Un café avec le Grand Continent

La reine de Paris Yasmina Reza reçoit à l’Hôtel de l'Abbaye

« Elle marque une pause. 'Le ciel est peuplé. Enfin, je ne pense pas que le ciel soit peuplé. Mais quand même.' »

Le décor : un hôtel qui a lu Giscard 

L’Hôtel de l’Abbaye, rue Cassette, dans le sixième arrondissement de Paris. Il faut le savoir pour le trouver, et c’est précisément le genre d’endroits qui n’existent que pour ceux qui savent. On entre par une cour pavée, on traverse un jardin intérieur où des hortensias refusent poliment de mourir, on pénètre dans un salon tendu de tissus sourds — vert anglais, bordeaux fatigué — où des fauteuils club semblent avoir été disposés là par un décorateur qui aurait pris sa retraite sous Giscard. C’est le genre de lieu où l’on s’attend à croiser un ambassadeur en disponibilité relisant les Mémoires d’outre-tombe, ou une romancière américaine travaillant à son troisième divorce. Les serveurs sont d’une discrétion ecclésiastique — nous sommes à deux pas de Saint-Sulpice, après tout.

C’est ici que Yasmina Reza donne ses audiences. « Tous mes entretiens, je les fais ici », dit-elle en s’installant dans un fauteuil cossu. « C’est calme, c’est plus cosy qu’un café. » Elle dit « cosy » comme on dirait « convenable » — c’est-à-dire avec le sous-entendu que le reste du monde, lui, ne l’est pas. Eva Illouz, croisée juste avant m’a laché, Yasmina c’est la Reine. Comprenez la reine du Paris littéraire. Reza reçoit le compliment sans godiller. « La reine je prends. Mais la reine de quoi ? … » Et d’ajouter, avec un grand sourire : « Vous avez remarqué que je ne dis pas que je ne suis pas la reine. »

Ce que boit la reine

Avec Florent Zemmouche, nous sommes tous les deux au garde à vous devant la reine — nous respectons la monarchie des lettres plus encore que la république des lettres. Florent carbure au Perrier, il a lu tout Reza, et beaucoup apprécié la plus célèbre de ses pièces de théâtre, Art. Elle commande une verveine — je suis déçu. Je sais que Gilles misait sur une boisson spectaculaire — pas un whisky glenmorangie. Bon remarquez qu’à 15 heures, nous avions toutes les chances d’ être déçu. Je commande un déca allongé — j’ai une excuse, c’est avant ma sieste de matinalier. Elle me regarde avec la commisération que l’on réserve aux gens qui commandent un déca allongé. « C’est pas tellement mieux », observe-t-elle. Je plaide la fatigue du soir. Elle acquiesce. Nous voilà embarqués dans une négociation silencieuse sur le degré d’intérêt respectif de nos boissons. « Et peu d’alcool », précise-t-elle, comme pour couper court à toute mythologie de l’écrivain au whisky. « Je ne suis pas du tout une fille intéressante. » C’est évidemment la phrase la plus intéressante de l’après-midi.

Il faut ici ouvrir une parenthèse sur l’art qu’a Reza de se déprécier pour mieux régner. Chaque autodénigrement est un piège. Chaque modestie affichée est une embuscade. Elle vous dit qu’elle n’est pas intéressante et vous passez les deux heures suivantes absolument fasciné. C’est une technique que Talleyrand aurait admirée.

La question de Venise

Avant d’entrer dans le vif du sujet — ses livres, ses morts, sa relation à la judéité, au couple, à la gloire, Reza m’emmène à Venise. C’est là qu’elle vit une partie de l’année, depuis plus de quinze ans, et c’est de là qu’elle observe le monde avec un mélange d’enchantement et d’exaspération qui pourrait être la définition même de son style littéraire.

« À Venise, on peut marcher. On marche dans une beauté unique dans l’histoire. Il n’y a pas de voiture, il y a des ponts, il y a la lagune . » Elle parle de Venise comme d’un personnage de roman — un personnage menacé. Le tourisme de masse, dit-elle, est « un des grands fléaux » de notre temps, « une chose infiniment destructrice ». Elle trouve à Venise un compromis miraculeux entre la ville et la nature.

Mais le vrai Venise, son Venise, c’est celui de la nuit. « Les trois quarts des touristes ne sont plus là la nuit. À partir de la nuit tombée, la ville est à vous. Et là c’est rare, on entend le clapotis, on entend des bruits qu’on n’entend jamais dans les villes ». Il y a dans cette description quelque chose qui ressemble terriblement à sa littérature : un monde dont on n’entend la vérité que lorsque le bruit des autres a cessé.

