La loi du talion comme vous ne l'avez jamais vue
Les rabbins de Babylone avaient compris qu’aucune guerre ne s’arrête d’elle-même.
Cette semaine, cela s’est passé à peu près comme ceci.
Je lisais le Canard enchaîné quand je suis tombé sur une histoire amusante, de celles qui alimentent les moqueries de la ville. Le 2 juin, Emmanuel Macron s’était rendu à Clairefontaine pour déjeuner avec l’équipe de France avant la Coupe du monde. Il avait emmené la ministre des Sports, Marina Ferrari qui avait réservé à ses hôtes une surprise à la hauteur de son nom : elle avait distribué des pierres aux joueurs, une en jaspe bleu, une en cristal de roche, en leur expliquant que le jaspe bleu « donne la force d’atteindre ses objectifs » et que le cristal « réduit le stress et l’anxiété ». Elle avait conclu en leur proposant de glisser les pierres dans leurs chaussettes. Le président de la République, selon le Canard enchaîné, était partagé entre la gêne et la colère, et tentait de se dissoudre dans un album de photos que venait de lui offrir Kylian Mbappé.
Cette histoire m’a-t-elle fait rire ? Elle me rappelait un souvenir personnel. Au fond d’un sac que je vidais récemment, j’avais retrouvé une pierre blanche qu’on m’avait offerte, il y a de cela quelques mois. Je l’avais acceptée parce que je ne savais vraiment pas comment refuser. C’est l’une des caractéristiques de la superstition : on se dit que ça ne fait jamais de mal de ne pas passer sous les échafaudages. Mais je me suis quand même trimbalé quelques mois avec un talisman, des mois au cours desquels il m’est arrivé différentes catastrophes et différents événements joyeux, impossible dans ces conditions de tirer le bilan du pouvoir de la pierre.
L’un des livres qui m’obsèdent en ce moment, La Simulation de Loïc Hecht, parle lui aussi de cette histoire de pierres. Hecht y décrit un séminaire un peu ridicule auquel il assiste dans la Silicon Valley, avec ces mots : « Un bataillon de personnages plus ou moins perchés, des Martine branchées soins ayurvédiques, chamanisme et phénoménologie, des Jean-Claude passionnés de pierres précieuses qui lisent des traités de physique quantique le soir entre 22h37 et minuit moins le quart… bref, la faune habituelle des rassemblements de ce tonneau. » J’imagine très bien ce monde. Je reconnais aussi, quelque part, ma propre hésitation devant la pierre blanche au fond du sac.
N’y tenant plus, j’ai décidé d’appeler Loïc Hecht. Il m’a expliqué que, pour lui, la ministre et ses pierres n’étaient pas tant un fait divers comique qu’un symptôme d’un glissement plus profond. Il situait ce basculement en 2016, l’année de l’élection de Trump, l’entrée dans ce qu’il appelle l’ère de la post-vérité : le moment où des choses absolument inimaginables dans le cadre institutionnel de la politique ou des médias devenaient tout à coup possibles. Il y a dix ans, m’a-t-il dit, une ministre distribuant des pierres devant un président de la République en leur expliquant les vertus du jaspe bleu, c’était proprement impensable. Aujourd’hui, ça se passe, et personne ne démissionne.
Pour lui, c’était moins la superstition en elle-même que ce qu’elle révélait d’une société où la réalité paraît tellement délirante, où il y a tellement de choses que l’on ne comprend pas, que la porte se rouvre d’elle-même sur le paranormal. La physique quantique, ajoutait-il, joue là un rôle trouble : on ne la comprend pas très bien, et ce trou dans la raquette laisse la place à toutes sortes d’interprétations, à des histoires qui tiennent plus ou moins debout tout en se réclamant de la science. Un véhicule commode pour qui veut raconter des choses que la raison ordinaire ne peut plus tout à fait réfuter.
