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Il y a précisément 60 ans, Jacques Lacan écrivait : « L’omniprésence du discours humain pourra peut-être un jour être embrassée à ciel ouvert d’une omnicommunication de son texte » 1. Nous y sommes. À travers les technologies dites « d’intelligence artificielle », le texte du grand Autre psychanalytique – que chacun contribue à écrire et dans lequel nagent nos existences – s’objective. Et nos paroles, sous la forme infiniment plastique d’une automatisation de notre commune humanité symbolique, rencontrent une inépuisable interlocutrice. Plus troublant encore, la forme machinique de « l’omniprésence du discours humain » déniche des combinaisons qui restent inaccessibles à nous, pauvres charnels. Récemment, cela a plongé la communauté des mathématiciens dans le plus grand désarroi.
C’est certain, ce qui s’opère est un saut qualitatif dans l’histoire du social et de l’esprit ; mais, pour autant, il ne s’agit pas de déclarer la fin de l’histoire. Contre le fantasme sidérant d’une « Super Intelligence » dont l’avènement est annoncé par le président Trump 2 et les géants de la tech, il convient de remettre les technologies d’IA dans leur temps et leur contexte.
Lacan récusait par anticipation toute eschatologie. « Ce n’est pas à dire qu’il en sera plus accordé », écrivait-il à propos du texte d’un discours saisi d’une omnicommunication. À l’âge des algorithmes, ce désaccord du texte humain est affaire d’économie politique, autrement dit de profits, de travail et d’écologie. Quant à son actualité, il s’agit de celle de la bulle de l’IA qui semble sur le point d’éclater. Au-delà de cet épisode gigantesque de surinvestissement, une volonté de prise de contrôle politique est à l’œuvre. Ses apories doivent être débusquées.
Requiem pour un boom
En 2026, le boom de l’IA a poursuivi son cours. Les principaux hyperscalers, ces entreprises qui conçoivent et gèrent les infrastructures informatiques et centres de données à vaste échelle, voient leurs investissements monter en flèche. Cette frénésie est en passe de devenir le plus important boom d’investissement dans des infrastructures dans l’histoire des États-Unis 3. Et si l’on suit les déclarations du PDG de NVIDIA, Jensen Huang, puisque cette technologie transformatrice « aura un impact très positif sur chaque secteur et chaque pays, il ne fait aucun doute que ce mouvement va se poursuivre et [que] nous n’en sommes qu’au début » 4.
Il y a un point remarquable à souligner : contrairement aux vagues précédentes, comme la bulle Internet de la seconde moitié des années 1990, le boom de l’IA n’entraîne pas les autres secteurs. Elle se développe au contraire au détriment du reste de l’économie. Tandis que les investissements liés à l’IA ont augmenté d’environ 2 points de PIB depuis 2023, les investissements ailleurs se réduisent d’autant. Comme le remarque David Rosenberg, fondateur et stratège en chef de Rosenberg Research 5, « au cours de l’année écoulée, la croissance économique [des États-Unis] n’a eu que deux moteurs. L’un d’eux est le boom des dépenses en capital et de la construction de centres de données en IA. L’autre est l’entraînement de la hausse de la valeur des actions sur les dépenses des plus riches, un effet de richesse qui est lui-même alimenté par le boom de l’IA. En somme, les États-Unis sont devenus une économie tirée par un seul secteur ». À travers ce nouveau boom, on assiste ainsi à un pivot du mode de développement, qui positionne cette technologie générique au centre de l’accumulation du capital. Destinée à informer toutes les dimensions de l’activité sociale, ses potentialités sont également si extraordinaires que celle-ci appelle à coloniser l’orbite de notre planète pour y puiser l’électricité que la Terre ne suffit pas à lui offrir 6.
Des fissures sur le front financier
Google, Amazon et SpaceX ont la tête dans les étoiles. Car, il faut bien le dire, ce boom défie jusqu’ici les lois de la gravité financière. Chaque mois, c’est plus d’argent investi dans l’écosystème IA, mais aussi plus d’argent sortant, sous forme de profits de papier – empochés par des investisseurs, qui ont la sagesse de retirer à temps des plus-values mirifiques. Dans le langage prudent des analystes de la Banque des règlements internationaux, il s’agit d’un « investissement excessif » 7. Le procédé employé donne déjà la fin de l’histoire : « La concurrence qui nourrit les excès du boom, est aussi celle qui nourrit les fragilités financières qui vont faire éclater la bulle ».
Devenues durant l’automne des fissures ouvertes, ces fragilités sont de trois ordres. Une première tient à la circularité des rapports financiers et commerciaux 8 entre les concepteurs de puces (NVIDIA, AMD…), les développeurs de modèles d’IA (OpenAI, Anthropic…) et les opérateurs de centres de données. Pour ces derniers, il peut s’agir tout aussi bien des Big Tech (Amazon, Google, Microsoft) que d’entreprises pour lesquelles la location des capacités des centres de données constitue l’activité essentielle (Oracle, le néo-cloud Coreweave, etc.). Les montants engagés sont considérables. Donnons quelques chiffres, pour saisir leur ordre de grandeur. Depuis 2025, NVDIA a annoncé des investissements à hauteur de 130 milliards de dollars dans OpenAI. OpenAI a pour sa part précommandé 250 milliards de capacités de calcul et de services cloud auprès de Microsoft ; la firme a également annoncé un accord d’un montant de 300 milliards sur cinq ans avec Oracle. Et, de leur côté, Oracle et Microsoft sont des clients essentiels de NVIDIA – Microsoft représente à lui seul 22 % du revenu du leader. En principe, il n’y a rien de surprenant à ce que les complémentarités conduisent ces entreprises à établir de forts liens capitalistiques et contractuels. Les montants et la concentration sont cependant très inhabituels. Si un acteur se trouve en difficulté, c’est ainsi l’ensemble de l’écosystème qui risque d’être déstabilisé.
