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L’une des histoires les plus fascinantes du conservatisme américain contemporain est la métamorphose du Claremont Institute. D’un think tank relativement confidentiel – peuplé de philosophes et de politologues érudits voués à la défense de la Constitution –, l’institut est devenu un groupe d’activistes au service de l’autoritarisme.
Le récit de cette transformation lourde de conséquences est important et prend une dimension particulièrement urgente à quelques heures des élections de mi-mandat. Il explique comment et pourquoi les fellows de Claremont ont contribué à forger la doctrine qui s’est emparée du Parti républicain. En dérivant vers un populisme illibéral, l’institut s’est rapproché des nationaux-conservateurs et des post-libéraux, avec lesquels il forme désormais le trépied de la Nouvelle Droite MAGA. Ce conservatisme de fraîche date est aujourd’hui le cœur et l’âme du trumpisme.
L’homme à l’origine du Claremont Institute
En 1979, quatre anciens élèves de Harry V. Jaffa (1918-2015) fondent le Claremont Institute dans une ville située à une cinquantaine de kilomètres de Los Angeles. Ils entendent prolonger l’enseignement d’un maître hors norme. Disciple de Leo Strauss (1899-1973), ce philosophe et théoricien politique avait soufflé à Barry Goldwater, père du conservatisme moderne, une phrase devenue célèbre : « l’extrémisme dans la défense de la liberté n’est pas un vice » 1.
Ses élèves retiendront la leçon. Leur institut sera une tour d’ivoire d’où des universitaires prêcheront l’évangile jaffaïen à la nouvelle génération de dirigeants conservateurs afin de « les former pour en faire une communauté vouée à la préservation du gouvernement constitutionnel ».
Leur projet passe d’abord par l’éducation. Dès sa création, l’institut réunit chaque été de jeunes intellectuels conservateurs prometteurs, prêts à adhérer à ses idées et à ses objectifs. La méthode se révèle redoutablement efficace. Elle façonne des générations d’élites qui exerceront une influence sur les politiques publiques et sur les décisions aux plus hauts niveaux de l’État, du droit, des médias, de la culture et de l’université.
Le second vecteur de son rayonnement est une publication, la Claremont Review of Books, fondée en 2000. Surnommée « la New York Review of Books de la droite », cette revue respectée offre une tribune aux penseurs et essayistes politiques conservateurs et sert l’ambition affichée de l’Institut, « rendre aux principes fondateurs des États-Unis leur autorité légitime et prééminente dans notre vie nationale ».
Ces principes, Jaffa les lit à la lumière de l’enseignement de son maître. Contre l’historicisme et le positivisme, qui menaient selon lui au relativisme, Leo Strauss avait réhabilité la notion classique de droit naturel, convaincu que « le rejet contemporain du droit naturel conduit au nihilisme, bien plus, il s’identifie au nihilisme » 2.
Jaffa prolonge ce geste. Alors que Strauss puisait surtout chez les Anciens, son disciple cherche cette vérité dans l’histoire américaine elle-même. Il la trouve dans la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, dont l’affirmation de l’égalité des hommes et de leurs droits inaliénables constitue, selon lui, le cœur de l’expérience politique.
Chef de file des straussiens de la côte Ouest, Jaffa veut ramener la droite américaine à ces idéaux. Il affronte pour cela deux adversaires.
Le premier est la droite paléoconservatrice, héritière du Sud, qui voit en Abraham Lincoln le fossoyeur des libertés locales et le promoteur d’une égalité abstraite. Pour Jaffa, Lincoln est au contraire le continuateur fidèle de la Déclaration. Loin de trahir le principe d’égalité, il en a fait « une affirmation transcendante de ce qu’il doit être » 3. Dans une Amérique esclavagiste, l’égalité n’était pas une réalité, mais un idéal, une boussole morale au-dessus des majorités, au nom de laquelle on pouvait condamner l’esclavage, même lorsque la loi l’autorisait.
Le second est une tradition plus ancienne, d’inspiration burkéenne, dont Russell Kirk est la grande figure. Elle considère que l’origine des États-Unis se trouve dans la common law anglaise et dans les libertés héritées des colons, et non dans des principes universels. Méfiante envers les idées abstraites, elle relativise la portée de la Déclaration et redoute l’égalité, qu’elle juge trop proche de l’esprit de la Révolution française. Pour Jaffa, c’est confondre 1776 et 1789. Les insurgés américains ne réclamaient pas seulement les droits des Anglais, mais ceux de tout être humain, fondés sur la nature et non sur la coutume. Faire de la tradition la seule source du droit revient, selon lui, à livrer la morale aux aléas de l’histoire.
