Petit catéchisme

Jérusalem, de pire en pire

Un consul français, un moine dominicain, un libraire palestinien. Trois rencontres dans l’Israël que Netanyahou n’est plus tout à fait sûr de pouvoir garder

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Aller à Jérusalem est toujours un voyage, mais chacun est un peu plus triste que le précédent. Il en va de même pour cette visite. Comme me l’a dit un officier de marine, « we are in deep shit ». C’est sommaire, mais au fond assez bien vu. La guerre avec l’Iran a officiellement cessé, à peu près rien n’est réglé : un aviateur, pilote de F-16, me confie sa lassitude, elle se lit sur son visage. Le pays est en guerre depuis trois ans et la paix ressemble à un tonneau qu’on viderait à la cuillère. Les prix à Tel-Aviv me paraissent un poil supérieurs à ceux de New York : deux assiettes de pâtes, dans un restaurant vaguement à la mode, coûtent cent cinquante dollars. Il n’y a plus un touriste, les trottoirs sont toujours aussi absurdes, pas un n’est pavé de la même façon. Même les grues de construction qui constellent le ciel semblent douter.

Je me souviens de l’un des livres de Saul Bellow, To Jerusalem and Back, ce mince récit d’un séjour de 1975 où le futur prix Nobel se soûle des enjeux de la région la plus compliquée du monde, un peu l’Everest de l’alpiniste. Bellow y croise Rabin, Amos Oz, un rédacteur de presse arabe, un rescapé du ghetto de Varsovie devenu kibboutznik ; malheureusement pour moi, tous ces gens sont morts. La seule chose qui demeure, c’est l’annonce d’un conflit qui se transmet de génération en génération. Comme dans les mauvais récits, il ne se passe jamais rien ; cela empire. 

J’ai décidé d’aller voir mon consul : j’aime la France au Proche-Orient, cette forme de raffinement qui, comparée à la rudesse des mœurs israéliennes, m’enchante plus que tout.

Cette visite qui a lieu au début de l’été est particulièrement triste parce que c’est la première fois que je retourne en Israël depuis la mort de mon oncle Dov, Dov Or-Ner, qui avait hébraïsé Erner. En 1972, avec Micha Ullman, Avital Geva et Moshe Gershuni, il avait conçu une performance demeurée célèbre, l’« échange de terre » entre le kibboutz Metzer et le village arabe voisin de Messer : on creusait de part et d’autre, et l’on transportait la terre de l’un chez l’autre, avec l’idée qu’il vaut mieux échanger de la terre que déplacer des populations. Plus tard, frêle silhouette à grosses lunettes d’intellectuel, Or-Ner s’est posté dans la rue pour discuter, inlassablement, avec les passants qui l’apostrophaient et l’agressaient parfois, une performance contre l’occupation qui était d’abord une composition de corps, de gestes et de regards. Mon oncle était prêt à toutes les performances pourvu que celles-ci servent d’échappatoire à la violence. Mais aujourd’hui mon oncle et les siens ne sont plus. Il repose dans un petit cimetière à la porte du kibboutz Hatzor. Et ses idéaux, eux, sont moribonds. 

Le consulat, ou l’objet diplomatique non identifié

Mon consul est à peu près ce que l’on fait de meilleur au Proche-Orient. Nicolas Kassianides, impeccable, érudit, souriant, vous accueille dans ce consulat de France à Jérusalem, le premier à droite en sortant du King David, un lieu qui incarne la France. Devant ces meubles des années trente, ces boiseries, on se croirait à l’Aletti Palace, à Vichy. Mais non, nous ne sommes pas dans l’Allier, nous sommes face aux murailles de Jérusalem. Là-bas, toute géographie est politique, et la politique est métaphysique. La ville est, pour la France, un corpus separatum, un territoire dont le statut n’a jamais été définitivement réglé. De cette fiction juridique découle tout le reste. Le consulat se dresse à l’Ouest, à deux pas de la porte de Jaffa, mais comme Jérusalem-Ouest demeure officiellement disputée, il a compétence sur la ville entière, des deux côtés de la Ligne verte. Sa clientèle, c’est d’abord une communauté française, franco-israélienne à quatre-vingt-quinze pour cent ; sa juridiction politique s’étend pourtant sur toute la Palestine, Gaza comprise ; et, par-dessus le marché, il lui revient de protéger les communautés catholiques de Terre sainte.

Je m’étonne qu’une telle maison subsiste alors qu’une ambassade de France siège à Tel-Aviv. C’est que le consulat est plus vieux que l’État auprès duquel l’ambassade est accréditée : il existe depuis 1621. Totalement séparé de l’ambassade, il traite seul tout ce qui touche à Jérusalem, qu’il continue de considérer comme un territoire non encore attribué. Et Jérusalem est bien plus qu’une ville : c’est simultanément un symbole, un lieu triplement saint, une réunion de tout ce que le monde compte de religieux radicalisés. Au milieu de ce maelström, deux écrivains français veillent au grain : Romain Gary et Chateaubriand, noms donnés aux instituts français de l’Ouest et de l’Est. 