Sur les pierres elles-mêmes, il restait prudent, et c’est ce qui m’a frappé. Il m’a raconté qu’il avait vécu des expériences inexplicables en Inde, à Tiruvannamalai, marchant pieds nus autour de la montagne Arunachala lors d’une nuit de pleine lune avec des millions de pèlerins, et qu’il avait ressenti quelque chose qu’il ne savait pas nommer, une sorte d’état modifié de conscience, léger mais réel, comme si, disait-il avec un sourire, il avait avalé une micro-dose de quelque chose. La montagne elle-même, ou l’énergie accumulée par des générations de méditants qui venaient là depuis la nuit des temps, il ne tranchait pas. Sa position, m’a-t-il dit, était celle d’un sceptique ouvert : il n’avait pas d’avis sur les pierres, pourquoi pas, mais ce qui était certain, c’est que la ministre était le symptôme d’une époque qui avait perdu ses repères.
Pas d’avis sur les pierres… Il se trouve que je suis allé, avec mon fils, à Sedona, au cœur du désert de l’Arizona. C’est un peu la capitale mondiale des pierres. La ville est bâtie au pied de falaises de grès rouge dont les habitués vous expliquent, le plus sérieusement du monde, qu’elles abritent des « vortex », des points où l’énergie de la Terre remonterait à la surface et reconnecterait l’âme fatiguée du citadin. On vient du monde entier marcher sur ces collines, les bras tendus vers le ciel, pour capter ce qui doit l’être. Tout autour, une économie entière a prospéré : boutiques de cristaux, guérisseurs, lecteurs d’aura, séances de channeling, et des milliers de touristes qui cherchent les pierres blanches les plus efficaces du monde avant de s’offrir des glaces deux boules à vingt-quatre dollars, parce que le niveau de vie des superstitieux est quand même très élevé. C’est un lieu étrange, où la quête spirituelle et le commerce se confondent au point qu’on ne sait plus très bien lequel des deux a inventé l’autre. Or, lorsque je me suis garé à Sedona, sur le parking d’un centre commercial, de toute façon il n’y a que cela, je suis tombé sur le Beth Loubavitch, autrement dit une antenne de prosélytisme destinée à tenter de récupérer les juifs avant qu’ils ne versent dans la superstition. Au cœur du temple américain des pierres, le judaïsme avait posté une sentinelle. Me souvenant de cela, je me suis dit qu’il fallait appeler mes talmudistes préférés, Alexandre Nemni, accompagné de David Scetbon.
Sujet difficile. David m’a expliqué que, dans la tradition juive, la superstition est un sujet qui divise depuis toujours, et qu’il faut comprendre cette division pour saisir ce dont il s’agit vraiment.
Il y a deux écoles. La première, maïmonidienne, est radicale : elle veut débarrasser le judaïsme de toute forme de pensée superstitieuse, qu’elle range du côté de l’idolâtrie, ou du moins dans sa proximité dangereuse. Pour Maïmonide, croire en des forces qui échapperaient à Dieu, c’est déjà une forme de déviation. La magie, la sorcellerie, les pierres, tout cela n’a aucun effet réel : c’est de la prestidigitation, et c’est interdit précisément parce que c’est une illusion qui détourne l’homme de sa responsabilité devant Dieu.
La seconde école est plus accommodante. Non pas qu’elle croie aux pierres, mais elle refuse de violenter la culture populaire. Ces croyances existent, elles font partie de la destinée humaine, et vouloir les éradiquer de force risque de déstabiliser davantage qu’elles ne le font. Il faut les tolérer, les encadrer, sans prétendre que la raison peut tout balayer.
Ce qui m’a frappé, c’est la définition que David donnait de la superstition dans la pensée juive : c’est ce qui convainc un homme qu’il est aux mains de forces qui lui échappent totalement, sans que ces forces soient Dieu. La superstition, c’est livrer l’homme à l’arbitraire, le soustraire à sa responsabilité. Ce n’est pas l’irrationnel en soi qui pose problème, c’est le fait qu’il dessaisit l’homme de lui-même. En fait, la superstition, c’est l’hétéronomie : la possibilité de remettre sa vie entre les mains d’autrui, la pierre et le destin.
Au fond, qu’on la range au rayon des vortex de Sedona ou au fond d’un sac, la pierre dit toujours la même chose : la tentation de ne plus se tenir soi-même dans sa main.
Les rabbins de Babylone avaient compris qu’aucune guerre ne s’arrête d’elle-même.
Avant les Ferrari électriques et l'ère des algorithmes, il y avait cette question : de quelles <em>choses</em> faut-il s'entourer pour se reconnaître soi-même ?