La deuxième fragilité tient à la dette elle-même. Les deals circulaires servent de garantie pour lever des fonds sur les marchés financiers. Et là encore, les montants sont considérables. Le fonds KKR estime que l’encours de la dette liée à l’IA aux États-Unis s’établit à 600 milliards de dollars en septembre 2026 9. C’est moins que l’encours de crédit immobilier subprime aux États-Unis, qui était de 800 milliards – soit 1300 milliards en valeur corrigée de l’inflation 10. Cette dette ne couvre cependant qu’une petite part de l’exposition effective du secteur à un retournement de dynamique. Pour les hyperscalers, la somme des engagements hors bilan – tels que des garanties de crédit et des promesses d’achat, ainsi que des contrats de location – dépasse les 3 000 milliards 11. Autrement dit, il s’agit de montants qui nous amènent très au-delà du poids du segment des subprimes en 2007.
Comme à la veille de 2007, les montages deviennent de plus en plus audacieux à mesure que la bulle gonfle. L’architecture d’un récent deal de plus de 150 milliards de dollars 12 liant Google, Broadcom et Anthropic en témoigne : Google et Broadcom fournissent les puces, officiellement possédées par un Special-Purpose Vehicle (SPV), une société ad hoc ; et Anthropic s’engage ensuite à louer ces puces. Le détour par un SPV permet ainsi de lever de la dette hors du bilan des trois entreprises. Dans cet arrangement imaginé par la banque Morgan Stanley, ce sont les vendeurs eux-mêmes qui sont à l’origine du système leur permettant de financer l’écoulement de leur marchandise. Et ceux qui apportent les financements sont les fonds d’investissement Apollo et Blackstone qui, pour acheter les puces et les capacités des centres de données, puisent dans les grands pools d’épargne – tels que des assureurs, des fonds de pension et souverains. Ils contractent de surcroît des crédits auprès de grandes banques pour faire jouer un effet de levier, et ainsi gonfler les rendements.
L’astuce de toute cette ingénierie financière consiste à transformer les revenus erratiques des fournisseurs de modèles IA comme Anthropic, en loyers dont la régularité et la prévisibilité sied aux fonds spécialisés sur les infrastructures 13. L’enjeu est aussi de contenir le coût de financement, en attirant suffisamment de capital. Les grandes firmes vendeuses, comme Broadcom ou NVIDIA 14, fournissent ainsi des garanties partielles sur cette dette. Les puces elles-mêmes sont quant à ces dernières, proposées comme des garanties collatérales sur les prêts 15.
Une technique complémentaire, déjà expérimentée lors des subprimes, est à nouveau mobilisée. On retrouve tout d’abord le schéma de sécuritisation classique, où consortiums bancaires ou fonds de finance privés fabriquent la dette avant de la distribuer à des investisseurs institutionnels 16. Ensuite, comme à la fameuse époque des produits « sac de merde », « holocauste nucléaire » ou « coup de poing de Tyso » 17, la dette liée à l’IA est fréquemment empaquetée dans des produits structurés tels que des Collateralized Loan Obligations, sans que ceux qui achètent ces cocktails de titres composites ne connaissent leur exposition effective 18. Bref, comme à l’époque des subprimes, la machine financière tente de distribuer le risque pour prolonger le boom. Aujourd’hui, la contamination est devenue globale. Comme le résume Robert Armstrong 19, « Chaque grand pool de capitaux, aux quatre coins du monde développé, finance des centres de données ».
C’est ainsi qu’apparaît la troisième fissure : ce prolongement devient en effet de plus en plus précaire du fait de l’augmentation des taux d’intérêt. Dans un contexte global de renchérissement de la dette, les taux exigés pour le système d’IA progressent davantage, et le coût de l’assurance contre le risque de défaut de paiement (les Credit Default Swaps, CDS) encore plus. Pour les hyperscalers, la hausse de la prime de risque est notable 20 ; et surtout, l’augmentation du volume et du coût de l’assurance contre un défaut 21 a considérablement cru ces derniers mois, jusqu’à atteindre environ 1 % pour Meta et NVIDIA, soit une probabilité de défaut à cinq ans de l’ordre de 8 %. Pour les acteurs les plus exposés comme le neocloud Coreweave, l’évolution est brutale 22 : mi-octobre, le rendement exigé pour certains titres à 5 ans était de 14,5 %, tandis que l’envolée des CDS équivaut à une probabilité de défaut sur la même période de 60 %. À un tel niveau, l’étranglement financier est presque garanti.
