Le petit catéchisme de Guillaume Erner

Le schisme et le génie du christianisme

De la Réforme à la Fraternité Saint-Pie X, les déchirures de l'Église montrent que ses plus vieux problèmes continuent de produire de l'histoire.

Entretien avec

Jean-Benoît Poulle

Date

J’ai toujours été fasciné par les schismes. Il y a quelque chose de particulièrement saisissant dans ces moments où une communauté déchire une vérité jadis commune. Le schisme n’est presque jamais le partage équitable d’un monde en deux. Il est, le plus souvent, le départ d’une minorité active, convaincue de détenir une vérité plus pure que celle de la majorité. Les grandes fractures religieuses commencent rarement par une foule ; elles naissent au sein de consciences intransigeantes. Les schismes révèlent les lignes de faille d’une civilisation. Ils rendent visibles les points où une communauté cesse de pouvoir vivre avec ses propres contradictions.

Le christianisme a sans doute porté cet art du schisme à un degré inégalé. Il s’est construit en définissant sans cesse une orthodoxie, mais aussi, dans le même mouvement, une hétérodoxie. Les hérésies ne sont pas des accidents de son histoire ; l’histoire est l’histoire de la lutte des orthodoxes contre les hétérodoxes. L’arianisme, le nestorianisme, le monophysisme, puis plus tard le jansénisme ou la Réforme protestante, ont produit une énergie intellectuelle considérable. Aujourd’hui encore, la Fraternité Saint-Pie X rappelle que les blessures du catholicisme ne sont jamais totalement refermées. Ce qui nous étonne le plus est peut-être moins la violence de ces querelles que leur objet. Comment des générations d’esprits parmi les plus brillants d’Europe ont-elles pu consacrer leur vie à débattre de la transsubstantiation, de la nature du Christ, de la grâce, de la prédestination ? Comment comprendre les controverses qui opposèrent Origène, Duns Scot, saint Thomas d’Aquin ou les théologiens de Port-Royal ? Nous avons parfois le sentiment d’assister à des discussions dont nous avons perdu la langue. Leur intelligence nous étonne, leurs désaccords en revanche nous sont insaisissables.

C’est cela qui rend les schismes si passionnants : ils nous obligent à penser comme l’autre. Ils nous forcent à entrer dans une logique étrangère jusqu’à comprendre pourquoi une nuance qui nous paraît infinitésimale provoque la dérive d’un continent. Le schisme, c’est l’énergie chthonienne du désaccord, périr pour une définition du vrai.

Le judaïsme, lui, a connu relativement peu de schismes au sens chrétien du terme. Il a davantage produit des blessures que des séparations durables. Les désaccords y prennent souvent la forme de controverses, de commentaires infinis, de discussions talmudiques, plus que de ruptures institutionnelles. Sa grande catastrophe intérieure n’est d’ailleurs pas une hérésie, mais une immense déception messianique : celle de Sabbataï Tsevi.

Né à Smyrne en 1626, Sabbataï Tsevi se proclame Messie en 1665. Sa prédication se répand à une vitesse stupéfiante dans tout le monde juif, de l’Empire ottoman à Amsterdam, de l’Italie au Yémen. Des communautés vendent leurs biens, interrompent leurs activités, persuadées que la rédemption est imminente et que le retour à Sion va commencer. Puis survient l’effondrement : arrêté par le sultan ottoman, Sabbataï Tsevi choisit la conversion à l’islam plutôt que la mort. Pour la plupart de ses disciples, c’est une catastrophe spirituelle absolue ; pour quelques-uns, au contraire, cette conversion devient le signe paradoxal de la mission messianique elle-même. Le judaïsme n’en sort pas schismatique, mais profondément blessé. Car il est parfois plus douloureux de s’être trompé sur un homme que de s’être trompé sur un dogme.

C’est avec ces questions en tête que je voulais interroger Jean-Benoît Poulle, historien, spécialiste de la Réforme, sur la crise que traverse aujourd’hui l’Église catholique avec la Fraternité Saint-Pie X.