Pourquoi pas la campagne française ? Elle a essayé. Elle a visité la Bourgogne, la Normandie. Et puis elle est tombée sur novembre. « En novembre, tu es là seule, il pleut, la gouttière est cassée. Et tu n’as personne. » La maison de campagne a été enterrée sur-le-champ. Venise, elle, offre la solitude sans l’isolement — et surtout, la possibilité permanente de tomber sur quelqu’un. « C’est un village. Il m’arrive tant de fois d’entendre mon nom dans la rue. »

Marcher pour écrire

Reza est une marcheuse, «  la marche fait presque partie de mon travail. C’est bien connu que le cerveau est irrigué quand on marche.  » Elle cite les auteurs allemands — sans les nommer, comme si c’était une évidence partagée — et résume sa méthode avec une simplicité désarmante  : «  Dès qu’il y a un petit problème d’écriture ou de choses trop statiques, hop, partir marcher. Il n’y a pas mieux.  » On pense à Nietzsche, à Robert Walser, à Thomas Bernhard arpentant les forêts autrichiennes. Mais Reza, elle, arpente des ponts vénitiens et des quais où le clapotis remplace la rumeur du monde. Paris, c’est fini. «  Je n’ai plus aucun plaisir à marcher dans Paris depuis ce qu’on appelle les mobilités douces, qui pour moi sont des mobilités abominablement violentes.  »

J’avais une théorie à lui soumettre, forgée au fil de nos rencontres précédentes : les pires menteurs de la terre sont les écrivains, et Yasmina Reza est l’un des meilleurs exemplaires du genre. Elle ne proteste pas. « Ça me va », dit-elle. La dernière fois que je l’avais interviewée, ça n’avait pas fonctionné. Je lui avais demandé si son dernier livre était juif — mon obsession, mais aussi la sienne, puisque le livre parlait d’une visite à Auschwitz. Elle m’avait envoyé dans les cordes. Avec notre ami commun Marc Weitzmann, en revanche, elle avait été beaucoup plus loquace sur la dimension autobiographique de Serge. La différence ? L’amitié, probablement, et cette « petite séduction qui va bien avec », comme elle dit. L’interview est un art intime, comme une « one night stand » — on pénètre dans l’intimité de quelqu’un qu’on ne reverra peut-être jamais.

Pourtant sur la vie privée, Reza est d’une intransigeance absolue. « Je n’ai aucune envie de dévoiler ma vie, ni ma vie privée, ni rien. » Elle ne reçoit pas chez elle. Elle fait très peu de télévision. Elle considère que son opinion sur les événements du monde est « totalement non nécessaire et presque non légitime ». Et elle a cette phrase : « La lumière tue. La lumière médiatique tue. » C’est dit comme une évidence météorologique.

Elle oppose cette réserve à la vogue de l’autofiction. « Je ne fais pas comme Emmanuel Carrère avec son dernier livre, que par ailleurs je trouve excellent. C’est juste que ça, c’est pas pour moi. » Même quand elle parle de son père, de ses enfants dans Nulle part, ce sont « des morceaux choisis par moi ». L’écrivain, chez Reza, est un monteur qui choisit ses plans — pas un exhibitionniste. Elle a appris à ses dépens qu’on ne pouvait pas refuser le jeu médiatique. Pour Adam Haberberg, elle avait décidé de ne faire aucune promotion. « J’ai foutu en l’air le livre. Au lieu d’avoir deux pages de promotion, j’avais une petite colonne. Ou rien. » La leçon a été retenue : il faut y aller, mais à ses conditions. « Je ne sais pas ce qu’on va me demander. » C’est faux, bien sûr. Elle sait exactement ce qu’on va lui demander. Elle ne sait simplement pas ce qu’elle va bien vouloir répondre.