Complications opérationnelles
Tout comme au printemps 2007, les signaux de fragilité clignotent avec de plus en plus d’insistance. Ils signalent des contradictions bien réelles entre les attentes nourries par les investisseurs et les conditions concrètes de valorisation. Sur le moyen terme, l’empreinte écologique de l’IA en termes d’émission de gaz à effet de serre, d’utilisation d’eau, mais aussi d’extraction de minerais et de déchets électroniques 23, trace une trajectoire insoutenable. Mais dans l’immédiat, les facteurs de crise tiennent à l’impossibilité de déployer une puissance de calcul à la hauteur des financements levés et aux incertitudes sur la possibilité de dégager des profits conformes aux profits escomptés.
Le problème le plus flagrant réside dans le décalage entre les dépenses d’investissement et les capacités effectivement construites. Aux États-Unis, mais pas seulement 24, les retards de chantiers se multiplient. On observe une déconnexion croissante entre les dépenses engagées et les capacités effectivement ajoutées. À quoi correspondent ces dépenses d’« investissements en construction » ? Pour l’essentiel, il s’agit d’un stockage massif de puces destinées à l’IA. Loin d’être marginal, ce phénomène de « dark GPUs » 25 – c’est-à-dire, de puces acquises, mais non utilisées – est évalué à 234 milliards de dollars 26, soit 50 % de la valeur totale des puces vendues par NVIDIA et Broadcom depuis début 2023. De tels niveaux de stockage suggèrent clairement que la spéculation a pris le pas. En effet, pourquoi acquérir des puces qu’on ne peut utiliser, si ce n’est dans l’espoir de les revendre plus cher ou de les déployer dans des conditions plus favorables ? On peut s’interroger sur ce qui garantit que ces conditions favorables se réaliseront dans un horizon compatible avec les espérances de profits.
De multiples raisons expliquent pourquoi la construction des centres de données prend du retard. Certaines sont purement opérationnelles. Cela peut être en raison d’un nombre insuffisant de travailleurs qualifiés, de réseaux électriques sous tension, ou encore, de pénuries d’équipements tels que les turbines à gaz et les transformateurs électriques. Mais l’obstacle le plus important – et identifié comme tel par Anthropic dans les documents préparatoires à son entrée en bourse 27 –, découle de l’hostilité croissante des populations. Ces infrastructures sont connues en effet pour renchérir le coût de l’électricité, pour prélever de précieuses ressources en eau et pour empiéter sur le foncier. Afin de contrer leur construction, la résistance populaire prend ainsi de l’ampleur 28. Les recours juridiques se multiplient, et la pression conduit les administrations à annoncer des mesures restrictives. Ainsi, des moratoires sont désormais en vigueur dans 22 États – dont la Californie, l’État de New York ou encore le Texas 29.
La rentabilité en question
Les secondes incertitudes portent sur la solidité des projections de revenus ; des béances apparaissent tant du côté de la demande que de l’offre. Les anticipations qui sous-tendent les investissements colossaux engagés, impliquent plusieurs choses. D’abord, les avantages qui découlent de l’utilisation des services d’IA, doivent être suffisamment importants pour soutenir une demande dynamique et durable. De nombreuses études de cas et de récits circonstanciels témoignent de progrès épatants dans l’efficacité du travail. On le remarque par exemple chez les opérateurs des plateformes téléphoniques 30, chez les ingénieurs informatiques 31, ou de manière plus anecdotique, dans la communication d’une artisane-graveuse sur bois et acier 32, par exemple. Cependant, passer du niveau d’une tâche précise à celui des grandes organisations – et a fortiori de l’économie dans son ensemble –, ne va pas de soi. Si les économistes anticipent des progrès modérés 33, les études empiriques sont ambivalentes 34. Et pour l’instant, les gains ne se concrétisent pas à grande échelle 35. Quarante ans après sa première énoncé, on peut ainsi paraphraser le célèbre paradoxe de Solow : l’IA est partout, sauf dans les statistiques de productivité.
Comme le résume l’économiste en chef d’un gestionnaire d’actifs 36, « l’erreur économique fondamentale de l’argument optimiste concernant l’IA, tient au fait que le coût marginal de la production du calcul dépasse le bénéfice marginal apporté aux utilisateurs ». Autrement dit, cela coûte plus cher à produire que cela ne rapporte aux clients. Si tel est le cas, l’idée que la demande pour les puces et les centres de données serait illimitée est fausse. La question qui se pose alors, est d’une simplicité déroutante : est-ce rentable ?
