Lors de la réunion constitutive du groupe parlementaire de l’AfD au Landtag de Magdebourg, Ulrich Siegmund s’est exprimé hier soir sur la question du réarmement allemand et a établi un lien direct avec le projet de « remigration » du parti.
Voici la traduction littérale de son propos 1 :
- « Notre position est tout à fait claire et nous disons que nous ne condamnons pas de manière générale la production de matériel militaire, car nous aurons bien sûr besoin de moyens adaptés lors de futures offensives de remigration et d’expulsion, mais aussi, bien entendu, pour la sécurité intérieure, notre propre stabilité et la défense nationale – nous en sommes conscients, cela ne tombe pas du ciel. Il y a toutefois une grande différence avec le fait d’envoyer du matériel militaire dans des guerres étrangères, qui, en plus, est à nos frais, et nous courions ainsi le risque de nous impliquer dans des conflits étrangers. Nous considérons cela avec la plus grande prudence et le plus grand scepticisme. »
Ces paroles ont suscité une vive indignation.
- La présidente du groupe parlementaire SPD, Katja Pähle, a déclaré y voir une « menace politique », « le recours à la violence comme moyen politique » et « la hideuse grimace (hässliche Fratze) d’une politique dont le langage et les conceptions rappellent une nouvelle fois des modèles totalitaires ».
- Le BSW, le parti nationaliste de gauche qui envisage une collaboration avec l’AfD en Saxe-Anhalt, a lui aussi réagi vivement. Son coprésident, Fabio De Masi, estime que Siegmund cherche à provoquer afin de ne pas avoir à gouverner.
- Pour rappel, le chancelier Merz avait déjà qualifié mercredi au Bundestag la politique de « remigration » proposée par l’AfD de « nettoyage ethnique ».
- Ces déclarations relancent le débat sur l’interdiction de l’AfD. L’Office fédéral de protection de la Constitution classe ce parti comme « manifestement d’extrême droite », et sa section régionale de Saxe-Anhalt l’est déjà depuis 2023. Cependant, aucune demande n’a encore été déposée à Karlsruhe, le chancelier fédéral Merz restant « sceptique » en raison d’obstacles juridiques « très, très élevés » et d’un SPD divisé, tandis que les Verts font pression pour que la procédure soit engagée.
Le lien entre la remigration et des mesures coercitives n’est en aucun cas un cas isolé, mais un thème central de l’idéologie de l’AfD.
- Dans le programme de gouvernement adopté en avril dernier à Magdebourg, l’AfD proposait notamment la création d’une « cellule de crise contre l’immigration », d’une « surveillance de quartier bénévole » conçue comme une force auxiliaire pour soutenir la police dans ses missions de sécurité, et saluait le rôle des agents chargés des expulsions comme des « héros du quotidien ».
- Dès 2018, Björn Höcke, chef de file de l’aile völkisch du parti dont Ulrich Siegmund est le protégé, annonçait dans son recueil d’entretiens Nie zweimal in denselben Fluss, que « un projet de remigration à grande échelle sera nécessaire », qu’il s’agissait d’une politique de « cruauté bien dosée » (wohltemperierte Grausamkeit) et que « les épreuves humaines et les scènes désagréables ne pourront pas toujours être évitées ».
- Se référant à un écrit de jeunesse de Hegel 2, il ajoutait que les « membres gangrenés » ne seraient pas soignés « à l’eau de lavande », mais « par les moyens les plus violents », et que l’Allemagne allait « malheureusement perdre certaines parties du peuple », trop faibles pour résister à l’africanisation, l’orientalisation et l’islamisation ».
- Dans ce même ouvrage, il affirmait aspirer à « un nouveau Charles Martel pour sauver l’Europe » et dénigrait l’actuelle Bundeswehr, qu’il qualifie de « troupe de mercenaires sans objectifs sérieux ».
- Cette ligne dépasse la figure de Björn Höcke. En 2016, lors de l’approbation du programme politique de l’AfD, qui réclamait la suppression de « l’obstacle constitutionnel » à l’intervention de la Bundeswehr sur le territoire national et la création d’un « corps de réservistes chargés de la sécurité des frontières », Frauke Petry, alors présidente de l’AfD, avait exigé que la police des frontières utilise « si nécessaire son arme à feu » contre les migrants. Sa vice-présidente, Beatrix von Storch, avait précisé que cela devait être appliqué même contre les migrants accompagnés d’enfants.
À l’échelle fédérale, les objectifs ambitieux de la reconversion de l’industrie militaire posent un problème politique à un parti dont l’orientation fondamentale repose sur un alignement « pacifiste » vis-à-vis de la Russie.
- Au niveau local, l’AfD serait confrontée à un dossier particulièrement important. Le fabricant israélien Elbit Systems négocie actuellement l’implantation d’une usine à Sangerhausen, dans le sud du Saxe-Anhalt, sur un site de plus de 100 hectares, ce qui devrait créer environ 400 emplois – dans une ville qui a perdu un tiers de sa population depuis 1990 et affiche un taux de chômage supérieur à 10 %.
Sources
- Version allemande : « Unsere Position ist ganz klar, dass wir sagen, wir verteufeln nicht pauschal die Produktion von Rüstungsgütern, weil wir bei späteren Remigrations- und Abschiebeoffensiven natürlich auch entsprechende Hilfsmittel brauchen, natürlich auch im Sinne der inneren Sicherheit, der eigenen Stabilität und auch der Landesverteidigung – das ist uns bewusst, das fällt nicht vom Himmel. Es ist aber ein großer Unterschied, ob ich Rüstungsgüter in fremde Kriege schicke, auch noch auf unsere Kosten, und wir dadurch in Gefahr laufen, uns an fremden Konflikten zu beteiligen. Das sehen wir mit größter Vorsicht und mit größter Skepsis. »
- Hegel, La Constitution de l’Allemagne (1800-1802), traduit par Michel Jacob, Paris, Champ Libre, 1974. La phrase (« On ne soigne pas les membres en décomposition avec de l’eau de lavande ; un État où le poison et le meurtre sont devenus des armes courantes ne tolère pas de remèdes doux ») figure dans la section consacrée à Machiavel. Dans cette section, Hegel défend Le Prince comme une réponse à une Italie déchirée qui ne pourrait être réunifiée que par la violence. Il applique ensuite ce raisonnement au Saint-Empire romain germanique.