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En France, des voix de premier plan continuent d’affirmer que la menace russe n’existe pas, d’autant moins, disent-elles, que la Russie de Poutine est en difficulté en Ukraine. Vous dirigez un pays frontalier de la Russie. Que leur répondez-vous ? 

La Russie est en difficulté uniquement parce que la stratégie européenne fonctionne. Elle peut paraître ennuyeuse et prévisible, mais elle a produit des résultats éclatants. Nous coupons Moscou des technologies et des ressources dont elle a besoin pour alimenter sa machine de guerre par les sanctions, nous traquons sa flotte fantôme, nous maintenons ses avoirs gelés. Ceux qui invoquent les difficultés russes pour nier la menace confondent la cause et l’effet.

Et je leur donnerai un exemple très concret de ce qui nous attend tous. L’Estonie vient de prendre une initiative : refuser l’entrée à toute personne ayant combattu ou soutenu l’agression russe contre l’Ukraine. 

Poutine dispose aujourd’hui de plus de troupes qu’au début de la guerre. Avant et pendant le conflit, nous avons eu affaire à des groupes de mercenaires comme Wagner. Même si la guerre s’arrêtait demain par un cessez-le-feu ou une paix durable, la Russie compterait des centaines de milliers d’hommes rompus au combat et au meurtre. 

C’est un problème de sécurité intérieure européenne.

En quel sens ? Le problème des vétérans n’est pas d’abord le problème de la Russie ?

Ces hommes sont célébrés comme des héros en Russie, mais beaucoup sont des criminels qui n’appartiennent même pas à l’armée régulière. La seule question qui compte, c’est : où iront-ils ?

C’est une question qui s’adresse à tous les Français, Italiens et Allemands.

Combien de ces criminels de guerre aimeriez-vous avoir comme voisins ? À partir de combien est-ce trop ? Ces hommes n’intégreront pas le marché du travail régulier. Ils iront vers les activités illicites, voire criminelles. C’est un problème énorme pour Poutine, mais aussi pour nous.

L’Estonie subit systématiquement des attaques hybrides de la part de la Russie que l’Europe occidentale ignore largement. Pouvez-vous citer des cas concrets ?

En 2007, après le retrait d’une statue commémorant l’occupation soviétique, l’Estonie a été le premier pays au monde visé par des cyberattaques russes systématiques. 

On pourrait croire que la Russie concentre actuellement toutes ses ressources sur l’agression de l’Ukraine. C’est faux. Au cours des trois dernières années, le nombre de cyberattaques contre l’Estonie a triplé. Le Kremlin est en train de développer de nouvelles capacités de guerre électronique et numérique.

« Même si la guerre s’arrêtait demain — cessez-le-feu ou paix durable —, la Russie compterait des centaines de milliers d’hommes rompus au combat et au meurtre. »

Pour répondre à votre question. Pourquoi devrions-nous tous nous en inquiéter ? Parce que tout ce que contient notre téléphone peut être retourné contre nous. Et j’en suis convaincu, d’ici six à dix-huit mois, ils utiliseront l’intelligence artificielle pour analyser, corrompre, altérer et voler nos données à grande échelle.

Tant que le régime de Poutine n’aura pas renoncé à son objectif d’expansion et de restauration de l’Union soviétique, tous les pays de l’OTAN et d’Europe seront confrontés à un problème. C’est pourquoi nous devrions tous nous en inquiéter. Nous défendons le flanc Est. L’Ukraine tient la ligne de front face à la Russie. L’Ukraine tient la ligne de front. Mais la Russie menace déjà dans notre espace numérique, au plus près de nos maisons.

Revenons à la guerre en Ukraine. Un cessez-le-feu est-il envisageable ? Et pour l’obtenir, l’Europe doit-elle dialoguer avec la Russie ?

Les seules négociations qui devraient avoir lieu sont celles entre l’Ukraine et la Russie. Elles devraient se dérouler selon les conditions fixées par l’Ukraine, ce qui suppose de maintenir la pression sur Moscou jusqu’à ce qu’elle accepte ces conditions.

Si l’Europe se pose en médiatrice, elle se piège elle-même. Un médiateur se place entre les deux parties, et il finit toujours par dire : « D’accord, je renonce à de nouvelles sanctions, j’assouplis ma position sur ce point. » Nous perdrions ainsi nos leviers sans rien obtenir en retour. Cela n’aiderait ni l’Ukraine, ni la paix.

La répartition des rôles doit rester simple : l’Europe soutient l’Ukraine — et la France fait déjà un excellent travail —, l’Ukraine négocie avec la Russie.

Vous participez au plus haut niveau à la coalition des volontaires. Qu’a-t-elle produit de concret ?

Chaque pays et chaque dirigeant a sa propre position. Mais le message d’ensemble est limpide : le soutien à l’Ukraine est si large que la Russie n’a aucune chance, et nous ne céderons pas. Emmanuel Macron, Keir Starmer et Friedrich Merz ont réussi à mobiliser ce soutien largement. Il ne s’agit pas seulement de l’Union européenne ou du groupe habituel d’alliés de l’Ukraine, mais aussi de la Turquie, du Japon et du Canada.