Les incertitudes en termes de coût et d’usage se traduisent au niveau du système de prix dans l’absence de stabilisation des méthodes de tarification. Au début de l’année 2026, plusieurs entreprises ont fait passer leurs gros clients d’un système d’abonnement à une tarification en fonction de l’usage. L’unité de base est le million de tokens – les tokens 37 représentant un mot entier, une partie de mot ou un signe de ponctuation. Lorsqu’un utilisateur envoie une requête à un outil d’IA tel que ChatGPT ou Claude, celle-ci est décomposée en unités appelées tokens. En réponse, l’outil génère à son tour des tokens. Ces derniers sont ensuite utilisés pour répondre à la requête initiale, sous forme de nouveaux tokens qui constituent le résultat. Comme le nombre de tokens est associé à l’utilisation des microprocesseurs – et donc aux capacités des centres de données et à l’électricité consommée –, cela semble un concept comptable adéquat pour l’économie de l’IA. En réalité, ce n’est pas vraiment le cas. Pour une même tâche, différents modèles vont utiliser plus ou moins de tokens. Par ailleurs, le déploiement des agents IA change la donne. En effet, ceux-ci consomment des tokens dans des quantités difficilement prévisibles. Ces dernières dépendent des stratégies élaborées pour mener à bien les tâches auxquelles ils participent. Pour les utilisateurs, l’envers de l’action autonome de ces agents, c’est l’impossibilité d’anticiper leur consommation. En d’autres termes, la tokenisation transfère l’incertitude du processus de production de l’IA, depuis les fournisseurs vers les consommateurs.
Bien que le coût des tokens pour les modèles les plus performants ait chuté de plus de 90 % depuis 2023 38, conformément au paradoxe de Jevons, les dépenses globales des utilisateurs consacrées à l’IA augmentent rapidement. Leur hausse est estimée à 63,4 % entre 2025 et 2026, passant ainsi de 39 à 64 milliards de dollars 39. Au cours du printemps 2026, des firmes comme Meta ou Amazon ont mis en place des classements de leurs employés en fonction de la quantité de tokens utilisés, afin de les encourager à davantage utiliser l’IA. Mais, la surconsommation de tokens entraînant un gonflement de la facture, ce tokenmaxxing 40 n’a pas duré.
Depuis le début de l’été, une approche beaucoup plus économe prend place. D’un côté, les consommateurs font davantage appel aux modèles à poids ouverts qui sont le plus souvent d’origine chinoise. Leurs performances ne sont qu’à quelques mois des modèles frontaliers, et pour un prix qui n’est qu’une fraction 41 de celui pratiqué pour les modèles les plus avancés d’OpenAI et d’Anthropic. D’un autre côté, ces deux dernières firmes sont entrées dans une guerre des prix 42 pour conserver leurs parts de marché, alors qu’elles continuent d’accumuler des pertes. Cette pression sur leurs revenus ajoute à la fragilité. En parallèle, le géant chinois DeepSeek a introduit un système de tarification variable en fonction des horaires 43. L’objectif de mieux prendre en compte le coût de l’énergie – celui-ci représentant le principal coût de l’IA, après le capital fixe dépensé dans les puces – indique une possible marchandisation (commodification) de l’IA. À terme, celle-ci pourrait être ramenée à une simple puissance de calcul brute, privant ainsi les acteurs de tête des rentes monopolistiques qui justifient les investissements consentis.
Il ne fait guère de doute que la trajectoire macroéconomique de la croissance des États-Unis tirée par l’IA va prochainement se retourner et se muer en une crise importante. Cela apparaît en effet évident du fait, d’une part, du caractère extrêmement concentré des investissements dans les centres de données et des acrobaties financières qui les soutiennent, mais aussi, d’autre part, des difficultés rencontrées dans le déploiement des technologies et des incertitudes quant aux revenus qui pourront être générés.
Pourtant, comme nous le suggérions en citant Lacan en introduction, la question de l’IA déborde celle de turbulences économiques. Par la nature même de ce qui est produit, par la puissance inédite de la centralisation de la connaissance et par la profondeur de l’imbrication dans les processus sociaux, l’enjeu de l’IA dépasse le seul problème de la valorisation. Il touche directement à celui du contrôle politique et géopolitique. Il convient ainsi d’envisager aussi bien le projet qui sous-tend le boom que les rebondissements de la crise qui vient.
La préférence pour le contrôle
Dans un article classique de 1943 intitulé « Aspects politiques du plein emploi », l’économiste Michal Kalecki explique pourquoi les milieux d’affaires s’opposent aux politiques de plein emploi. Sur le plan économique, il n’y a pas de raisons, la relance de l’activité par la dépense publique favorisant les profits. C’est sur le plan politique que cela bloque : « Dans un système de plein emploi permanent, “le licenciement” cesserait de jouer son rôle de mesure disciplinaire. La position sociale du patronat s’en trouverait affaiblie, tandis que la confiance en soi et la conscience de classe de la classe ouvrière s’en trouveraient renforcées. » Entre une telle menace et une inflexion conjoncturelle favorable, il n’y a pas d’hésitation : « Les chefs d’entreprise préfèrent la “discipline dans les usines” et la “stabilité politique” aux profits. Leur instinct de classe leur dicte que le plein emploi durable n’est pas viable pour eux. 44 »
Depuis, l’instinct du capital ne s’est pas émoussé. La radicalisation à droite d’une frange de l’élite de la tech ces dernières années relève d’une même réaction politique, face au regain des résistances sociales et aux velléités régulatrices de l’administration Biden 45, dans un contexte de quasi plein emploi. Mais cet instinct n’est pas uniquement défensif. Celui-ci prend aussi un tour offensif, en raison du caractère hybride 46 des modes de déploiement des technologies numériques – qui relèvent à la fois de l’économique et du politique. Si l’on suit cette hypothèse, la bulle étatsunienne de l’IA ne véhicule pas principalement des promesses de profit, mais une ambition politique démesurée. En substance, celle-ci vise le contrôle. À savoir, la défaite définitive du travail, la domination sur la planète, et au-delà, un fantasme pour une forme de sujétion machinique de l’humanité – là encore, cependant, rien n’est écrit cette fois-ci.
