Dans son atelier de la rue Fontaine, André Breton avait réuni des objets que rien ne destinait à se rencontrer. L'histoire d'une scène sans métaphore racontée par la Conservatrice en chef du patrimoine.
Un exercice de contemplation
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Le Mur de l’atelier d’André Breton est entré dans les collections du Musée national d’art moderne – Centre Pompidou en 2003, par la voie de la dation, en paiement des droits de succession de sa fille Aube Breton-Elléouët, née de son union avec Jacqueline Lamba. Il provient de l’appartement où le poète a habité de 1922 jusqu’à sa mort en 1966, situé au 42, rue Fontaine, à Paris, à proximité de la place Blanche. Breton a toujours vécu à cette adresse, hormis la parenthèse de six années d’exil, qui, entre 1940 et 1946, l’a mené à Marseille, puis à New York. Dans l’immeuble parisien, il a occupé successivement deux ateliers : en 1948, il emménage un étage plus bas pour accueillir sa fille.
Principal animateur du mouvement surréaliste, André Breton était habité par une véritable passion pour la collection. Il commence à collectionner lorsqu’il devient, en 1920, le conseiller artistique de Jacques Doucet, couturier et mécène. Ses visites au musée Gustave Moreau et sa fréquentation régulière de l’appartement du poète Guillaume Apollinaire, dont la collection lui a appris le goût de l’hétéroclite et des choses « à rebrousse-poil ».
Ce qui comptait pour lui, c’était avant tout la rencontre fortuite avec un objet. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui l’a accompagné aux marchés aux puces et dans ses errances à travers New York, a peut-être le mieux résumé l’une des facettes de son génie : « Breton savait tout en matière d’objets, et je ne l’ai jamais vu se tromper. » Lévi-Strauss raconte que c’étaient en quelque sorte les objets qui élisaient Breton. Il y avait en lui une attirance pour l’objet qui le transportait au-dessus de lui-même et lui offrait « le plus exaltant aperçu du possible ».
Peut-on parler de fétichisme ? Ce qui me touche, c’est que Breton soit parvenu, avec ses collections, à créer une sorte de monde en réduction, un microcosme, un « Mur Mondes », pour reprendre le beau titre de l’ouvrage dirigé par Aurélie Verdier en 2024. Cette gigantesque « boîte à objets » que présente aujourd’hui le musée révèle l’incroyable diversité de ce qu’il a réuni. Il s’est intéressé aussi bien aux objets populaires, qu’aux objets trouvés, ou aux objets dits « primitifs ».
À côté des objets africains dont il s’est séparé au début des années 1930, une place très importante est réservée aux arts océaniens, précolombiens et nord-américains. On y trouve également des peintures anonymes achetées aux puces et des œuvres de ses amis artistes, dont trois peintures couronnent le mur : Le Double-Monde de Francis Picabia (1919), Peinture (Tête) de Joan Miró (1927) et Pollen noir de Jean Degottex (1955).
En regardant le mur, on ne peut qu’être frappé par l’absence de hiérarchie entre les objets et les œuvres, comme s’ils étaient tous animés d’une même puissance poétique. La peinture de Miró ou le tableau de Picabia avaient certainement autant d’importance pour Breton qu’une racine trouvée ou sa collection de pierres. De leur cohabitation devait naître une sorte de révélation. Ces objets semblent avoir perdu la trace de leurs origines ; ils paraissent privés de leur histoire ou de leur usage.
Dès son entrée dans les collections du MNAM, Le Mur est devenu une œuvre d’art à part entière, figée dans le temps. La présentation qu’en propose aujourd’hui le musée interdit d’imaginer la part de déplacement que Breton s’autorisait.
La collection d’André Breton a inspiré de très nombreux artistes. L’exposition « Musée sentimental » présentée au musée des Beaux-Arts de Lyon le révèle assez bien : nombre des artistes exposés (Étienne-Martin, Max Schoendorff, etc.), qui ont eux-mêmes fait l’expérience de la collection, se sont souvenus de celle d’André Breton et de cette capacité d’émerveillement devant le réel qui était à l’origine de cet extraordinaire assemblage 1.
Sources
L’exposition « Musée sentimental » est présentée au musée des Beaux-Arts de Lyon dans le cadre d’un partenariat avec le Centre Pompidou et en collaboration avec le musée d’Art contemporain de Lyon. À partir d’œuvres majeures des trois musées, elle explore la pratique de la collection chez les artistes des XXe et XXIe siècles. L’exposition est visible jusqu’au 14 mars 2027 et le Mur Breton jusqu’au 23 mai 2027.
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