L’Ukraine sait qu’elle peut compter sur des dizaines d’États pour l’aider face à n’importe quel problème avec la Russie. Et la Russie le voit aussi. 

Nous resterons engagés aussi longtemps qu’il le faudra, et nous ferons tout ce qui est nécessaire pour repousser la Russie et soutenir l’Ukraine.

Les États-Unis étaient le grand absent de la coalition comme du défilé d’hier sur les Champs-Élysées. Pensez-vous que ce 14 juillet marque un tournant en rendant une alliance militaire hors OTAN définitivement visible ?

Si la question est de savoir si nous assistons à l’émergence d’une force de défense européenne, je répondrais probablement oui. Toutefois, tout s’inscrit dans le cadre des plans de défense de l’OTAN.

C’est sur cette stratégie que nous basons notamment nos dépenses. En Estonie, elles atteignent 7 % du PIB : 5,4 % pour la défense de base, 1,5 % pour la défense au sens large, conformément aux objectifs de l’OTAN. Nous développons notre industrie et nos capacités, en complément de l’Alliance, jamais en concurrence. Les exigences de Donald Trump vont d’ailleurs dans le même sens.

À sa création, l’Europe était un projet de paix sans armes. Elle devient un projet de paix avec des armes. D’ici trois à cinq ans, nous aurons une industrie de défense capable de produire ce dont nous avons besoin. L’Europe est la région la plus riche et la plus libre du monde. Si nous voulons le rester, il faut y investir.

Au cours des dernières années, plusieurs couches de défense ont été mises en place en Europe : il y a l’Article 5, la coalition des volontaires et les accords bilatéraux. Le président de la République a lancé le débat sur la dissuasion nucléaire. Pensez-vous qu’à un moment donné, ce dispositif devra être institutionnalisé sous la forme d’un traité européen de défense ?

Nous disposons déjà de l’article 42, paragraphe 7, qui constitue un mécanisme de répartition des efforts. Lors des réunions du Conseil européen, nous avons discuté de la nécessité de mieux comprendre son fonctionnement et ses implications. L’Union européenne et ses États membres sont tout à fait capables de gérer les crises.

« L’Ukraine bénéficie d’un soutien si large que la Russie n’a aucune chance ».

La vraie question — comment articuler l’article 42-7 avec l’article 5 de l’OTAN — est déjà sur la table. L’article 5 est clair et constitue le socle. Les projets européens de coopération de défense viennent s’y ajouter, pas s’y substituer.

Quelle place l’Ukraine doit-elle occuper dans cette architecture ? 

Son avenir est dans l’Union, sans le moindre doute et il peut aussi être dans l’OTAN. L’Ukraine possède aujourd’hui l’armée la plus performante d’Europe, la seule qui affronte réellement la Russie. Où devrait-elle se trouver, sinon dans les deux ?

Kiev a aujourd’hui la compréhension la plus fine de cette guerre et le savoir-faire le plus avancé en guerre électronique et en drones. L’Estonie a d’ailleurs déjà signé un traité sur les drones avec l’Ukraine. Un seul chiffre : Poutine envoie chaque mois environ 35 000 de ses soldats à la mort en Ukraine, et 90 % de ces pertes sont causées par des drones.

Comment évaluez-vous les efforts de l’Allemagne en matière de dépenses de défense ? S’agit-il d’une transformation stratégique durable ou d’une simple correction ponctuelle ?

C’est à Friedrich Merz de répondre. En tant que Premier ministre, je dirai seulement que ce qui est inscrit au budget a de fortes chances d’être maintenu et que tout le monde attend de l’Allemagne qu’elle investisse davantage.

De nombreux aspects sont à prendre en compte. L’industrie de la défense représente déjà une valeur considérable. Il ne s’agit pas seulement de produire des munitions, mais aussi de mettre en œuvre des technologies très sophistiquées et de disposer d’un socle de connaissances solide, y compris basé sur l’intelligence artificielle. Il s’agit d’une capacité qu’il est souhaitable de posséder dans son arsenal industriel. L’Allemagne est le moteur de l’économie européenne ; j’espère donc qu’elle augmentera ses dépenses de défense et qu’elle soutiendra son industrie.

Cet effort devrait-il s’inscrire dans le cadre du projet européen afin de renforcer une base de défense européenne commune plutôt que de rester un renforcement purement national ? 

Il nourrit déjà le projet européen. La France a déployé des troupes en Estonie, ce dont nous lui sommes très reconnaissants. Le Corps germano-néerlandais est désormais responsable de la planification de la défense dans notre région. J’espère que cela se poursuivra, car tant que la Russie représentera une menace grave pour tous les membres de l’Union et de l’OTAN, ces investissements resteront nécessaires. Ils ne diminueront pas.

