Les ultra-nationalistes russes qui font la guerre à Poutine

L’opposition en Russie n’est pas toujours celle qu’on imagine. Nous traduisons et commentons pour la première fois en français la doctrine du Corps des volontaires russes.

Auteur
Marina Simakova
Trad.
Guillaume Lancereau
Image
«Opération en vision réduite» (Communication du Corps des volontaires)

Guillaume LancereauVue d’Europe, « l’opposition russe » est une notion vague, souvent perçue comme un conglomérat d’inspiration libérale et démocratique comprenant des militants des droits de l’Homme et des artistes subversifs, des oligarques repentis et des journalistes victimes de la censure. Il pourrait même sembler paradoxal que l’une des sources d’opposition les plus structurées et menaçantes à un régime que l’on situe volontiers à « l’extrême droite » vienne précisément du camp nationaliste. 

La guerre en Ukraine a pourtant ouvert une nouvelle phase de la lutte à mort que se livrent le régime et les nationalistes russes depuis les années 1990, avec l’apparition du Corps des volontaires russes (Russkij dobrovol’českij korpus) fondé dès le mois d’août 2022 par le militant néonazi Denis Kapoustine. 

Les membres de cette organisation paramilitaire ont résolu d’abattre le système impérial et autoritaire édifié par Vladimir Poutine. Ils combattent le régime les armes à la main aux côtés de l’Ukraine, effectuant plusieurs incursions en territoire russe à partir de mars 2023, dans les régions de Briansk, Belgorod et Koursk.

Le 26 janvier dernier, le Corps des volontaires russes a dévoilé sa doctrine idéologique et son programme politique 1, définissant ses orientations politiques et les principales mesures à mettre en œuvre si ses membres parvenaient à s’emparer du pouvoir par la force. Ce geste est d’autant plus remarquable que quatre ans de guerre en Ukraine et de durcissement autoritaire n’ont manifestement pas suffi à faire émerger de réel programme politique dans l’opposition russe démocratique et progressiste.

Le Corps des volontaires russes reste une organisation isolée, moins puissante et structurée que des groupes ultranationalistes concurrents tels que la Communauté russe (Russkaja obščina), pro-Kremlin, qui dispose de ressources institutionnelles et financières considérables. La publication de cette doctrine n’en signale pas moins que les membres du Corps des volontaires russes caressent désormais d’autres ambitions, désireux de ne plus apparaître comme des militants d’ultra-droite marginaux, mais bien comme des combattants dotés d’un programme concret et revendiquant un rôle déterminant dans l’avenir politique du pays, forts de leur capacité à mobiliser des cohortes d’hommes en armes.

En définitive, l’importance de cette déclaration dépend donc de l’hypothèse sous laquelle on envisage l’avenir immédiat de la Russie. Si le régime poursuit sa consolidation actuelle, le Corps des volontaires russes et le reste de l’opposition seront toujours davantage marginalisés, à moins de mettre en place de nouvelles alliances ou de recevoir un soutien étranger accru. En revanche, si l’on fait le pari d’une possible éruption politique ou militaire qui plongerait le pays dans le chaos, cette situation pourrait offrir à divers groupes armés une fenêtre d’opportunité pour s’imposer politiquement.

Spécialiste de l’histoire contemporaine des idéologies, l’historienne Marina Simakova propose dans ce commentaire une analyse serrée de cette doctrine en tenant ensemble les trois pôles d’un triptyque complexe. Chaque proposition du Corps des volontaires russes est ainsi disséquée de manière à révéler ce qui, au niveau des principes ou du lexique politique, la rapproche ou l’éloigne du fascisme historique et du poutinisme. 

Son analyse se conclut par une thèse forte : le grand point de rapprochement entre la doctrine du Corps des volontaires russes et la propagande poutinienne n’est pas tant d’ordre idéologique qu’intellectuel et rhétorique. En lieu et place des concepts politiques élaborés par des générations de penseurs, l’une comme l’autre ne proposent guère que des conceptions vagues, appelant le lecteur lui-même à reconstituer leur cohérence d’ensemble en comblant toutes les lacunes de ce que l’autrice appelle fort justement des « vides sémantiques ».

Ce texte présente à ce titre un caractère paradoxal. D’un côté, son flou conceptuel et son absence d’ancrage explicite dans les grandes traditions de pensée du XXe siècle l’inscrivent au cœur d’un tournant historique plus large : celui d’une substitution des positionnements idéologiques aux véritables doctrines idéologiques. De l’autre, force est de reconnaître qu’il tranche avec les pratiques de nombreux pays d’Europe, dans lesquels il est visiblement possible de faire campagne sur une poignée de slogans et d’annoncer le lancement d’un mouvement politique par un manifeste d’une page et demie. Ce paradoxe s’éclaire si on le replace dans le contexte russe : celui d’un pouvoir conjuguant autoritarisme et technocratie pour ne laisser aucune place à une offre politique alternative. En ce sens, la doctrine du Corps des volontaires russes pourrait être interprétée comme un véritable pari politique : s’adresser directement à cette partie de la nation russe la plus sensible à un tournant national de l’ère post-poutinienne et lassée des mots d’ordre du Kremlin, pour lui proposer un discours à la fois élaboré et personnel, gage de sérieux et d’authenticité.

Doctrine idéologique du Corps des volontaires russes 

Préambule : De la résistance à la prise de pouvoir

Le Corps des volontaires russes est une organisation nationale militaro-politique qui s’est fixé pour objectif la liquidation du régime politique actuel de la Fédération de Russie et la mise en place d’un système politique juste, en accord avec nos valeurs fondatrices.

Le noyau de notre organisation se compose de combattants qui défendent cet idéal les armes à la main. Notre action militaire et politique vise à préserver le peuple russe de la disparition, à lui restituer le droit de déterminer lui-même son destin et à défendre les véritables valeurs de la civilisation européenne.

Nos volontaires sont issus de toutes les couches de la société russe. Ils sont unis par un objectif commun, une même vision d’avenir et des valeurs partagées. Née dans la résistance armée, notre activité prend aujourd’hui la forme d’une organisation politique à part entière, prête à rassembler tous ceux qui se reconnaissent dans ses objectifs. Tous nos efforts politiques et militaires se concentrent sur la défense de l’Ukraine, en tant qu’avant-poste oriental de toute l’Europe, et l’élimination du régime politique qui règne sur la Fédération de Russie. Nous entendons ainsi ouvrir une phase de transition qui doit faire émerger un organe représentatif capable de neutraliser les séquelles du règne autoritaire et antinational actuel, tout en jetant les fondements d’un nouvel ordre politique en Russie. 

Notre ennemi : le régime antinational de la Fédération de Russie 

Nous partons du postulat que les Russes, comme de nombreux autres peuples de la Fédération de Russie, vivent en état d’occupation sous la coupe d’un régime criminel et antinational dont les agissements ne peuvent conduire qu’à la déliquescence et à l’annihilation du peuple russe. Nous reconnaissons le régime antinational coupable des méfaits suivants : 

1° La destruction de l’identité. En tant qu’héritier direct des régimes totalitaires du passé, ce régime mène une politique systématique d’effacement et d’anéantissement de toute forme d’identité nationale. L’identité nationale russe [russkaja], comme celle des autres peuples autochtones de la Russie, fait l’objet d’un démantèlement systématique au profit d’une identité civique russe [rossijskaja] artificielle. Nous assistons de surcroît à une re-soviétisation systémique, renouant avec les pratiques du bolchévisme et du stalinisme dans l’ensemble des domaines de la vie politique, sociale et culturelle.

2° L’usurpation des institutions politiques. La pseudo-élite aux commandes a accaparé la totalité des organes du pouvoir au mépris de la volonté du peuple, privant ainsi la nation russe et les autres nations du pays de toute subjectivité politique, écrasant l’autonomie locale, sapant les institutions dans lesquelles s’incarne la souveraineté des sujets fédéraux et interdisant toute forme d’activité politique.

3° Le remplacement des populations autochtones du pays. Une politique migratoire hors de contrôle, l’absence de régulation des activités des diasporas, l’encouragement et le financement de groupes criminels à base ethnique aux ordres du Kremlin, sur fond de décisions catastrophiques en matière de valeurs et de démographie, conduisent à l’extinction du peuple russe.

4° La monopolisation des richesses nationales et l’arbitraire économique. À l’heure actuelle, la redistribution du capital et des profits ne profite qu’aux clans et aux individus qui gravitent dans l’orbite du pouvoir. Les entrepreneurs indépendants ont été anéantis en tant que classe, tandis qu’un fossé colossal s’est creusé entre les ultra-riches et la grande masse du peuple russe, plongée dans une misère insensée.

5° L’exclusion de la Russie de la communauté internationale. Notre pays est devenu un État-paria, exclu des institutions internationales et des circuits d’échange de biens et de technologies. La majorité des traités internationaux incluant la Russie ont été violés. Cette politique a conduit à un niveau inédit d’isolement international du pays. La Russie est en passe de se transformer en un simple satellite politique, doublé d’une colonie d’extraction de matières premières. 

