L’Europe est seule 1. Certes pas entièrement, ni de manière irrévocable, mais force est de constater qu’elle ne l’avait jamais vraiment été depuis 1945. Cette solitude aurait sans doute stupéfié les architectes de l’ordre mondial d’après-guerre, de Monnet, à Schuman, en passant par Adenauer, Bevin, Spinelli et Churchill, voire de Gaulle lui-même lorsqu’il était d’humeur frondeuse. Pour la première fois depuis trois générations, nous nous retrouvons contraints de réfléchir sérieusement à la défense de notre continent, à la sécurité de son voisinage et à la crédibilité de ses moyens de dissuasion, sans pouvoir compter sur l’hypothèse qu’une cavalerie alliée viendra toujours nous sauver depuis l’étranger.
Alors comment s’en sortir ? Cette situation largement inédite exige la construction d’une réponse structurée.
Tout d’abord, l’autonomie stratégique de l’Europe, qui a longtemps été une obsession française en même temps qu’une source d’embarras pour les Allemands et d’irritation pour les Britanniques, est aujourd’hui devenue, nolens volens, une nécessité. Non pas parce que les arguments en faveur de cette autonomie nous auraient convaincus, mais parce que les alternatives qui s’offrent à nous désormais sont tout simplement inacceptables.
D’une certaine manière, nous avons déjà commencé à la mettre en pratique : en témoignent les sommes sans précédent mises sur la table, les nouvelles institutions, des prises de décision plus rapides, qui s’enchaînent à un rythme encore impensable en 2019. Mais les moyens financiers mobilisés et les acronymes ne sauraient constituer à eux seuls une stratégie. Autrement dit : nous avons un budget, mais pas encore de doctrine. C’est un problème.
Par ailleurs, si la réponse proposée doit être une vraie réponse européenne, la question allemande doit occuper une place prépondérante. L’essor de l’Allemagne comme puissance militaire constitue l’une des évolutions les plus marquantes au sein de l’arsenal sécuritaire de l’Europe depuis la chute du Rideau de Fer. La question de savoir si cette transformation est une chance ou un problème pour le reste du continent dépendra de son ancrage en Europe. Dans cette perspective, Berlin a besoin d’une feuille de route renouvelée pour entrer dans cette nouvelle ère.
Enfin, cette solitude européenne n’est pas seulement militaire. Elle est aussi, par nature, liée à la préservation de notre intégrité politique. Nous sommes devenus les gardiens de quelque chose qui va au-delà de notre territoire, une tradition politique dont les autres piliers sont aujourd’hui en difficulté.
Comment nous en sommes arrivés là ?
L’expression « autonomie stratégique européenne » n’est entrée dans le vocabulaire officiel de l’Union qu’en 2013, dans les conclusions du Conseil européen de décembre consacré à la défense. Elle avait alors été soigneusement formulée, afin de ne pas être perçue comme quelque chose de trop menaçant. Elle faisait référence à la base industrielle de l’Union, à sa capacité à fabriquer ses propres hélicoptères et frégates, et avait été accueillie à Londres et à Washington avec le sourire indulgent que l’on réserve aux propos des Français.
Ce sourire n’a pas tardé à s’estomper, d’abord lentement, puis avec une certaine précipitation. À partir des années 2010, il nous est devenu de plus en plus difficile de sourire face à la remise en cause d’un certain nombre de nos certitudes. Si l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a mis fin à la trêve historique de l’après-guerre froide, nous ne l’avions pas tout à fait admis à l’époque. L’approche de la première administration Trump vis-à-vis de l’OTAN — les remontrances publiques concernant les contributions de 2 %, la suggestion que l’article 5 pourrait être conditionnel — a bel et bien ébranlé les fondements psychologiques de l’Alliance, même si son architecture institutionnelle a tenu bon. Le Brexit a privé l’Union de sa puissance militaire la plus importante en même temps que l’un de ses deux États dotés de l’arme nucléaire. Le retrait non concerté d’Afghanistan en 2021 a démontré que même une administration américaine atlantiste fixerait toujours un ordre du jour auquel les Européens seraient contraints de s’adapter.
