Stefan Yarowski (2026-2107)
Le maréchal européen, héros de la libération de Washington a été assassiné dans une attaque bactériologique du Consortium.
Né à Cannes le 6 juin 2026, dans une famille russe exilée sur la Côte d’Azur, Volkov découvrit le tennis à cinq ans à peine sur les courts en terre battue de La Croix-Valmer entre le soleil, le mistral et les encouragements du chauffeur de son père.
À cet âge précoce, son jeu n’avait encore rien d’exceptionnel. Il ne possédait ni le lift des Espagnols, ni le toucher de balle des Français, ni le service-massue des Américains, mais une régularité de métronome, héritée de cette école russe qui va de Chesnokov à Medvedev, en passant par Davydenko ou Kafelnikov, et dont le secret tenait à quelques principes simples : séances d’entraînement stakhanovistes, autocritiques publiques et plans quinquennaux de revers à deux mains.
Il lui manquait un mentor pour transformer cette monotonie en système. Ce fut un certain Théobald de Montgautier, écrivain médiocre rendu obsolète par l’intelligence artificielle, qui s’était rabattu sur l’enseignement du tennis. Poussif joueur de troisième série, il partageait alors ses journées entre quelques grappes de retraités appliqués, des épouses liftées et dépressives et les cohortes d’enfants du mercredi.
La découverte de Nikita fut une révélation. Le jeune Russe ne ressemblait en rien aux autres gamins chahuteurs et insolents qui balançaient leurs raquettes de rage et zappaient un entraînement sur deux. Nikita au contraire affichait un calme et une discipline presque effrayants. Il s’avéra être l’élève idéal pour appliquer enfin sa fameuse théorie critique du rebond et pour façonner ce qu’il appelait déjà « le joueur du futur ».
La théorie de Montgautier empruntait autant à Heidegger qu’au tennis de table et reposait sur un axiome simple : le tennis ne se jouait pas d’abord dans l’espace mais dans le temps. Et le rebond en était la césure ontologique : l’instant où la balle quittait son être-là pour entrer dans son être-à-venir.
Sur ses instructions, Volkov apprit donc à tenir sa ligne, à couper les trajectoires, à transformer le court en une gigantesque table de ping-pong. Certes le tennis post-moderne empruntait déjà cette direction, mais Volkov alla plus loin encore. Là où Djokovic avait transformé la défense en contre-attaque et Sinner la cadence en asphyxie, Volkov fit de l’anticipation une sorte de hiatus spatio-temporel. Il ne jouait pas après l’autre ; il court-circuitait l’instant où celui-ci croyait encore jouer.
Grâce à cette stratégie, Volkov connut très vite des résultats exceptionnels : champion du Var à 9 ans, de la ligue Provence Alpes Côte d’Azur à 10, des Petits As de Tarbes à 13 et de Roland Garros Junior, pour sa deuxième participation, à 16 ans à peine. Cette trajectoire fulgurante lui valut le surnom prémonitoire de « Cyborg de la toundra ».
Un obstacle pourtant allait freiner son ascension programmée vers les sommets : sa taille. Volkov ne mesurait qu’un mètre quatre-vingt un, autant dire un nain dans le tennis des années 2040. Arrivé sur le circuit ATP, il découvrit la vitesse avec laquelle un prodige peut devenir une ancienne promesse. Quelques quarts de finale ici et là, une deuxième semaine en Grand Chelem, une victoire de prestige sur le vétéran français et ancien numéro 3 mondial, Moïse Kouamé… Et puis, rien.
C’est alors que Théobald de Montgautier eut une idée : inscrire son protégé aux Enhanced Games.
Ces Jeux augmentés, lancés l’année de naissance de Volkov mais encore peu populaires à l’époque, autorisaient ouvertement le dopage et autres techniques d’optimisation de la performance que le sport traditionnel réprouvait encore. « Mais si tout le monde a le droit de tricher, est-ce encore de la triche ? » rétorquait-il à leurs détracteurs.