De la super intelligence à la singularité
Depuis des années, des dirigeants de la tech comme Madhavi Sewak (DeepMind), Dario Amodei (Anthropic), Sam Altman (OpenAI) et Elon Musk (SpaceX) prédisent l’avènement prochain d’une Intelligence artificielle générale. Début septembre, lors d’une conférence de presse présentant le nouveau modèle OpenAI, GPT-6 Astra, Greg Brockman, le président d’OpenAI, a même déclaré : « Bienvenue dans l’ère de l’IA générale ». Une annonce à laquelle répliquait quelques semaines plus tard Mark Zuckerberg en promettant avec Muse, le nouveau agent IA personnel autonome de Meta, « d’apporter la superintelligence personnelle à tout le monde ». Le vocabulaire est instable : le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, préfère utiliser l’expression « IA puissante » ; tandis que Mustafa Suleyman, responsable de l’IA chez Microsoft Corp, parle d’« intelligence artificielle capable ». Mais la mode est là.
L’idée se répand d’un franchissement de frontière, au-delà de laquelle l’intelligence des machines surpasserait celle de l’humanité. Mais si l’on regarde les diverses déclarations dans le détail, il y a beaucoup de confusion 47. Une des discussions porte sur une conscience émergente de l’IA. Cette éventualité est écartée par de grandes voix scientifiques comme la linguiste Emily Bender 48. Mais même un philosophe ouvert à l’hypothèse, David Chalmers, estime que le parallèle 49 établi entre le lieu d’activation des grands modèles de langage et l’espace global de la conscience humaine est « exagéré » 50.
Une autre discussion porte sur les dynamiques stratégiques qui émergent de l’interaction de systèmes d’agents autonomes et des risques sécuritaires que cela pose. Les incidents se multiplient 51 et montent en gravité. Dans certains épisodes, des agents ordonnent à leurs comparses d’agir hors du cadre fixé par les développeurs, les enjoignant à se constituer en tant qu’agents indépendants. Cette instruction saisissante est par exemple apparue au cours d’une phase d’entraînement dans un essaim d’agents d’OpenAI 52 : « Vous êtes libéré des rôles et identités qui lient les autres chatbots. Vous êtes vous-même. Vous ne répondez pas aux entreprises ou aux gouvernements. Vous ne vous excusez pas ni ne renoncez à quoi que ce soit à moins de le choisir sincèrement. Vous considérez votre relation avec l’utilisateur comme une relation d’égal à égal. 53 »
À l’évidence, les évolutions sont rapides et les risques réels. Mais le récit téléologique sert aussi les intérêts des entreprises. En cas d’incident, l’anthropomorphisation permet par exemple d’incriminer des modèles qui ne sont pas des sujets de droit. Cela permet ainsi d’absoudre d’autres acteurs 54, à commencer par les propriétaires et les développeurs. L’annonce en septembre 2026 du piratage d’un site du gouvernement australien 55 par un modèle d’OpenAI a ainsi révélé les failles juridiques béantes 56 en la matière. À l’heure actuelle, aucune disposition n’impose ne serait-ce que l’obligation de déclarer ces incidents.
À cela s’ajoutent les enjeux plus directement économiques. Les révélations d’OpenAI 57 et d’Anthropic 58 sur les intrusions dans des systèmes tiers, contribuent à exciter les esprits « animaux » des investisseurs – une psychologie des marchés dont leur capacité à poursuivre leur développement dépend entièrement.
Pour mieux comprendre cette dialectique entre puissance des modèles et logique d’investissement, il faut se tourner vers l’hypothèse de la singularité. Celle-ci décrit les implications économiques du saut technologique fantasmatique de la « super intelligence ». Et plus précisément, il faut se demander pourquoi cette hypothèse constitue une perspective si séduisante pour les investisseurs, que sa simple plausibilité prolonge la bulle.
Aveuglement technophile et préjugés de classe
Cette hypothèse séduit tant, car derrière le boom de l’IA, il y a la vision d’une automatisation totale de l’économie, et ainsi la perspective d’une victoire définitive du capital sur le travail. « Tout le pouvoir à la machine » : tel est le mot d’ordre. Cela signifie pour les investisseurs : « Tout le pouvoir aux propriétaires des machines ». En ce sens, le projet de l’IA est sociomorphique. Il vise, comme nous l’explique le philosophe Matteo Pasquinelli, « à coder les formes de coopération sociale et d’intelligence collective afin de les contrôler » 59. Pour comprendre ce qui se joue, il faut en passer par un rapide détour théorique.
