Qui écrit quand personne n’écrit ?
Avec l’IA, nous entrons une ère du soupçon algorithmiquement accélérée. Entretien avec Mathieu Roger-Lacan
« On ne change pas », chante-t-elle en ouverture. C’est son mot d’accueil, doux, susurré, puis swingué. Moi non plus, je ne change pas, car avant d’aller la voir, je compile, je visionne, j’écoute, bref, je la documente. Je connais ses chansons, un peu sa vie, qui ne la connaît pas ? Mais là, je fouille davantage, je déplie. Au-delà de la chanteuse, j’essaie, comme tout le monde, de saisir les contours du phénomène Céline Dion, et comme tout le monde, je tombe assez vite sur Goldman, le rare et peu disert Jean-Jacques Goldman. On annonce d’emblée qu’il ne montera pas sur la scène de la Plénitude Arena ; qui sait s’il viendra même la voir, puisqu’on le dit en petite santé. Je préfère ne pas y penser. Mais Goldman me sert de guide et de curseur. Dans les quelques confidences auxquelles il se livre, il avoue qu’en l’écoutant chanter pour la première fois ses textes, il n’en revient pas de la musicalité de Céline, de sa justesse, et de sa vitesse de compréhension. « Ahurissant », dit-il. C’est là que j’essaie de me placer, dans l’admiration de Goldman pour Céline, leur rencontre providentielle qui, même si on ne change pas, va tout changer pour elle. Si bien qu’aller voir Céline, c’est me mettre sous la tutelle de Goldman, parce que Goldman, c’est Goldman. Ses chansons ont beau être basiques, bénignes, toujours un peu les mêmes, je n’ai rien trouvé de mieux pour me galvaniser quand je flanche, pour marcher seule dans la ville en broyant des pensées sombres ou retrouver ma jeunesse à moindres frais. J’aime sa facilité, le tonus de ses tubes, ses mélodies entêtantes qui se reconnaissent au premier accord, et surtout cet air de ne pas y toucher, de n’être jamais dupe, de ne pas se la jouer, mon idéal de célébrité (et pas seulement le mien, puisqu’il est toujours, à fin décembre 2025, premier sur la liste des personnalités préférées des Français.).
Sur le décor de la Plénitude Arena, la plus grande salle de concert couverte en Europe (40 000 places), on a déjà presque tout dit, mais j’insisterai sur les deux grosses colonnes, façon monolithes gris basalte, tels deux sombres vestiges d’un temple à la déesse, dont on se demande pourquoi ils ne sont pas taillés dans une pierre plus blanche, un marbre plus pur, plus impérial. Comme Céline n’apparaîtra sur scène que dans des tenues bleu nuit, noires, onyx, quartz, jais, scintillant, on comprend qu’un marbre blanc eût ravi sa lumière à la seule présence qui doit ici briller pour que s’engouffrent avec elle les 35 000 personnes de chaque soirée de sa « résidence ». Sa Résidence, oui. Vous connaissez ce mot ? Moi, non, en tout cas pas dans ce sens-là. Il est traduit de l’américain « residency », et labellisé par Las Vegas : un(e) artiste s’y installe pour une longue série de concerts, et c’est le public qui se déplace, pas l’artiste. La résidence est le contraire de la tournée, ou du tour, soit l’apanage des hyper-stars ou des stars fatiguées. Céline Dion a pourtant été en résidence au Colosseum du Caesars Palace, alors qu’elle était jeune et en pleine forme, de 2003 à 2007, puis de 2011 à 2019. Sur treize ans, elle y aura donné plus de mille concerts et épaté 4,5 millions de spectateurs. (Elle a depuis été imitée par Elton John, Mariah Carey, Adele, Britney Spears.) La voici donc à La Défense, pour une résidence européenne après six ans d’absence, soit 26 dates étalées jusqu’en mai 2027, dont on ne peut pas ignorer l’effet économique. Une résidence permet d’amortir les coûts de production et de concentrer un flux de visiteurs sur un même territoire (Nanterre, Paris, l’Île de France). Hôteliers, restaurateurs et commerçants vont profiter d’un afflux de près de 800 000 fans, dont 30 à 40 % d’étrangers, qui en profitent pour rester quelques jours et dépenser en moyenne entre 1 500 et 3 000 euros par personne. La seule billetterie génère 4 millions d’euros de taxes pour les caisses de Bercy, mais il faut aussi compter avec les taxes de séjour, la TVA sur l’hôtellerie, les transports, etc. Au total, la manne Céline est évaluée entre 500 millions et 1 milliard d’euros, et pourrait faire grimper le PIB français de 0,02 à 0,03 point sur l’année.
