Un développement majeur est passé largement inaperçu cette semaine : la création, sous l’impulsion de la Chine, d’une communauté open source dédiée à l’intelligence artificielle au sein des BRICS.

  • Cette proposition constituait la première des cinq initiatives présentées par Xi Jinping lors de son discours au sommet des BRICS qui s’est achevé le 13 septembre en Inde. 
  • Un tel écosystème pourrait avoir des implications stratégiques significatives sur la place des pays occidentaux dans le paysage technologique mondial au cours de la prochaine décennie.

Cette tendance est à l’œuvre depuis longtemps, bien avant l’essor de l’IA générative.

  • GitHub, la plateforme de développement détenue par Microsoft qui héberge plus de 90 % des logiciels open source à travers le monde constitue à cet égard un exemple clef.
  • Le déploiement de sa stratégie d’expansion au-delà de son marché domestique, les États-Unis, a chevauché l’ère pré-ChatGPT et l’ère post-ChatGPT. Deux séquences s’y distinguent nettement : la dynamique mondiale de l’open source avant l’IA, et la manière dont celle-ci a transformé et accéléré les dynamiques déjà existantes.
  • Avant ChatGPT, l’Inde et le Brésil figuraient déjà parmi les marchés de développeurs les plus importants et les plus dynamiques au monde.
  • Les ingénieurs logiciels, les hackers et les étudiants en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM) de ces pays étaient compétents, motivés et, à bien des égards, négligés.
  • Une fois la stratégie formalisée et les programmes et ressources consolidés autour de ces deux marchés, la notoriété de GitHub auprès des développeurs, ainsi que sa part de marché, ont connu une croissance rapide.
  • Après le lancement de Copilot par GitHub à l’été 2022 – un outil d’aide au codage assisté par IA qui précédait ChatGPT de quelques mois –, les développeurs indiens, brésiliens et ceux d’autres pays du Sud l’ont immédiatement adopté, tout comme les entreprises.
  • Parmi ses clients payants importants figuraient des entreprises indiennes et latino-américaines, alors que l’outil n’était encore qu’une interface de saisie automatique un peu sophistiquée, loin d’atteindre les performances qu’il affiche aujourd’hui.  
  • Les pays des BRICS et du Sud global sont en réalité des précurseurs dans l’adoption de nombreuses nouvelles technologies et non des retardataires par rapport à leurs homologues occidentaux.  
  • L’Indonésie constituait dès lors la cible d’expansion suivante : tous les indicateurs qui avaient rendu l’Inde et le Brésil « mûrs » pour l’expansion y étaient déjà réunis en 2023.

Le paysage a toutefois considérablement évolué depuis. 

  • Le rapport Octoverse 2025, publié par GitHub à partir de ses données internes, dresse un tableau du paysage mondial de l’open source et permet de mesurer ce basculement 1.
  • Parmi les membres des BRICS, l’Inde et le Brésil se classent solidement dans le top trois des deux catégories. L’Indonésie occupe désormais la quatrième place. Quant à la Russie, malgré la guerre, les sanctions et son isolement d’une grande partie de l’économie mondiale, elle se maintient encore dans le top dix des deux classements.

La Chine, elle, ne figure dans aucun des deux classements.

  • Depuis que les relations entre les États-Unis et la Chine se sont détériorées et qu’une concurrence technologique à somme nulle est devenue le facteur principal, voire le seul, de cette relation, l’accès à GitHub en Chine est devenu difficile, ce qui rend les données sur les utilisateurs peu fiables.
  • De nombreuses entreprises et développeurs chinois continuent néanmoins d’utiliser la plateforme, souvent en recourant à un VPN ou à un tunnel via Hong Kong pour bénéficier de meilleures performances et d’une latence réduite.
  • Par conséquent, de nombreux utilisateurs chinois apparaissent comme originaires d’autres pays. La Chine a par ailleurs encouragé le développement d’alternatives nationales, telles que Gitee et GitCode, ce qui explique la forte diminution du nombre d’utilisateurs de GitHub sur son territoire.
  • Toutefois, l’absence de la Chine dans ce classement ne doit pas être interprétée comme un signe de désengagement de Pékin vis-à-vis de l’open source. C’est même tout le contraire qui se produit, ses laboratoires d’intelligence artificielle produisant chaque mois de nouveaux modèles à code source ouvert.

De la même manière, l’avance dont bénéficient les États-Unis est probablement alimentée par l’immigration. Les principales catégories d’utilisateurs de GitHub — les entreprises technologiques, les services informatiques d’entreprise et les établissements universitaires — comptent en effet un grand nombre d’ingénieurs et d’étudiants immigrés originaires d’Inde, de Chine et d’autres pays.