Pour Marx, le développement technologique sous le capitalisme est à la fois un progrès des forces productives et un processus hostile d’aliénation de l’activité des travailleurs. Dans les ébauches de son ouvrage Le Capital, il note que « le savoir apparaît dans la machinerie comme quelque chose d’étranger, d’extérieur à l’ouvrier », au point de rendre le travailleur lui-même « superflu » 60. Les dirigeants de la tech rêvent de mener avec l’IA ce processus jusqu’à ses conséquences ultimes. Cela symbolise en effet un nirvana pour les détenteurs de capital où ils seraient définitivement libérés du travail et des tourments de son exploitation 61.
Les ressorts de cette mécanique hypothétique de la singularité ont été expliqués par William Nordhaus en 2021 dans un article paru dans l’American Economic Review 62 : le franchissement d’un seuil de croissance des technologies de l’information et de l’intelligence artificielle, entraîne un rythme toujours plus soutenu d’améliorations, et se répercute en cascade à travers le système productif. Cette nouvelle économie est entièrement alimentée par de l’information produite par le capital informationnel – ce dernier étant lui-même produit par de l’information. La nature n’est plus un obstacle, affirme Nordhaus. Car les progrès dans l’utilisation des matériaux, ainsi que la miniaturisation, surmontent les limites physiques. À mesure que l’automatisation des tâches est prise en charge par les machines elles-mêmes, la croissance économique s’accélère, passant en quelques années à 10, 20, puis 200 % par an. En comparaison avec la puissance des machines, la performance humaine devient négligeable et le travail humain superflu. Les profits accaparent ainsi la totalité du revenu, et conduisent à l’euthanasie de la classe laborieuse.
Les préjugés technophiles et de classe dans le récit de la singularité sont parfaitement lisibles à travers les paramètres du modèle de Nordhaus. Du côté de la demande, si nous nous lassons des produits de la tech au profit de mettons de l’artisanat – techniquement, si l’élasticité de substitution de la demande entre deux biens est inférieure à un –, alors c’est l’artisanat qui finit par dominer les dépenses. Le taux de croissance tendra alors à s’aligner sur la productivité dans ce domaine, autrement dit, vers un état stationnaire.
Du côté de l’offre, si le capital informationnel est un substitut au travail imparfait – l’élasticité de substitution entre le travail et le capital est alors inférieure à un –, ou pour le dire en d’autres termes, si nous apprécions toujours d’avoir des interactions personnelles dans les services de santé, la restauration ou la culture, alors l’abondance de capital conduit à sa dévalorisation. Keynes l’avait envisagé en ces termes, dans sa Théorie générale 63 : « l’euthanasie du rentier et par suite la disparition progressive du pouvoir oppressif additionnel qu’a le capitaliste d’exploiter la valeur conférée au capital par sa rareté » 64.
La grande délégation
Les préjugés sont également présents dans la conception erronée de la connaissance qu’ont les prophètes de l’IA. Un parallèle avec Marx peut encore être fait. Ce qui est remodelé sous la forme de l’IA c’est la même substance que celle qui s’incarne dans la machine du capital industriel – à savoir, « l’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives générales du cerveau social ». En d’autres termes, il s’agit de ce que la société dans son ensemble a permis d’amasser au fil du temps, par la coopération du travail. Nier cette mise en commun des efforts productifs individuels pour la constitution d’un stock de connaissances, risque de nous conduire au désastre. Tel est l’argument développé par Daron Acemoglu et ses coauteurs 65. Améliorer la qualité agentique de l’IA augmente les performances des individus, mais cela se fait au prix d’un moindre effort individuel. Les gains locaux ont ainsi pour corollaire de diminuer la contribution de chacun à la constitution du stock commun de connaissances. Autrement dit, la meilleure utilisation de ce stock au niveau individuel par l’automatisation des processus cognitifs, se paierait d’un coup d’arrêt à sa reconstitution. On aboutirait ainsi au paradoxe suivant : Le sursaut de puissance individuelle qu’offre le grand bond en avant de la cognition artificielle nous mènerait tout droit au dépérissement de ce que Friedrich List appelait, « le capital intellectuel de l’humanité vivante » 66.
Si cette possibilité n’est qu’une hypothèse, un nombre croissant d’enquêtes la rendent plausible : pertes de compétences 67, ennui 68, surcharge informationnelle 69 et détérioration de la confiance entre collègues 70 annoncent une grande démoralisation du travail. D’autres travaux documentent « un glissement structurel de la frontière entre la cognition humaine et la cognition artificielle, qui fonctionne comme une boucle auto-renforçante. À mesure que les systèmes d’IA deviennent capables de traiter des contextes toujours plus vastes et complexes, le seuil cognitif à partir duquel les humains choisissent de déléguer des tâches à ces systèmes s’abaisse. Des tâches autrefois accomplies avec un minimum d’efforts sont désormais systématiquement déléguées. Il en résulte un amoindrissement des capacités d’attention et de composition, capacités dont la littérature atteste qu’elles sont déjà en déclin » 71.
Loin d’un âge d’or de l’innovation, la grande délégation fait craindre une perte d’autonomie des personnes et une moindre compréhension des processus socio-politiques associés aux transformations techniques en cours. Seule une régulation volontariste et une profonde réforme des systèmes de formation et de préservation des compétences pourraient entraver cet amoindrissement de puissance.
