Vue d’Europe occidentale, l’Église catholique en Afrique subsaharienne présente des situations similaires, et doit donc être confrontée à des défis identiques. Et il est vrai que c’est sur le continent africain, plus encore qu’en Asie, que se concentre le potentiel de croissance de l’Église catholique.
- L’Afrique est en effet le seul continent où la croissance annuelle de baptisés catholiques (+3 %) est plus rapide que la croissance naturelle de la population.
- Ce dynamisme se reflète aussi dans la hausse des vocations sacerdotales (près de 1 500 prêtres ordonnés chaque année en Afrique, quand l’Europe en perd 2000) et religieuses, le continent exportant désormais son clergé en Europe — alors que les besoins locaux restent criants.
Pourtant, les trois pays subsahariens visités par Léon XIV du 18 au 23 avril présentent des différences notables, tant en ce qui concerne le rôle de l’Église dans la société civile que du point de vue des libertés publiques et du rapport avec les pouvoirs institutionnels souvent autoritaires.
- Dans ces trois pays, la voix de l’Église catholique compte, parfois parce que, dans l’aide apportée aux populations, elle supplée des pouvoirs publics défaillants, parfois aussi, parce qu’elle est une des rares institutions à jouir d’une liberté très encadrée.
Au Cameroun, la paix à retrouver dans un pays ravagé par l’extractivisme
La population camerounaise compte 38 % de catholiques, ce qui fait du catholicisme la première dénomination religieuse dans ce pays chrétien à 70 %.
Si les tensions interreligieuses entre chrétiens et musulmans semblent bien moins prégnantes que dans le Nigéria voisin, dont les provinces du Nord sont ravagées par une guérilla djihadiste, le Cameroun reste la proie de tensions qui ont depuis 2016 dégénéré en une lutte armée entre les populations anglophones minoritaires (20 % de la population) et francophones — un héritage de la colonisation, quand cet ancien territoire allemand fut placé sous mandat franco-britannique des Nations unies dans l’entre-deux-guerres.
- Léon XIV est le 3e pape à se rendre au Cameroun, après Jean-Paul II (qui y effectua deux visites pastorales, en 1985 et 1995), et Benoît XVI, en 2009.
- Accueilli mercredi 22 dans la capitale Yaoundé, Léon XIV a été reçu au palais présidentiel par le président Paul Biya, 93 ans, doyen des chefs d’État dans le monde et figure très controversée de la Françafrique.
- Biya est au pouvoir depuis 1975, alors que d’autres pays d’Afrique francophone, en particulier sahéliens, ont brutalement remis en cause l’influence française en Afrique, au risque de retomber sous le joug néocolonial du Kremlin.
- Puis, il s’est rendu à Bamenda, dans le Nord-Ouest du pays, épicentre du mouvement séparatiste anglophone qui revendique l’autonomie de ce territoire sous le nom « d’Ambazonie », mais qui a annoncé un cessez-le-feu unilatéral pour la visite du pape.
C’est ici, aux côtés de leaders religieux de différentes confessions comme de chefs traditionnels (par exemple le roi tribal du Mankon Angwafor IV), que Léon XIV a vigoureusement dénoncé les assassinats et enlèvements contre rançons qui minent la situation sécuritaire, et plaidé la cause de la paix contre les « seigneurs de la guerre » qui « dépouillent la terre« des Camerounais.
Mais chacun a compris qu’après la vive passe d’armes qui l’a, la semaine dernière, opposé à Donald Trump et J. D. Vance, son discours avait une portée qui dépassait très largement la scène régionale.
- Sa dénonciation du manque de ressources pour « soigner, éduquer et relever » a été interprétée comme une allusion transparente au démantèlement de l’USAID par Donald Trump.
- Pourtant, samedi dernier, Léon XIV a lui-même démenti cette interprétation en refusant qu’on l’érige en principal opposant au président américain.
- Enfin, à Douala, capitale économique du pays, puis devant des étudiants de l’Université catholique d’Afrique centrale, le pape a dénoncé les ravages de l’extractivisme des terres rares, stimulé dans le contexte actuel de la ruée vers l’IA.
Comme on peut le constater, et dans la continuité de la ligne adoptée par le pape François, il serait erroné de ne voir dans les crises protéiformes de l’Afrique que des singularités locales. En réalité, les problèmes mondiaux y sont constamment imbriqués.
En Angola, une paix à consolider
En Angola, pays dont la population est à 97 % chrétienne, l’Église catholique représente la principale confession, avec 44 % des fidèles, devant les Églises protestantes (34 %). On aurait tort de réduire la présence catholique au seul héritage de la colonisation portugaise, qui l’a néanmoins durablement façonnée jusqu’à la longue guerre de décolonisation (1964-1975).