Or, ce primat de l’histoire, Jaffa le retrouve poussé à l’extrême dans le camp d’en face, chez les progressistes. C’est contre eux qu’il retourne la Déclaration, devenue entre ses mains une arme politique. Au début du XXe siècle, Woodrow Wilson et les réformateurs de son temps considéraient en effet les droits naturels proclamés en 1776 comme une relique dépassée, qu’ils voulaient remplacer par un État évoluant au fil du temps et confié à une administration fondant sa légitimité sur la technique.
Renouer avec ces droits revient donc à contester toute leur œuvre. Les héritiers de Jaffa en feront leur cri de ralliement. En 2018, Charles Kesler, rédacteur en chef de la Claremont Review of Books, décrit une « guerre civile froide » entre deux Amériques. L’une reste fidèle aux Pères fondateurs, l’autre a adopté la « Constitution vivante » chère aux progressistes. Dans cette guerre, la cible est l’État administratif, ce gouvernement d’agences et d’experts non élus né sous Wilson, étendu par le New Deal de Roosevelt puis par le Civil Rights Act de 1964, « la petite loi qui a dévoré la Constitution » 4.
Les frères ennemis de Leo Strauss
Le conservatisme d’inspiration straussienne professé par le Claremont Institute se développe en parallèle d’un autre courant, le néoconservatisme.
Né à New York autour d’Irving Kristol, ce mouvement attire d’autres disciples de Strauss, que l’on appelle les « straussiens de la côte Est » pour les distinguer de Jaffa et des siens. Parmi eux figurent Walter Berns, Allan Bloom et Harvey Mansfield, puis leurs élèves, de William Kristol, le fils d’Irving, devenu depuis un opposant à Donald Trump, à Paul Wolfowitz, futur secrétaire adjoint à la Défense de George W. Bush et président de la Banque mondiale.
Entre les deux écoles, la rivalité est ancienne. Jaffa reproche à ses condisciples de l’Est de ne voir dans la fondation des États-Unis qu’un compromis pragmatique et à Kristol d’accepter l’État-providence, pourvu qu’il soit géré avec prudence. L’anticommunisme les réunit pourtant sous la présidence de Reagan, et les néoconservateurs atteignent l’apogée de leur influence sous celle de George W. Bush.
À partir de la fin des années 1990, les fellows de Claremont commencent à critiquer plus durement le néoconservatisme. À leurs yeux, les néoconservateurs se sont fondus dans l’establishment de Washington. Cette « classe dirigeante » a pris le pouvoir aux dépens de ce qu’Angelo Codevilla, fellow de l’institut, appellera en 2010 la « classe du pays » 5. Pire encore, les néoconservateurs n’ont pas su enrayer l’avancée du progressisme qui domine désormais cette élite. Avec les années, deux autres griefs creuseront définitivement le fossé : leur foi dans le libre-échange et leur appétence pour les interventions militaires à l’étranger, dont la guerre d’Irak deviendra le symbole.
Le coup d’envoi est donné en juin 1998. Charles Kesler, alors senior fellow de Claremont, prononce une conférence au titre provocateur : What’s Wrong with Conservatism 6 à l’American Enterprise Institute, bastion du néoconservatisme. Selon lui, la droite américaine, victorieuse de la guerre froide, a perdu le sens de sa mission, et « son dévouement à une cause haute, claire et supérieure l’a désertée ». Elle sait mieux ce qu’elle combat que ce qu’elle défend. Si les conservateurs sont devenus indiscernables des liberals, Kesler les exhorte à renouer avec la doctrine des droits naturels des Pères fondateurs pour retrouver une boussole morale.
Ce discours ouvre une brèche qui ne cessera de s’élargir. Au cours des années 2000, la guerre d’Irak, puis la crise financière de 2008, discréditent le néoconservatisme et nourrissent un populisme radical. Jaffa lui-même porte alors un diagnostic sévère sur son propre camp. Le conservatisme, écrit-il, « souffre du même nihilisme et du même postmodernisme qui dominent le libéralisme ».
