Jérusalem de pire en pire
Trois rencontres dans l’Israël que Netanyahou n’est plus tout à fait sûr de pouvoir garder
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Un chrétien et un musulman jouant aux échecs, enluminure du Libro de los juegos d’Alphonse X le Sage, fol. 64r, vers 1251-1283. Auteur inconnu. San Lorenzo de El Escorial, Real Biblioteca del Monasterio.
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Il ne peut y avoir de paix entre les hommes sans paix avec la Terre.
Cette intuition, qui traversait toute la pensée de la Renaissance, Anselm Kiefer l’a rendue de nouveau visible à tous à travers les correspondances entre la branche et l’étoile, dans le cycle The Secret Life of Plants for Robert Fludd.
Robert Fludd était un médecin et philosophe anglais du XVIIe siècle. À l’image d’un ancien midrash qui déclare « Il n’est pas un brin d’herbe ici-bas qui n’ait au ciel son étoile (mazal), qui le frappe et lui dit : Grandis ! », il concevait le monde comme un jeu de correspondances entre le macrocosme et le microcosme.
« Le Soleil, la Lune et les autres étoiles du ciel, les semences, les arbres, les herbes », écrivait-il dans Mosaicall Philosophy, sont créés « [comme] l’homme, par un seul et même esprit ».
Cette intuition, le pape François l’avait dite en trois mots : « Tout est lié ».
Pourquoi avons-nous tant de mal à voir cette évidence aujourd’hui ?
Le problème concerne avant tout l’imagination. La distinction cartésienne entre res cogitans et res extensa a déterminé une manière d’interpréter le monde et, en même temps, une manière de le voir et de l’imaginer.
Notre regard est essentiellement instrumental. Le monde est à notre portée, comme l’outil sous la main, et nous l’utilisons parce que nous sommes intelligents. Tant que notre imagination restera façonnée par ce schéma, nous pourrons trouver les meilleures solutions, mais toujours dans les limites de ce que ce schéma nous permet de penser.
Il en va de même pour les guerres.
Nous cherchons à les résoudre en regardant le monde comme un échiquier, aux cases blanches et noires, parce que ce modèle nous semble efficace pour le comprendre. François l’avait dit : « On continue de gouverner le monde comme un “échiquier”, où les puissants étudient les coups pour étendre leur domination au détriment des autres ».
Sur l’échiquier, chaque coup est joué contre quelqu’un. Dans un tissu, si l’on tire un fil, tout bouge. Si nous regardions le monde comme un tissu, nous nous apercevrions que bon nombre des solutions que nous proposons sont inadaptées au problème qu’elles voudraient résoudre.
Les lignes de Kiefer entre les branches et les étoiles sont les fils de ce tissu.
Notre responsabilité concerne donc le regard, et le regard se révèle dans le langage. Comment parlons-nous de la Terre ?
Dans le langage militaire, elle devient terrain, objectif, théâtre des opérations, une expression presque élégante pour désigner le lieu où l’on tue.
Dans le langage économique, elle est ressource, gisement, matière première. « Ressource » sonne bien, lui aussi, et appartient désormais à notre imaginaire. Pourtant, ce mot porte en lui une mentalité extractive.
Dans Querida Amazonia, François écrit que « l’environnement comme “ressource” risque de menacer l’environnement comme “maison” » (n. 48).
Nous risquons ainsi d’avoir de bonnes idées et de les exprimer avec des mots et des images qui disent le contraire de ce que nous voulons dire.
C’est pourquoi Querida Amazonia me paraît un texte radical, sur lequel on s’est peu attardé.
Pour exprimer un enseignement magistériel élevé, François donne la parole aux poètes, y compris à des poètes amazoniens peu connus, parce qu’il a compris que le défi qui se présente à nous concerne l’imagination. Ces poètes, écrit-il, « nous aident à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui étouffe la nature ».
La conversion consiste à passer de la possession à la garde, et le regard s’éduque par la contemplation et par la poésie.
Aux artistes, nous devons demander de nous aider à parler de ce lien, de cette terre, de ce nouveau monde. De la technique, aussi.
Même dans l’accélération de l’IA, elle s’inscrit pleinement dans cette vision, et il ne suffit pas de l’interpréter comme une menace ou comme un instrument de domination.
Les algorithmes, les réseaux de neurones, les grands modèles de langage ne sont pas des outils : ce sont des environnements qui nous façonnent et qui façonnent une part toujours croissante de notre relation à la réalité.
Le verbe « utiliser » risque de nous induire en erreur.
L’IA doit être interprétée de manière écologique, comme une part de nos connexions, et la question devient : comment l’habiter sans perdre l’humain ?
D’autres traditions peuvent nous y aider. Certaines pensées asiatiques, comme le taoïsme, ne connaissent pas la séparation cartésienne et offrent des perspectives précieuses pour repenser la technologie en harmonie avec le monde.
Le philosophe chinois contemporain Yuk Hui, avec sa « cosmotechnique », propose de retrouver des cosmologies oubliées pour imaginer une technique en accord avec le Tian, le Ciel.
C’est une intuition jumelle de celle de François qui, avec l’Amazonie, a posé la question de cultures capables d’exprimer l’unité de la création mieux que ne sait le faire notre manière de raisonner.
Si tout est lié, on ne peut intervenir dans un domaine, par exemple en développant un algorithme, sans tenir compte des répercussions sur le travail humain, sur les relations sociales, sur le climat, sur la démocratie.
Ce regard d’ensemble fait souvent défaut dans le débat sur l’IA, qui tend à découper les problèmes par secteurs : l’éthique, la sécurité, la productivité.
Alors qu’évidemment tout est lié.
Faire la paix avec la nature commence lorsque nous reconnaissons que la Terre fait partie des victimes de chaque guerre et des conditions de chaque paix, et que nous retissons le lien entre la branche et l’étoile.
La question posée dans Laudato si’ reste ouverte : « Quel genre de monde souhaitons-nous léguer à ceux qui viendront après nous, aux enfants qui grandissent ? »
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