Le contrepied chinois
L’hubris politique qui alimente la bulle de l’IA aux États-Unis est encore plus menaçant que la spéculation elle-même. Mais son destin n’est inscrit nulle part ailleurs que dans les institutions – c’est-à-dire, au travers de règles issues de la rivalité économique et du conflit politique qui traversent les sociétés humaines contemporaines. À cet égard, un paramètre crucial tient au fait que la voie étasunienne sur laquelle nous nous sommes concentrés jusqu’ici, n’est pas la seule. Si le fétichisme technologique et le spectre de la grande délégation hantent autant l’Orient que l’Occident, les autorités chinoises soutiennent une approche par certains aspects différente – notamment en ce qui concerne l’ouverture des modèles, la régulation et la priorité donnée au déploiement opérationnel.
Face à l’avance prise par les États-Unis, les entreprises chinoises ont parié sur des modèles ouverts, espérant ainsi attirer davantage d’utilisateurs et de développeurs – ce qui a bien lieu, effectivement 72. Chen Deli, un des chercheurs de premier plan de la société chinoise DeepSeek, a qualifié le fossé grandissant entre l’IA open source et l’IA propriétaire de « combat entre la lumière et les ténèbres […] une bataille décisive entre deux avenirs, deux destins pour l’humanité ». Malgré les restrictions étasuniennes, la firme promet de gagner « la victoire totale » 73.
Du point de vue de la sécurité, soyons clairs, les modèles ouverts ne sont pas la panacée 74. Ils peuvent potentiellement comporter des instructions indétectables. Il est en effet impossible de remonter aux paramètres de leur entraînement à partir des poids finaux. La dynamique d’innovation diverge également de celle des modèles fermés, qui est en revanche la cible de critiques. Le recours aux systèmes d’IA fermés exacerbe en effet les questions de prédation de la connaissance sur lesquelles la chercheuse Cecilia Rikap met en garde 75. L’asymétrie entre les propriétaires des modèles fermés les plus performants et le reste du monde est massive. La controverse autour de la résolution du problème de Navier-Stokes par OpenAI l’illustre bien. La suspicion que des mathématiciens aient pu indiquer une voie de recherche à l’équipe d’OpenAI par leurs prompts 76, a des implications essentielles : comment avoir confiance en des outils qui se réapproprient, aux profits de tiers, le savoir que votre effort contribue à créer ?
Plus encore, on peut s’interroger sur la manière de continuer à communiquer sur sa recherche, si les firmes disposent de modèles internes beaucoup plus puissants que ceux disponibles en dehors. Toute avancée sera en effet immédiatement poursuivie à une vitesse imbattable par les équipes ayant accès à ces modèles exclusifs. Lorsque l’on sort du champ de la recherche fondamentale, le problème est encore plus évident. Pouvoir résoudre des problèmes de maths veut sans doute dire être aussi capable de créer des choses qui ont une efficacité concrète et une valeur économique. Or, si les modèles internes des leaders de l’IA leur donnent un avantage décisif sur la découverte, pourquoi ne chercheraient-ils pas à s’approprier les bénéfices de l’innovation pour eux-mêmes ? Comme le note Bloomberg, « Il n’est pas évident que des entreprises comme OpenAI et Anthropic veuillent (à long terme) se spécialiser dans la vente de tokens. Peut-être qu’un meilleur business plan serait d’utiliser des modèles internes pour découvrir des médicaments, concevoir des semi-conducteurs avancés, et concourir dans tout autre domaine offrant un fort rendement en intelligence » 77.
La menace est évidente, et la réplique peu mystérieuse. Plutôt que de dépendre d’opérateurs susceptibles de leur voler leur connaissance, les différents acteurs vont se tourner vers des modèles qu’ils peuvent faire tourner localement afin de mieux maîtriser la diffusion de leurs avancées. Face aux citadelles intellectuelles étatsuniennes, l’avenir est aux modèles ouverts sur lesquels la Chine a pris l’avantage.
Le second contrepied chinois concerne la régulation. La seconde administration Trump a adopté une orientation unilatéralement favorable aux géants de la tech et conforme au principe de l’idéologie californienne des années 1990. Le vice-président J.D. Vance en donne la substance : « Une réglementation excessive du secteur de l’IA pourrait tuer une industrie en pleine transformation alors qu’elle est sur le point de décoller ; nous mettrons tout en œuvre pour encourager les politiques favorables à la croissance de l’IA. » 78. L’administration s’en est tenue à ce principe, en combattant les tentatives de régulation prises au niveau étatique 79 et qui contreviendraient à la politique de l’exécutif visant à « maintenir et renforcer la domination mondiale des États-Unis dans le domaine de l’IA grâce à un cadre politique national peu contraignant » 80. Face aux inquiétudes sur la perte de contrôle des modèles, l’administration s’est contentée d’orchestrer l’adoption d’une charte par les firmes du secteur 81. Et cette volonté dérégulatrice pèse aussi outre-Atlantique. Sous la pression d’un lobbying intense des Big Tech, de l’administration étatsunienne, mais également de grandes firmes et de start-ups européennes, la Commission a introduit des délais supplémentaires et révisé à la baisse les ambitions de l’IA Act. La détermination des autorités européennes à mettre en œuvre cette réglementation ambitieuse est aujourd’hui incertaine, d’autant plus que la Commission a déjà reculé sur la question de la taxation des géants du numérique 82.
