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C’est une évidence : le sport, et plus particulièrement le football, le sport le plus populaire au monde, joue un rôle géopolitique considérable. De l’Argentine de Maradona contre l’Angleterre de Thatcher, à l’équipe de France de Zinédine Zidane, la Coupe du monde a permis aux États de projeter leur puissance, leurs valeurs et leurs idéologies vers l’extérieur, tout en consolidant leur identité et leur cohésion en interne. Formidable outil de soft power, le football voit même les organisations internationales qui le régissent, comme la FIFA de Gianni Infantino, s’imposer désormais comme des institutions capables d’influencer les équilibres géopolitiques mondiaux. 

Mais le football est plus qu’un simple domaine investi par des tensions géopolitiques. 

Classé parmi les jeux sportifs, coopératifs et d’invasion 1, son vocabulaire regorge de métaphores militaires : attaque, défense, contre-attaque, arrières… Comme les deux armées opposées lors d’une bataille, les adversaires d’un match de la Coupe du monde ont en effet besoin d’armes, de stratégies, d’intelligence tactique et de coopération pour venir à bout de leur rival.

Dans ce texte, nous allons prendre au sérieux cette dimension géopolitique, en analysant dans le détail la campagne d’une équipe qui, jusqu’à hier, imposait un rapport de force parfaitement écrasant à ses adversaires, en les contraignant à mettre en place des stratégies qui constituent un nouveau manuel de stratégie — les Bleus de Mbappé.

L’Équipe de France en Grande armée

Jusqu’à hier soir, la France est apparue comme l’équipe la plus forte de la Coupe du monde. Au fil du tournoi, elle a supplanté l’ensemble de ses adversaires. La qualité et l’abondance de ses talents offensifs étaient évidentes avant même le début de la compétition, mais son entraîneur, Didier Deschamps, a rapidement trouvé le bon dosage pour mettre en valeur cet arsenal, en construisant une machine qui paraissait impossible à arrêter.

Face à un excédent de talents offensifs, Deschamps a choisi d’aligner quatre attaquants simultanément, résistant à la tentation de renforcer le milieu de terrain avec un joueur supplémentaire. Après le premier match, le moins convaincant de toute la Coupe du monde, du moins durant les 45 premières minutes, l’entraîneur originaire de Bayonne a inversé les positions de Dembélé et d’Olise sur le terrain. Le joueur du PSG a été replacé principalement sur le flanc droit, et Olise en meneur de jeu derrière Mbappé. Ce choix, loin d’être anodin, s’est parfaitement intégré aux caractéristiques du reste de l’équipe. Olise, en tant que milieu offensif, est le joueur qui a délivré le plus de passes décisives de tout le tournoi — 5, une seulement en moins par rapport au record historique détenu par la légende brésilienne Pelé. Le ballon d’or Dembélé, positionné sur le côté faible de l’équipe, a trouvé l’espace nécessaire pour exprimer sa technique phénoménale en vitesse. Quant à Mbappé, au-delà de ses qualités techniques extraordinaires, il semble endosser en équipe nationale, le rôle de leader qu’il n’affiche pas toujours en club. 

Deschamps a ainsi su instaurer ordre et hiérarchie dans ce qui aurait pu être un trop-plein de potentiel dans chaque zone du terrain. En attaque, la seule alternance a concerné Doué et Barcola, tandis qu’au milieu de terrain, Tchouaméni, Koné et Rabiot se sont relayés dans l’entrejeu.

Dans cette quête quasi obsessionnelle de l’équilibre qui a toujours caractérisé sa gestion, Deschamps a opté pour une approche plus légère, privilégiant la libre expression des talents à une organisation rigide en schémas de jeu. L’idée de départ était que, quel que soit le contexte tactique — jouer en transition ou attaquer des blocs bas —, la France aurait toujours trouvé les solutions pour venir à bout de son adversaire grâce à la puissance de son effectif. La défense a également semblé fiable, n’encaissant que deux buts en six match — avant les deux concédés contre l’Espagne en demi-finale —, et il est difficile de trouver une paire défensive plus solide que celle formée par Upamecano et Saliba.

L’armée du général Deschamps disposait donc d’un arsenal plus varié, plus abondant et plus redoutable que celui de n’importe quel adversaire. Face à une telle prédominance, ses rivaux devaient tous trouver la meilleure stratégie pour compenser leur infériorité.