6° La dégradation de l’image de la Russie et des Russes. La Fédération de Russie a adopté une politique étrangère d’une agressivité extrême et déclenché une guerre contre l’Ukraine et, par extension, l’ensemble du monde civilisé : ces décisions ont durablement affecté la perception de la Russie, de ses citoyens et de sa culture à l’échelle planétaire. 

Marina Simakova Les membres du Corps des volontaires russes justifient leur rejet du régime en place par un désaccord politique de fond sur le principe et la valeur de l’État-nation. À leurs yeux, l’agression d’un État souverain et l’occupation de ses territoires représentent une violation du droit des peuples à l’autodétermination, principe que l’organisation tient pour sacré. Ils n’accusent pas seulement la direction politique russe de mener une politique impérialiste, mais bien de s’assumer comme un véritable empire et de se comporter comme tel. 

Or l’empire et l’État-nation modernes relèvent de logiques distinctes d’organisation politique. Au-delà des variations empiriques qui les différencient dans la pratique, ces deux modèles sont fondamentalement antagonistes sur le plan des principes.

Cette antinomie de principe n’exclut pas pour autant certains points de convergence entre l’empire tel que le conçoit le poutinisme avancé et l’État-nation tel que le revendique le Corps des volontaires russes. Au-delà de leur affrontement militaire et politique bien réel, l’examen des idées censées garantir la cohésion sociale et assurer un consensus implicite révèle des similitudes doctrinales entre ces deux projets, au niveau de leur logique interne, de leur rhétorique et de l’imaginaire politique qui les inspire.

Notre méthode : la résistance totale

Nous sommes des réalistes politiques et des militants responsables, avec le pragmatisme pour principale ligne d’action. Nous sommes convaincus que le régime actuel de la Fédération de Russie ne saurait être réformé par les urnes ou la négociation. Aussi reconnaissons-nous la résistance armée comme le moyen de lutte le plus efficace, sans qu’il soit pour autant le seul à notre disposition. Lorsque l’ennemi mène une guerre totale, la résistance doit, elle aussi, envisager une action sur tous les fronts et par tous les moyens, des actions militaires à la mobilisation politique, du sabotage à la propagande. La guerre et la résistance sont le creuset d’où sortiront les nouvelles élites nationales, issues de l’ensemble du spectre de la société russe.

Notre référence fondamentale : les valeurs atemporelles

Notre vision du monde repose sur une série de principes fondamentaux que nous nous engageons à soutenir et à défendre.

Marina SimakovaDès les premières lignes de sa doctrine, le Corps des volontaires russes affirme s’appuyer sur des « valeurs atemporelles ». Une telle affirmation signifie deux choses : d’une part, le recours à des « valeurs » supposément propres aux Russes se substitue à toute élaboration commune de préceptes et de règles ; ces valeurs présenteraient, d’autre part, un caractère naturel et immuable. Leur doctrine a ceci de commun avec la propagande poutinienne qu’elle ne propose nullement aux citoyens des principes ouverts au débat, mais leur impose d’emblée une vision du monde prédéterminée, à laquelle les Russes seraient censés adhérer spontanément, y compris de manière inconsciente. De même, l’une comme l’autre postulent que ces valeurs se seraient cristallisées depuis des temps immémoriaux, au point de devenir quasiment inhérentes à l’identité du peuple russe.

Par ailleurs, le contenu des « valeurs » revendiquées par le Corps des volontaires russes n’est pas sans rappeler certains motifs familiers de la rhétorique officielle : la « famille », la « culture » et la « mémoire historique ». On y retrouve enfin un puissant rejet de toute conception matérialiste du progrès, en écho à ce que le Kremlin désigne comme « le primat du spirituel sur le matériel ».

1° Nous croyons en la Tradition. Nous reconnaissons inconditionnellement la valeur de notre héritage européen commun dans toute sa richesse historique. Nous nous appuyons sur l’expérience passée des mouvements russes de libération, sans occulter pour autant les pages les plus complexes et douloureuses de l’histoire de notre peuple. La Tradition est la seule voie permettant la préservation de la mémoire historique, la protection de la famille et de notre mode de vie, des coutumes et de la culture du peuple russe. Nous considérons la sauvegarde et le développement des valeurs de la civilisation européenne comme l’objectif ultime de notre organisation. Nous sommes toutefois favorables à l’entretien de relations de bon voisinage avec les autres civilisations, ainsi qu’au maintien d’un équilibre des intérêts et d’une saine concurrence fondée sur le respect mutuel.

Marina SimakovaLa doctrine du Corps des volontaires revendique son attachement à une « tradition » justifiée par un raisonnement circulaire, car fondé sur la seule croyance en sa validité. On n’ignore pas que les « valeurs traditionnelles » constituent l’un des piliers rhétoriques les plus stables du poutinisme. En quoi la « tradition » et les « valeurs » invoquées par le Corps des volontaires russes s’en distinguent-elles ? Pour répondre à cette question, il faut rappeler que l’idée d’une société russe érigée en porteuse privilégiée des « valeurs traditionnelles » est étroitement liée au patriarche Kirill. Le décret présidentiel de novembre 2022 a défini ces valeurs comme une éthique commune aux grandes religions historiquement présentes sur le territoire russe et dont l’État, qui reste laïque, aurait conservé une substance morale. En dépit de la diversité des systèmes moraux propres à ces religions, les auteurs du texte de 2022 ont décrété l’existence d’un substrat moral commun à chacune d’entre elles, avant de l’ériger en un code culturel spécifiquement russe, à l’origine de toutes les différences entre la Russie et « l’Occident collectif ».

Le Corps des volontaires russes propose sa propre lecture en plaçant au cœur de sa doctrine « les véritables valeurs de la civilisation européenne ». Selon ses membres, la Russie appartient ethniquement à la famille des peuples européens, chacun de ces peuples étant conçu comme une nation civique dotée de ses valeurs propres. En érigeant la préservation de la civilisation européenne en objectif suprême, l’organisation annonce certaines orientations de sa politique étrangère, à commencer par un rapprochement avec l’Occident fondé sur des relations d’amitié et de coopération en lieu et place de la confrontation actuelle. Sur le plan intérieur, le même raisonnement la conduit à revendiquer la défense de la « haute culture européenne ».

On voit donc que l’organisation renonce à deux thèmes centraux du régime russe, la « voie particulière » russe et l’eurasisme, au profit d’un tournant vers l’Europe. Malgré les apparences, la logique même de ce repositionnement n’est pas sans rappeler certaines déclarations de Vladimir Poutine. Celui-ci souligne également que l’Europe est le berceau d’une haute tradition — que les Européens auraient trahie sous l’influence idéologique délétère des États-Unis, tandis que la Russie aurait su la préserver intacte face aux pressions externes. Dans cette perspective, la mission historique de la Russie consisterait à sauvegarder la tradition en tant que telle, y compris dans sa dimension européenne, en s’appuyant sur son propre socle de valeurs. 

Si le Corps des volontaires russes raisonne différemment, puisqu’il s’engage à défendre les « valeurs européennes » en sauvant la nation russe, deux éléments le rapprochent du poutinisme : leur commune détermination à défendre coûte que coûte une certaine « tradition » et l’absence totale de contenu concret qu’ils assignent à cette dernière. D’un côté comme de l’autre, la « tradition » apparaît comme une catégorie instrumentale aux fonctions avant tout tactiques, une sorte de catalyseur idéologique. Elle permet d’agréger et de faire tenir ensemble des éléments aussi hétérogènes de la doctrine que la mémoire historique, la famille en tant qu’institution sociale et la singularité du peuple russe.

Dans le poutinisme comme dans la doctrine du Corps des volontaires russes, les valeurs fonctionnent donc comme un référent identitaire et un cadre moral abstrait, hérités d’une « tradition » aux contours indéfinissables, mais néanmoins censée légitimer les décisions politiques les plus concrètes.

2° Nous croyons en la Justice. Celle-ci comprend deux dimensions : d’une part, le châtiment des criminels responsables de la politique antinationale et des crimes de guerre ; de l’autre, la nécessité de bâtir une société fondée sur la méritocratie — entendue comme le règne des plus aptes à gouverner.

3° Nous croyons en la Liberté. Nos valeurs fondamentales comprennent la liberté individuelle fondée sur la souveraineté populaire et les droits naturels, les lois et les devoirs. Nous proclamons la liberté de l’art et de la culture, de la recherche et de l’enseignement, qui doivent être préservés de tout endoctrinement, la pleine liberté de conscience et d’expression, ainsi que la liberté politique, conçue comme le droit d’insurrection contre la tyrannie. Le revers de ces libertés est l’obligation faite à l’individu d’assumer entièrement sa responsabilité quant à l’avenir de sa demeure, de sa communauté et de son projet civilisationnel.

4° Nous croyons en la Nation. Nous avons foi dans la nation russe en tant que communauté de citoyens libres, unis par des lois et des institutions communes, capables de lutter collectivement pour défendre leurs droits. Notre combat vise à l’édification d’un État d’orientation résolument nationale, qui assure à long terme la préservation, le développement et la souveraineté de la nation. Nous définissons les Russes comme des représentants de la communauté ethnique européenne, porteurs de la langue et de la culture russes.