- Surtout, la société angolaise, très inégalitaire et minée par la corruption, porte les stigmates de la guerre civile qui succéda à l’indépendance, et qui ravagea le pays de 1975 à 2001, en voyant s’opposer le MPLA marxiste à l’UNITA soutenue par les États-Unis, conflit qui a fait entre 500 000 et 800 000 morts ainsi qu’un pays traumatisé, où toutes les structures étaient à reconstruire.
- L’Église a alors pris sa part dans le processus de réconciliation nationale, ce qui lui a permis par le MPLA au pouvoir, de prime abord très antireligieux, de ne pas être considérée comme un simple vestige de la colonisation portugaise, initiée dès la fin du XVe siècle.
- Comme dans de nombreux pays du Sud, l’Église catholique angolaise est pourtant concurrencée par les courants évangéliques, « Églises du réveil », qui attirent une part croissante de la population.
- Jean-Paul II (en 1992) comme Benoît XVI (en 2009) se sont déjà rendus en Angola, signe de l’importance stratégique de ce pays à l’échelle de la catholicité lusophone.
- Accueilli par le président João Lourenço, vétéran de la guerre civile angolaise, Léon XIV a rencontré en privé l’épiscopat local, comme il l’avait fait au Cameroun et en Algérie : il s’agit en effet d’un passage obligé de chaque visite pontificale. Les milieux dirigeants angolais, où le parti MLPA domine sans partage, verraient d’un œil plus favorable une confession institutionnalisée et centralisée que des courants évangéliques touchés par un prophétisme contestataire, par nature imprévisible.
- Dimanche, le pape a célébré la messe dans la ville nouvelle de Kilamba, au Nord du pays, avant de se rendre au sanctuaire marial de Muxima, puis, lundi, à Saurimo, ville au centre d’une province minière déshéritée dont l’archevêque, José Manuel Imbamba, préside la Conférence épiscopale angolaise, pour des déplacements aux accents plus pastoraux et caritatifs, avec par exemple la visite d’un hospice pour personnes âgées.
- Dans son homélie du dimanche, le pape a à nouveau dénoncé la « corruption » ainsi que les « catastrophes sociales et environnementales ».
En Guinée équatoriale, conjurer le risque d’instrumentalisation par un autocrate
La Guinée équatoriale constitue peut-être le terrain le plus délicat de la tournée africaine du pape. Pourtant, le catholicisme est de loin la religion majoritaire dans ce pays hispanophone (plus de 80 % de la population), quoiqu’il puisse là aussi s’hybrider avec des traditions animistes (10 %).
Si tous les États visités par Léon XIV sont des régimes présidentiels à tendance autocratique, la Guinée équatoriale paraît être celui où les traits dictatoriaux sont les plus accentués, parfois jusqu’à la caricature.
- Le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, en poste depuis 1979, est en effet le 3e plus ancien chef d’État au monde, et concentre la totalité des pouvoirs.
- Tous les postes à responsabilité ont été distribués à son clan familial, qui s’est prodigieusement enrichi grâce à la manne pétrolière.
- Le fils aîné du président, Teodorín Obiang, vice-président de son père, a été inculpé pour ses « biens mal acquis » et épinglé pour son train de vie luxueux dans les capitales occidentales (il possède ainsi un hôtel particulier de 5 000 m² à Paris, avenue Foch).
- La Guinée équatoriale, bien que nominalement riche, figure parmi les pays les plus inégalitaires au monde, au 145e rang mondial pour son indice d’IDH. Plus des deux-tiers (70 %) de la population vit avec moins d’un dollar par jour.
- Celle-ci ne jouit d’aucune liberté politique, et le parti présidentiel concentre 99 % des sièges de la chambre des députés, le reste étant dévolu à une opposition contrôlée, les opposants réels ayant quasiment tous fui en Espagne.
- Le caractère sulfureux du président de Guinée équatoriale se décèle en creux jusque dans le programme officiel du voyage papal, où l’on lit que Léon XIV bénéficiera de l’accueil du président Obiang « tout comme les précédentes visites » — une marque prudente de distanciation.
Teodoro Obiang avait déjà reçu Jean-Paul II en visite apostolique en 1982.
- Les papes récents sont aussi très présents en Guinée équatoriale à travers l’onomastique.
- Outre l’ex-capitale, Malabo, située sur l’île de Bioto et remplacée cette année comme siège du pouvoir par une ville nouvelle continentale, Ciudad de La Paz, Léon XIV s’est rendu à Mongomo, à proximité immédiate de la frontière avec le Gabon, et dans la ville portuaire de Bata, endeuillée par une explosion meurtrière en 2021.
- C’est là qu’il a rencontré les 600 prisonniers de la prison de Bata, où il a appelé « l’administration de la justice à toujours miser sur la dignité et les potentialités de chaque personne ».