C’est à partir du 24 février 2022 que ce sourire poli s’est totalement effacé. L’invasion russe de l’Ukraine n’a pas tout changé pour nous, certes, mais elle a bouleversé l’essentiel. Elle a montré qu’une guerre terrestre de grande envergure en Europe n’était pas seulement un lointain souvenir, mais une nouvelle réalité. Elle a démontré que les industries de défense européennes, affaiblies par des décennies placées sous le signe des « dividendes de la paix », étaient incapables de produire des obus d’artillerie au rythme où la guerre les consommait. Elle a rendu manifeste que les pays européens, pris individuellement, ne disposaient pas des moyens stratégiques — ravitaillement en vol, renseignement par satellite, neutralisation des défenses aériennes ennemies, frappes de précision à longue portée — nécessaires à la transformation de nos armées, par ailleurs pleines de bonne volonté, en armées efficaces. À nous tous, nous avions plus de chars à notre disposition que la Russie, mais nous étions incapables de les acheminer jusqu’au front.
Jamais, dans l’histoire moderne, notre continent n’a eu en son centre une Allemagne à la fois pacifique et militairement dominante.
Franziska Brantner
La guerre d’Ukraine a surtout permis de prendre acte que, même si les États-Unis de Biden restaient — à l’époque — disposés à jouer un rôle de premier plan, la sécurité européenne ne pouvait plus être un bien militaire produit aux États-Unis et passivement consommé par les Européens.
La deuxième administration Trump a explicité ce constat : de même que le pivot vers l’Asie est bien réel, le désengagement de l’Europe est concret. Les conditions liées à l’article 5, autrefois murmurées, sont désormais énoncées haut et fort. Le retrait récemment annoncé de cinq mille soldats américains d’Allemagne — motivé, nous dit-on, moins par un calcul stratégique que par le mécontentement du président face aux critiques du chancelier Merz à l’égard de la guerre contre l’Iran — est un détail mineur — les États-Unis ayant annoncé qu’ils allaient envoyer le même nombre de troupes en Pologne, pays dont le président est un allié politique de Donald Trump — mais révélateur. La défense de l’Europe dépend désormais en partie des sautes d’humeur d’un homme à Washington. Or ce constat est tout aussi évident qu’il est évidemment impossible de baser la sécurité d’un demi-milliard de personnes sur la seule personne de Trump.
Ce contexte est là pour rester. Au fil de plusieurs scrutins, les électeurs américains, tant républicains que démocrates, ont clairement indiqué que l’équilibre dans le partage des charges au sein de l’Alliance atlantique devait changer. C’est ce qu’ils souhaitent et nous devons en prendre acte et agir en conséquence. Quelles options s’offrent à nous ?
L’Union européenne de la défense
Depuis mars 2025, nous avons commencé à prendre la situation plus au sérieux. Le livre blanc de la Commission sur la défense européenne — Readiness 2030, initialement baptisé « ReArm Europe », a été dévoilé l’année dernière. Il proposait de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros de dépenses de défense dans toute l’Union au cours des prochaines années. Son premier pilier — l’instrument « Security Action for Europe » (SAFE) — prévoit 150 milliards d’euros de prêts à long terme aux États membres pour l’acquisition conjointe de capacités de défense. SAFE a été adopté par le Conseil en mai 2025 et, en l’espace de quelques mois, a été entièrement souscrit par dix-neuf États membres. Dix-sept pays ont par ailleurs désormais activé la clause d’exemption nationale du Pacte de stabilité et de croissance, ce qui leur permet d’augmenter leurs dépenses de défense sans enfreindre les règles budgétaires. En Allemagne, nous avons même modifié notre Constitution afin que les dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB puissent, de facto, être financées par un endettement illimité. Ces décisions constituent les engagements les plus importants en faveur de la défense collective européenne depuis soixante-dix ans.
Au passage, l’écosystème européen de défense a multiplié les acronymes à un rythme qui ferait rougir jusqu’au Pentagone : SAFE, PESCO, EDIRPA, ASAP, EDIP. Chacun d’entre eux constitue un instrument véritablement utile. Ensemble, ils traduisent l’absence d’autorité politique unique sur les sujets de défense. Au mieux, c’est le début d’une stratégie qui doit encore répondre à quatre questions : contre qui nous défendons-nous ? Avec quels moyens ? À travers quelle structure de commandement ? Dans quel but politique ?
La première question a déjà un début de réponse : la Russie constitue la menace la plus grave, la plus immédiate et la plus proche pour l’ordre de sécurité européen. Elle le restera pendant au moins une génération, quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine. Cela ne fait plus l’objet d’aucun débat sérieux dans aucune capitale européenne, y compris celles qui s’entêtent à le contester sur le plan rhétorique.