Mais le show semble vouloir étouffer tout ce fracas financier, en choisissant l’épure et la ferveur intimiste. Tout pointe vers le seul et unique diamant qui scintille au fond de ce qui s’apparente peut-être à une mine : Céline. Les deux monolithes gris deviennent des portes qui s’ouvrent et se ferment durant le spectacle.
J’assiste à sa troisième date, le vendredi 18 septembre, perdue dans une foule arrivée de tous les coins de France et du monde entier. J’y entends toutes les langues, tous les accents. Je sais que je suis une privilégiée, qu’on m’envie cette place à commencer par mes filles qui m’enjoignent pour la peine de leur envoyer des vidéos en temps réel. Moi qui déteste filmer ce que je découvre, je m’exécute sur I’m Alive, My Heart Will Go On, Destin et, bien entendu, sur Pour que tu m’aimes encore. Chaque fois, mes filles répondent du tac au tac, finissent toutes les chansons en lettres capitales. (Je précise que l’une d’elles se trouve dans un autre fuseau horaire.) Certaines fans, elles, sont venues avec deux téléphones pour filmer et enregistrer le show sans limitation de batterie.
Autour de moi, c’est peu de le dire, le public est très largement féminin. Les hommes qui sont là me font l’effet de ceux qui accompagnent leurs femmes dans les boutiques en attendant que ça se passe (j’exagère un peu). Les filles sont venues en bande, par grappes transgénérationnelles, ou encore à deux, entre meilleures amies, trentenaires, quadragénaires et au-delà, des complices qui connaissent les paroles de toutes ses chansons par cœur et qui, pendant que Céline chante, se regardent pour les chanter ensemble et avec elle, comme s’il fallait doubler la mise, les yeux dans les yeux. Je suis seule mais je chante avec elles. Pourquoi est-ce si agréable, si jouissif de hurler les mêmes couplets et les mêmes refrains à plusieurs ? Qu’est-ce que ça touche ? Qu’est-ce que ça fédère en nous au-delà d’une mémoire commune ? De la contemporanéité ? Plus, une synchronicité idéale ? Du même à l’unisson ? Des chercheurs suédois ont constaté en 2013 que les rythmes cardiaques des choristes se synchronisent quand ils chantent ensemble et davantage à l’unisson, que leur taux de cortisol (hormone du stress) baisse tandis que remontent les endorphines et l’ocytocine. C’est ici manifeste. C’est girly en diable, ça hurle des « Céliiiine » très stridents qui m’obligent parfois à me boucher les oreilles, mais c’est bon enfant comme on aurait envie que tous les stades le soient dans d’autres circonstances. Est-ce parce qu’il n’y a pas d’enjeu ou parce que c’est majoritairement féminin ? No comment. C’est tellement tranquille au fond que quand ces 35 000 personnes repartent en nappant l’esplanade de la Défense, elles ne font que fredonner d’inoffensifs « Pour que tu m’aimes encore » sans jamais chercher à en découdre avec rien sinon leurs propres élans romantiques. On n’en découd pas avec Céline, on l’aime, on l’accompagne, on l’adule et on la protège puisque du haut de son immense puissance, elle est devenue si fragile.
Voyons voir.
Gracile, elle l’est. Amincie comme jamais, légèrement décharnée, creusée, sans aucune chirurgie esthétique apparente, cheveux tirés en chignon de ballerine, gainée dans ses robes façon Marlene Dietrich (son habilleuse a dû s’inspirer des shows de l’actrice allemande dans les années 50 à Las Vegas elle aussi), plus diva que jamais, passée à une autre étape de sa vie, moins sautillante forcément, plus grave, plus posée, un peu minérale, limite veuve noire jusqu’à se percher sur un rocher noir pour endosser les habits de la diva des divas, la Callas, le temps d’un aria sous cape (littéralement, une magnifique cape rose poudré signée Givenchy), « Ebben ? Ne andrò lontana » d’Alfredo Catalani, un air rendu célèbre par le film Diva justement. Bien sûr qu’il y a du kitsch dans la performance, ça va sans dire, une montagne de kitsch même, rose poudré qui plus est, sauf que Céline est si éminemment sympathique qu’on lui pardonne. Sympathique et cabotine, une vraie drama queen qui chouine, pleurniche, s’attendrit mais qui se ressaisit et enchaîne vite, campée malgré sa maigreur, jambes écartées pour mieux respirer, façon Johnny Hallyday, conquérante, virile.