À ce rejet s’ajoute le reproche adressé aux élus républicains pour leur inefficacité, voire leur refus de combattre la gauche incarnée par Barack Obama. Les jeunes dirigeants de Claremont cherchent alors des alliés contre la droite dominante, y compris aux marges de l’extrême droite. Ce rapprochement entraîne l’institut toujours plus loin vers le populisme post-libéral.
Dans le cockpit
Le conservatisme de Jaffa était celui de Barry Goldwater, le candidat républicain battu de manière écrasante par Lyndon Johnson en 1964, mais dont la campagne a redéfini la droite américaine autour de la défense d’un État restreint et d’une fiscalité légère.
Mort en janvier 2015, quelques mois avant l’entrée de Donald Trump en campagne, Jaffa n’aura pas vu ses héritiers se rallier au trumpisme. Mais il avait déjà perçu la dérive de l’institut. Selon son fils Philip, il répétait sans relâche, dans ses dernières années, que ses anciens élèves n’avaient pas attendu sa mort pour enterrer son enseignement. « Ce qu’ils essaient de faire, disait-il, c’est coiffer Jefferson Davis d’un haut-de-forme et l’appeler Abraham Lincoln, habiller La Grève d’Ayn Rand de la jaquette de l’Éthique à Nicomaque et faire comme si c’était Aristote. » 7
Un an et demi après sa mort, la rupture se consomme. En septembre 2016, à quelques semaines de l’élection présidentielle, Michael Anton, diplômé de la Claremont Graduate School et futur directeur de la planification politique du deuxième mandat de Donald Trump, publie dans la revue Claremont Review of Books, sous le pseudonyme de Publius Decius Mus, un essai sombre et apocalyptique intitulé The Flight 93 Election 8.
Il y compare les électeurs américains aux passagers du vol détourné le 11 septembre 2001, qui n’avaient d’autre choix que de prendre d’assaut le cockpit. Voter pour Trump serait le seul moyen d’éviter le crash qu’annoncerait une victoire d’Hillary Clinton.
Quelques mois plus tôt, dans un essai au titre provocateur « Pour un trumpisme raisonnable et cohérent » 9, Anton avait déjà fait du trumpisme une doctrine à part entière. Elle reposait sur trois refus, celui de l’immigration, celui du libre-échange mondialisé et celui des interventions militaires à l’étranger.
Sur l’immigration, Anton dénonce « l’importation incessante d’étrangers du tiers-monde », sans tradition de liberté, qui rendrait selon lui l’électorat « plus démocrate et moins américain à chaque scrutin ». Ses critiques y voient une variante de la théorie complotiste d’extrême droite du grand remplacement.
Charles Kesler, dont la revue publie l’essai sur son site, juge la métaphore mélodramatique. Il y reconnaît pourtant un appel aux urnes très américain, au nom d’une République en danger, et se décrit alors comme le plus pro-Trump de la rédaction. « D’une étrange manière, Trump a sauté par-dessus l’establishment conservateur et républicain de l’après-guerre froide », explique-t-il en 2017 10. Selon lui, Trump renoue ainsi, sans en avoir conscience, avec un républicanisme plus ancien.
Dès lors, donner à cette intuition un fondement philosophique devient la tâche de Claremont, qui s’impose comme le centre névralgique du mouvement MAGA.
Forger une doctrine pour le trumpisme
Kesler, Anton et les principaux dirigeants de Claremont ne se font guère d’illusions sur la moralité de Trump. Ils voient néanmoins en lui l’instrument de leur programme, avec l’espoir, pour Kesler, de renouer avec la vieille droite d’avant la guerre froide, celle du temps où « le parti de William McKinley et de Calvin Coolidge dominait la vie politique nationale ».
Ce républicanisme était protectionniste, attaché à l’assimilation des immigrés et réticent aux aventures extérieures. Kesler y voit le précédent des positions de Trump sur le commerce, l’immigration et la guerre 11.
Pour bâtir ce populisme conservateur, ils mènent une guerre culturelle contre le « wokisme », qu’ils définissent comme le progressisme sous toutes ses formes, du multiculturalisme aux politiques identitaires, en passant par la discrimination positive et les mesures antiracistes. Ils y voient, comme bien des conservateurs, une discrimination à rebours contre les Blancs, et en particulier contre les jeunes hommes.
