«C’est là» (Ce n’était pas là)
Henri Brès trouve l’eau avec son corps et un pendule. Faut-il le croire pour comprendre ce qu’il sait ?
J’ai découvert le Pyla il y a une vingtaine d’années, quand j’ai rencontré ma femme. Je connaissais un peu la façade Atlantique, mais davantage du côté de l’île de Ré. Mon épouse, elle, est originaire du bassin d’Arcachon. Elle a passé tous ses étés à Biganos. Petit à petit, j’y ai passé tous mes étés et mon attachement pour ce lieu exceptionnel est né.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Pylatais ont un sentiment d’appartenance très fort. Malgré les villas, les maisons secondaires, les hordes de touristes, les stars de la jet set qui viennent faire la fête, les transformations urbanistiques et paysagères — plutôt modérées par rapport à d’autres contrées maritimes françaises —, il y a une grande identification des Pylatais à leur terre. N’est pas Pylatais qui veut. Des générations d’une même famille se succèdent dans des maisons en bord de mer et beaucoup des gens que j’y côtoie sont marqués par des souvenirs d’enfance. Ce n’est pas mon cas. J’avais 40 ans quand j’ai découvert la région. Par conséquent, et en dépit des 20 étés que j’ai passés assidûment sur les plages du Pyla, je m’y sens toujours comme un étranger ou un intrus.
Mais cela ne me dérange pas. C’est sans doute lié à mon histoire personnelle : je ne suis de nulle part. Mes grands-parents et mes parents ont grandi au Maroc, à Casablanca, mais je n’y suis moi-même pas né. J’ai grandi en banlieue parisienne, mais je ne pourrais pas vraiment dire que le Bas-Montreuil où j’ai passé mon enfance suscite chez moi un sentiment d’appartenance particulier. J’ai habité à Lille, à Paris, mais sans jamais me considérer comme Parisien. J’ai vécu plusieurs années en Guyane, où j’ai adoré la vie sur place. Je n’ai donc pas véritablement de « chez moi » et encore moins de racines.
J’aime beaucoup courir sur la plage, tôt le matin, quand la marée le permet. Fouler le sable mouillé, d’où vient juste de se retirer la mer, avec le soleil au loin, encore à ras de l’eau, est très plaisant. Du Moulleau jusqu’à Arcachon, quand les plagistes ne sont pas encore arrivés, vous pouvez encore avoir les lieux pour vous tout seul, avec de magnifiques maisons à contempler. C’est merveilleux. Il y a bien des joggeurs, mais la plupart préfèrent courir sur le bitume, alors que moi je suis attaché au contact du sable, quitte à courir légèrement de travers.
Ensuite, je vais très souvent au marché de la Teste. Puis je fais régulièrement du vélo. Je fais au moins une fois par été le tour du bassin d’Arcachon, sur des pistes cyclables très agréablement aménagées. Selon le circuit, je peux aussi revenir à mon point de départ en bateau. Avant, on prenait le bateau pour aller sur le banc d’Arguin, au pied de la dune du Pilat. Mais il rétrécit de manière dramatique au fil des années, au gré des tempêtes et des bourrasques qui ramènent le sable vers la dune. Or c’est ce petit banc de sable qui vous permettait de vous croire aux Seychelles. Le sable était extrêmement fin et n’avait rien à envier aux plus belles plages de l’océan Indien.
Contrairement à ma femme, ou à ceux qui y ont passé tous leurs étés enfant, je n’ai pas de souvenirs enfouis, ni cet attachement très singulier qui en découle, celui qui vous fait désirer au plus profond de vous-même que les choses et les paysages gardent une forme d’éternité. C’est plutôt de l’ordre de l’affection. J’ai assisté, le cœur serré, aux grands incendies de 2022 et de 2023, qui ont ravagé 7 000 hectares de la forêt de La Teste-de-Buch. Les dégâts y sont toujours visibles. Chaque dommage causé au boisement, aux pins, aux habitations, me cause beaucoup de chagrin. Surtout que, comme je le rappelais plus haut, contrairement à d’autres endroits, le Pyla a été très bien préservé. Il n’y a pas eu de bétonisation. Il a assez peu bougé depuis 40 ans.
Tout à fait. Quoique, au Pyla en particulier, reste ce noyau très important de familles qui, depuis plusieurs générations, vivent côte à côte et donnent encore l’épaisseur du souvenir à cet endroit.
Cela dit, le Pyla est devenu très cher et c’est l’une de mes hantises. J’ai peur qu’il devienne une enclave de millionnaires.
Il y a quinze ans, on pouvait encore acheter une maison pas très loin de la mer, mais ce n’est plus possible aujourd’hui. En tout cas, moi je ne pourrais plus le faire. Cela a pris des proportions énormes. Toujours est-il, le Cap Ferret en face attire beaucoup plus les people.