5° Nous croyons en un Progrès technique raisonné. Notre attachement au passé historique et à la tradition ne nous rend pas moins favorables à l’innovation technologique et au développement évolutif. Sans être partisans ni d’une rétrogradation, ni d’une imitation aveugle de formes d’organisation sociale révolues, nous ne partageons pas l’obsession matérialiste pour le progrès, perçu comme une fin en soi. Tout développement doit tendre à l’amélioration de la condition humaine, à l’accroissement de la liberté et à la sauvegarde des accomplissements sur lesquels repose la civilisation européenne. Telle est notre conception de la synthèse à opérer entre Tradition et Développement.

Marina SimakovaLe texte appelle ici à réaliser une « synthèse de la tradition et du développement ». Ce dernier terme ne semble renvoyer qu’à une idée abstraite du progrès, dans laquelle percent vaguement des accents empruntés à Condorcet et à son célèbre Tableau historique des progrès de l’esprit humain. Sa fonction consiste davantage à distinguer rhétoriquement le Corps des volontaires russes du conservatisme classique qu’à esquisser une véritable trajectoire de modernisation de la société russe.

Notre vocation : une politique d’orientation nationale 

La politique d’orientation nationale est un principe politique qui consiste à placer l’intérêt de la nation au premier rang des priorités dans les domaines de l’action étatique et de la vie économique, sociale et culturelle. Nous rejetons les formes d’organisation étatique qui supposent l’amputation des libertés individuelles et soutenons que le régime politique actuel de la Fédération de Russie est à la fois hostile à toute politique d’orientation nationale et incapable de la mener.

La politique que nous appelons de nos vœux doit s’exercer dans un cadre de coexistence pacifique et de coopération fructueuse au sein de la communauté internationale. Notre héritage historique, notre culture et nos traditions font de nous une partie intégrante de la civilisation européenne. Nous refusons toute forme de chauvinisme à l’égard des autres peuples européens ; de même, nous rejetons l’eurasisme et les autres stratagèmes idéologiques du régime de la Fédération de Russie comme autant de projets politiques à la fois destructeurs, inhumains et irrémédiablement voués à l’échec. Nous sommes les héritiers spirituels des formes les plus saines de résistance russe à la tyrannie, inspirées par la défense de la justice, de l’ordre et du droit.

Nous n’avons pas d’autre avenir que l’intégration dans la civilisation européenne, pas d’autre mission que celle de bâtir une Russie nouvelle et de lutter pour le véritable esprit de l’Europe, qu’il s’agit de réconcilier avec ses propres valeurs héroïques et traditionnelles. Nous combattons le régime autoritaire de la Fédération de Russie en tant que menace existentielle non seulement pour la Russie, mais pour l’Europe tout entière. Nous nous opposons avec la même détermination aux autres régimes autoritaires qui contredisent nos valeurs fondamentales.

Notre vision : l’image de la Russie à venir 

Notre lutte entend produire des résultats concrets. Au niveau de la formation étatique, nous édifierons une république reposant sur la nation comme unique source de légitimité et sur l’expression méritocratique de la volonté à travers ses représentants les plus dignes. Il s’agira d’un État moderne d’orientation nationale, fondé sur la primauté du droit et le constitutionnalisme, la création et l’entretien d’institutions nationales stables, propres à désamorcer d’emblée toute dérive du système au profit du règne arbitraire d’individus ou de groupes. Nous sommes convaincus que l’État représente la forme supérieure de subjectivité politique d’une nation ainsi que la plateforme nécessaire de mise en œuvre des projets et des objectifs les plus ambitieux.

Marina SimakovaLorsqu’une organisation nationaliste armée rend publiques ses principales conceptions idéologiques, la comparaison avec la célèbre Doctrine du fascisme de Mussolini — rédigée, pour l’essentiel, par le philosophe hégélien Giovanni Gentile — s’impose d’elle-même. En dépit des limites que présentent nécessairement les analogies historiques, ce rapprochement conserve sa pertinence. Le projet du Corps des volontaires russes s’inscrit bel et bien dans l’espace conceptuel balisé il y a plus d’un siècle par les chemises noires italiennes, dont le militarisme et le nationalisme alimentaient l’enthousiasme politique.

S’il fallait identifier la différence la plus significative entre la doctrine du Corps des volontaires russes et celle de Mussolini, elle tiendrait sans doute à la conception des rapports entre la nation et l’État. Le fascisme italien rompait avec la lettre et l’esprit du nationalisme classique, celui de Giuseppe Mazzini, qui voyait dans le peuple l’image de Dieu sur Terre et la source organique de l’État-nation. Dans la Doctrine du fascisme de Mussolini et Gentile, cette relation se trouvait inversée : ce n’était plus la nation-peuple qui fondait l’État, mais l’État qui constituait la nation. À l’inverse, le Corps des volontaires russes propose presque un retour aux sources de ce nationalisme ancien, avec une vision plus proche de celle de Mazzini : la nation est pour eux un fait naturel, antérieur à l’État, lequel en procède directement en tant que « forme suprême de la subjectivité politique de la nation ».

Cette approche entraîne des conséquences concrètes. Elle permet au Corps des volontaires russes de revendiquer une légitimité démocratique — puisque la nation est tenue pour la source de toute souveraineté — tout en édifiant un appareil d’État dénué de garanties démocratiques. Là où le fascisme italien assumait de soumettre l’individu à l’État dans le cadre d’une doctrine ouvertement totalitaire, le Corps des volontaires russes prétend simultanément rompre avec les idéologies totalitaires et développer un système extrêmement rigide et restreint d’accès au pouvoir.

Pour ce qui concerne l’organisation sociale, nous garantirons la dignité et la justice, l’interdiction absolue de la répression et de la torture, la protection des droits et libertés des citoyens, le bien-être individuel fondé sur le capital entrepreneurial, un juste châtiment des criminels politiques du régime de la Fédération de Russie et la préservation de nos traditions et de notre culture.

Enfin, nous assurerons une paix solide et durable avec nos voisins. Nous reconnaissons le droit de tous les peuples à l’autodétermination, à condition qu’ils aient su constituer des élites responsables et animées d’une orientation nationale. Nous mettrons la priorité sur le développement intérieur et l’intégration de la nation russe dans la grande famille des peuples européens.

Note du traducteurLa clause restrictive de ce dernier passage représente un autre point de rapprochement avec le poutinisme. Il en ressort que le « droit des peuples à l’autodétermination » ne constitue pas un principe absolu, mais relatif à la capacité des peuples concernés à se doter d’élites idéologiquement conformes aux principes revendiqués par le Corps des volontaires russes. Rien n’empêcherait donc ce groupe, une fois au pouvoir, de décréter que les élites bélarusses se sont signalées par leur irresponsabilité et ont trahi la cause nationale pour déclarer une nouvelle guerre de « voisinage » — nous prenons cet exemple à dessein, la doctrine du Corps des volontaires russes restant muette sur la question de ce pays politiquement inféodé à la Russie poutinienne. On constate, du même coup, que les déclarations d’intention pacifistes laissent ouverte la possibilité de nouveaux conflits, armés ou non, ce qui est au demeurant cohérent avec le principe même de la force d’inertie militariste des formations fascistes historiques.

En conclusion, nous proclamons que tous les efforts du Corps des volontaires russes sont consacrés à l’accomplissement d’une mission historique de long terme : restituer à la Russie sa dignité nationale, sa subjectivité politique et son appartenance civilisationnelle, tout en édifiant un État national moderne fondé sur la justice, la tradition et le respect des droits et libertés de la personne humaine. 

Nous nous engageons à demeurer fidèles à ces principes et à accomplir notre mission avec dignité, honneur et responsabilité vis-à-vis des générations futures. 

Nous sommes ouverts à tous ceux qui partagent nos valeurs et disposés à prendre part à cette entreprise commune de construction nationale.

Nous affirmons qu’un gouvernement et un régime politique ne sont légitimes que dans la stricte mesure où ils expriment la volonté de la nation et où leur action est guidée par l’intérêt national. Nous nous réservons donc le droit d’agir par tous les moyens nécessaires jusqu’à la refondation d’une Russie réellement représentative, juste et respectueuse du droit.

Programme politique du Corps des volontaires russes

Préambule 

Nous, citoyens de la Russie et combattants du Corps des volontaires russes, adoptons le présent Programme comme ligne directrice en vue de la construction d’une Russie libre et forte. 

Notre socle idéologique est un conservatisme de droite, intellectuel et contemporain. Notre programme politique repose sur l’attachement aux objectifs et aux valeurs exposés dans notre Doctrine idéologique : la tradition, la justice, la liberté individuelle, la nation et la foi dans un progrès technique raisonné. Nous aspirons à bâtir un État dans lequel les intérêts nationaux et la défense des véritables valeurs de la civilisation européenne coexisteraient harmonieusement avec les éléments de l’État social les plus aptes à garantir à chaque citoyen le droit à une existence digne.

Marina SimakovaLe Corps des volontaires russes définit sa propre idéologie comme « un conservatisme intellectuel de droite ». L’accent placé sur les liens de parenté entre la Russie et l’Europe renforce encore cette filiation avec les courants conservateurs européens du siècle précédent. On sait pourtant que le fascisme italien, tout comme le national-socialisme allemand, ne se rattache pas tant aux courants « conservateurs » qu’aux mouvements « révolutionnaires », au point que ces deux idéologies ont parfois été regroupées sous l’appellation de « modernisme réactionnaire ». Pour saisir la portée du rapprochement entre le Corps des volontaires russes et le fascisme italien, il faut donc voir au-delà des seuls concepts politiques explicitement mobilisés par le premier et observer de plus près les différents aspects de ce « conservatisme intellectuel ». 