L’offensive s’intensifie à la suite de deux événements. Le premier est la publication en 2019, par le New York Times Magazine, du 1619 Project, qui relit l’histoire américaine à partir de l’arrivée des premiers esclaves africains en Virginie. Claremont riposte sur le terrain de la mémoire nationale. Kesler qualifie les émeutes de l’été 2020 d’« émeutes de 1619 » 12. À l’automne, Trump crée une commission chargée de promouvoir un enseignement patriotique de l’histoire. Présidée par Larry Arnn, l’un des fondateurs de l’institut, et comptant Kesler parmi ses membres, la commission 1776 publie en janvier 2021 un rapport conçu comme une réplique au 1619 Project et nourri, selon le New York Times, des idées de Claremont 13.
Le second événement est la vague de manifestations Black Lives Matter qui suit le meurtre de George Floyd, en mai 2020. L’institut cible alors « la théorie critique de la race », les politiques de diversité et d’équité et les droits des personnes LGBTQ+. Ainsi Claremont s’associe à l’Idaho Freedom Foundation pour dénoncer l’idéologie de la justice sociale dans les universités de l’État. Dans la foulée, le Parlement local supprime 2,5 millions de dollars de crédits consacrés à ces programmes et interdit aux établissements publics d’exiger des étudiants qu’ils adhèrent aux thèses de « la théorie critique de la race ».
Pour Claremont, ce combat passe aussi par une relecture du Civil Rights Act de 1964. Ryan Williams, président de l’institut depuis 2017, reprend à son compte la thèse de l’essayiste Christopher Caldwell 14. La loi devait mettre fin à la ségrégation et bâtir une société aveugle à la couleur de peau. Elle aurait au contraire servi à créer des catégories de citoyens bénéficiant de protections particulières, à commencer par la discrimination positive, et nourri ainsi l’expansion d’un État-providence progressiste.
Un coup en quête d’une théorie
La défaite de Trump en 2020 a précipité Claremont sur la voie d’un autoritarisme anticonstitutionnel.
Figure centrale de cette dérive, John Eastman siège toujours au conseil d’administration de l’institut et dirige son Centre de jurisprudence constitutionnelle. Fin décembre 2020, ce juriste rédige deux mémos pour la campagne de Trump, l’un de deux pages et l’autre de six, dans lesquels il explique comment garder le pouvoir malgré la défaite.
Le plan tient en quelques étapes. Le 6 janvier, lors de la certification des résultats par le Congrès, le vice-président Mike Pence, qui préside la séance, annoncerait que sept États ont transmis des listes concurrentes de grands électeurs. Il écarterait alors leurs votes. Trump l’emporterait ainsi par 232 voix contre 222. Si les démocrates protestaient, l’élection serait renvoyée à la Chambre des représentants, où chaque État ne dispose que d’une voix. Les républicains, majoritaires dans 26 délégations, y désigneraient Trump.
Le 6 janvier 2021, Eastman présente ce plan à la foule rassemblée sur l’Ellipse, le parc situé au sud de la Maison-Blanche, lors du rassemblement « Save America ». Il y affirme, sans apporter de preuve, que les machines à voter recelaient des dossiers secrets destinés à truquer le scrutin. Quelques heures plus tard, le Capitole est envahi. Pence refuse de suivre ce plan, qu’il juge contraire à la Constitution.
Eastman n’agit pas seul. D’autres figures de Claremont propagent le « grand mensonge » d’une élection volée, avant comme après le scrutin, au point que l’institut passe pour le cerveau de l’insurrection. La justice tranchera sévèrement. En mars 2022, le juge fédéral David O. Carter estime « plus probable qu’improbable » qu’Eastman et Trump aient tenté d’entraver la certification de l’élection. Il qualifie leur entreprise de « coup d’État en quête d’une théorie juridique » 15.
Poursuivi en Géorgie puis en Arizona, Eastman voit les charges géorgiennes abandonnées en novembre 2025, tandis que la procédure arizonienne reste en suspens. Le 7 novembre 2025, Trump le gracie au niveau fédéral, avec 76 autres personnes impliquées dans la contestation de l’élection. Le 15 avril 2026, la Cour suprême de Californie le radie du barreau.
