Pékin et Moscou voient d’un mauvais œil l’effort de réarmement du Japon lancé par la Première ministre Sanae Takaichi pour lutter contre l’influence grandissante de la Chine en Asie maritime, notamment dans le domaine militaire. Afin de faire pression sur Tokyo, les deux pays mobilisent un instrument peu connu de la Charte des Nations unies : l’article 53.
- Adoptée en 1945 à San Francisco, la Charte organise le droit international pour prévenir le retour des guerres. Elle réservait en particulier au Conseil de sécurité le droit exclusif de décider de mesures militaires coercitives contre un État.
- Son article 53 prévoit cependant une exception : il est possible de s’en prendre sans son autorisation à un État « qui, au cours de la Seconde Guerre mondiale, a été l’ennemi de l’un quelconque des signataires de la présente Charte » pour contrer « la reprise, par un tel État, d’une politique d’agression ».
- Cette mesure vise à prévenir un retour en force éventuel des puissances de l’axe : l’Allemagne et le Japon en tête.
En 1995, après la chute du mur de Berlin, l’Assemblée générale de l’ONU avait voté la suppression de cette clause avec le soutien notable de la Chine.
- Cette suppression avait été confirmée en 2005 par le Sommet mondial sur les « Objectifs du Millénaire », toujours avec l’accord de Pékin.
- Mais cette suppression n’est en réalité jamais entrée en vigueur, et l’exception figure toujours dans la charte des Nations unies.
- Pour qu’elle soit transcrite dans le texte, il aurait fallu que les membres permanents du Conseil de sécurité ratifient formellement la modification – ce qui n’a jamais été fait.
Pékin et Moscou ont ainsi exhumé cette clause, ainsi que l’article 107, qui confirme la validité juridique des mesures prises contre les anciens États ennemis de la Seconde Guerre mondiale, pour dénoncer le « néo-militarisme » japonais, tout en faisant planer la menace de potentielles futures représailles. Sergueï Lavrov avait attaqué Tokyo en août, après que le Japon a convoqué l’ambassadeur russe pour protester contre la visite de Poutine sur les îles Kouriles, un archipel partiellement revendiqué par le Japon.
- Lavrov avait notamment accusé le gouvernement japonais « de se soustraire à sa responsabilité historique pour ses actions durant la Seconde Guerre mondiale.
- Il avait déclaré à des journalistes : « Si le Japon tente de “remodeler le droit international à son image” et à celle des États-Unis, avec lesquels il entretient une alliance étroite, et s’il enfreint sa propre Constitution – du moins, comme cela a été annoncé, en renonçant aux trois principes de non-nucléarisation et en mettant en place une armée qui tente de mener des opérations à l’étranger, ce qui était interdit par la Constitution –, alors la situation est extrêmement alarmante ».
Dans un éditorial publié, jeudi 10 septembre, le ministère de la Défense chinois a fait savoir qu’il était « essentiel de réaffirmer la “clause relative à l’État ennemi” ».
- Selon Pékin, son objectif fondamental « est de contenir l’agression par le biais de l’État de droit, d’éliminer la menace de guerre et de préserver la paix pour l’humanité, témoignant ainsi de la justice universelle de la communauté internationale. La distorsion délibérée de cette clause par les forces d’extrême droite japonaises, qui la réduisent à une simple “répression politique ciblée”, constitue une violation flagrante de l’esprit originel de la Charte des Nations Unies ».
Ces menaces relèvent avant tout d’un exercice de propagande qui renvoie à la gravité de la montée des tensions en Asie de l’Est, au moment où les États-Unis sont engagés dans un conflit au Moyen-Orient. Il semble toutefois plausible que la Russie puisse chercher à faire pression sur l’Allemagne en suivant le même schéma.