La Suède ou l’échec de la guerre conventionnelle

Le premier adversaire de la France en phase à élimination directe était la Suède, dirigée par Graham Potter. Dans leur groupe, les Scandinaves avaient marqué beaucoup de buts, mais en avaient tout autant encaissé : victoire 5-1 contre la Tunisie, défaite 5-1 contre les Pays-Bas, et enfin match nul 1-1 contre le Japon. Ces résultats révélaient une équipe capable de se montrer offensive, mais fragile en défense. Potter avait débuté le tournoi avec un 3-5-2 prudent, mais qui n’avait toutefois pas permis d’assurer une phase de non-possession à la hauteur du niveau requis.

L’attaque, avec Viktor Gyökeres (Arsenal) et Alexander Isak (Liverpool) était le secteur le plus fort de l’équipe. Les excellentes performances d’Anthony Elanga, ailier offensif de Newcastle, en tant que remplaçant avaient fini par convaincre Graham Potter qu’il serait judicieux de miser sur les meilleures armes de son équipe plutôt que de sacrifier certaines d’entre elles au nom d’un équilibre défensif difficile à trouver. La Suède, qui affrontait la France, a donc aligné simultanément Gyökeres, Isak et Elanga dans un 4-4-2 très offensif, avec l’ailier de Newcastle occupant le flanc droit et le duo de milieux du terrain composé des deux jeunes talents Yasin Ayari (Brighton) et Lucas Bergvall (Tottenham), sans milieu de terrain aux caractéristiques principalement défensives. 

Graham Potter a donc défié la France en mettant l’accent sur ses points forts, en jouant de manière assez ouverte et en espérant que ses armes offensives suffiraient à faire la différence. Sur le champ de bataille que représente le terrain, on peut donc considérer que la Suède a accepté une guerre conventionnelle contre la France, un affrontement symétrique dans lequel les deux équipes ont déployé leurs forces régulières et leurs tactiques d’attaque et de défense habituelles. Mais, comme on pouvait facilement le prévoir, dans un tel affrontement, la France, dont les armes sont infiniment supérieures, a clairement pris le dessus et a fini par écraser les hommes de Potter. Face à la Suède, la France a enregistré 25 tirs, généré 3,24 « expected goals », marqué 3 buts et touché 2 poteaux. En réalité, il n’y avait pas d’autre choix, mais la stratégie de Potter s’est avérée être un échec.

Le Paraguay ou les ressources de la guerre asymétrique 

Le Paraguay s’était qualifié pour les huitièmes de finale grâce à sa victoire lors du deuxième match de poule contre la Turquie. Les Sud-Américains avaient ouvert le score après seulement deux minutes de jeu, grâce à un tir lointain de Galarza, puis avaient réussi à résister, au prix d’énormes efforts, à 32 tirs adverses, tout en jouant plus d’une mi-temps à dix, suite à l’expulsion d’Almiron, et en ne conservant le ballon que 21 % du temps. Cette victoire contre la Turquie a en effet défini l’identité de l’équipe lors de cette Coupe du monde. 

En seizièmes de finale, l’équipe dirigée par Gustavo Alfaro a affronté l’Allemagne, dans un match qui semblait d’emblée perdu pour les Paraguayens. À l’issue de la victoire aux tirs au but, les paroles de Gustavo Alfaro ont préparé ses hommes à un défi encore plus grand : le match contre la France. L’entraîneur de l’Albiroja avait comparé la victoire sur l’Allemagne à celle des derniers contre les premiers, évoquant des joueurs qui, enfants, jouaient pieds nus sur la terre battue face à ceux formés dans des « centres de formation de haut niveau », ainsi que des parents qui n’arrivaient pas à joindre les deux bouts pour permettre à leurs fils de jouer au football et de poursuivre leur rêve.

Au-delà de la sincérité de ses propos, Alfaro les a tenus dans le cadre de la stratégie que le Paraguay comptait adopter lors de la rencontre avec la France. Face à un déséquilibre évident des forces en présence (la valeur cumulée de l’équipe du Paraguay était de 156,2 millions d’euros en début de tournois contre 1 523 millions pour la France), il a choisi de mener une guerre asymétrique en déplaçant le théâtre des opérations sur un terrain où l’avantage technique considérable des Français serait minimisé. 

Pour mener une guerre asymétrique, la motivation est fondamentale et le récit opposant le faible au fort, par naissance et par destin, servait parfaitement cet objectif. Sur le terrain, le Paraguay n’a pas seulement cherché à se défendre, comme on pouvait assez facilement le prévoir, mais a tenté par tous les moyens de perturber le jeu technique des Français : provocations, coups de coude, simulations, etc. L’objectif était de mettre ses adversaires hors d’eux et de réduire le match à un ensemble incohérent de situations de « guérilla ». Cela n’a pas suffi. Le penalty de Mbappé, à 20 minutes de la fin, après une faute sur Doué, a anéanti les espoirs paraguayens de faire sombrer le match dans la boue et de le mener aux tirs au but.