Après l’échec de ce coup de force, certains fellows de Claremont en tirent une conclusion encore plus radicale. Le 24 mars 2021, dans un essai intitulé « ‘Conservatism’ Is No Longer Enough », Glenn Ellmers estime que la Constitution ne fonctionne plus et qu’il ne reste presque plus « rien à conserver » 16. La plupart des habitants des États-Unis, écrit-il, ne sont « pas des Américains, en aucun sens réel du terme ». Sa conclusion est sans appel. « Il faut accepter le fait que ce dont nous avons besoin, c’est d’une contre-révolution. »
Claremont lui paraît le mieux préparé à affronter ce moment. « C’est précisément grâce à cette compréhension des principes fondamentaux que Claremont est peut-être le seul ‘laboratoire d’idées conservateur’ capable de poursuivre son travail, pratiquement sans changement, face au grand bouleversement révolutionnaire que nous vivons actuellement. »
Un nouveau Claremont pour un nouveau trumpisme
Ellmers n’est pas le seul à vouloir refonder l’institut. Ryan Williams, son président depuis 2017, et Arthur Milikh, venu de la Heritage Foundation, estiment eux aussi que Claremont doit se réinventer pour mener cette « contre-révolution ».
« La droite, à l’heure actuelle, n’est pas à la hauteur du combat », écrit Milikh en février 2021, dans le texte fondateur du Center for the American Way of Life qu’il vient de prendre en main à Washington 17.
L’institut se montre plus militant et plus réactif à l’actualité. Williams l’ouvre à une génération de jeunes plumes, blogueurs et podcasteurs venus pour certains de l’alt-right et des forums marginaux où l’on écrit sous pseudonyme. American Mind, la revue en ligne de Claremont lancée en 2018, publie régulièrement des textes jugés racistes, sexistes ou complotistes. Curtis Yarvin y signe dès 2019 une série d’essais. En mai 2021, il y débat avec Michael Anton et plaide pour une monarchie techno-césariste 18.
Cette transformation accompagne l’essor de la nouvelle droite MAGA, dont le national-conservatisme est l’une des expressions les plus marquantes. Lancées en 2019 à Washington, les conférences NatCon prennent de l’ampleur pendant l’interrègne trumpiste de 2021 à 2025. En 2022, une Déclaration de principes fixe le programme de cette coalition hétéroclite 19. Elle réclame une immigration bien plus restreinte, voire un moratoire si nécessaire, et entend enraciner la vie publique dans le christianisme là où il est majoritaire. Elle rejette également tout transfert de souveraineté à des instances supranationales. Charles Kesler, le rédacteur en chef de la Claremont Review of Books, refuse pourtant de la signer, regrettant qu’elle invoque la Constitution mais passe sous silence la Déclaration d’indépendance.
La radicalité du retour au pouvoir de Donald Trump se prépare avec le Projet 2025, piloté par la Heritage Foundation. Dès juin 2022, Claremont siège à son conseil consultatif. Publié en 2023, le Mandate for Leadership en constitue le manuel. Il prévoit de renforcer le pouvoir exécutif, de démanteler l’État régulateur et de replacer la famille au cœur de la société américaine. L’empreinte de l’institut y est tangible.
Michael Pack, son ancien président, a rédigé le chapitre consacré aux médias et le texte s’appuie sur les travaux de Claremont pour attaquer la théorie du genre. L’institut minimise pourtant son rôle et Anton assure n’avoir eu « très peu à voir » avec le projet. L’homme clef du dispositif, Russell Vought, a toutefois déjà livré sa vision dans The American Mind. « Nous vivons un moment post-constitutionnel dans notre pays », écrit-il en septembre 2022 20.
La réélection de Trump en 2024 confère à ce nouveau Claremont une influence considérable. Anton rejoint le département d’État pour y diriger la planification politique. En février 2025, Vought revient à la tête de l’Office of Management and Budget. Parfois présenté comme l’homme le plus puissant de Washington, le directeur du budget obtient largement l’aval du président, tant sur les orientations qu’il propose que sur les moyens de les mettre en œuvre. Claremont salue en particulier quatre chantiers : les décrets contre les politiques de diversité, l’offensive contre l’État administratif, les expulsions massives d’immigrés et la guerre culturelle contre les universités et les musées. Ses membres peuvent alors se targuer d’être les cerveaux du mouvement MAGA.