En précisant qu’il s’agit d’un conservatisme « de droite », l’organisation entend tout d’abord se démarquer des communistes conservateurs dits « rouges-bruns », des stalinistes assumés jusqu’aux apparatchiki du Parti communiste de la Fédération de Russie, en passant par les militants de gauche qui soutiennent le régime, la guerre en cours et/ou continuent d’adhérer au projet politique de l’Union soviétique. Par comparaison, la signification du terme « intellectuel » semble moins évidente. Les auteurs du manifeste n’entendent pas signaler par là que leur mouvement attire des intellectuels publics ou des théoriciens reconnus comme Aleksandr Douguine ; ils cherchent plus vraisemblablement à se distinguer de ces avatars égalitaires et populaires du nationalisme que l’on retrouve dans les mouvements de libération nationale du XIXe siècle ou dans le Parti national-bolchévique des années 1990-2000. En revendiquant un caractère d’organisation « intellectuelle », le Corps des volontaires russes se pose comme une alternative aux mouvements de masse, populaires, tournés vers les classes inférieures — en somme, à tout ce qui est traditionnellement conçu comme démocratique et de gauche.

Le fascisme italien, du moins à ses débuts, se caractérisait au contraire par un anti-intellectualisme de principe, assumant la primauté de l’action sur la réflexion et de la politique de rue sur la polémique théorique. De fait, les membres des brigades fascistes ne s’embarrassaient guère d’arguties intellectuelles : l’essentiel de leur œuvre consistait, au moins jusqu’à la Marche sur Rome, à affronter physiquement les communistes et les socialistes. 

L’idéal du Corps des volontaires russes semble donc en rupture avec ces postulats. Ses membres misent tout leur avenir politique sur une élite nationale composée d’individus responsables, instruits et dignes, tout en faisant de la méritocratie un principe structurant. Pourtant, le parallèle avec le contexte idéologique dans lequel s’est constitué le fascisme italien n’en perd pas sa validité. La formalisation idéologique et institutionnelle de ce dernier coïncide justement avec l’émergence de la théorie des élites, née en Italie avec des penseurs tels que Vilfredo Pareto, Robert Michels et Gaetano Mosca. 

Pour le Corps des volontaires russes, cette notion d’« élites » n’a pas de visée analytique et ne sert certainement pas de repoussoir, comme c’est le cas dans certains discours de gauche. Au contraire, elle synthétise à elle seule une conviction essentielle : celle de l’incapacité des masses à gouverner l’État et de la supériorité des classes dirigeantes tant sur le plan moral que sur celui de la volonté politique, conformément aux thèses de Gaetano Mosca. En définitive, leur modèle partage avec le fascisme italien sa logique fondamentale : celle de la hiérarchie. Le principal organe de presse des fascistes italiens, particulièrement actif dans la consolidation du régime mussolinien, s’intitulait précisément Gerarchia.

Sur le plan de la politique internationale, notre objectif est le retour de la nation russe dans la grande famille des peuples européens dont elle est historiquement issue. Nous nous assignons pour mission la défense de la haute culture et de la morale européennes face à toutes les formes de totalitarisme.

Objectifs et étapes de la construction nationale

Le démantèlement du régime criminel 

1° La tâche la plus essentielle et urgente est le démantèlement complet et inconditionnel du régime actuellement à la tête de la Fédération de Russie. Ce démantèlement suppose l’abolition de l’ensemble du système de pouvoir, des institutions et des normes juridiques — en partie hérités de l’époque soviétique, en partie restaurés dans le cadre de la ré-soviétisation à l’œuvre dans la société et les organes d’État de la Fédération de Russie.

2° Ce démantèlement s’étendra à l’ensemble des structures qui se sont imposées comme des instruments de répression tournés contre le peuple, bien au-delà des seuls organes de sécurité. Du Parlement fédéral aux membres des commissions électorales municipales ayant pris part à la falsification des scrutins, des corps enseignants endoctrinés aux supports de propagande médiatique et jusqu’aux institutions religieuses politisées : chaque maillon de l’organisation criminelle ayant usurpé le pouvoir en Russie sera soumis à une déconstruction totale ; chaque personne impliquée fera l’objet d’une lustration. 

Note du traducteurLa notion de « lustration », beaucoup plus répandue dans le lexique politique en Russie qu’en France (alors même qu’il s’agit d’un terme latin), désigne l’épuration des organisations et des individus liés à l’ancien régime à l’issue de son renversement. 

Les archives documentant les activités de ces structures de pouvoir, à commencer par celles des services spéciaux, seront ouvertes dans le cadre d’une enquête publique exhaustive sur ces activités.

3° Nous rétablirons la justice historique et juridique à l’égard des crimes commis par l’État russe contre ses propres citoyens et contre d’autres peuples, y compris dans le cadre de la guerre criminelle menée contre l’Ukraine et les autres républiques de l’ex-URSS.

Note du traducteurCette formulation laisse planer le doute : elle ne désigne pas une guerre criminelle contre l’Ukraine et d’autres [drugikh] républiques, mais bien contre les autres [ostal’nykh] républiques. Les auteurs du texte n’étant pas toujours de la plus grande rigueur syntaxique, on se gardera de surinterpréter un adjectif isolé. Il sous-entend malgré tout que l’ensemble de la politique européenne de l’État russe au XXe siècle n’a été qu’une longue série d’agressions impérialistes.

Un tribunal ad hoc verra ainsi le jour, afin d’assurer la mise en œuvre de procédures d’enquête conformes aux normes du droit international et de la législation en vigueur. 

4° Les personnes s’étant rendues coupables de collaboration avec le régime sans que leur action n’ait contribué à des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre, des crimes graves contre les personnes et des actes de corruption particulièrement lourds de conséquences se verront offrir la possibilité de reconnaître leur culpabilité et de s’engager dans une coopération avec le tribunal sur la base du volontariat.

La période de transition 

1° Des décennies de dictature autoritaire et de corruption systémique ont conduit à l’atomisation de la société, à la destruction de sa culture politique et de ses institutions d’autonomie locale. Dans ces conditions, l’instauration immédiate de procédures formelles d’inspiration démocratique conduirait inévitablement au chaos et à la paralysie du pouvoir, comme le montre l’exemple de la Fédération de Russie des années 1990, voire à la restauration d’une dictature sous de nouveaux slogans.

2° L’établissement de nouveaux principes de construction étatique suppose ainsi une période de transition. Ses objectifs comprennent tout d’abord une neutralisation des effets de la propagande totalitaire au moyen d’une entreprise de dé-soviétisation, de nouveaux programmes éducatifs, d’un accès libre aux archives, d’un soutien aux médias de masse indépendants et d’un développement de la culture nationale. Ce programme doit s’accompagner de réformes de l’autonomie locale comprenant le transfert d’un maximum de compétences et de ressources au niveau municipal, en vue d’initier les citoyens à l’exercice de l’initiative et de la responsabilité politiques. Enfin, la formation d’une nouvelle élite s’appuiera sur l’intégration progressive des citoyens dans les processus politiques par le biais d’initiatives éducatives et civiques, en commençant par l’échelon des municipalités et des sujets de la Fédération. Parallèlement, de nouveaux mécanismes juridiques doivent encourager la participation populaire et le retrait volontaire des anciens acteurs de la vie politique de l’État.

3° Au cours de cette phase de transition, l’ensemble du pouvoir exécutif doit être placé entre les mains d’un Gouvernement de transition composé selon trois grands principes : la compétence professionnelle de ses membres, leur responsabilité institutionnelle et leur crédit auprès de la société. Ce gouvernement temporaire sera l’organe collégial suprême du pouvoir exécutif, chargé d’assurer la continuité de l’État, la transition juridique, la régulation normative, la mise en œuvre des obligations internationales de l’État, la stabilisation de la situation politique et sociale, le rétablissement de l’ordre public et les préparatifs nécessaires à l’institution d’organes constitutionnels permanents. Il comprendra des personnes ayant pris une part active à la liquidation du régime criminel, notamment par leur participation à la résistance armée et par leur engagement dans les structures organisées de la résistance civile. Les activités du Gouvernement de transition s’exerceront dans le cadre strictement nécessaire à l’accomplissement de ses fonctions, jusqu’à la formation des organes permanents du pouvoir.

4° Le Gouvernement de transition s’adjoindra des groupes d’experts correspondant à une série de domaines essentiels (économie, droit, sciences, défense, politique sociale) composés de professionnels reconnus, sélectionnés sur concours, sans exclure les experts internationaux. Leurs conclusions auront valeur de recommandation, mais, en cas de rejet, le Gouvernement devra fournir une justification motivée. Il faudra enfin associer à ces groupes d’experts des organisations gouvernementales et non gouvernementales, y compris européennes et internationales, afin de produire des recommandations faisant autorité, reconnues sur la scène internationale, bien que dotées, elles aussi, d’un caractère non contraignant. 