À la deuxième question nous avons commencé à répondre avec des financements. S’ils se concrétisent, les 800 milliards d’euros annoncés constituent une hypothèse sérieuse sur les moyens à notre disposition. Le problème, c’est qu’on ne fait pas apparaître des obus d’artillerie comme par magie, simplement en allouant des fonds à cet effet. Par ailleurs, l’essentiel de ces fonds continue de transiter par les canaux nationaux : or qui dit vingt-sept budgets distincts dit également vingt-sept procédures d’achat distinctes et vingt-sept priorités distinctes. Le dispositif tel qu’il se présente aujourd’hui ne permettra pas d’assurer la dimension européenne commune nécessaire à la mise en place d’une force de dissuasion globale et crédible face à tout agresseur potentiel.
Nous commençons à peine à répondre à la troisième question : il n’existe pas de commandement européen et l’Agence européenne de défense est un organisme de coordination des marchés publics et l’état-major de l’Union une cellule de planification. Aujourd’hui, dans tout scénario plausible, le commandement des forces européennes reste soit une prérogative nationale, soit un commandement interarmées de l’OTAN. Autrement dit, dans les scénarios les plus exigeants, nous dépendons toujours de la bonne volonté des États-Unis ou de leur humeur.
Enfin, nous n’avons pas encore vraiment commencé à répondre à la quatrième question : dans quel but politique nous réarmons-nous ? Pour dissuader la Russie, certes. Mais la dissuasion n’est qu’un moyen. Nous réarmons-nous pour permettre la victoire de l’Ukraine, ou pour maintenir le statu quo ? En fin de compte, que défendons-nous ? Ce ne sont pas là des questions théoriques. Elles déterminent de quelles forces et de quelle base industrielle nous avons besoin, et la posture nucléaire qu’il faut adopter en conséquence. Pas un seul gouvernement européen n’a pour l’instant formulé une réponse à cette question. La mienne tient en quelques mots : l’Union européenne de la défense. Les grands États qui devraient en faire partie sont la France, l’Allemagne, la Pologne, l’Espagne, l’Italie, ainsi que les pays qui ont une expérience de la ligne de front, à savoir les pays baltes et les pays nordiques. Enfin, les États qui apportent un poids industriel et naval sérieux en matière de défense : les Pays-Bas, idéalement la Norvège et, c’est indispensable, le Royaume-Uni.
De manière plus concrète, une Union de la défense devrait reposer sur quatre piliers distincts qui, ensemble, constitueront cette entité dont l’Europe n’a jamais disposé jusqu’à présent.
Premièrement, des forces armées européennes déployables et non des formations qui ne valent que sur le papier ou un système de rotations de personnel ; des unités permanentes capables d’agir sous une chaîne de commandement européenne lorsque la situation l’exige. Deuxièmement, des structures décisionnelles qui fonctionnent réellement, plus rapides que l’OTAN, mais aptes à prendre le temps de la réflexion malgré la panique, avec des règles claires sur qui décide de quoi et au nom de qui. Troisièmement, des achats conjoints qui soient la règle plutôt que l’exception, et une agence européenne de l’armement dotée des pouvoirs nécessaires, avec l’autorité de prendre des décisions et le budget pour les soutenir. Quatrièmement, un complexe industriel européen de défense et de sécurité véritablement intégré — plutôt que vingt-sept champions nationaux en concurrence, un marché unique de la défense structuré de manière concertée dans lequel les Finlandais, les Français, les Allemands, les Néerlandais, les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Suédois, les Tchèques, les Britanniques et tous les autres membres de l’Union européenne de la défense — ainsi que, le moment venu, nos héros et amis ukrainiens dont l’ingéniosité et au savoir-faire seront précieux — sont réunis en un tout.
La formule que je proposerais est la suivante : Nie wieder allein, « plus jamais seuls ».