Si l’on fait abstraction des bousculades, des petits coups de pied loin du ballon et des incessantes provocations verbales (ce qui n’est pas si simple, je l’admets), les hommes d’Alfaro ont livré une prestation défensive de haut niveau. L’équipe a toujours été bien organisée, a fait preuve d’une précision redoutable dans les doubles marquages et a réagi avec rapidité aux ballons disputés. La guerre asymétrique menée par le Paraguay a peut-être limité la France, mais cela n’a pas suffi à la battre. De leur côté, les hommes de Deschamps ont su s’adapter au scénario proposé par leurs adversaires. Comme l’a déclaré sans détour Kylian Mbappé à la fin du match : « S’il faut mettre les mains dans la merde, on met les mains dans la merde. Ça ne nous pose aucun problème. » 

Le Maroc ou la guerre de position

Après le changement d’entraîneur à la suite de la Coupe d’Afrique des nations, avec Walid Regragui qui a laissé sa place à Mohamed Ouahbi, l’idée du Maroc était de valoriser pleinement les nombreux jeunes talents déjà entraînés par ce dernier dans les équipes de jeunes, en mettant en place un jeu plus offensif que celui de son prédécesseur. Pourtant, pour affronter la France, le sélectionneur marocain a opté pour une stratégie différente. L’absence de Saïbari, blessé lors du match des huitièmes de finale contre le Canada, a en effet privé Ouahbi de son meilleur atout offensif. Mais le choix de son remplaçant, Chemsdine Talbi, un ailier-milieu offensif plutôt qu’un avant-centre, laissait déjà entrevoir la stratégie élaborée par le sélectionneur marocain pour contrer l’arsenal français.

Match de la France contre le Maroc au Gillette Stadium de Boston, 9 juillet 2026.

Ouahbi a choisi d’aligner son équipe avec un bloc moyen-bas, en réduisant les distances entre les joueurs afin de limiter les espaces dont disposait l’équipe française pour manœuvrer. Une fois le ballon récupéré, le Maroc, qui alignait quatre milieux offensifs sur les quatre postes de son 4-2-3-1, n’a jamais tenté, du moins tant qu’il n’était pas mené au score, de provoquer une transition à partir du ballon récupéré par son bloc défensif. Il a plutôt cherché à jouer à un rythme lent en faisant circuler le ballon, comme pour endormir la partie. Ouahbi a ainsi opté pour une guerre de position, défendant avec prudence, sans presser et en conservant sa structure défensive lorsque la France était en possession du ballon. Lorsqu’il avait le ballon, il cherchait à réduire le nombre d’actions du match en le conservant le plus longtemps possible de manière prudente, sans forcer de manœuvre de dégagement. 

À la fin de la rencontre, Adrien Rabiot a déclaré que son équipe n’avait pris aucun risque, même lorsque le ballon était en possession du Maroc. La guerre de position menée par Ouahbi a donné lieu, jusqu’au but d’ouverture du score de Mbappé à la 60e minute, à 16 tirs au but de la France contre seulement 2 du Maroc, sans compter le penalty manqué par Mbappé en première mi-temps. La guerre de position n’a pas non plus suffi à arrêter la France qui se contentait de peu : il lui suffisait d’un mètre d’espace, d’un seul instant, pour déployer toute sa puissance.

L’Espagne ou la guerre préventive

La France et l’Espagne s’affrontaient en demi-finale d’un tournoi international pour la troisième fois en trois ans. Il y a deux ans, les hommes de De la Fuente avaient rapidement rattrapé le but d’ouverture de Kolo Muani grâce à des buts de Lamine Yamal et Dani Olmo, et avaient ainsi atteint la finale, qu’ils ont remportée face à l’Allemagne. La saison dernière, l’Espagne et la France se sont affrontées en demi-finale de la Ligue des nations. Le score final de 5-4 en faveur des Ibériques ne doit pas tromper : l’Espagne menait 4-0, puis 5-1, et les trois buts marqués par les Bleus en fin de match n’ont certainement pas compensé leur mauvaise prestation.

Cependant, malgré ces deux défaites lors de leurs deux dernières rencontres, la France semblait favorite à la veille du match, forte d’un parcours sans faute et de performances étincelantes dans le tournoi. L’Espagne, en revanche, semblait moins brillante que lors de l’Euro 2024. Dès leur premier match, les Ibériques avaient été tenus en échec 0-0 par le Cap-Vert qui jouait sa première Coupe du monde. Puis, deux buts inscrits en fin de match par Mikel Merino lui avaient permis de venir à bout du Portugal et de la Belgique pour atteindre les demi-finales.