La convocation de l’Assemblée constituante 

1° Le point culminant de la période de transition sera la convocation de l’Assemblée constituante, organe représentatif exprimant la volonté de la nation. Cette Assemblée constituante détiendra le droit exclusif d’organisation des référendums et des plébiscites.

2° Le droit de vote et l’éligibilité à l’Assemblée constituante seront accordés à l’ensemble des citoyens russes, à l’exception des personnes tombant sous le coup des lois de lustration.

3° L’Assemblée constituante déterminera les fondements constitutionnels du nouvel État russe : forme du gouvernement, organisation administrative et territoriale, système de freins et contrepoids. Ses décisions seront investies d’une force juridique suprême et constitueront le socle de la nouvelle Constitution.

Les principes du nouvel État

Le nouvel État russe sera fondé sur les principes suivants : 

  • Primauté de la liberté individuelle ; 
  • Inaliénabilité des droits humains fondamentaux : droit à la vie, à la justice, à l’épanouissement politique et civil, à la propriété privée, à la légitime défense, à la liberté religieuse et à la liberté de conscience ; 
  • Protection des intérêts de la nation russe ainsi que des autres peuples autochtones de la Russie ; 
  • Primauté du droit, égalité de tous devant la loi et indépendance du pouvoir judiciaire ; 
  • Défense des intérêts nationaux dans le cadre d’un partenariat pacifique et d’une participation à la grande famille des peuples européens, avec reconnaissance de la trajectoire historique de la Russie en tant qu’État européen ; 
  • Rejet absolu de toutes les formes de totalitarisme et de dictature et institution de la lutte contre ces phénomènes politiques en objectif cardinal de la politique intérieure et extérieure ; 
  • Inviolabilité de la propriété privée, fondement de la liberté personnelle ; 
  • Protection garantie par l’État de la mémoire historique, de la famille et des modes de vie, ainsi que des coutumes et de la culture ; 
  • Principe de subsidiarité : chaque enjeu doit être traité à l’échelon le plus proche des citoyens ; 
  • Respect strict du droit international et de l’intégrité territoriale de tous les États.

Marina SimakovaLe programme politique du Corps des volontaires russes énonce une série de principes généraux et de réformes politiques qu’un futur gouvernement serait appelé à mettre en œuvre. Parmi eux, la notion d’« inaliénabilité des droits humains fondamentaux » occupe une place centrale. Il faut bien voir que, par cette expression, les auteurs entendent tout autre chose qu’un décalque de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Aucune référence n’est faite ici au droit à la sûreté, au droit au travail et au repos ou encore à la liberté de réunion et d’association. Leur absence signale que ces droits fondamentaux occupent une place secondaire parmi les principes de l’organisation, à l’instar de la présomption d’innocence qui n’y figure pas davantage.

Cette omission n’est pas fortuite. Le Corps des volontaires russes promet de demander des comptes dès son accession au pouvoir à l’ensemble des responsables impliqués dans les crimes du régime, en prévoyant à cette fin l’institution d’un tribunal ad hoc. Les personnes concernées s’exposeraient ainsi à un « châtiment mérité » au nom de « la justice historique et du droit ». Au regard de cet avertissement, les paragraphes consacrés à la « modernisation » du système pénitentiaire et du régime des peines (voir infra) semblent des contreparties bien peu rassurantes.

Reste à identifier le sujet de ces « droits » que le Corps des volontaires russes s’engage à garantir. Il s’agit du citoyen politiquement conscient, prêt à prendre une part active à la construction de la nation et à défendre sa dignité — c’est-à-dire sa vie et ses biens — les armes à la main. Cette attitude individuelle et sociale conditionne ainsi son droit à participer à la vie politique. D’après cette même logique, le « gouvernement de transition » envisagé par le Corps des volontaires russes serait exclusivement composé d’acteurs ayant contribué à la résistance armée et organisée au poutinisme. L’examen des droits passés sous silence dans leur programme permet de compléter ce tableau : le citoyen idéal de l’après-Poutine n’aura, semble-t-il, nullement besoin d’être protégé contre l’ingérence de l’État dans la sphère privée, ni contre les restrictions à l’auto-organisation en dehors des structures nationales, ni même contre l’exploitation économique. 

Rappelons ici que la notion de « droits et libertés de l’Homme » occupe la deuxième place des « valeurs traditionnelles » listées par le décret de novembre 2022, sans qu’aucune liste précise en soit arrêtée. Dans la Russie en guerre, il est évident que ces droits — même lorsqu’ils recouperaient ceux énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme — sont systématiquement bafoués, au point que leur violation est devenue une réalité quotidienne pour les citoyens comme pour les forces de l’ordre. La question décisive ne saurait donc porter sur la seule nature de ces droits, mais bien sur la manière dont le Corps des volontaires russes entend les garantir. Or sur ce point, leur documentation reste muette, à une exception notable : la protection du droit de propriété. À cette fin, l’organisation envisage même une mesure tout à fait inédite en Russie : reconnaître le droit de port et possession d’armes — autrement dit, introduire une sorte de « deuxième amendement » à la russe.

L’organisation de la Russie future 

Politique économique

1° Indépendamment des décisions de l’Assemblée constituante, l’organisation économique reposera sur une série de principes institutionnels : l’inviolabilité de la propriété privée, la liberté d’entreprendre et de contracter, l’égalité des acteurs économiques devant la loi et la primauté du droit dans la régulation de leurs rapports, la protection des droits des investisseurs et des actionnaires, y compris minoritaires, l’indépendance de la Banque centrale et la transparence des décisions publiques.

2° Conformément au principe de souveraineté nationale, les secteurs stratégiques de l’économie et les ressources naturelles doivent être considérés comme un patrimoine appartenant à la nation tout entière. Ce principe n’implique aucune étatisation de l’économie. L’État doit en assurer le contrôle au moyen de mécanismes de régulation transparents, dans l’intérêt de la nation tout entière, et non d’un groupe restreint d’individus ou d’entreprises étrangères. Il faudra parallèlement envisager un ensemble de mesures tendant à faire renaître un capital national inclusif et non discriminatoire pour la population économiquement active, tout en donnant la priorité au producteur national dans le cadre d’un rapport de forces économiques équilibré. Le pays sera ainsi arraché à son état subalterne de fournisseur de matières premières à des pays tiers. Un examen critique et une révision des traités internationaux seront enfin entrepris en vue d’une meilleure protection des intérêts nationaux, notamment en matière de stockage des déchets nucléaires et de privatisation des monopoles naturels, en tenant compte de la sécurité environnementale et du consensus social.

3° La priorité doit être donnée aux petites et moyennes entreprises, ainsi qu’à la régionalisation des activités économiques. De surcroît, toutes les conditions doivent être réunies pour favoriser le développement maximal de l’initiative privée. L’État garantira la protection contre toute forme de monopole et de pression administrative excessive en interdisant d’engager des poursuites pénales contre des acteurs économiques sans autorisation expresse du tribunal et en introduisant une responsabilité personnelle des employés de l’État en cas d’ingérence disproportionnée. L’action de l’État devra privilégier les mesures horizontales — tarifs transparents et prévisibles, égalité d’accès aux infrastructures, aux marchés, à l’information et aux ressources — et non les avantages et privilèges sociaux ciblés. Un développement des économies régionales tirant le meilleur parti de leurs spécificités permettra de réduire leur dépendance au budget fédéral, en particulier dans le cas des régions sous perfusion. La nouvelle organisation économique encouragera la concurrence entre les régions pour attirer les investissements — y compris ceux du budget fédéral — et introduira un principe de responsabilité des régions pour leurs engagements, à commencer par leur dette extérieure. Elle suppose enfin de mettre un terme aux subventions dissimulées, transferts discrétionnaires et autres stratagèmes rompant l’égalité entre les différentes régions.

4° En matière de nationalisations et privatisations, les actifs acquis par des procédés criminels et les monopoles de marché constitués par l’exploitation de positions de pouvoir seront soumis à confiscation sans condition, dans le cadre d’une procédure juridique transparente, ouverte et contradictoire, avec possibilité d’arbitrage international pour les investisseurs étrangers. Aux monopoles démantelés succèdera un régime de concurrence loyale, de renaissance d’une classe entrepreneuriale nationale et d’intégration maximale de l’ensemble des couches de la population aux activités économiques. À l’issue d’un audit et d’une restructuration, les actifs concernés seront proposés à une privatisation juste et transparente, ouverte aux investisseurs russes comme étrangers. La constitution de ce capital national commencera par une redistribution à la population de la Fédération de Russie des parts de ces entités économiques confisquées et restructurées, de façon à éviter les erreurs des privatisations des années 1990. Les modalités de mise en œuvre et de régularisation des confiscations et privatisations ultérieures feront l’objet d’une loi spéciale respectant les principes de cohérence et de légalité des mesures confiscatoires, leur caractère fonctionnel (à savoir la création d’une classe entrepreneuriale indépendante et la résorption des séquelles du régime criminel) ainsi que l’ouverture concurrentielle de l’accès aux entreprises privatisées — enchères publiques ; accès égalitaire offert aux petites et moyennes entreprises ; information systématique des citoyens sur leurs droits et les bonnes pratiques de gestion du capital ; mécanismes de prévention de la surconcentration du capital par l’interdiction de participation des structures étatiques, y compris étrangères, et des personnes affiliées ; concurrence étendue aux capitaux, mais aussi aux programmes d’investissement et de gestion des actifs.