Franziska Brantner
Nous devons être pleinement lucides sur ce que cette architecture doit apporter. Les lacunes capacitaires les plus révélatrices en 2026 ne sont pas seulement celles que la guerre en Ukraine a déjà mises en évidence — artillerie, défense aérienne intégrée, frappes de précision à longue portée, renseignement par satellite, moyens stratégiques. Elles sont aussi de plus en plus d’ordre numérique. Les drones ont bouleversé l’économie du champ de bataille moderne. Nous avons mis trop de temps à en tirer les leçons. L’Union européenne de la défense doit être un projet de souveraineté couvrant l’ensemble des éléments sur lesquels repose aujourd’hui la puissance militaire moderne : une infrastructure cloud souveraine, des communications sécurisées, nos propres puces, nos propres capacités d’IA pour les applications de défense, ainsi qu’un effort sérieux et soutenu pour réduire la dépendance européenne vis-à-vis des terres rares et des minéraux critiques importés. Sans cette colonne vertébrale numérique et industrielle, chaque obus que nous produisons et chaque avion que nous déployons fonctionnera encore à partir d’une infrastructure contrôlée ailleurs.
Tout cela n’est pas une chimère. C’est l’architecture minimale nécessaire pour répondre à notre solitude stratégique et c’est grâce à elle que nous commencerons à disposer d’une réponse crédible à la question de savoir à quoi servent ces moyens, et sous quelle autorité ils seront utilisés.
Enfin, la vocation de l’Europe n’est pas seulement de dissuader mais aussi de rester, comme elle l’a été à son apogée, une force au service de la paix grâce à la diplomatie, au développement et à la mise en place patiente d’institutions permettant d’offrir des solutions aux conflits avant qu’ils ne dégénèrent en luttes armées.
Nie wieder allein : une stratégie pour l’Allemagne
Dans une récente tribune publiée à l’occasion du 81e anniversaire de la fin de la guerre, Timothy Garton Ash rappelait un fait et posait une question 2. Le fait est que l’Allemagne redeviendra la première puissance militaire européenne. Dès l’année prochaine, les dépenses de défense allemandes atteindront un niveau équivalent à celui de la France et de la Grande-Bretagne réunies. D’ici 2030, elles leur seront nettement supérieures. L’objectif déclaré du gouvernement allemand, énoncé dans sa toute première stratégie militaire nationale — intitulée Verantwortung für Europa, « Responsabilité pour l’Europe » —, est de disposer de l’armée conventionnelle la plus puissante du continent. Sauf imprévu, c’est ce qui se produira.
Garton Ash pose ensuite la question suivante : comment pouvons-nous faire en sorte que, cette fois-ci, le renforcement de la puissance militaire allemande soit une évolution positive pour toute l’Europe ?
De la peur allemande à la peur de l’Allemagne
Le sens de l’histoire a cruellement fait défaut au chancelier Merz lorsqu’il s’est exprimé sur la puissance militaire allemande la semaine du 8 mai sans se soucier un instant de ce que ces mots signifiaient et signifient encore dans la mémoire collective du continent. Cette désinvolture a de quoi surprendre. Née à la frontière franco-allemande, je suis une enfant du projet de réconciliation entre les deux pays. Mais je m’interroge de plus en plus sur la vitesse à laquelle mes concitoyens « oublient » les cicatrices que l’impérialisme allemand et le nazisme ont laissées partout en Europe. Verdun et la Somme. Varsovie et Coventry, Lidice et Rotterdam. Auschwitz. La République allemande d’après-guerre s’est construite précisément sur la reconnaissance que cela ne devait et ne pouvait plus jamais se reproduire. Nie wieder sont les deux mots les plus simples et les plus puissants du langage politique allemand moderne : « plus jamais ».
Depuis soixante-dix ans, nie wieder a été synonyme de retenue. Aujourd’hui encore, ce principe implique une réticence constitutionnelle à recourir à la force. Il s’est traduit par la mise en place délibérée d’une culture stratégique dont la prudence parfois extrême a pu exaspérer nos alliés ; par une déférence, aussi, sur les questions militaires, envers Washington, Paris et Londres. Cette retenue est l’un des acquis fondamentaux de l’ordre d’après-guerre. C’était le prix à payer pour être admis dans une communauté de nations qui avait toutes les raisons de se méfier de nous.
Mais le nie wieder qui prend la forme de la retenue, du report, d’une armée plus réduite que ne l’exigent les circonstances, n’est plus le nie wieder dont le monde d’aujourd’hui a besoin. Le nie wieder doit désormais passer par un engagement de l’Allemagne pour ce que les catastrophes du XXe siècle ne fassent jamais leur retour sur ce continent. La retenue face à une Russie agressive et à une Amérique peu fiable est une mauvaise interprétation du nie wieder. Aujourd’hui, ce mot d’ordre doit être retraduit pour se transformer en une contribution à la paix en Europe.