Si Volkov ne pouvait allonger ses os, il pouvait encore raccourcir le temps. Montgautier mit donc au point un protocole d’anticipation neuromotrice pour lire plus tôt l’orientation du corps adverse, l’ouverture du tamis, la rotation de la balle, les angles possibles… Lunettes de stimulation neurovisuelle, impulsions transcrâniennes, capteurs proprioceptifs : tout devait l’aider à grapiller quelques millièmes de seconde. À cela s’ajouta un régime de peptides régénératifs censés accélérer la réparation des tendons et des ligaments que son jeu, d’une rare violence pour les appuis, mettait à l’épreuve.
Grâce à ce protocole, Volkov passa un nouveau cap.
Il avait commencé par transformer le court en table de ping-pong ; désormais, il jouait comme s’il était monté dessus, prenant la balle avant le rebond, au mépris de toutes les vieilles politesses du jeu. Sa dextérité et son jeu spectaculaire enflammèrent les foules. D’autres tentèrent de l’imiter, ajoutant de nouvelles techniques comme les exosquelettes. Les tournois augmentés se multiplièrent à travers la planète.
Pour attirer le public, on raccourcit les sets, on supprima les avantages et la seconde balle de service, on systématisa les ralentis sous forme d’hologrammes tandis que les capteurs portés par les joueurs livraient une foule de statistiques en temps réel. Même les puristes finirent par abandonner le tennis à la papa et l’ATP par renoncer aux contrôles antidopage. Cette grande révolution était comparable à celle de 1968, lorsque les tournois du Grand Chelem, jusque-là réservés aux amateurs, s’ouvrirent aux professionnels, payés pour exercer leur métier.
Résultat : Volkov remporta en l’espace de vingt ans 12 Australian Open, 9 Roland Garros, 9 Wimbledon et 15 US Open, pulvérisant le vieux record de Margaret Smith Court. À cette époque, il s’était déjà séparé de Théobald de Montgautier, remplacé par un programme d’entraînement d’IA générative capable de s’adapter à ses moindres gestes et à ses moindres paroles. Celui-ci publia alors sa fameuse Théorie critique du rebond en douze volumes avant de se retirer dans un monastère bénédictin réputé pour sa bière brune, son orgue baroque et cette forme de lenteur que de Montgautier, après une vie passée à essayer de raccourcir le temps, finit par appeler la grâce.
Le 23 août 2063, c’est une rupture du tendon d’Achille à l’entraînement qui rappela à Volkov, au pic de sa gloire, qu’il était humain.
Sa blessure survint au moment même où le tennis augmenté commençait à être concurrencé par un tout nouveau spectacle : le drone-tennis ou tennis téléopéré. De petits drones arachnéens, munis de bras-raquettes, se déplaçaient sur le court à une vitesse que même les spécimens comme Volkov ne pouvaient suivre. En tribunes, de jeunes geeks blafards, casquette sur la tête, commandaient les appareils en temps réel. Le tennis, qui avait commencé comme un duel de corps, devenait une compétition d’interfaces.
Volkov comprit que son temps était révolu. Il se retira sur la Côte, le corps usé par tout ce qu’il lui avait fallu lui faire subir pour se rendre invincible. On le voyait encore traîner parfois près des courts de La Croix Valmer où des moustiques de métal s’affrontaient désormais dans un vrombissement continu. On raconte même qu’il gardait chez lui une vieille raquette, interdite depuis longtemps puisqu’elle ne pouvait communiquer aucune donnée, et tapait la balle contre un vieux mur lézardé. Alors passait sur son visage un bref sourire, celui qu’il avait peut-être eu à cinq ans en sentant pour la première fois une balle de feutre jaune vibrer au creux de sa main.
Le maréchal européen, héros de la libération de Washington a été assassiné dans une attaque bactériologique du Consortium.
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