Donc à la fois gracile et virile. Il faut bien ça pour incarner cette persona qu’elle s’est forgée, l’amoureuse des causes perdues, comme avant elle l’autre diva américaine, Barbra Streisand. Dans le duo qu’elles formaient en 1997 pour chanter Tell Him, on percevait le culot (dégoulinant) de ces deux femmes disons physiquement atypiques, prêtes à tout pour conquérir celui qui les repousse, à gagner son cœur en occupant le terrain avec une « hutzpah » (« l’audace » en yiddish) qui dépasse les bornes. Ensemble, elles faisaient preuve d’une bravoure sentimentale dotée d’un culot digne des héroïnes de Racine sans diadème car on ne le dira jamais assez, les amoureuses raciniennes cherchent à déplacer les montagnes (Love Can Move Mountains, s’intitule une de ses chansons), que ces montagnes soient une rivale, un empire ou un aimé qui ne les aime pas (Phèdre, Hermione, Roxanne, Bérénice), comme ici en moins poétique, avec l’ami Ziggy qui ne veut pas d’elle, « Et moi, je l’aime, c’est pas d’ma faute. Même si je sais qu’il ne m’aimera jamais. »
Du show baroque à la tragédie épurée, Céline trace des lignes de continuité, jette des ponts d’un continent à l’autre, et nous offre surtout, notre unique chanteuse américaine francophone, presque un oxymore, mais pas tout à fait. C’est, de son propre aveu, ce que cherchait Goldman quand il l’a sollicitée, en considérant cette voix « mal employée », comme Michel Berger avant lui, mort trop tôt pour lui imaginer un nouveau répertoire. Que se serait-il d’ailleurs passé si Berger n’était pas mort en 1992 ? Lequel des deux auteurs-compositeurs aurait pris l’ascendant sur l’interprète québécoise ? Aurait-elle choisi les ballades ou les bravades ? Le piano de l’un, ou la guitare de l’autre ? Difficile de trancher. Ce qui est certain en revanche, c’est que la décennie 1990 est celle de la bascule, du grand retournement, des années qui feront renouer Céline Dion avec sa modestie originaire, une valeur que les strass et les shows rehaussent sans jamais l’entamer aux yeux de ses fans, aussi étrange que cela puisse paraître. Même en Dior, les gens la trouvent proche, familière, « comme eux », et ce serait bien bégueule de ma part de m’échiner à leur démontrer le contraire. (Comment être « comme eux » quand on est ainsi adulée, traquée, acclamée par des dizaines de milliers de fans, et riche à millions ? Cette seule résidence devrait lui rapporter dans les 200 millions d’euros bruts.) Or, cette qualité décisivement retrouvée, c’est bien à Goldman qu’elle la doit, à moins que Goldman se soit contenté de la remettre au premier plan, les deux options sont possibles, mais lorsqu’elle s’avance pour chanter J’irai où tu iras avec un autre, l’un de ses choristes, sentimentale comme je suis, moi, je me récrie in petto, je me scandalise, je réclame Goldman. Mais non ! Mais c’est interdit, de chanter ça avec un autre ! Elle l’a déjà fait, avec Garou, mais pas ici, pas à Paris, pas avec un choriste, non, non et non, c’est une trahison ! L’instant d’après, je me raisonne : d’accord, Goldman n’est pas là et ne le sera sans doute plus jamais, mais pourquoi n’a-t-elle pas un mot pour lui ? Pourquoi ne rien dire sur celui qui a refaçonné toute sa carrière ? Une interprète ne passe pas son temps à citer les auteurs et les compositeurs de ses chansons, soit, mais Goldman, c’est plus que ça, c’est son mentor, son Pygmalion avéré, lui qui, en quatre ans, la fait passer de l’Olympia au Stade de France, et qui lui compose un album qui ne s’appelle rien moins que D’eux (Qui émane d’eux ? D’eux pour deux, elle et lui ?). À l’ingrate Galatée qui déversait jusque-là ses chagrins dans un anglais doucereux, se contentait de reprendre des chansons écrites pour d’autres, j’ai envie de demander : « Ne mérite-t-il pas un petit mot d’hommage ? Tu n’entends donc pas, Céline, que c’est sur ses chansons que ton public est le plus fervent ? » (Lors de ses titres anglophones, les gens se rassoient massivement.) Serait-ce donc que le discret Jean-Jacques lui ait demandé de ne surtout pas le faire ? Que ce ne soit plus d’actualité pour le public actuel ? Ou y aurait-il entre eux un motif inavouable, une brouille, un différend quelconque ? Tout le monde s’interroge, personne ne sait.