La question n’est pas de savoir si nous devons nous réarmer, mais comment. Et ce « comment » touche à la perception que l’Allemagne a d’elle-même.
Nos voisins scrutent le réarmement allemand, ses efforts et ses intentions. La classe politique allemande aimerait croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais les sondages racontent une autre histoire : celle du malaise éprouvé par les pays européens face à une Allemagne en pleine remilitarisation, et de notre apparente réticence à répondre à leurs craintes. Ce n’est pas une critique gratuite : le plus elle restera taboue parmi nous, le plus cela causera des dégâts. À Berlin, depuis trois ans, nous nous sommes bercés avec une histoire bien réconfortante : que la Zeitenwende était attendue depuis longtemps, que l’Europe nous en était reconnaissante, que nos partenaires attendaient que nous prenions nos responsabilités et nous en félicitaient aujourd’hui. Il y a là une part de vérité : nos partenaires sont, dans l’ensemble, soulagés que l’Allemagne se soit réveillée de son long sommeil stratégique. Mais derrière ce soulagement, ces mêmes partenaires, qui se réjouissent d’une Bundeswehr plus forte, éprouvent un sentiment que leur politesse empêche d’exprimer haut et fort : un malaise discret, persistant et ancré dans l’histoire face à la perspective d’un continent où la puissance militaire hégémonique serait à nouveau l’Allemagne. Ils ne le disent pas haut et fort parce qu’ils sont nos amis, parce que l’Union s’est construite sur la suppression patiente de ces mêmes inquiétudes, et parce qu’ils reconnaissent que la menace immédiate vient de Moscou, et non de Berlin. Mais le malaise est bien là. Il est réel et ce n’est pas de la paranoïa. Il serait illusoire de croire qu’il s’atténuera à mesure que le président américain réduira son engagement vis-à-vis de l’OTAN et se désintéressera de la sécurité européenne : au contraire, il s’intensifiera.
« Les Allemands sous tutelle »
Lord Ismay, premier secrétaire général de l’OTAN, avait déclaré dans une phrase restée célèbre que le but de l’Alliance était de « garder les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur et les Allemands sous tutelle ». Cette formule simpliste et ironique dissimulait en creux une architecture bien réelle. C’est la présence des États-Unis qui a permis de maintenir les Allemands à leur place et qui a fait en sorte que la puissance allemande, de retour parmi ses voisins et alliés, puisse s’intégrer dans les structures européennes plutôt que de les menacer. À mesure que les Américains se retirent, la question refait surface. Nos voisins en ressentent les effets. Nous, Allemands, devons les éprouver aussi.
La réaction de la droite polonaise au réarmement allemand et au retrait américain n’est pas une irrationalité qu’il suffirait d’éradiquer avec un peu de pédagogie. C’est la mémoire collective qui s’exprime. Cette même mémoire s’exprime à Prague, à Paris, à La Haye, à Athènes, à Bruxelles. Elle s’exprime aussi de manière plus discrète chez nos amis britanniques et américains. Nous, Allemands, devons l’entendre. Nous devons l’entendre non pas parce que nos voisins ont tort, mais parce qu’ils ont historiquement raison. Jamais, dans l’histoire moderne, ce continent n’a eu en son centre une Allemagne à la fois pacifique et militairement dominante. Nous ne pouvons pas balayer cela d’un revers de main en mettant en avant les réalisations de la République fédérale. Nous devons gagner la confiance — contre l’expérience historique, contre les instincts mêmes — de populations qui ont toutes les raisons de ne pas nous faire confiance.
Or ce débat fait défaut en Allemagne depuis 2022.
On y parle de la Zeitenwende comme d’un projet allemand — ce que nous devons faire, ce que nous devons dépenser, ce que nous devons construire — mais rarement de la façon dont cela est perçu depuis Varsovie, Paris et Londres. On s’interroge tout aussi rarement sur la manière dont nous menons ce réarmement — en grande partie par le biais d’achats américains, le reste étant majoritairement national, acheminé par notre propre base industrielle, nos propres usines, nos propres circonscriptions — et s’il est un moyen de rassurer nos voisins ou, au contraire, un élément propre à raviver discrètement leurs peurs les plus anciennes.