Cette crise, m’explique-t-il, est en tout point comparable à celle de 1988. Une ordination épiscopale, quatre évêques consacrés au même endroit, le séminaire de la Fraternité Saint-Pie X à Écône, en Suisse. Et cela entraîne, presque mécaniquement, la même sanction canonique, la plus grave qui soit : l’excommunication. Elle s’ensuit du fait même que ces ordinations ont eu lieu sans mandat pontifical, c’est-à-dire sans la reconnaissance par le pape de la juridiction exercée sur ces évêques, ce qui provoque, selon le droit canonique, une excommunication dite latae sententiae, c’est-à-dire ipso facto, par le fait même, sans qu’il soit besoin de la déclarer ou de la publier. Le pape Léon XIV a certes publié un décret d’excommunication, mais celui-ci, n’est pas tant une sanction nouvelle que la reconnaissance d’un fait déjà accompli : cette consécration d’évêques sans mandat pontifical met la Fraternité Saint-Pie X, ses évêques en premier lieu mais aussi tous les prêtres qui y adhèrent, en état de schisme, rompant ainsi la communion avec l’Église catholique.

Pourquoi en arriver là ? Sur le plan liturgique, il s’agit pour la mouvance traditionaliste de préserver les sacrements dans leur rite traditionnel, au premier rang desquels la messe en latin, plus précisément la messe telle qu’elle se disait avant les réformes consécutives au concile Vatican II, lesquelles ont surtout autorisé l’usage des langues vernaculaires. La Fraternité Saint-Pie X, comme d’autres communautés traditionalistes restées, elles, en communion avec Rome, n’ordonne des prêtres que pour dire cette messe traditionnelle et les autres sacrements dans le même rite. Or ordonner des prêtres suppose des évêques, seul un évêque pouvant en ordonner. Et il se trouve qu’au sein de l’Église catholique, plus aucun évêque, ou presque, n’est disposé à ordonner selon ce rite abrogé au lendemain du concile, un tel geste étant perçu comme un signal de retour en arrière. C’est ce que Mgr Lefebvre, lors du premier sacre de 1988, avait appelé de son point de vue « l’opération survie de la tradition » : l’idée que, même conscient des conséquences encourues, l’excommunication, il existe une fenêtre d’opportunité couverte par ce que le droit canonique nomme l’état de nécessité, un peu l’équivalent de la légitime défense en droit pénal, selon lequel des actes ordinairement interdits deviennent licites dans des circonstances extraordinaires, au nom de l’urgence, en l’occurrence ce qu’ils appellent le salut des âmes.

Le second volet, doctrinal, est peut-être plus grave encore, selon Jean-Benoît Poulle, et sans doute l’indice, si l’on se place sous l’angle sociologique, d’une mentalité proprement schismatique, c’est-à-dire d’une volonté de séparation. Selon les lefebvristes, la doctrine catholique elle-même aurait été, depuis Vatican II, viciée par des erreurs autrefois condamnées par les papes ; pour rester fidèles, disent-ils, non pas au pape actuel mais à la doctrine catholique intégrale, ce qui leur vaut le nom d’intégristes, il faudrait se séparer du pape en exercice tout en continuant de le reconnaître comme pape. C’est ainsi qu’ils estiment, de leur point de vue, ne pas aller jusqu’au schisme : même si le pape se déclare lui-même séparé d’eux, cela leur importe peu, ils en assument les conséquences et une désobéissance formelle, car l’enjeu leur paraît plus important, à la fois liturgique et doctrinal. Mais c’est bien, aux yeux de Jean-Benoît Poulle, la rupture doctrinale qui est la plus grave des deux.

