L’intelligence artificielle nous oblige-t-elle à repenser notre animalité ?
Des animaux aux machines, Philippe Descola explore les frontières mouvantes de l’humanité
Après avoir nettement perdu l’élection présidentielle, Flávio Bolsonaro a quitté le Brésil en passant par l’Argentine et l’Équateur pour se rendre aux États-Unis. Depuis la Floride, où il se présente comme le « président élu » du Brésil tout en dénonçant une « fraude électorale », il publie le 28 octobre sur X une « Lettre à la nation brésilienne » dans laquelle il s’adresse « au peuple brésilien et à la communauté brésilienne en tant que leader du Brésil ».
Il se compare à de Gaulle, qui avait quitté la France en juin 1940 et s’était opposé au gouvernement de Vichy. Il se compare également à José Martí, héros de l’indépendance cubaine et fondateur du Parti révolutionnaire de Cuba, une référence tout aussi inattendue pour un dirigeant de la droite brésilienne.
Flávio Bolsonaro peut se comparer à qui il veut, mais cela ne change rien à ce qu’il est. Il a fui son pays après avoir perdu une élection démocratique, alors qu’il fait l’objet d’enquêtes pour délits financiers. De Gaulle avait quitté son pays pour refuser la soumission du gouvernement français à une puissance étrangère, l’Allemagne. Bolsonaro quitte son pays pour se soumettre à une puissance étrangère : les États-Unis.
Cette comparaison relève donc d’un mensonge désespéré, mais il y a, au-delà du mensonge, un mécanisme de perversion puisque ces affirmations s’accompagnent d’une certaine jouissance chez ceux qui les profèrent, chez ceux qui appellent courage la lâcheté, démocratie la corruption, vrai le faux et faux le vrai. Jouissance de voir s’enflammer ceux qui découvrent qu’on peut, à notre époque, dire n’importe quoi et se faire entendre. Jouissance de voir enrager ceux qui savent, comme Hannah Arendt, ce qui nous attend dans un monde où l’on renonce à la notion même de vérité.
Il est impossible de ne pas remarquer que ce type de discours, que je qualifie de pervers, se développe aujourd’hui, dans l’âge de l’humanité que nous traversons. Un discours où les mots sont déconnectés à la fois des choses qu’ils désignent et d’une conscience qui pourrait les penser avec sincérité.
Il est impossible de ne pas remarquer que, par ailleurs et sans lien a priori, c’est exactement aussi la double marque d’un autre type de discours qui fait irruption dans notre monde : les discours engendrés par les Larges Modèles de Langage. Les mots sont calculés sans accès aux choses. Aucune conscience ne les pense en nous les fournissant.
Par cette double déconnexion, le rapport à l’idée de vérité est devenu un rapport impossible.
La déclaration de Bolsonaro est aux mots ce qu’un deep fake est aux images. Il produit le même effet à la fois tragique et comique. Il se peut que l’un soit le symptôme de l’autre – seul l’avenir dira ce qu’il adviendra de nous autres dans ce monde.
Il se peut que les forces qui tentent de balayer la conscience humaine déferlent sur nous de façon irrésistible et l’emportent sur ceux qui tenteront de résister. Il se peut que ceux qui les utilisent finissent par s’auto-détruire, et que seuls resteront ceux qui auront résisté. Il est certain que cette bataille, inconcevable à une autre époque, est la nôtre.
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Il y a cinquante ans, Bernard Guetta rencontrait le futur fondateur de <em>Gazeta Wyborcza</em>. Aujourd’hui, il se demande avec inquiétude : « Avons-nous été des apprentis sorciers ? »