Le malaise ressenti par nos voisins est bien sûr exacerbé par la situation politique actuelle de l’Allemagne, où l’Alternative für Deutschland est actuellement en tête dans les sondages nationaux. Paradoxalement, un gouvernement dirigé par l’AfD serait apparemment plus enclin à adopter une politique d’apaisement envers Moscou qu’à recourir de manière agressive à la puissance militaire allemande : telle est l’ironie historique du nationalisme allemand d’aujourd’hui. Mais l’horizon de planification de la nouvelle stratégie militaire allemande s’étend jusqu’en 2035. Nul ne peut prédire la politique allemande de 2035. La nouvelle Bundeswehr qui est aujourd’hui en train de prendre forme sera aux mains de coalitions politiques que nous ne pouvons pas encore nommer, dans des conditions géopolitiques que nous ne pouvons pas encore prévoir. Tous les Allemands devraient y voir matière à réflexion. Et le fait que cela ne soit pas encore le cas est en soi une raison de s’inquiéter.
Il ne s’agit pas de remplacer le nie wieder mais de le développer en l’adaptant au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Il doit désormais aussi signifier : « plus jamais d’exceptionnalisme allemand ». Il doit être synonyme d’une Allemagne qui œuvre à la paix européenne.
La formule que je proposerais est la suivante : Nie wieder allein, « plus jamais seuls ».
Plus jamais seuls
Notre intérêt le plus profond réside dans le fait de faire partie d’une Europe forte et de contribuer généreusement à ce que le continent le soit suffisamment pour dissuader tout agresseur de porter atteinte à l’ordre européen.
Ce principe constitue également un appel à nos partenaires. Nie wieder allein doit signifier que la puissance allemande ne s’exercera plus jamais seule non pas au sens où nous ne pourrions pas avoir d’armée nationale mais dans le sens où les grands choix — que construire, que déployer, où l’envoyer, sous quel commandement, dans quel but — seraient faits de concert, au sein de structures, dans des cadres contraignants, avec des alliés qui ont un véritable mot à dire et qu’on ne consulte pas par simple courtoisie. Nous devrions soumettre cette architecture nous-mêmes à nos voisins avant qu’ils ne se sentent obligés de l’exiger de nous.
Les catastrophes du XXe siècle ne se sont pas produites parce que l’Allemagne était trop intégrée à l’Europe. Elles se sont produites parce que nous n’étions pas assez intégrés. Helmut Kohl l’avait compris dans les années 1990, lorsqu’il a rattaché l’Allemagne nouvellement unifiée au marché unique et à la monnaie unique, malgré les doutes de bon nombre de mes compatriotes. Aucun pays n’en a tiré davantage profit que le nôtre.
Certes, les structures de la défense européenne ne seront pas aussi bien organisées que celles du marché unique et la sécurité ne se résume pas à une question économique. Mais le principe reste le même. La puissance allemande, bien ancrée, est une opportunité d’envergure pour le continent. À l’inverse, une puissance allemande déconnectée de son contexte régional deviendrait une source d’inquiétude pour nos voisins et pour l’Allemagne elle-même.
De l’application du principe Nie wieder allein au réarmement en cours en Allemagne découlent au moins quatre implications.
Tout d’abord, sur le plan industriel, la forte augmentation des dépenses allemandes en matière de défense ne doit pas être automatiquement captée par une base industrielle nationale. Les pressions qui poussent en ce sens sont pourtant considérables. En effet, notre modèle économique fondé sur les exportations est en crise ; la défense est l’un des rares secteurs de croissance qui s’offrent à nous. Certaines de nos grandes usines sont déjà en train de se reconvertir dans la production d’armes. Tout contrat d’acquisition supérieur à vingt-cinq millions d’euros doit être autorisé par la commission budgétaire du Bundestag : c’est un mécanisme parfait pour transformer des décisions stratégiques en querelles régionales. Si ce réarmement aboutit à une industrie de défense nationale considérablement élargie mais qui se sera contentée de remplacer les importations américaines sans véritable intégration avec les capacités françaises, néerlandaises, polonaises, italiennes, espagnoles, suédoises, voire britanniques, nous n’aurons pas construit de défense européenne. Nous aurons construit une industrie de défense allemande qui deviendra le terreau de cette nervosité européenne que le nie wieder allein est justement censé empêcher.