Qu’est-ce donc, dans l’esprit du concile Vatican II, qui dérange à ce point la Fraternité ? Jean-Benoît Poulle en distingue quatre motifs précis. Le premier concerne l’œcuménisme au sens strict, celui qui s’exerce entre chrétiens, entre catholiques, protestants et orthodoxes, et que les lefebvristes n’acceptent pas. Le second est le dialogue interreligieux, qui conduit certains textes de Vatican II à reconnaître une forme de valeur positive aux religions non chrétiennes, juive et musulmane notamment, mais aussi dans ce que l’on appelait autrefois les religions naturelles ; une nouveauté, à l’échelle de l’histoire de l’Église, que les lefebvristes jugent contraire à l’ardeur missionnaire et prosélyte, en particulier dans les pays de mission où elle empêcherait, selon eux, de convertir les populations au catholicisme. Le troisième point touche à l’attitude nouvelle de l’Église envers les pouvoirs politiques, singulièrement sur la liberté religieuse : l’Église catholique a d’elle-même renoncé à la prétention qu’il puisse exister des États catholiques ou une forme d’intolérance de principe, même si dans les faits celle-ci s’était déjà beaucoup amoindrie. Pour les lefebvristes, c’est également une rupture, eux qui appellent de leurs vœux le retour à la doctrine du Christ Roi, à la royauté sociale du Christ, c’est-à-dire à une profession publique, par les sociétés elles-mêmes, de la religion catholique. Le quatrième point, le plus paradoxal selon Jean-Benoît Poulle, est le refus de la collégialité des évêques que met en valeur Vatican II, et que l’on nomme aujourd’hui plutôt synodalité, sans qu’il faille y voir une démocratisation de principe. Pour la tradition lefebvriste, l’Église est une monarchie, le pape y disposant d’une primauté absolue sur les évêques, sans collégialité para-démocratique. Toute l’ironie de la chose, note-t-il, est que les lefebvristes sont un peu les héritiers de cette école romaine de théologie qui absolutisait précisément les pouvoirs du pape ; mais cela ne fonctionnait que tant que les papes se montraient intransigeants, en rempart contre le monde moderne issu de la Révolution. Dès lors que les papes se sont ouverts au monde, une séparation s’est opérée entre la ligne intransigeante jusqu’au bout, représentée par le mouvement lefebvriste, et une ligne qui composait davantage avec cette ouverture. Il existe d’ailleurs aujourd’hui encore des partisans de la messe en latin pleinement en communion avec le pape, et qui ne font l’objet d’aucune sanction canonique.

Pourquoi l’Église catholique a-t-elle, plus que les autres religions, connu de tels schismes ? Pour des raisons structurelles : il ne peut guère y avoir de schisme sans autorité centrale. Derrière ce vieux mot grec se cachent des questions que l’on dirait ecclésiologiques, relatives à la manière dont une Église se comprend elle-même et comprend sa mission ; chez les protestants aussi, les scissions et les schismes ont été nombreux. Le schisme se définit, du point de vue catholique, par différence avec l’hérésie, comme une désobéissance non pas doctrinale mais disciplinaire : le refus d’obéir aux pasteurs légitimes, c’est-à-dire, fondamentalement, au pape et à l’évêque du lieu. Dans le droit canonique traditionnel, c’est une faute grave, susceptible d’entraîner l’excommunication, la sanction la plus lourde, équivalant à l’exclusion de l’Église visible, de la communauté des croyants : celui qui en est frappé ne relève plus de l’Église catholique et ne peut plus se dire lui-même catholique. Il existe en France quelques Églises, les Églises gallicanes par exemple, qui se disent toujours catholiques sans être pour autant catholiques romaines, puisqu’elles n’obéissent pas au Vatican ; la reconnaissance du pape, quand elle existe, y demeure parfois purement formelle, sans inclusion réelle dans les structures de l’Église.