La reine et ses plaisirs coupables

C’est par la musique que la carapace se fissure. Reza raconte comment, aux débuts de son amitié avec Marc Weitzmann, celui-ci lui avait demandé ce qu’elle aimait en musique. « Je lui ai dit : ça va de Bach à Starmania. Il était effondré. » Le mot « Starmania » tombe comme un pavé dans le salon de l’Hôtel de l’Abbaye. On imagine les serveurs frémir. « C’était comme chez Barthes, le bouton sur la joue — tout à coup, j’avais fait une faute. »

Mais Reza revendique ses goûts « kitsch » avec la même énergie qu’elle défend son exigence littéraire. « J’aime la variété. J’aime le boulevard. Mes enfants vous diraient que parfois je frise la femme de Valladolid qui n’aurait aucun goût. Il y a chez moi une bonne dose de plouquerie. » On sent que le mot « plouquerie » lui procure un plaisir physique. Et c’est là que surgit la figure du père. « Mon père était plouc. C’est un homme à la fois raffiné et plouc. Il n’avait pas eu d’éducation, trimbalé à droite à gauche, une mère qui ne savait pas lire. Il venait des sables, il n’avait aucun code européen. » Face à lui, la mère : « Fille d’un industriel hongrois, riche. Cinq langues. Violoniste. Éducation parfaite. Mes parents n’auraient jamais dû se rencontrer. » C’est de cette collision improbable que naît la reine — mi-plouquerie, mi-raffinement, comme un cocktail qu’aucun barman de la rue Cassette n’oserait inventer. Quand on lui demande ses « modèles » — mot qu’elle récuse immédiatement, Reza fait une distinction essentielle entre les écrivains qu’on aime et ceux qui laissent une trace dans votre travail. « J’ai été sérieusement influencée rythmiquement par Marguerite Duras, qui n’est pas loin s’en faut un écrivain de chevet pour moi. Je m’ennuie un peu à ses livres. Mais il y a quelque chose dans son écriture qui m’a impressionnée. J’ai compris qu’on pouvait écrire avec des zones de silence. »

Parmi les figures aimées il y a Thomas Bernhard  : «  Un écrivain majeur pour moi.  » Et puis il y a Borges, «  prodigieux mais qui n’a eu aucune influence possible sur moi parce qu’on est trop éloignés  ». Et Singer, dont les nouvelles sont «  des sommets de la littérature  », comme celles de Tchékov ou de Richard Yates ou de Buzzati… Parmi les contemporains, elle cite Marie NDiaye — «  Quand j’ai lu Rosie Carpe, je me suis dit  : je suis contemporaine d’écrivains de ma génération qui écrivent des chefs-d’œuvre  » — et Michel Houellebecq, pour son Extension du domaine de la lutte. Mais isoler des écrivains est absurde et injuste car il y en tant dont le nom pourrait être cité.  »

Elle a un petit cahier — toujours ce mélange de rigueur et de coquetterie — où elle note tout ce qu’elle lit, avec un système de croix : pas de croix, une croix, deux croix, trois croix. « Parce que je me suis rendu compte que j’oubliais ce que je lis. » Et parfois, un livre l’exaspère de bout en bout, et au moment de le noter, elle lui met quand même deux croix. « Parce que c’est bien quand même. Et là c’est une drôle de sensation, devoir admettre que c’est bien alors que ça vous a horripilé. » L’honnêteté intellectuelle comme dernière politesse, même envers ses ennemis littéraires.

Roth, les amis écrivains et un dîner à New York

Puisque je mentionnais Marc Weitzmann, j’en profite pour évoquer Philip Roth, qui plane sur notre conversation comme un patriarche américain. Weitzmann a écrit un livre sur Roth, il lui voue une sorte de vénération — « pas du fétichisme », proteste Reza. « Marc a toujours eu un rapport particulier avec Roth. Quand je l’ai connu, c’était déjà pour lui l’écrivain majeur, il était rothien. Ses premiers livres étaient imprégnés de Roth. » Et puis Weitzmann a fini par connaître Roth en personne, ce qui n’a fait que renforcer l’admiration. 

Reza, elle, a rencontré Roth à New York, grâce à Marc justement. « On a dîné tous les trois. Très sympa. » Mais là où Weitzmann s’intéresse au personnage de l’écrivain, à sa biographie, à sa légende, Reza tient à la distance. « On n’aime même pas les mêmes livres d’ailleurs. Lui met très haut Le Théâtre de Sabbath, que moi je n’aime pas. Moi je mets plus haut Patrimoine par exemple, ou La Contrevie ce chef d’œuvre. » Là-dessus, ils sont d’accord. « La Contrevie est un livre fascinant. » « J’ai une grande admiration pour Roth, ajoute-t-elle, j’ai eu la chance d’être liée à Milan Kundera et à Imre Kertesz. J’aimais leurs œuvres avant de les connaître. Et les côtoyer a été une heureuse confirmation. Mais je me méfie de la rencontre avec un écrivain. En savoir trop peut colorer la lecture, et parfois au détriment de l’objet littéraire ».