Deuxièmement, une implication au niveau de notre système d’acquisitions. Aujourd’hui, alors que les États-Unis exploitent trente-trois grands systèmes d’armes, l’Europe en exploite cent soixante-quatorze à l’échelle de ses forces armées — dont douze types différents de chars et quatorze d’avions de combat. C’est une incohérence stratégique qui nous coûte cher.
Troisièmement, en matière de commandement et d’opérations, ce nouveau principe implique d’intégrer les nouvelles forces allemandes dans des structures multinationales, dont un futur gouvernement allemand ne pourra pas se retirer facilement. Mais il faut également des corps multinationaux permanents, une défense aérienne intégrée, des moyens stratégiques mis en commun, un déploiement à l’Est qui constitue des engagements, et pas de simples gestes symboliques. L’idée est que l’Allemagne de 2026 — lucide, consciente de son histoire, attentive à ses propres fragilités politiques — contraigne d’avance l’Allemagne imprévisible de 2035.
Quatrièmement, et c’est là le point le plus délicat, le principe de nie wieder allein doit être étendu à la dissuasion nucléaire, y compris par la France, le Royaume-Uni et, à terme, par les Allemands. Le débat sur l’extension de la couverture nucléaire britannique et française à l’Est, jusqu’à récemment impensable, commence à s’ouvrir. C’est un débat que nous, Allemands, ne pouvons avoir seuls, et auquel la Grande-Bretagne et la France ne peuvent se soustraire. Plus largement, nous avons besoin de l’appui britannique. Nous ne demandons pas à la Grande-Bretagne de choisir entre sa souveraineté et la solidarité avec ses voisins ; nous lui demandons de mettre la première au service de la seconde. L’Union européenne de la défense se construira avec la Grande-Bretagne, ou, sans elle, échouera.
Ce que nous défendons
Dans L’Histoire oubliée du libéralisme 3, Helena Rosenblatt montre que le « libéralisme » n’était pas, à ses origines, la doctrine anglo-américaine des droits individuels et du libre marché à laquelle nous l’associons aujourd’hui. Il s’agissait avant tout d’une tradition continentale — française, allemande, suisse, italienne — axée sur la vertu civique, les devoirs envers la communauté, ainsi que la formation morale et éducative de citoyens capables de s’autogouverner. Le mot « libéral » lui-même, dans son sens politique moderne, a été inventé au début du XIXe siècle, non pas à Londres ou à Boston, mais à Paris, Madrid et Berlin. Le libéralisme de Constant, de Tocqueville, de Guizot ou de la tradition allemande du Rechtsstaat ne visait pas principalement à débarrasser les citoyens du joug du gouvernement. Il s’agissait de rendre les citoyens aptes à assumer la liberté qu’ils avaient conquise.
Pour Hannah Arendt, qui connaissait intimement et de l’intérieur cette tradition, la liberté n’est pas une propriété de l’individu isolé. Ce n’est pas l’absence d’ingérence. Ce n’est même pas d’abord un état intérieur de la volonté. La liberté n’apparaît, affirmait-elle, que dans l’espace qui existe entre les personnes — c’est-à-dire dans la pluralité, dans la sphère publique, dans ce qu’elle appelait l’action concertée. Être libre, c’est ne pas être laissé seul. C’est agir avec les autres, en public, sur des questions qui nous concernent tous. C’est une pratique active plutôt qu’un état de fait. Elle n’existe qu’autant que dure l’action.
Rosenblatt et Arendt nous rappellent toutes deux que la liberté est un acquis civique, et non un bien privé. Elle nécessite des institutions, des habitudes, des vertus et, surtout, une communauté de citoyens prêts à la préserver. L’individu isolé, souverain sur ses propres choix mais indifférent à la sphère publique, n’est pas l’incarnation de la liberté mais son destructeur.
La tradition politique à laquelle doit se rattacher l’autonomie stratégique européenne — cette tradition pour laquelle nous dépensons aujourd’hui 800 milliards d’euros en vue de sa défense — relève de cette définition. La liberté n’est pas ce que l’on possède lorsqu’on est laissé à soi-même, mais ce que l’on fait lorsqu’on agit ensemble. C’est précisément cette conception qui se trouve au fondement de l’Union européenne : celle qui parie sur la mise en commun de la souveraineté entre les États, qui ne doit pas être vue comme une diminution de la liberté, mais au contraire comme son extension.
Nul ne peut prédire la politique allemande de 2035. La nouvelle Bundeswehr qui est aujourd’hui en train de prendre forme sera aux mains de coalitions politiques que nous ne pouvons pas encore nommer.