Ce schisme, numériquement si peu important, dit-il pourtant quelque chose de l’histoire de l’Église ? Jean-Benoît Poulle reconnaît volontiers la tentation de se compter, des deux côtés à la fois : l’Église catholique rassemble près d’un milliard et demi de fidèles, la Fraternité Saint-Pie X au mieux quelques centaines de milliers. Mais il y a, insiste-t-il, une question de dynamisme et de porosité, particulièrement sensible en France, où les communautés les plus dynamiques en nombre sont souvent les plus traditionnelles, sans que ce soit toujours le cas. Ce constat vaut à l’échelle de toutes les sociétés occidentales : les nouvelles générations catholiques manifestent un attrait certain pour les choses traditionnelles, qui prend parfois des formes tout à fait normales, mais aboutit aussi, parfois, à une religion à la carte, une sorte de formation sur le tas que l’institution ecclésiale s’efforce de canaliser, de diriger, de tempérer un peu, l’ardeur du nouveau converti étant un phénomène que l’on retrouve dans de nombreuses religions, celui-ci cherchant souvent à réveiller de vieux fidèles tièdes. Ce qui intéresse ici Jean-Benoît Poulle, ce sont moins les chiffres, numériquement très minoritaires, que les changements qualitatifs que cette jeunesse convertie produit dans les vieilles chrétientés occidentales. Le mouvement dominant demeure, bien sûr, la sécularisation et la déchristianisation, mais une frange tente, à rebours, de redynamiser l’ensemble ; et Léon XIV, selon lui, en est très conscient, s’efforçant de tenir les deux bouts à la fois.

Il ne faut pas non plus négliger, enfin, une dimension proprement psychologique dans le phénomène du schisme. En France, l’histoire de l’extrême droite, et la porosité bien réelle entre certains milieux lefebvristes français et certains milieux d’extrême droite antisémite, conduisent à politiser l’affaire. Or, si l’on élargit le regard au monde entier, les racines du schisme ne sont pas tant politiques, au sens du rapport à l’autorité et à la cité, que véritablement liturgiques. Il y entre aussi, selon lui, une réaction assez défensive de fidèles ordinaires, déboussolés par des réformes et des changements survenus très rapidement. Sur ce plan liturgique précisément, le pape ne perdrait rien, estime-t-il, et gagnerait même beaucoup, à se montrer plus ouvert envers cette frange traditionaliste : pour une fois qu’il existe des jeunes qui se battent pour aller à la messe plutôt que pour déserter les églises, le pape pourrait en tirer parti. Mais plus fondamentalement, la question demeure doctrinale, et un peu psychologique à la fois : à partir du moment où l’on se prétend détenteur de la vérité en dehors, ou à côté, des frontières des structures officielles et de l’Église visible, on risque de basculer dans une mentalité schismatique, voire sectaire et apocalyptique, telle que l’histoire en offre maints exemples. Ce trait, très humain, du sentiment d’être minoritaire mais d’avoir raison précisément pour cette raison, se retrouve aussi bien dans les partis politiques que dans les groupes religieux : la tentation du repli sur soi, au sens sociologique du terme sectaire. Jean-Benoît Poulle prend soin de préciser qu’il ne dit pas que la Fraternité Saint-Pie X soit une secte, celle-ci demeurant une une société de prêtres instituée canoniquement traversée par différents courants ; mais il constate que, dans cette affaire précise, ce sont les courants les plus fermés qui l’ont emporté, en menant une consécration épiscopale dont les auteurs connaissaient parfaitement les conséquences.

Reste, enfin, la question de la prière pour la conversion des juifs, celle du Vendredi saint. Elle comportait, dans le rite traditionnel remis à l’honneur en partie par Benoît XVI, des connotations anti-judaïques et antisémites. Mais Benoît XVI, avait précisément modifié cette prière, seule occasion où il se soit permis de toucher au rite traditionnel : il en avait changé les termes dans la liturgie du Vendredi saint.

Comme le montre cette conversation avec Jean-Benoît Poulle, le schisme dévoile les lignes de fracture d’un culte, il témoigne aussi de la vivacité d’une foi. Le christianisme bouge encore puisqu’il se déchire. Et finalement, les minoritaires servent les majoritaires tant qu’ils ne parviennent pas à les décapiter. La Fraternité Saint Pie X témoigne, à son corps défendant, de la puissance du Vatican.