5° La politique fiscale doit avoir pour maîtres mots la stabilité et la prévisibilité. Le système d’imposition ne pourra être modifié qu’après une évaluation de son impact dans le cadre de la période de transition, sans possibilité de redressement rétroactif. L’adoption d’une logique de neutralité et d’imposition égalitaire doit instaurer un rapport de forces équilibré entre les secteurs dégageant des superprofits, notamment par l’exploitation des ressources du pays, et les domaines prioritaires pour la souveraineté nationale, les industries innovantes et à forte valeur ajoutée scientifique. Des « congés fiscaux » et d’autres mesures incitatives doivent soutenir les jeunes entreprises innovantes dans une série de secteurs, dont les technologies de l’information, avec une protection contre l’exploitation abusive de ces dispositifs par des entreprises (y compris internationales) déjà établies. L’ensemble du système fiscal doit ainsi favoriser l’entrepreneuriat plutôt qu’un nivellement par le bas, tout en maintenant la responsabilité des entreprises et en supprimant les failles fiscales susceptibles d’exploitation déloyale.

6° Le soutien aux micro, petites et moyennes entreprises créatrices d’une valeur ajoutée réelle prendra notamment la forme de crédits sans intérêt ou subventionnés et de garanties publiques pour les petits et moyens exploitants agricoles et les projets nationaux relevant de la sécurité alimentaire, tout en limitant, au moyen de droits de douane, les pressions à l’importation de la part de pays refusant d’adopter des pratiques économiques éthiques. Les plans de compétitivité élaborés et mis en œuvre dans chaque secteur doivent toutefois rester temporaires et viser à une suppression des mesures protectionnistes dès que les secteurs concernés auront obtenu un véritable avantage concurrentiel.

7° La stimulation de l’économie suppose une restructuration de fond des infrastructures publiques et des réseaux logistiques destinés au commerce intérieur et au stockage des marchandises, avec des garanties d’accès aux petites et moyennes entreprises indépendantes et une priorité accordée aux entreprises privées russes pour l’accès aux marchés publics correspondants. Cette politique exige par ailleurs la révision des privatisations des grands équipements d’infrastructure publique opérées sous les régimes criminels.

8° La première étape de la nouvelle politique fiscale consiste à supprimer le contrôle intégral du budget par le centre fédéral. La décentralisation financière doit connaître un nouvel essor, notamment par l’arrêt du renflouement fédéral des régions déficitaires au profit de prélèvements sur les régions excédentaires. Ces réformes supposent également l’interdiction de la monétisation du déficit budgétaire — sauf en cas de défis extraordinaires rencontrés par l’État — et la création d’un organe consultatif indépendant en matière budgétaire, chargé d’évaluer les décisions du centre fédéral et de publier des recommandations sur toutes les initiatives fiscales majeures.

9° Tirant inspiration du modèle norvégien, la Russie instituera un « Fonds pour les générations futures », ouvert et transparent, auquel sera reversée une partie des bénéfices tirés de l’exploitation des ressources naturelles. Ce fonds mènera une politique équilibrée alliant financement de projets stratégiques et sociaux et investissements sur les marchés intérieur et extérieur. Sa gestion sera supervisée par un conseil indépendant, avec garantie d’absence d’interférences politiques, caractère public et transparent de ses rapports, obligation d’audit indépendant et équilibre entre décisions de marché et priorités de l’État. 

10° L’intégration des avancées technologiques et des innovations les plus performantes dans le développement économique doit se traduire par la numérisation de l’action publique, l’automatisation et la robotisation de l’industrie, l’adoption des meilleures pratiques en matière de coopération scientifique et technique internationale au service du développement durable, une protection de la propriété intellectuelle et une stimulation de la production intellectuelle nationale indépendante à destination des marchés internationaux, un système simplifié de brevétisation et de validation des innovations technologiques, un soutien accru aux incubateurs d’entreprises et aux start-up innovantes assorti d’un audit transparent sur l’utilisation des fonds concernés, un développement du partenariat public-privé pour l’investissement dans des projets technologiques de long terme, la création d’un mécanisme abouti d’intégration des résultats de la recherche scientifique dans l’industrie commerciale, la constitution de centres d’analyse indépendants chargés de rendre compte régulièrement des indicateurs macroéconomiques et le développement d’instruments de gestion des risques aux niveaux mondial et régional.

Organisation de l’État

1° La décision relative à la forme que doit prendre l’organisation étatique de la Russie reviendra à l’Assemblée constituante. 

2° Quelle que soit la forme de gouvernement retenue par celle-ci, le nouvel État reposera sur des principes de décentralisation et de fédéralisme authentiques. Les régions et les municipalités se verront accorder une large autonomie et une indépendance financière réelle. 

3° La décision finale en matière d’organisation étatique devra rendre impossible le retour à toute forme de pouvoir totalitaire, et en particulier à toute résurgence du bolchévisme. 

Justice historique et mémoire nationale

1° Le bolchévisme, le communisme et tous leurs produits dérivés sont reconnus comme des idéologies criminelles, inhumaines, hostiles à l’être humain lui-même. La propagande de ces régimes et l’exhibition publique de leurs symboles seront interdites par la loi. Le 7 novembre sera déclaré Journée de la Mémoire des victimes de la terreur communiste. 

Note du traducteurLa nuit du 7 novembre 1917 (dans le calendrier grégorien) a vu le renversement du gouvernement provisoire de Kerenski, à Petrograd, par les bolcheviks dirigés par Lénine et Trotski. 

Toutes les commémorations et les toponymes liés à l’URSS, au régime poutinien et à l’idéologie bolchévique, seront supprimés. La glorification des idéologies criminelles acquerra un caractère d’infraction pénale.

2° Les agressions commises par l’URSS et la Russie à l’encontre de nations et de peuples souverains seront définitivement consacrées comme des guerres criminelles. Des mécanismes de rétablissement de la justice seront mis en place, assortis de journées de commémoration. La nation russe sera également reconnue comme victime de régimes totalitaires et inhumains, à l’exception de cette partie de la nation qui a activement participé à ces crimes, y a passivement contribué ou leur a apporté son soutien. Le rétablissement de la dignité nationale par une action résolue sera institué en priorité de l’État et de la société. 

3° Une loi de lustration sera adoptée. Elle restreindra les droits des individus coupables d’une collaboration active avec le régime criminel, à commencer par leur droit d’exercer des fonctions publiques, de participer à la vie politique et de détenir des actifs stratégiques. Sont ici visés les agents des organes de répression, les idéologues et les fonctionnaires corrompus, ainsi que les individus déloyaux ayant obtenu des actifs par le truchement du régime criminel. 

4° En matière de mémoire nationale, l’État favorisera le rétablissement de la vérité historique après l’avoir purifiée des déformations politiques imposées par les régimes soviétique et poutinien, ainsi que des héritages de l’absolutisme et du néo-bolchévisme. Il perpétuera au contraire la mémoire des héros du Mouvement blanc, des participants aux insurrections et de l’ensemble des résistants au bolchévisme aux XXe et XXIe siècles. Les crimes du passé feront l’objet d’enquêtes transparentes dont les conclusions seront portées à la connaissance du public et de la communauté internationale. Enfin, un Institut de la mémoire nationale, fondé sur la coopération et le consensus entre l’État et la société civile, aura pour mission de documenter de manière impartiale les crimes passés et de préserver la mémoire des accomplissements de la nation russe. 

Marina SimakovaIl peut sembler paradoxal qu’une telle organisation se préoccupe d’enjeux historiques et mémoriels à un stade aussi précoce de son existence politique, en prévoyant même la création d’un Institut de la mémoire historique dont le modèle rappelle des créations similaires en Slovaquie (Ústav pamäti národa), en Pologne (Instytut Pamięci Narodowej) et en Ukraine (Ukraïns’kyj instytut nacional’noï pam’jati), chargées d’étudier les crimes des régimes nazi et soviétique et d’éduquer le public à leur sujet. Pour le Corps des volontaires russes, cette question revêt une charge idéologique particulière sur deux plans distincts : celui de la responsabilité historique et celui du récit mémoriel à proprement parler.

D’un côté, le Corps des volontaires russes rejette toute forme de responsabilité collective des Russes dans la guerre en Ukraine. Celle-ci relèverait uniquement de la responsabilité d’individus bien identifiables, auxquels est promis un châtiment sévère. La « nation russe », quant à elle, ne serait qu’une énième victime du régime — à l’exception des personnes activement impliquées dans ses crimes ou passivement complices. Le programme prévoit en outre que les individus dont la compromission avec le régime n’aurait pas entraîné de crimes graves puissent se racheter dans le cadre d’une procédure de « restauration de la dignité nationale par une action résolue ».

Derrière cette curieuse tautologie — le texte russe parle littéralement d’une « action active » [aktivnoe dejstvie] — il faut comprendre que le Corps des volontaires russes compte intégrer à la vie politique ces citoyens jusqu’alors passifs, ceux que l’on désigne volontiers du nom de « conformistes ». On constate une fois encore que l’organisation valorise avant tout l’action politique, à l’image des fascistes italiens chez lesquels l’action primait sur toute forme de délibération, déconsidérée comme du « bavardage » politique. Ces éléments renvoient donc à l’imaginaire d’une mobilisation politique totale, un imaginaire bien connu des historiens des régimes totalitaires, et guère surprenant de la part d’une organisation politique à caractère paramilitaire.