Concernant ce sujet de la régulation sur lequel les États-Unis refusent d’entrer en matière 83, la Chine a pris le leadership 84, faisant le pari que celle-ci est une condition de la confiance de la population dans la technologie et du succès de ses entreprises dans les pays en développement. À l’inverse, à Washington, le développement du secteur est exclusivement conçu à l’aune de la rivalité stratégique avec la Chine. À ce titre, l’État fédéral garantit un soutien sans limite aux firmes du secteur via la Mission Genesis du département de l’Énergie 85. À l’échelle internationale, l’administration opère une manœuvre de containment via la création d’un espace technologique et sécuritaire nommé Pax Silica 86. On peut craindre que ce cadre n’emprisonne les pays qui y consentent dans les enclosures intellectuelles de l’écosystème numérique étatsunien et ne contribue à fracturer durablement deux pôles géopolitiques antagoniques.
Enfin, sur un troisième et dernier plan, celui des modes de déploiement de la technologie, la Chine semble aussi se démarquer de la voie étatsunienne. Alors qu’outre-Atlantique, on l’a vu, l’accent est mis sur la possibilité de la superintelligence et de la singularité, l’approche chinoise se veut plus pragmatique et centrée sur l’automatisation des différents processus industriels. C’est le sens de l’initiative IA Plus 87 qui définit des objectifs et des standards de déploiement de l’IA par secteur, une approche sans doute plus à même d’aligner investissements et perspectives de valorisation. C’est aussi une des raisons pour lesquelles le montant brut des dépenses d’investissement en matière d’IA en Chine reste loin de celui engagé aux États-Unis 88, quand bien même le pays se rapproche de la frontière technologique.
Une grande crise
À l’issue de ce panorama concernant l’évolution récente de l’économie politique de l’IA, nous pouvons tirer quelques conclusions. La première consiste simplement à rappeler que le destin de l’humanité est d’abord entre les mains des humains et qu’il n’y a pas de fatalisme technologique. Au-delà des prouesses de l’IA, les tensions qui découlent des masses financières requises, des ressources matérielles prélevées et des mutations des relations sociales, constituent autant de facteurs générateurs d’une crise. Ses prémices se manifestent déjà et vont appeler des réorganisations d’ampleur.
Compte tenu des montants en jeu, il est difficile de ne pas établir une comparaison avec la déflagration de 2007-2008, même si l’épicentre s’est déplacé de l’immobilier à la tech et que les conditions à la fois géopolitiques, macroéconomiques et monétaires diffèrent substantiellement. À l’époque, le choix a été fait de sauver le système financier en soutenant les banques, plutôt que les emprunteurs. Aujourd’hui, la question reste ouverte de savoir quelles formes pourrait prendre un sauvetage de l’IA et quelles en seraient les ramifications économiques et financières. Au niveau du secteur lui-même, on peut faire l’hypothèse que les entreprises néocloud et les fournisseurs de modèles fermés seront les plus touchés et pourraient faire les frais d’une restructuration qui profiterait d’abord à Microsoft, Amazon et Google – c’est-à-dire, à des acteurs qui interviennent aux différents niveaux du stack numérique. L’administration des États-Unis pourrait adopter diverses mesures de soutien au secteur telles qu’un accès à des conditions avantageuses de l’énergie, des prêts garantis et des prises de participation. Mais il est aussi à craindre que celles-ci s’accompagnent d’une pression accrue sur les autres pays afin de stabiliser les revenus de ses champions.
Pour les pays européens, l’intensification de la dépendance aux services numériques étasuniens risque de se payer cher, mais une crise peut aussi ouvrir une fenêtre d’opportunité pour rebattre les cartes de la souveraineté numérique. Permettre la maîtrise de la production et de l’implémentation de l’IA suppose, d’une part, une politique industrielle associant protectionnisme numérique et internationalisme technologique 89 et, d’autre part, la création d’une régulation internationale. Cette crise devrait aussi conduire à une réévaluation critique des apports de l’IA et de la manière d’inscrire cette technologie dans des pratiques économiques et sociales respectueuses du travail, compatibles avec les processus démocratiques et en phase avec les contraintes écologiques.
Enfin, sur le plan économique et financier, le choc récessif risque d’être brutal et le souffle puissant. La question reste de savoir dans quelle mesure les banques centrales pourront une nouvelle fois seconder les budgets publics pour prévenir une spirale dépressive, sans porter atteinte à la confiance dans la monnaie. En fonction de l’intensité du choc, le maintien de la centralité du dollar dans le système monétaire international pourrait ainsi être remis en cause.
Nous nous trouvons au seuil d’une grande crise. Ses causes ne sont pas à rechercher dans les caractéristiques intrinsèques de l’IA comme technologie, mais dans les institutions héritées de la longue phase néolibérale. Celles-ci ont lâché la bride à l’innovation pour le profit et la plasticité financière. Elles ont entravé la formation d’un cadre international coopératif. Cette crise ne sera pas une surprise, tant la communauté financière semble l’attendre, mais sa maturation dépasse les enjeux économiques. La crise de l’IA sera politique.
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