La stratégie générale de cette confrontation entre De la Fuente et Deschamps était assez prévisible. Avant même le coup d’envoi, il était facile d’imaginer que l’Espagne tenterait de neutraliser l’arsenal adverse en prenant possession du ballon. La qualité exemplaire de la circulation du ballon chez la Roja, qui est également capable de contrôler le rythme du match et de se créer des occasions de but grâce à son jeu de passe, pouvait être mise à profit par De la Fuente pour priver les Bleus du ballon et ainsi limiter leur dangerosité. Il ne s’agissait donc plus d’une stratégie de défense sans le ballon, comme celle, asymétrique, du Paraguay ou celle, de position, du Maroc, mais d’une stratégie préventive utilisant la possession du ballon pour parer aux dangers potentiels découlant des armes offensives françaises. Cette guerre préventive espagnole allait également permettre de mobiliser la défense française, qui n’avait pas encore été trop sollicitée au cours du tournoi.

Et en effet, le scénario qui s’est déroulé sur la pelouse d’Arlington était, dès le début, celui prévu la veille du match. Cependant, le meilleur plan de match n’est jamais une garantie de succès — il y a toujours un décalage entre la théorie et la pratique. La France disposait de joueurs de très grande qualité à tous les postes pour disputer la possession du ballon à l’Espagne. Même sans la possession, les hommes de Deschamps auraient pu se montrer dangereux en contre-attaque après avoir récupéré le ballon, un scénario tout à fait plausible qui n’aurait pas déplu à la France.

La stratégie préventive de De la Fuente a fonctionné. L’Espagne a pris le contrôle de la partie en dominant le milieu de terrain, où la technique impressionnante et la lecture fine des espaces de réception de ses joueurs se sont traduites en permanence par une supériorité positionnelle, facilitée par la supériorité numérique constante des Ibériques dans cette zone. 

À l’exception des phases de pressing sur les dégagements adverses menées selon une approche homme à homme, la France a constamment défendu en 4-4-2 en zone. En conservant une supériorité numérique sur la ligne défensive, l’Espagne a pu maintenir une telle supériorité, en particulier au centre du terrain, où les trois milieux, soutenus par les déplacements d’Oyarzabal vers le ballon, ont constamment pris à partie les deux milieux centraux français. Grâce à leur qualité technique, à leur capacité à résister au pressing et à leur utilisation exemplaire du « troisième homme » 2 et des « une-deux » 3, les Espagnols ont su tirer profit de leurs avantages tactiques. 

La possession de balle a également permis à l’Espagne de mieux s’organiser et de préparer des contres menés par un formidable Rodri. Ce dernier a neutralisé les transitions françaises, notamment grâce à la couverture de l’espace en profondeur assurée par le gardien Unai Simón. Les Espagnols ont également profité de la piètre performance de certaines stars françaises, comme Dembélé et Olise. En difficulté dans leur plan de jeu, les hommes de Deschamps auraient eu besoin d’un soutien tactique de la part de leur entraîneur, mais celui-ci n’est jamais venu. Les difficultés tactiques de l’équipe de France sont restées inchangées tout au long de la rencontre, sans que l’entraîneur ne parvienne à y remédier. Didier Deschamps achève son parcours à la tête de l’équipe de France, commencé il y a 14 ans, par plusieurs victoires et une défaite cuisante. Il disposait de la meilleure équipe et des meilleures armes, mais il a été nettement battu sur le plan stratégique. 

Au football comme à la guerre, il ne suffit pas d’avoir le meilleur arsenal. Il faut également adopter la meilleure stratégie.

Sources
  1. Dans un jeu coopératif, tous les membres d’une même équipe collaborent pour atteindre un objectif commun. Un jeu d’invasion est un jeu dans lequel deux équipes partagent le même terrain et s’affrontent pour pénétrer dans l’espace adverse tout en défendant le leur, ce qui entraîne inévitablement des confrontations physiques. Un jeu d’invasion présente donc de nombreuses analogies avec un champ de bataille, où deux armées ennemies se disputent l’espace en se lançant des attaques et en se défendant.
  2. Le « troisième homme » : combinaison à trois joueurs dans laquelle une passe vers un premier partenaire sert en réalité à trouver, par une remise ou une déviation, un troisième joueur démarqué que le porteur initial ne pouvait pas atteindre directement — le ballon transitant par un relais pour contourner le marquage adverse.
  3. Le « une-deux » (ou « passe et va ») : combinaison rapide entre deux joueurs où le porteur transmet le ballon à un partenaire puis se lance immédiatement dans l’espace pour recevoir sa remise en une touche, éliminant ainsi son adversaire direct par le mouvement plutôt que par le dribble.