En matière de récit national, l’un des traits les plus saillants est la tonalité résolument antisoviétique du programme. Le Corps des volontaires russes va jusqu’à assimiler bolchévisme et poutinisme, en promettant de pénaliser toute forme de glorification de ces deux « idéologies criminelles ». Ce postulat implique que la « dé-poutinisation » aille de pair avec une « dé-communisation », en faisant disparaître en même temps l’ensemble des commémorations et toponymes associés à ces régimes au profit des héros du mouvement contre-révolutionnaire « blanc » et de « tous les adversaires du bolchévisme » des XXe et XXIe siècles.

Si la haine du bolchévisme constitue un autre point commun avec le poutinisme, la convergence la plus profonde réside dans une commune obsession, une focalisation fanatique sur l’histoire, conçue comme un terrain d’interprétation idéologique des événements politiques. Le Corps des volontaires russes entend ainsi purger l’histoire de toutes les déformations pour rétablir enfin la « vérité historique ». Cette expression qui ferait frémir tout historien de métier postule l’existence d’une unique interprétation valide de l’histoire, ce qui laisse le champ libre à toutes les entreprises de propagande. Cette construction manipulatrice ne nous offre donc rien d’autre qu’une illusion politique. En cela, le Corps des volontaires russes se comporte exactement comme Vladimir Poutine lorsqu’il agite un dossier de documents historiques devant les yeux de Tucker Carlson, s’affirmant comme le seul détenteur de la « vérité historique ».

Politique étrangère

1° Il s’agit, là aussi, de rétablir une justice historique. Tous les territoires factuellement annexés au cours des nombreux conflits survenus depuis 1991 devront être restitués aux États victimes des agressions de la Fédération de Russie. L’avenir ne devra laisser aucune place aux occupations, ni au soutien des conflits internes et des régimes fantoches au sein de pays souverains. Des réparations seront versées à l’Ukraine et aux autres États victimes des agressions du régime. Elles seront prélevées sur les actifs des hauts fonctionnaires, des dirigeants des services spéciaux et des autres organes de sécurité, ainsi que de l’ensemble des membres du Parlement, des cadres des entreprises publiques, des gouverneurs de régions, des magistrats, mais aussi des personnalités publiques et religieuses et des dirigeants d’entreprises ayant participé ou contribué de quelque manière que ce soit aux crimes du régime actuel — avec la garantie de ne pas étendre ce processus aux simples citoyens au nom d’une responsabilité égalitaire abstraite.

2° La nouvelle politique étrangère du pays sera avant tout pragmatique et orientée vers la défense des intérêts nationaux. Priorité sera donnée au rétablissement de relations de bon voisinage et au développement d’un partenariat stratégique avec l’Europe et l’ensemble du monde occidental. 

3° Les principes de non-ingérence et de bon voisinage seront les principaux piliers de la future doctrine de politique étrangère. Deux objectifs doivent faire l’objet d’un travail de fond : le rétablissement de la qualité de membre des principales organisations internationales ; la levée des sanctions imposées à la Russie sous le régime actuel. 

4° La réorganisation de l’État suppose enfin de repenser de fond en comble l’institution militaire sur la base des pratiques éprouvées de l’opposition armée russe et des modèles militaires occidentaux. Si la tradition militaire russe doit malgré tout être conservée, elle devra être purgée des pratiques totalitaires soviétiques et des méthodes inhumaines poutiniennes. À la conscription de masse succèderont des unités locales de défense territoriale, au sein desquelles un service militaire limité sera rendu obligatoire pour tous les hommes jusqu’à l’âge de la retraite, conformément au modèle de la Suisse, des pays baltes, de la doctrine ukrainienne de défense territoriale et de la Garde nationale des États-Unis. L’armée fédérale sera recomposée autour d’un noyau de militaires professionnels, dont le service et la rémunération devront être restaurés. Les unités de défense territoriale représenteront quant à elles le socle d’une force massive en cas de guerre défensive ; elles ne pourront être déployées au-delà des frontières russes.

Politique intérieure

1° Réformer le système judiciaire et policier suppose de démanteler la machine répressive créée et généralisée par le Kremlin. Ce système comprend à la fois les prisons dans lesquelles viols, tortures et autres sévices se pratiquent quotidiennement sous la supervision de médecins et d’agents des services spéciaux, mais aussi un système judiciaire criminel, transformé en machine à condamner au profit de l’État, et enfin un appareil policier sans autre fonction que de protéger à tout prix un régime inconstitutionnel. Ces institutions seront démantelées, des mécanismes ad hoc devant garantir l’impossibilité de leur rétablissement. Un système d’élection des juges sera institué, ainsi qu’un contrôle de l’activité judiciaire par des observateurs issus de la société civile et des experts du monde du droit. Les prisonniers politiques seront immédiatement libérés et réhabilités. Les normes procédurales seront unifiées ; les articles à caractère politique du Code pénal seront abrogés ; enfin, une humanisation générale du droit pénal sera entreprise, avec une révision radicale des peines encourues. Le modèle pénitentiaire rénové devra mettre l’accent sur la rééducation et la réinsertion sociale des condamnés. Les réformes nécessaires comprennent une formation accrue du personnel pénitentiaire, la garantie d’un traitement humain des détenus et un contrôle transparent de leurs conditions de détention. Le système à venir privilégiera les peines alternatives et les programmes de réinsertion, tout en modernisant les infrastructures pénitentiaires pour les aligner sur les normes internationales.

2° La politique migratoire doit reposer sur le principe de la protection de la nation russe et des autres peuples autochtones du pays face au risque de remplacement par des étrangers, risque rendu bien réel par une politique migratoire hors de contrôle. Les mécanismes correspondants incluront notamment un régime de visa strict avec les pays d’origine des migrants peu qualifiés et l’arrêt de la pratique de délivrance simplifiée de la citoyenneté russe. La priorité sera accordée aux professionnels qualifiés partageant les valeurs culturelles de la société d’accueil. Les décisions de naturalisation prises depuis 1991 seront réexaminées au cas par cas pour les individus impliqués dans des activités criminelles ou antisociales. Enfin, les personnes résidant sur les territoires occupés par la Fédération de Russie se verront offrir la possibilité de renoncer à la citoyenneté russe sur simple déclaration.

Marina SimakovaSur le plan programmatique, la défense des « valeurs » du Corps des volontaires russes se traduit par la promotion d’une politique migratoire extrêmement restrictive. Si une logique comparable irrigue le Livre blanc de politique migratoire de l’État russe pour la période 2026-2030, adopté en octobre dernier après trois années de durcissement législatif, il y a tout lieu de penser que les décisions du Corps des volontaires russes seraient encore plus rigoureuses et s’étendraient aux déplacements internes de population. C’est ainsi qu’il faut comprendre leur dénonciation, au début de la doctrine, des « groupes criminels à base ethnique aux ordres du Kremlin » — allusion à peine voilée aux forces tchétchènes de Ramzan Kadyrov. 

3° La construction nationale exige de mettre un terme au génocide du peuple russe en renforçant la protection de l’institution familiale et le soutien social aux familles issues du peuple russe et des autres peuples autochtones en voie d’extinction. Elle suppose la création d’institutions garantissant l’activité économique, l’accès à l’éducation et le bien-être des familles afin de dépasser les obstacles démographiques réels auxquels font face les citoyens, en appuyant ces initiatives sur un programme scientifiquement fondé de soutien économique, de renforcement des structures d’accueil de la petite enfance et de soutien à la maternité.

4° La protection sociale doit assurer des conditions d’existence dignes aux couches les plus défavorisées de la population grâce à un système médical de qualité, un accès gratuit aux soins essentiels et aux services d’aide spécialisée, ainsi que des mécanismes d’assurance et de subvention. Le rétablissement de la souveraineté économique et de l’entrepreneuriat national créera de lui-même de nouvelles possibilités d’accès à des emplois décemment rémunérés. Les pratiques immorales telles que le microcrédit seront interdites, avec annulation partielle des dettes des citoyens de bonne foi victimes de ces pratiques.

5° Dans le domaine éducatif, il s’agira de rétablir les grands principes européens : l’indépendance des universités, le pluralisme et le soutien à la communauté scientifique. Les idéologies politiques ou religieuses seront prohibées à tous les niveaux du processus éducatif, exception faite des établissements privés. Les institutions éducatives ayant fait la preuve de leur inefficacité seront supprimées, tout comme les diplômes universitaires de pure forme. Un système de bourses d’État et de soutien aux talents favorisera l’accès à une éducation de rang mondial. Parallèlement, la Russie devra entreprendre une coopération accrue avec les institutions scientifiques et éducatives occidentales, réintégrer ses universités dans le processus de Bologne et liquider le monopole de l’État sur l’éducation. Enfin, la lustration s’appliquera aux individus du secteur éducatif impliqués dans l’endoctrinement, la diffusion de propagande dans le cadre des structures d’enseignement et la falsification des élections.