« À sa création, l’Europe était un projet de paix sans armes. Elle devient un projet de paix avec des armes. »

Je ne veux pas donner l’impression que tout ira bien et qu’il ne se passera rien. Car Poutine n’a pas changé ses objectifs. Il est prêt à tuer 35 000 de ses propres concitoyens chaque mois pour rétablir l’URSS. Ceux qui ont connu l’Union soviétique de près savent qu’il faut s’y opposer.

À quoi pourraient ressembler les relations entre l’Europe et la Russie si un cessez-le-feu était conclu ?

Je suis peut-être optimiste, mais j’espère que les choses se passeront ainsi : nous parviendrons à une paix juste et durable selon les conditions fixées par l’Ukraine, les dirigeants russes seront jugés et ce sont les Russes qui paieront pour tous les dégâts causés, et non pas nos contribuables. Telle devrait être notre vision.

Et si la réalité se situait quelque part entre les deux ?

Les principes fondamentaux, eux, ne bougent pas. D’abord, les avoirs gelés doivent indemniser l’Ukraine. Comme cela ne suffira pas, il faudra probablement des taxes ou des droits de douane sur les produits russes pour couvrir le reste. Ce n’est pas qu’une question d’argent, payer pour les dégâts qu’on a causés, c’est rester conscient de sa responsabilité. Ensuite, les dirigeants russes doivent répondre de leurs actes. Si personne n’est traduit en justice, l’agression territoriale recommencera. Nous ne savons ni quand ni comment — mais l’aggression recommencera.

La souveraineté ne se joue plus seulement en chars et en territoire, mais dans la technologie et l’espace numérique. L’Estonie est l’un des États les plus avancés d’Europe sur le plan numérique. Pourtant, comme tout le continent, elle dépend des modèles d’IA américains. 

Le monde entier dépend de ces technologies et des marchés qui se construisent autour d’elles, et les États-Unis en sont les premiers développeurs, avec des chiffres presque inimaginables. L’Union n’en est pas là, alors même que la technologie de pointe devient un nouveau champ de bataille.

L’Europe doit relever ce défi. Il nous faut nos propres capacités en processeurs, une coopération plutôt qu’une dépendance à un seul grand centre de données, nos propres modèles d’IA et nos propres algorithmes. Espérons que la coopération l’emportera. Car si des technologies décisives existent et que nous n’y avons pas accès, le décrochage frappera nos économies et nos sociétés.

Sans union des marchés de capitaux, les entreprises européennes peuvent-elles rivaliser à ce niveau de financement ? L’Estonie serait-elle prête à financer un laboratoire d’intelligence artificielle de pointe ouvert aux pays européens, même s’il n’était pas situé sur son territoire ?

Tout est dans les détails. Mais si l’objectif est de bâtir en Europe une structure capable de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine, alors oui, nous serions prêts à aider.

Une réserve, cependant : ces projets réussissent quand ils naissent de la concurrence privée. Je n’ai jamais vu un bon projet purement étatique. Il faut des champions privés qui montrent la voie et des États qui suivent, en disant : « Oui, nous achetons vos processeurs. Oui, nous utilisons vos algorithmes pour nos infrastructures les plus stratégiques. »

Les négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel s’ouvrent, dans un contexte marqué par la question d’une nouvelle dette commune. Pensez-vous qu’il serait possible de financer des biens publics communs par de la nouvelle dette ? 

Non et cela n’arrivera probablement pas, faute de soutien suffisant. Mais les discussions restent devant nous, et je soutiens l’objectif du président du Conseil européen d’aboutir d’ici la fin de l’année.

La proposition actuelle nous convient. Pour les financements supplémentaires, nous sommes prêts à contribuer sur notre budget national, mais pas par le biais de nouvelles taxes. Des discussions animées sont donc à prévoir sur la manière de financer un budget plus important. La question de l’équilibre entre les nouvelles priorités et les anciennes se pose également. Pour nous, les capacités militaires et les infrastructures critiques devraient en faire partie. 

On voit déjà que les pays contributeurs nets indiquent que ce budget est encore trop élevé et qu’il faut faire un choix : soit un financement supplémentaire est apporté, soit des coupes sont effectuées ailleurs.

La France, l’Espagne et l’Italie votent l’an prochain. L’architecture européenne que vous décrivez — défense, infrastructures, IA — survivra-t-elle à n’importe quel changement de dirigeant ?

Je l’espère. La menace russe est toujours là, et j’imagine que tous les dirigeants en ont conscience. Mais dans chaque pays — y compris en Estonie — des populistes répètent que « ce n’est pas notre guerre », qu’il ne faut pas « s’en mêler », que le flanc Est n’a qu’à se débrouiller seul.

La France, elle, a été à l’avant-garde : elle a affronté la menace russe, posé les bonnes questions, mené la pression sur Moscou. J’espère retrouver la même dynamique après les élections, car l’avenir de l’Europe en dépend, du moins à court terme. 

À long terme, je reste convaincu que l’histoire finit par rendre justice : le projet européen est un succès bien plus grand que quiconque n’aurait osé l’imaginer.