Jérusalem est à moins de quatre-vingts kilomètres de Gaza, et, bien évidemment, tout ce qui s’y déroule a des répercussions immédiates dans la ville trois fois sainte. Quatre agents de l’Institut français de Gaza, dépendant du consulat, ont été tués pendant la guerre. Le reste du personnel a été évacué, une opération arrachée de haute lutte par le consul. À quelques kilomètres de là, en Cisjordanie, il n’y a pas de consulat à Ramallah, seulement des instituts, et plus aucune autre représentation. Cent vingt personnes travaillent ici, ce qui en fait un poste lourd, à la mesure de cet « objet diplomatique non identifié » éparpillé entre l’Ouest, l’Est et Ramallah. Pour le reste, la France, ce sont aussi quatre lieux qui appartiennent à l’État français, quatre domaines nationaux, à savoir : Abou Gosh et son église croisée, Sainte-Anne dans la vieille ville, l’Éléona du Pater Noster sur le mont des Oliviers, et le Tombeau des Rois. Dans ce dernier lieu, légué à la France par les Pereire au XIXe siècle, se trouverait la sépulture d’une reine juive.

Consul de France à Jérusalem, ce n’est évidemment pas une sinécure. Au lendemain du 7 octobre, il était au cimetière, avec des familles de Français tués par le Hamas. Il évoque, presque pudiquement, le privilège d’avoir vécu « les deux côtés », le 7 octobre et la guerre à Gaza, les morts palestiniens et les otages, et la peine d’avoir porté deux souffrances. Depuis la terrasse du consulat, la ville devient un texte qu’il déchiffre. La vallée file vers Silwan, ce quartier où une entreprise de colonisation, adossée à une certaine archéologie, refoule peu à peu les familles palestiniennes. Plus près, le drapeau arménien entre les arbres, le couvent Saint-Jacques, le Patriarcat latin, la tour de David, la porte de Jaffa. Derrière, le découpage britannique en quatre quartiers, arménien, chrétien, musulman, juif. Manque seulement, caché par la topographie, le dôme du Rocher.

Reste le bâtiment lui-même. Il fut construit en 1930 sur l’insistance de parlementaires qui trouvaient les premiers plans « pas assez prestigieux pour la France », tout l’inverse, sourit-il, de notre époque. La pierre de Jérusalem, striée de ses veines rouges, vient des carrières d’ici et non d’Hébron ; l’intérieur, très années trente, marie l’Art déco et un futurisme à l’italienne, pour être poli. Il rappelle enfin la tradition qui fait du consul général de France le seul à entrer en grand uniforme au Saint-Sépulcre, en procession depuis la porte de Jaffa, accueilli par les trois gardiens et les deux familles musulmanes qui détiennent la clé.

L’École biblique, la pierre et le judaïsme

Au couvent Saint-Étienne, siège de l’École biblique et archéologique française, c’est un frère dominicain qui me prévient d’emblée qu’il n’est pas tout à fait expert et que ce qu’il va me réciter n’est pas infaillible. Nous descendons d’abord sous terre, dans les caveaux. Un petit wagonnet de métal rappelle l’immense travail d’excavation mené vers 1880, quand les frères, après avoir acheté le terrain aux Ottomans à coups de permissions et de bakchichs, ont dégagé les fondations d’une basilique byzantine du IVe ou du Ve siècle, consacrée jadis par Cyrille d’Alexandrie. Des tombeaux de moines grecs, des dalles numérotées, un escalier qui s’enfonce comme dans une tombe égyptienne. On me laisse descendre dans le caveau, le frère ajoutant en plaisantant qu’il faudra bien m’en faire sortir.

Tout, ici, tient à un nom : Étienne, le protomartyr, premier de tous les martyrs chrétiens. C’est, croit-on, le lieu de son supplice ; on en posséda les reliques jusqu’au VIIe siècle, avant qu’elles ne soient, dit la tradition, volées par les Perses. Autour de cette sainteté, des moines s’établirent par centaines, peut-être un millier selon des témoignages écrits, venus jusqu’ici pour approuver un concile et ses doctrines. Diacre lorsqu’il fut tué, Étienne est aussi le patron des diacres, et la maison tire de là son principal argument pour revendiquer, contre les franciscains, d’abriter le « vrai » saint Étienne.