Anton quitte son poste à l’automne 2025, mais il laisse derrière lui un texte fondateur. Publiée le 5 décembre 2025, la Stratégie de sécurité nationale, dont il a rédigé la première version, rompt avec trente ans de doctrine américaine. Washington y renonce à la domination mondiale pour se recentrer sur l’hémisphère occidental, au nom d’un corollaire Trump de la doctrine Monroe. L’Europe y apparaît comme un allié affaibli, menacé d’« effacement civilisationnel » par l’immigration, la dénatalité et les entraves à la liberté d’expression.
Marco Rubio reprend cette vision à la Conférence de Munich en février 2026, puis sur la Pnyx, à Athènes, le 7 octobre 2026. La Grèce, Rome et la chrétienté y forment le socle d’un Occident dont l’Amérique se veut la gardienne, et Rubio y exalte la quête assumée de la puissance nationale. Les trois textes partagent un même diagnostic, celui d’un Occident menacé de l’intérieur, et un même remède, le retour à ses fondements. On y reconnaît l’empreinte de Claremont, cette conviction, héritée de Strauss et de Jaffa, que la crise de la modernité se soigne par un retour aux Anciens et aux principes fondateurs.
La tour d’ivoire des élèves de Jaffa est ainsi devenue l’atelier doctrinal de la contre-révolution trumpisme. Pourtant, à la veille des élections de mi-mandat, la guerre contre l’Iran, les coupes dans Medicaid et les sondages laissent entrevoir un divorce entre Trump et ceux qui croyaient pouvoir consolider une doctrine trumpiste.
Sources
- Rick Perlstein, Before the Storm : Barry Goldwater and the Unmaking of the American Consensus, New York, Hill and Wang, 2001.
- Leo Strauss, Natural Right and History, Chicago, University of Chicago Press, 1953, p. 5.
- Harry V. Jaffa, Crisis of the House Divided. An Interpretation of the Issues in the Lincoln-Douglas Debates, Garden City, Doubleday, 1959.
- Charles R. Kesler, « America’s Cold Civil War », Imprimis, Hillsdale College, octobre 2018. Voir aussi Charles R. Kesler, Crisis of the Two Constitutions. The Rise, Decline, and Recovery of American Greatness, New York, Encounter Books, 2021.
- Angelo M. Codevilla, « America’s Ruling Class – And the Perils of Revolution », The American Spectator, juillet-août 2010.
- Charles R. Kesler, « What’s Wrong with Conservatism », Bradley Lecture, American Enterprise Institute, Washington, 8 juin 1998.
- Marc Fisher et Isaac Stanley-Becker, « The Claremont Institute triumphed in the Trump years. Then came Jan. 6 », The Washington Post, 24 juillet 2022.
- Publius Decius Mus [Michael Anton], « The Flight 93 Election », Claremont Review of Books, 5 septembre 2016.
- Publius Decius Mus [Michael Anton], « Toward a Sensible, Coherent Trumpism », The Unz Review, mars 2016.
- Jon Baskin, « The Academic Home of Trumpism », The Chronicle of Higher Education, 17 mars 2017.
- Charles R. Kesler, « The Republican Trump », Claremont Review of Books, vol. XVI, n° 4, hiver 2016-2017.
- Charles R. Kesler, « Call Them the 1619 Riots », New York Post, 19 juin 2020. Nikole Hannah-Jones, l’initiatrice du 1619 Project, avait d’ailleurs répondu dans un tweet depuis supprimé : « It would be an honor. Thank you. »
- Elisabeth Zerofsky, « How the Claremont Institute Became a Nerve Center of the American Right », The New York Times Magazine, 3 août 2022.
- Christopher Caldwell, The Age of Entitlement. America Since the Sixties, New York, Simon & Schuster, 2020.
- John C. Eastman v. Bennie G. Thompson et al., n° 8:22-cv-00099-DOC-DFM, United States District Court for the Central District of California, 28 mars 2022.
- Glenn Ellmers, « “Conservatism” Is No Longer Enough », The American Mind, Claremont Institute, 24 mars 2021.
- Arthur Milikh, « A New Conservatism Must Emerge », RealClearPolicy, 16 février 2021.
- « The Stakes : The American Monarchy ? », The American Mind Podcast, Claremont Institute, 31 mai 2021, avec Michael Anton et Curtis Yarvin.
- « National Conservatism : A Statement of Principles », Edmund Burke Foundation, 15 juin 2022, publié simultanément dans The American Conservative et The European Conservative.
- Russell Vought, « Renewing American Purpose », The American Mind, Claremont Institute, 29 septembre 2022.