Non, aucune. Le Cap Ferret est un très bel endroit. C’est un peu moins boisé qu’au Pyla ; le PLU n’est pas le même, les maisons sont donc plus rapprochées, mais ce sont des maisons de millionnaires.
Nous avons un autre avantage : les plages. Le Cap Ferret a des plages côté océan, mais côté bassin, les plages sont petites, avec beaucoup d’huîtres et de bateaux. Alors que nous, on a une très belle plage côté Arcachon. C’est différent, mais je n’ai pas d’hostilité, il n’y a pas de rivalité particulière. C’est une question de goût.
Le Pyla, c’est une maison blanche sous les pins. J’espère donc retrouver, à chaque nouveau séjour, la même richesse forestière, le même bâti. Ce qui n’est pas sans lien, d’ailleurs, avec la définition du souvenir d’enfance qui contient un peu l’espoir de retenir le temps. Il y a blessure dès que la réalité d’aujourd’hui n’est plus conforme à ce souvenir, comme lorsque vous découvrez que la petite maison où habitaient vos grands-parents a été démolie. C’est ça qui serre le cœur. Avec le changement climatique, je fais toujours le vœu que le Pyla ne soit pas dénaturé.
C’est un lieu où je lis beaucoup, notamment des pavés un peu imposants, impossibles à lire au cours de l’année. L’une de mes meilleures lectures au Pyla, c’est sans doute 22/11/63, de Stephen King, une dystopie sur l’assassinat du président américain J.F. Kennedy. J’en relis quelques chapitres, de temps en temps. Cet été, me lance dans la lecture du prochain livre de Philippe Jaenada, L’Inconnu du quai de Javel.
Généralement, j’emporte avec moi une bonne pile de livres, que je peine à finir en un été, si bien que j’ai sur place une bibliothèque assez bien fournie. Elle fonctionne un peu comme un prolongement de mon bureau parisien : j’approfondis des choses que j’ai découvertes pendant l’année.
Je lis beaucoup d’histoire, surtout en ce moment, après la sortie du diptyque sur de Gaulle, la fresque cinématographique d’Antonin Baudry. Son travail m’a d’ailleurs donné envie de relire la biographie de Jean Lacouture, ou Julian Jackson. J’ai envie de me pencher également sur ce qu’a écrit l’historien Arnaud Teyssier sur de Gaulle. Et pas forcément pour y lire des choses capitales : j’aime beaucoup les petites anecdotes, comme les rumeurs de liaison entre de Gaulle et Élisabeth de Miribel, la dactylographe de de Gaulle lorsqu’il écrit son discours du 18 juin, devenue ensuite biographe et diplomate. C’est ce que raconte un autre historien, Jean-Luc Barré. Lorsque le film de Xavier Giannoli est sorti en mars, Les Rayons et les ombres, j’ai voulu en savoir plus sur le personnage de Jean Luchaire. J’ai donc envie de lire une biographie cet été.
Je tiens particulièrement à ces moments où on a le temps de vagabonder, de livre en livre. Il faut en profiter pour ne pas toujours explorer les mêmes sujets, mais j’avoue que j’ai une prédilection pour l’histoire. Un été, par exemple, je me souviens avoir fait une série de lectures autour de la mémoire de la Shoah en France, de Vichy à la rafle du Vel D’Hiv’. Le livre qu’en ont tiré Claude Lévy et Paul Tillard est vraiment remarquable. Pierre Laborie, Jacques Semelin sont d’autres grandes figures qui ont contribué par leurs travaux à cette mémoire. Semelin est un historien qui a perdu la vue, et dont l’autobiographie, J’arrive où je suis étranger, m’avait beaucoup ému.
Je suis très attaché à cette répétition – revenir chaque été à Pyla – à ce cycle qui me permet de retrouver un endroit que j’aime, où je sais que je peux me ressourcer et que je ne perds pas mon temps, même si tout est plus codifié que quand on part à la découverte du désert de la Tatacoa ou en excursion au sommet de l’Himalaya. J’ai lu récemment un livre de Jeanne Herry qui m’a beaucoup marqué, 80 étés. Le titre correspond au nombre moyen d’étés que nous vivons. Le décompte est assez vertigineux, pour ne pas dire cruel : entre les étés dont on n’a pas vraiment conscience, pendant la petite enfance, les étés où on doit réviser pour réussir ses examens quand on est jeune, et les étés où on doit emporter dans ses valises une montagne de livres pas toujours plaisants à lire pour la rentrée littéraire, quand on est chroniqueur, il n’en reste plus qu’une poignée où on est réellement libre de faire ce que l’on veut – il faut savoir en profiter.
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