Nous remontons vers l’« ancienne école », où le frère me dévoile la double nature du lieu : un couvent dominicain et un institut de recherche, indissolublement mêlés. Évidemment, les étudiants se font rares : moins de dix contre une trentaine en temps normal. Tous les quinze jours, « les jeudis de l’École » réunissent des érudits autour d’un sujet, la liturgie au Saint-Sépulcre par exemple ; c’est aussi là qu’on soutient les thèses. Presque tous les frères-professeurs sont archéologues ou biblistes ; lui se dit « excentrique », parce qu’il travaille sur le judaïsme, qu’il tient pour indissociable de la Bible et de ce qui se joue ici, fût-ce le judaïsme actuel. Il termine une thèse consacrée à un cardinal, exégète de l’Ancien Testament. 

La photothèque est l’un des trésors de la maison : quarante-cinq mille plaques de verre, témoignage du rôle de pionniers que les frères ont joué dans la photographie de la région. Sur l’empreinte exacte de la basilique primitive, ils ont rebâti l’église actuelle, plaçant jusqu’aux colonnes là où ils croyaient qu’elles s’élevaient autrefois. Depuis une terrasse, le frère m’offre la même lecture que le consul, mais à sa manière : Jérusalem comme « revue systématique des projets coloniaux ». L’église russe, Notre-Dame de France, la paroisse franciscaine, le temple luthérien bâti par le Kaiser, chacun voulant graver son style national dans la pierre. Les arches de la maison, dit-il, ne soutiennent rien : elles signent l’identité française du bâtiment.

On parle du péché et de sa rétribution, grand débat qu’il tranche d’un sourire : il faut se repentir, se convertir. Autres thèmes : la langue française, qui imprègne tout, jusqu’aux prières que le consul vient vérifier ; la propriété des lieux, qui ne sont pas à l’État mais aux dominicains. L’église, encore inachevée, est « particulièrement digne » parce qu’elle est le lieu d’un martyre ; l’ombrelle jaune et rouge signale, comme à Rome, qu’on est dans une basilique. Sa forme épouse celle de la basilique grecque, et sous les tapis dorment des mosaïques d’origine. Le frère me montre le tombeau du père Lagrange, fondateur de l’institution, qui voulut prémunir l’Église contre le modernisme en affirmant que l’étude n’est pas l’ennemie de la foi mais son alliée. Au centre, le siège où l’on plaçait peut-être les ossements et le crâne du saint, une hypothèse qui mériterait, dit-il, une thèse à elle seule. Aux autels latéraux, les fondateurs de l’ordre et les saints d’Europe ; partout, les marques d’une reconstruction fidèle jusqu’à la mosaïque, ces bandes colorées d’influence presque mamelouke. Cet espace épuré, me confie-t-il, plaît à ses amis juifs, et le tabernacle évoque le mishkan, la Tente de la rencontre.

Je l’interroge ensuite sur cette agressivité nouvelle de certains juifs ultraorthodoxes envers les chrétiens. Une sœur de la maison a été agressée dans la rue, la vidéo a circulé partout. Des juifs radicalisés estiment que les chrétiens sont impurs et souillent la Terre sainte. Mon interlocuteur tente un bref rappel de l’histoire : les moines aussi, hier, s’en sont pris aux juifs. Mais la pente est sinistre : de plus en plus, le christianisme est perçu comme un élément allogène à expulser du lieu. J’ai droit à une présentation du projet « BEST », La Bible en ses traditions, une bible en ligne inouïe par les possibles qu’elle autorise. Comme il n’existe pas de texte unique, mais des variantes, BEST permet de naviguer entre elles. Un autre frère nous rejoint un instant, autour du chapitre six de l’évangile de Luc, « aimez vos ennemis ».

Le frère raconte enfin le colloque tenu un mois et demi plus tôt : une délégation de l’Université hébraïque venue avec des fleurs pour consoler la sœur agressée, puis une journée entière de discours, en hébreu, sur le mont Scopus, débat interne aux juifs israéliens. Une militante, juive et israélienne, a dressé une carte des agressions. Celles-ci ont lieu un peu partout sur les chemins empruntés par les juifs orthodoxes pour contourner les quartiers arabes. L’agresseur de la sœur a été poursuivi, c’est suffisamment rare pour être noté. Mais lorsque ce sont des enfants qui s’y mettent, que faire ? Éduquer, probablement. Les deux communautés se côtoient mais s’ignorent – de nombreux juifs ne sont jamais entrés dans une église. Les rabbins ont aussi un rôle à jouer, leur parole est respectée par les fidèles. Comme il n’y a pas de Vatican, le travail de pédagogie sera lent et difficile. 