6° La politique écologique devra veiller au respect des droits environnementaux des citoyens. Les mesures associées comprennent la mise en place d’un système moderne de recyclage des déchets, la création d’un cadre efficace de lutte contre les incendies de forêt, la restauration des massifs forestiers les plus importants, l’extension du réseau de gaz, la dépollution des rivières et des plans d’eau par les moyens technologiques les plus avancés, le développement des énergies renouvelables et la résiliation des contrats d’exploitation des ressources naturelles présentes sur le territoire de la Fédération de Russie. 

7° Les activités caritatives et le bénévolat doivent être encouragés par des avantages fiscaux, dans un cadre concurrentiel et responsable permettant la délégation d’une partie des missions de la puissance publique à des organisations de la société civile. Les domaines sociaux seront l’un des principaux terrains d’expérimentation et de généralisation des partenariats public-privé.

8° En matière de sécurité, la première mesure doit consister en une liquidation totale et inconditionnelle des services spéciaux hérités des régimes totalitaires soviétique et poutinien, avec une possibilité de repentir actif pour les employés de ces structures n’ayant pas participé aux entreprises de répression ni à des crimes contre l’humanité. Les nouveaux services spéciaux devront laisser le champ libre à un contrôle raisonné de la part du public. Tout doit être fait pour que les services spéciaux ne soient plus en mesure d’influencer les processus politiques intérieurs. Les autres priorités comprennent le droit à la légitime défense et au port d’armes, le développement prioritaire des forces de l’ordre à l’échelle municipale et régionale, en réservant à l’échelon fédéral les affaires particulièrement délicates ou engageant la nation tout entière. Toutes les formes légales d’implication des citoyens dans le processus d’auto-organisation de la sécurité doivent être encouragées. Durant la période de transition, l’opposition armée russe et ses alliés actuels constitueront le noyau des services spéciaux et des forces de l’ordre de rang fédéral.

Culture et science

1° L’État doit soutenir la culture russe, reconnue comme une partie intégrante de la civilisation européenne, ainsi que les cultures des autres peuples autochtones, en encourageant la liberté pleine et entière en matière de création. Son soutien ira prioritairement aux œuvres fondées sur les valeurs morales traditionnelles européennes, sans restreindre pour autant l’expression d’autres formes d’identité, tant que celles-ci ne s’illustrent pas comme ouvertement hostiles. L’endoctrinement idéologique et les formes associées d’assujettissement de la culture à des idéologies autoritaires seront exclus du système de soutien de l’État au monde de la culture.

2° Dans le domaine scientifique, l’un des principaux enjeux consiste à rompre l’isolement dont la Russie fait l’objet et à promouvoir son retour sur la scène mondiale. Une première mesure à entreprendre consistera en un audit international transparent chargé d’évaluer l’efficacité de l’ensemble des organisations scientifiques et des universités. Cette politique s’accompagnera d’une hausse des financements publics et privés au secteur de la recherche par le biais d’avantages fiscaux, de subventions et de donations, d’investissements privés facilités et d’initiatives philanthropiques. Afin de garantir leur réelle indépendance, les universités constitueront un capital universitaire sur le modèle du système en vigueur aux États-Unis. Ici encore, il s’agit de garantir une pleine liberté de recherche, mais en accordant un soutien particulier aux disciplines non monétisables, telles que l’histoire et la philosophie, qui se trouvent au fondement de la construction nationale contemporaine.

3° Le principe de liberté de conscience doit être entendu comme une liberté authentique étendue aux représentants de toutes les confessions, dans la mesure où ils ne constituent pas une menace pour l’État et ne contredisent pas les valeurs culturelles de l’identité européenne. La garantie de cette liberté suppose une réforme de fond de l’ensemble des organisations religieuses ayant soutenu le régime criminel en place, la séparation des Églises et de l’État et l’interdiction absolue du financement des organisations religieuses par le budget fédéral. L’objectif consiste ainsi à promouvoir la décentralisation de ces institutions religieuses et leur recentrement sur les besoins des communautés locales, là où dominait jusqu’à maintenant une logique d’inféodation absolue à la ligne de l’État.

Marina SimakovaL’ensemble de la doctrine du Corps des volontaires russes est littéralement saturé de termes qui génèrent une forme spécifique d’illusion : celle de la clarté. Chacun d’eux fait office de notion intuitivement compréhensible, comme une sorte d’évidence partagée, mais, pour peu que l’on interroge leur contenu, on ne rencontre rien d’autre qu’un vide sémantique appelé à être comblé par le lecteur lui-même. Ces notions n’ont aucune vocation analytique, explicative ou descriptive ; elles ne visent qu’à suggérer des associations familières que chacun peut adapter à ses propres convictions, qu’il soit un patriote extrémiste ou un libéral de droite.

Le document mentionne à plusieurs reprises l’idée d’une « politique d’orientation nationale » en se contentant de la définir négativement comme l’envers du régime actuel. En quoi se distinguerait-elle des autres formes de nationalisme, à commencer par celui porté par un mouvement concurrent, la « Communauté russe » ? Le texte ne le précise pas. De même, lorsque l’organisation affirme rejeter toute forme de « chauvinisme à l’égard des autres peuples européens », faut-il en déduire que le chauvinisme à l’égard des peuples non-européens est légitime ou souhaitable à ses yeux ? Nous n’en saurons rien. Il en va de même en matière de politique internationale, où l’organisation se contente d’afficher pour objectif « la défense de la haute culture et de la morale européennes ». Pasolini doit-il être inclus dans cette « haute culture européenne » ? Et Lars von Trier ? À quel moment la « haute » culture dégénère-t-elle en « basse » culture et, surtout, qui en décide ? Sur toutes ces questions concrètes, le silence est absolu.

De ce point de vue, la rhétorique du Corps des volontaires russes s’inscrit dans la continuité de celle des plumitifs du Kremlin de la décennie passée : tous recourent à ce que l’on pourrait qualifier de « tactique des vides sémantiques ». Tous ces idéologèmes et proclamations doctrinales restent suffisamment flous et incohérents pour que le travail de reconstruction d’un raisonnement unitaire et cohérent incombe, en dernière analyse, au lecteur lui-même. C’est à lui qu’il revient d’en assurer le sens, ne serait-ce que pour ne pas se noyer dans le discours. Malheureusement, cette créativité interprétative forcée joue plutôt en faveur de l’édifice idéologique. Le fait que des individus d’horizons divers soient amenés à s’approprier les idées les plus fantasques ou abstraites en avançant leurs propres hypothèses pour combler des lacunes objectives confère paradoxalement un surcroît de légitimité à des constructions si dépourvues de sens propre qu’elles ne sauraient, en elles-mêmes, engager à rien.

Dans un cas comme dans l’autre, on aurait tort d’y voir une tactique délibérée. Le poutinisme et le Corps des volontaires russes possèdent plutôt un style intellectuel propre, dont le premier geste consiste à s’affranchir de l’ensemble du lexique conceptuel accumulé par des siècles de pensée politique. Les éléments de la doctrine analysée n’atteignent donc pas au statut de concepts ; ils restent des idéologèmes autonomes et flottants. Du même coup, ils rendent d’emblée impossible toute forme de discussion et de négociation. La doctrine se condamne ainsi à prendre la forme d’une incantation, qui n’exige aucune démonstration ni compréhension de fond et ne fonctionne qu’à la condition que le lecteur ressente intimement le sens qu’il croit discerner dans son propos.

Si le fascisme italien n’était pas sans tolérer lui-même un certain manque de profondeur conceptuelle, ce qui le plaçait d’ailleurs en rupture avec les idéologies politiques de son temps, ce déficit demeure sans commune mesure avec celui du poutinisme, qui tend à substituer totalement l’émotion aux concepts politiques. On retrouve ainsi par une voie détournée une question centrale des débats politiques d’aujourd’hui, consistant à savoir si le poutinisme représente une version contemporaine du fascisme, hypothèse chaque jour étayée par des arguments convaincants. 

Dans le cas du Corps des volontaires russes, il est évident que nous avons affaire à une idéologie de droite dont le discours emprunte moins aux traditions historiques de la pensée conservatrice qu’à la langue politique du pouvoir russe lui-même. Quatre ans de guerre en Ukraine ont profondément transformé le conservatisme technocratique du régime russe, lui conférant une dimension militante, combative, voire totalisante. En mêlant élans de destruction, culte de la hiérarchie et disposition à l’usage de la violence sous toutes ses formes, jusqu’aux plus radicales, l’idéologie du Corps des volontaires russes doit, elle aussi, être considérée comme un sous-produit de la guerre. Son discours explicite et ses apories, ses propositions concrètes et ses silences, ses signaux rhétoriques et ses vides sémantiques : tout, dans cette doctrine, confirme son échec à dépasser le traumatisme originel dont elle procède. 

Sources
  1. Идеологическая доктрина и политическая программа, Русский добровольческий корпус, 26 janvier 2026. Quelques jours plus tard, l’idéologue du mouvement Vasilij Kirjuščenko, dit « le Cardinal », a publié une longue série de commentaires et précisions relativement à ce texte : Политическая программа РДК : Ответы на главные вопросы, YouTube, 3 février 2026.
Le Grand Continent logo