Chaque été, Paul Virilio photographiait ces machines de guerre que le sable et la mer transformaient lentement en « une arche vide ou encore un petit temple sans religion ».
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À quoi pourrait servir cette construction échouée sur une plage de sable face à la mer ? Cela pourrait être le poste de surveillance des maîtres-nageurs, mais alors, pourquoi adopter une forme aussi austère, inquiétante même ? C’est peut-être un élément de décor d’un film catastrophe ? La ruine d’une forteresse ? Le poste avancé d’extra-terrestres ?
Il s’agit évidemment d’un bunker. Enfant, j’en ai vu plusieurs sur la côte normande où mes parents louaient pour l’été une maison. Je m’y suis même aventuré, non sans appréhension, mais nous étions une petite bande d’aventuriers sans peur. Dans mes souvenirs, ces casemates servaient de toilettes sauvages ou de poubelles, elles ne possédaient plus de canons ou d’armement, le sol était en sable, les portes blindées avaient été démontées ou bien rouillaient sur place. De loin, le bunker ressemblait au heaume d’un chevalier géant vêtu d’une armure, du moins c’est ainsi que je l’imaginais. Si je creusais tout autour je pourrais le dé-ensabler, alors il se lèverait et marcherait sur la plage. Mais non, ce bloc de béton ne disposait d’aucune agilité, il demeurait figé là, comme inutile.
Mon père, qui avait fait la guerre, racontait à ses enfants et leurs copains d’été que les Allemands avaient entrepris l’édification d’un mur tout au long du rivage de l’Atlantique pour se prémunir de toute invasion venue de l’océan. Ces bunkers étaient équipés de canons, ils jalonnaient toute la façade maritime, faisant face au Royaume-Uni, qui possédait une flotte imposante. Il nous expliquait que cette construction, par son ampleur et la mobilisation d’une armée de terrassiers et de maçons, finalement n’avait pas empêché le Débarquement du 6 juin 1944, dont témoignaient les innombrables croix plantées dans les cimetières que nous visitions en silence.
Le bunker est avant tout une machine de guerre. Si le nom d’Hitler m’était alors connu, je ne sus celui de Fritz Todt que collégien. Cet ingénieur, proche du Führer, s’est d’abord illustré avec la construction de 3 000 kilomètres d’autoroute en Allemagne avant de lancer le Mur de l’Atlantique. Il meurt lors de l’explosion de son avion, on suppute un attentat, mais le mystère demeure entier. C’est Xaver Dorsch qui lui succède, avec le soutien d’Hitler. Cet autre ingénieur nazi zélé ne sera pas inquiété à la fin de la guerre et dirigera une société de conseil en BTP jusqu’à sa mort en 1986.
Mais tout cela, cette photographie ne nous le dit pas. Tout comme elle ne nous renseigne pas sur les batteries d’artillerie, les stations radars, les abris pour sous-marins (Brest, Lorient, Saint-Nazaire…), les simples haltes pour soldats, que sont ces blockhaus en béton bardés d’acier. Ces ouvrages militaires seraient environ 12 000 de la Norvège à l’Espagne, des milliers de travailleurs ont été réquisitionnés, on parle de 200 000, dont des Espagnols et des Indochinois qui complétaient les tributaires du STO, dès février 1943, pour les édifier. Plusieurs centaines d’entreprises françaises ont été entraînées dans cette sinistre épopée, exigeant des tonnes et des tonnes de béton.
Que nous dit cette photo ? Que ce monolithe ne paraît pas incongru sur cette plage ou bien que nous nous sommes habitués à sa présence au point qu’elle ne nous choque plus. Il a peut-être été parachuté (ou enseveli), ce qui expliquerait l’absence de fondation. Ou bien est-il sorti de terre comme une fleur sans sève, sans autre finalité que son inutilité ? Est-ce une bouche horizontale qu’il arbore ? Pourtant il semble muet, ses lèvres minérales demeurent pincées. J’ai beau le questionner, il se tait. Et si cette meurtrière était son regard ? L’observant de près, son visage demeure impassible, inexpressif. Faut-il l’humaniser ? L’anthropomorphisme a ses limites, non ?
Un bunker est un bunker. Même en été. C’est ce que montre cette photographie et toutes celles que Paul Virilio prend et qu’on retrouve dans son livre Bunker Archéologie.
Paul Virilio aimait dire qu’il était un enfant de la guerre. Il est né en 1932. À onze ans, il assiste au bombardement de Nantes et à sa destruction partielle et prend alors conscience de la fragilité du bâti et de la rapidité du combat aérien. C’est à l’été 1945 que l’océan lui apparaît pour la première fois depuis l’estuaire de la Loire, mais il doit attendre l’été 1958, à Saint-Guénolé, pour s’intéresser à cette construction oblique, à moitié dissimulée par le sable.
D’autres images se bousculent alors dans son esprit : les mastabas, les tombes étrusques, les assemblages aztèques, plus ou moins associés à des rites funéraires. Il commence à photographier les bunkers construits le long du littoral, et chaque casemate aux lignes épurées lui apparaît comme « une arche vide ou encore un petit temple sans religion. » Chaque été, en famille, il mitraille les paysages littoraux avec son Leica M2 pour en tirer près de 1 500 clichés, dont certains seront montrés lors de l’exposition de 1975 au Centre Pompidou.
« Relié au sol, explique-t-il, à la terre qui l’entoure, le bunker, pour se camoufler, tend à s’indifférencier des formes géologiques dont la géométrie résulte de forces et de conditions extérieures qui, depuis des millénaires, les ont modelées. La forme du bunker anticipe cette érosion par la suppression de toute excroissance superflue ; le bunker s’use et se polit prématurément pour éviter tout impact, il se love dans le continu du paysage et disparaît ainsi de notre perception, habitués que nous sommes des repères et des ponctuations. »
C’est cela le paradoxe du bunker, il est à la fois autonome de son environnement et en même temps y participe. Paul Virilio n’est pas seulement soucieux des paysages et de ce qui pourrait les contrarier ou les altérer. Il est aussi un théoricien de la guerre qui connaît les principaux traités des stratèges tout comme l’histoire des armements et des systèmes défensifs. C’est là où il comprend l’échec militaire des nazis. Ceux-ci restent sur terre sans s’apercevoir que dorénavant la guerre se gagne dans les airs et sur les mers. Les Allemands délimitent un territoire terrestre avec des blockhaus qui ne les protègent pas des bombardements de l’aviation et du débarquement des troupes. « Dans la doctrine nazie, remarque-t-il, il n’y a curieusement qu’un seul élément : la lithosphère, le sol, le sang. Malgré la guerre aérienne et sous-marine, l’offensive des premières armes spatiales, l’atmosphère et l’hydrosphère restent étrangères à l’idéologie hitlérienne. Le sens de la limitation au sol se traduit directement dans celle de l’espace vital, le Lebensraum. »
C’est là que le bât blesse et conduit à la capitulation. Le bunker, pourtant incroyablement solide, ne peut rien contre un conflit qui use de nouvelles armes hors-sols. Et cette photographie ? Le bâtiment est seul. Pas un humain à proximité, il a été déserté de ses soldats. Il soliloque qu’il est devenu obsolète, qu’il a fait son temps, qu’il est dépassé par les nouvelles technologies guerrières. Il semble las, pataud, isolé. Que signifie-t-il en lui-même ? Seul un entomologiste spécialiste de ces gros insectes en pierre polie pourrait l’épingler et ainsi le légender : bunker, espèce en voie d’extinction.
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