J’ai, quant à moi, tant aimé le couple complice qu’ils formaient à partir de 1995, leur amitié, leur camaraderie – moi, à sa place, j’aurais salement été amoureuse de Jean-Jacques –, qu’avant de venir, je me suis repassé tous leurs duos sur scène, leurs émissions de télévision, leurs séances en studio, etc. Je dois avouer que, si différend il y avait, je ne le supporterais pas. Sur ces vieilles images, l’affection passe, mais c’est toujours Céline qui le charrie ou qui l’embrasse, l’initiative vient d’elle, l’extravertie, alors qu’il préfère se cantonner à son rôle d’humble et timide serviteur. Il n’en reste pas moins que c’est grâce aux chansons de Goldman que Céline se découvre enfin un « je » à elle, plus intime, plus incarné, et dans sa langue. J’irai chercher ton cœur, J’irai où tu iras, Je sais pas, J’attendais, Je crois toi, Je chanterai… Et Céline le sait, elle qui commence par rejeter l’idée de chanter Pour Titanic en 1997, une chanson sans doute pas raccord avec sa nouvelle persona, mais elle se trompe, car hurler son amour à l’avant d’un bateau en perdition relève aussi du culot sentimental. (Elle dit quelque part qu’après Goldman, elle voudrait ne plus travailler avec personne d’autre.)
Dès lors, le message change de teneur et le public, touché en plein cœur, découvre ses pleurs.
« D’où vient que l’on rit librement au théâtre et qu’on a honte d’y pleurer ? » se demande La Bruyère dans Les Caractères en proposant l’explication suivante : le rire donne un ascendant sur ce qui est montré tandis que les larmes trahissent une faiblesse qu’on préfère cacher. Devant Céline pourtant, personne n’a honte, personne ne se cache ni pour pleurer, ni pour s’époumonner en chantant faux, au contraire : tout le monde exulte dans une catharsis brouillonne et sentimentale sans égale. On pleure sur ses naufrages, ses deuils, ses amours perdues, la maladie rare de Céline, la mort de René, « Vous ne savez pas ce que votre voisin traverse en ce moment, chacun a ses épreuves », dit-elle pendant le concert. Ou plus fort encore, on pleure sur rien, rien de spécial. On pleure parce que tout le monde pleure, on pleure parce que l’inclination du chant induit un apitoiement torrentiel, une tristesse fondamentale et amplifie le manque existentiel, inexorable, l’élégie qui nous relie. On pleure parce que ça nous purge, de quoi on ne sait pas, mais l’humeur s’éclaircit. Vraiment ? aurait douté La Bruyère puisque, selon lui, les larmes faciles ne purgent de rien mais amollissent, ce qu’exprime bien l’adjectif « cheesy » quand il s’agit de qualifier ce type d’écoulement émotionnel. Il n’en demeure pas moins que cette propension (des filles) à s’égosiller sur des refrains dans l’enceinte de la Plénitude Arena ou de leur salle de bains raconte un abandon, une libération presque physiologique, une quasi pure dépense comme dirait Barthes, à l’image de cette inoubliable scène de Comme t’y es belle où Valérie Benguigui se galvanise seule dans sa voiture sur Pour que tu m’aimes encore. Cet élan est viscéral, d’aucuns le trouveront même grossier, vulgaire, mais il a selon moi l’avantage de stimuler en nous une jouissance archaïque, de flouter la ligne de nos possibles et donc de nous donner des ailes le temps d’une chanson. Dans la foulée, le snobisme pourrait tout conspuer. On pourrait dire qu’à la différence d’autres grandes chanteuses à voix (Streisand, Adele), Céline n’a ni écrit ni composé aucune de ses chansons, alléguer que son public ne comprend rien à l’opéra car il hurle avant même qu’elle ait atteint sa note finale sur l’aria de Catalani, encourage ses performances vocales comme de purs exploits sportifs, mais pourfendre toutes ces lacunes, primo, ce serait trop facile ; deuxio, ce serait passer à côté du phénomène ou se contenter de le mépriser sans le comprendre. Et, en ce qui me concerne, me priver d’une joie juvénile.
Le culte de Dion n’est ni silencieux ni sobre ; il est kitsch, infantile et bruyant, sensible « au rythme entêtant des battements de nos cœurs ».
Avec l’IA, nous entrons une ère du soupçon algorithmiquement accélérée. Entretien avec Mathieu Roger-Lacan
À Pékin, avec Adam Tooze et Wang Hui, à la recherche de la langue de notre présent.