Franziska Brantner
Or cette liberté est aujourd’hui soumise à de fortes pressions de la part des États-Unis, qui sont en proie à un dilemme illibéral dont personne ne peut prédire l’issue. Des amis américains que je respecte se demandent ouvertement si leur tradition libérale a encore la capacité de se réinventer. Ils se tournent, de manière significative, vers les penseurs européens pour y trouver des principes propres à les inspirer, des idées qui ont été oubliées : Constant, Tocqueville, Arendt. Ce libéralisme civique, continental et imprégné de vertus dont nous, Européens, nous souvenons un peu timidement comme étant le nôtre.
C’est là le sens profond de la solitude européenne. Nous sommes seuls car nous devons désormais défendre notre territoire par nos propres moyens mais aussi parce que nous sommes les derniers gardiens d’une tradition politique à laquelle les États-Unis sont en train de renoncer.
Le continent le plus solitaire est donc aussi le porte-voix d’un libéralisme politique devenu largement isolé.
Il ne s’agit pas de faire de l’Europe un continent qui se tiendrait, avec arrogance, seul face au reste du monde, en tant que seul gardien de la liberté. Les Indiens, les Brésiliens et les Sud-Coréens défendent leur démocratie, soumise à une pression intense. Des démocrates, de l’Afrique du Sud à Taïwan, du Sénégal au Costa Rica, mènent leurs propres combats pour la liberté civique — souvent au prix de sacrifices personnels plus lourds que ce qu’on a jamais demandé à la plupart des Européens d’aujourd’hui. Notre solitude est celle d’un vieux gardien découvrant que la structure sur laquelle il s’appuyait s’est affaiblie — et non celle du dernier survivant.
Ce qui signifie qu’une Europe forte n’est pas un aboutissement en soi. C’est plutôt la base d’un projet politique qui réunira tous ceux qui s’identifient à cette conception civique de la liberté. Le monde post-américain n’est pas un monde dans lequel l’Europe remplacerait l’Amérique en tant que seule garante de ces valeurs. C’est un monde dans lequel garantir la liberté doit se faire de manière plurielle — partagée entre de nombreuses démocraties. Pour cela, il ne suffit pas de nous réarmer. Il ne suffit pas d’intégrer la puissance allemande dans les structures européennes. Il ne suffit pas d’étendre la dissuasion nucléaire française et britannique à l’Est. Nous devons aussi vivre réellement la conception de la liberté que nous défendons. Nous devons maintenir la vitalité de nos sphères publiques. Nous devons résister à la tentation de concevoir la liberté comme une possession privée que la politique ne peut que menacer, plutôt que comme une pratique publique que seule la politique rend possible. Nous devons, selon les préconisations d’Arendt, continuer à agir de concert, grâce à nos institutions et nos partenaires démocratiques.
La défense de l’Europe et la défense de la liberté européenne ne font qu’un ; menées sur des fronts différents, elles exigent les mêmes vertus : la solidarité, la diversité, la volonté d’agir de concert, le refus de rester seul. Si nous réussissons à comprendre cela, nous aurons fait bien plus que simplement rebâtir nos armées. Nous aurons renoué avec notre raison d’être. C’est la tâche qui incombe à notre génération.
La philosophe française Élisabeth Badinter a passé sa vie à montrer que les Lumières ne correspondent pas à une période de l’histoire, mais à un projet. Elles ne sont pas quelque chose dont nous héritons sous une forme achevée, comme venu directement du XVIIIe siècle, mais quelque chose que chaque génération doit reprendre à son compte, défendre et faire avancer, sous peine de le voir s’éroder. Elle a raison : les Lumières sont un projet, le libéralisme est un projet, l’Europe est un projet, la liberté — au sens civique où l’entendaient Rosenblatt et Arendt — est un projet. Il est temps de le réaliser.
Sources
- Ce texte est une version éditorialisée de la leçon donnée à Oxford le 14 mai 2026.
- Timothy Garton Ash, « Germany’s military power is on the rise. This time it must be firmly embedded in Europe », The Guardian, 4 mai 2026.
- Helena Rosenblatt, L’histoire oubliée du libéralisme. De la Rome antique au XXIe siècle, Genève, Markus Haller, coll. « Modus vivendi », 2021, trad. Sylvie Kleiman-Lafon.