Être libraire dans une démocratie qui rétrécit

L’ultime rencontre de la journée se tient en anglais, dans une librairie palestinienne de Jérusalem-Est, avec en arrière-fond un procès-verbal. La police est venue dans ce lieu chercher des ouvrages nourrissant la violence et le terrorisme. Puisqu’ils ne lisaient ni l’arabe ni l’anglais, les policiers ont passé de longs et pathétiques moments à tenter de déchiffrer des couvertures avec Google Translate. Ils ont fait deux piles, les « gentils » et les « méchants » livres, un mot suffisant pour aller dans l’une ou l’autre. 

Le libraire et son neveu ont fini au poste. Plus personne n’était alors sûr de rien : l’incitation au terrorisme est devenue simple trouble à l’ordre public. À l’aube, vers quatre heures, le tribunal : dehors, déjà, les médias, les diplomates, des organisations israéliennes de gauche qui manifestent ; dedans, une police qui refuse de s’expliquer et réclame huit jours de garde à vue supplémentaires. Le juge n’en accorde qu’un. La nuit suivante, on leur propose de sortir contre des restrictions : cinq jours d’assignation à résidence, dix jours d’interdiction de se parler entre eux, vingt jours loin de la librairie pourtant ouverte, et une caution.

De cette traversée, le libraire tire une lecture de l’État israélien « en pleine transition », à travers ses trois institutions. La police, qui connaît pourtant la loi, cherche désormais à la contourner ; il apprendra d’ailleurs que toute la procédure était illégale, faute d’un mandat régulièrement délivré. Les gardiens de prison sont déjà, dit-il, sans foi ni loi. Le système judiciaire reste bon, mais commence à fléchir. Il décrit la prison comme un lieu absolument indigne. Absence d’hygiène, promiscuité, insultes et brimades de la part des gardiens, plaisanteries à connotation sexuelle. Détenteur d’une carte d’identité de Jérusalem, il bénéficie d’un statut un peu supérieur à celui de ses codétenus de Cisjordanie, qui ne sont présentés à aucun juge, sans avocat ni nouvelles de leurs familles, quand lui passe « comme par magie » devant un juge en vingt-quatre heures.

Le soutien est venu du monde entier, et d’Israël. Beaucoup d’Israéliens sont venus à la librairie, par solidarité. À ses yeux, il existe deux gauches : celle qui condamne sans condition, et celle qui redoute d’être la prochaine, comme si le libraire palestinien était un canari dans la mine. À droite, on soupçonne qu’il existe bien une raison quelque part… Il n’a ni Mein Kampf ni les Protocoles des Sages de Sion, mais quand bien même il les aurait, ce serait son droit. Israël, rappelle-t-il, n’avait pas de censure des livres parce qu’il était une démocratie libérale ; pendant l’interrogatoire, il a réclamé en vain une liste d’ouvrages interdits, que l’Égypte ou la Jordanie possèdent peut-être, mais pas Israël. Jamais, vérifications faites auprès de ses confrères, un policier n’était entré dans une librairie israélienne. La sienne est palestinienne : tout est là. Le climat a changé, c’est terrible : la police s’autorise aujourd’hui à perquisitionner sans raison aucune une librairie. 

L’homme n’est bien sûr pas optimiste : si la pente se maintient, il redoute un ministère de l’Information d’ici cinq ans, des radios fermées ; déjà une pièce annulée, une projection interdite, des chanteurs arrêtés, une station réduite au silence, des universitaires inquiétés pour leurs écrits. L’idéal démocratique apparaît de moins en moins précieux – la raison d’État semble pouvoir tout justifier. Reste l’avenir, et il a le visage de sa fillette, présente à la librairie. Les Palestiniens, dit-il, n’ont pas le luxe de deux passeports ; lui-même est revenu d’Europe après ses études, porté par le sentiment qu’il y avait là, dans le monde d’après les printemps arabes, un espace à habiter et quelque chose de bon à apporter. Il le croit encore, mais il aimerait que la génération suivante ait le choix, une école, une langue de plus, une porte vers ailleurs, parce que le Liban n’est pas une solution et que le monde arabe ne l’est pas davantage, Gaza suffit à le dire. Ceux qui pensent partir veulent améliorer leur vie, et améliorer sa vie, qu’on le veuille ou non, c’est se tourner vers l’Occident. Ou, plus exactement encore, vers l’Europe. Serons-nous dignes de cette espérance ? 

Israël est sur le point de voter. J’espère qu’il y aura là-bas une double alternance. La fin de l’ère Netanyahou, bien sûr. Mais aussi et surtout une véritable alternative à sa politique. Pour tout vous dire, je n’en suis vraiment pas convaincu. Je sais que les Ashkénazes ont mauvaise réputation en matière d’optimisme, mais pour le moment il n’est pas aisé d’être détrompé sur ce point. Le prophète Jérémie disait : « Pensées de paix et non de malheur, pour vous donner un avenir et une espérance ». Mais il s’adressait aux exilés à Babylone. Et cette époque-là, hélas, est révolue.