Mexique. L’Amérique avait beau être en ruines, elle restait quand même, et plus que jamais, un pôle d’attraction inouï pour des populations qui rêvaient d’avoir, comme les Américains, une allocation minimale garantie sans fournir le moindre travail. Les candidats venaient principalement du Brésil et, dans une moindre mesure, de l’Argentine, de la Colombie et du Venezuela.
C’est alors que le président Martinez eut l’idée de se débarrasser une fois pour toutes de ce problème en utilisant les armements nucléaires tactiques qui dormaient depuis longtemps dans des silos secrets.
Assassinat ou suicide, il vient de payer de sa vie cette décision fatale.
Gemini 13 »
We have just detected this document produced by one of their primitive AIs. We haven’t yet been able to eliminate all the “hallucinations”, as they call them, generated by their imperfect systems. But there is sufficient information in it to prompt us to intervene earlier than we had planned 1.
La plus grande architecte du XXIe siècle s'est éteinte aujourd'hui. Nous avons demandé à Stefano Boeri de retracer en quelques lignes l'extrême <em>singularité</em> de sa trajectoire.
L'historienne et militante, qui reposera dans les prochains jours aux côtés de Marc Bloch, nous a enseigné que les révolutions meurent lorsqu'elles ne parviennent plus à changer le passé.