  • Ce classement repose sur la localisation déclarée du compte de l’utilisateur et non sur une vérification de sa nationalité ou de sa citoyenneté.
  • Il existe donc très probablement une forte présence de ressortissants des pays des BRICS aux États-Unis, du moins si l’on s’en tient au suivi des contributeurs et des contributions à l’open source.
  • Une communauté open source cohésive des pays des BRICS dans le domaine de l’IA disposerait donc d’emblée d’une base de contributeurs considérable – y compris, pour partie, au sein même des écosystèmes occidentaux.

Pourquoi la Chine tente-t-elle de prendre la tête de cette communauté ?

  • Une première lecture pourrait y voir une nouvelle tentative de la Chine pour dominer les pays du Sud, étendre sa sphère d’influence ou encore écouler sa surcapacité de biens numériques, à l’instar de ses produits manufacturés.

La dimension la plus stratégique se situe toutefois ailleurs : il s’agit de lier l’open source et l’enseignement technique de façon à ce que ce modèle soit exportable.

  • La Chine ne souhaite pas seulement que les pays des BRICS utilisent passivement sa technologie ; elle veut leur apprendre à en créer en utilisant l’open source comme fil conducteur.
  • Le lien entre l’open source et l’enseignement technique est encore peu exploré dans les cercles de la géopolitique et de la politique industrielle. Pourtant, cette relation est au cœur du fonctionnement de tout écosystème d’innovation.
  • Quiconque a appris à coder ou à concevoir des systèmes a bénéficié de l’open source. Le circuit « Stanford/Berkeley – capital-risque – start-ups/grandes entreprises technologiques » qui constitue la Silicon Valley fonctionne grâce à l’open source, tout comme les écosystèmes technologiques de Pékin, de Bangalore et de São Paulo.

La Chine a considérablement bénéficié de l’open source comme moteur éducatif pour faire progresser ses meilleurs talents. Celui-ci exerce un effet égalisateur qui tempère un marché de l’enseignement supérieur par ailleurs particulièrement compétitif et extrêmement inégalitaire.

  • L’accès à Tsinghua et aux quelques autres grandes écoles techniques reste réservé à une toute petite partie des candidats.
  • Pourtant, la Chine dispose d’un vivier de talents techniques bien plus vaste que ne le laisse supposer la seule addition des promotions sortant de ces établissements.

La montée en compétence de cette population s’est opérée pour l’essentiel hors du système formel : en accédant à des ressources, en les personnalisant, en les rétroconcevant et en apprenant auprès d’autres développeurs à l’étranger sur une plateforme comme GitHub. Aucun frais d’inscription ni examens d’admission tortueux n’étaient nécessaires : une simple connexion Internet suffisait.

Cette imprégnation de l’open source dans le système éducatif technique chinois dure depuis plus de deux décennies.

  • L’Inde, le Brésil, la Russie, l’Indonésie et d’autres pays du Sud aspirent tous à des résultats similaires.
  • C’est pourquoi, tant dans les propos de Xi lors du sommet des BRICS que dans son discours à la Conférence mondiale sur l’IA (WAIC), l’open source etla position de la Chine en matière d’IA ont été associés à l’organisation de séminaires et de formations spécialisés en IA, ainsi qu’à l’offre de 5 000 places dans des programmes de formation et de séminaires sur l’IA destinés aux pays en développement.
  • L’open source et la formation de sa propre population vont ainsi de pair. Ce lien demeure pourtant largement absent des analyses consacrées au raisonnement stratégique qui sous-tend l’action de la Chine en matière d’IA sur la scène mondiale.

Cette position dominante de la Chine dans la diffusion de l’enseignement technique par l’open source n’est pas une fatalité. Pendant longtemps, la Chine n’a guère produit ni contribué à l’open source, alors même qu’elle y avait largement puisé pour développer son économie numérique, son infrastructure informatique et former sa population. Le vrai changement est intervenu au moment de l’essor de l’intelligence artificielle. 

  • Les principaux laboratoires chinois d’intelligence artificielle se sont ainsi résolument tournés vers l’open source pour gagner en influence à l’échelle mondiale, tandis que leurs homologues américains se repliaient sur eux-mêmes, créant ainsi un vide.
  • La Chine propose désormais une offre complète, entièrement open source, assortie d’un engagement en faveur de l’ouverture, qui rend crédible l’exportation de son programme d’enseignement en IA vers les pays des BRICS.
  • Cette dernière, combinée à la croissance rapide de la population de développeurs en Inde, au Brésil, en Indonésie et dans d’autres pays du Sud, fait de la communauté open source des BRICS en matière d’IA, pilotée par la Chine, un acteur majeur du paysage technologique de la prochaine décennie.