Et les écrivains vivants, ceux qu’elle fréquente ? « Je fréquente peu d’écrivains. Marie NDiaye, que j’estime énormément comme fille et comme écrivain. Je connais Emmanuel Carrère. Philippe Djian, Michel Houellebecq aussi. » On sent que les amitiés littéraires, chez Reza, sont à la fois très profondes et soigneusement compartimentées — chacun a sa place dans le paysage, et la reine distribue ses faveurs avec discernement.

Rire avec ses personnages

L’humour, chez Reza, est partout — dans les pièces, dans les romans, dans la conversation elle-même. Mais quand je lui demande si c’est difficile de faire rire un lecteur, elle balaie la question. « C’est totalement naturel. Je n’ai jamais cherché à faire rire. Je cherche à créer des personnages. Il n’y a rien que j’aime tant que rire, c’est consubstantiel à moi-même — je ne peux pas avoir une relation avec quelqu’un avec qui je ne ris pas, je ne veux pas m’ennuyer avec mes personnages. Il faut qu’ils aient un peu d’humour. Sinon, je vais m’ennuyer avec eux. » 

La drôlerie, dit-elle, est subjective, à ma demande elle énumère ses frères d’armes dans le rire : Thomas Bernhard, Kundera, Houellebecq, Gogol, Dostoïevski. « Il y a des gens qui ne trouvent pas Houellebecq drôle. Moi je le trouve très drôle. » Tchékhov ? « monté généralement de façon pas drôle, mais c’est souvent drôle. » Shakespeare ? « Drôle, oui. » Borges ? « Pas drôle. Non. Mais ne n’aime pas que les marrants ! Ce n’est pas en soi un critère littéraire. »

Le secret de Reza, celui qu’elle livre avec le plus de réticence et le plus de précision, c’est l’art de la coupe. «  Je pense que s’il y a une qualité dans ce que je produis, elle est là. Dans la certitude de savoir bien tailler.  » Elle se compare à un jardinier devant un arbre mal formé  : comprendre ce qu’il faut enlever pour que la forme apparaisse. «  Les épiphanies viennent pour moi le plus souvent de ce que je dois couper, tailler, enlever, que de ce que je dois rajouter.  » Et puis il y a la tentation, toujours  : «  Je me laisse aller à me bercer de mots un peu compliqués, une phrase joliment fleurie, et là tout de suite le censeur vient me dire  : tu es folle, réécris comme tu sais écrire. C’est la fameuse phrase  : kill your darlings.  »

Sur la nature même de l’écrivain, elle dit : « Je vois l’écrivain comme un poète raté, un type qui n’a pas su écrire de la poésie et qui va rallonger un peu. Mais pour moi l’écrivain n’est pas du côté de la production de pensées. Il est du côté du rythme, du silence, du non-dit. Personnellement je ne cherche pas à objectiver le monde. Mon travail ressemble à celui du peintre : il propose une vision du monde cadrée de façon à ce qu’on puisse le voir autrement. » Il y a dans ces mots toute une poétique — et aussi un aveu. Reza se voit comme une artiste, pas comme une intellectuelle. C’est un processus « très instinctif », dit-elle, et l’on sent qu’elle méprise un peu l’époque qui voudrait faire des écrivains des prophètes ou des éditorialistes.

Sarkozy, le personnage que j’aurais adoré inventer

Je lui rappelle son livre sur la campagne de Sarkozy, que je considère comme l’un des meilleurs livres politiques français. Elle ne fait pas semblant de ne pas être d’accord. « J’ai adoré faire ça. Et je pense qu’il tient le coup, le livre, bien au-delà de lui. » Ce qui distinguait son entreprise : c’était son projet à elle, pas une commande. « Je voulais comprendre d’une façon existentielle ce qui animait les politiques pour se lancer dans cette folie, parce que c’est une vraie folie, une campagne : pas de sommeil, pas de bouffe, une traversée hallucinée. » Et surtout : « C’était la dernière campagne sans réseaux sociaux. Personne n’était là avec son portable pour tweeter les petites phrases. Est-ce que j’aurais pu faire ce livre s’il y avait eu les réseaux ? Je pense pas. »

Elle regardait ce que les journalistes ne regardaient pas : « Un geste, un vêtement, un truc parasité. La déception des gens qui regardaient, qui n’osaient pas oser. Tous les détails étaient littéralement passionnants. » Et Sarkozy lui-même ? « Un personnage que j’aurais aimé inventer. Il est fêlé. » Fêlé comment ? « Je vois une fêlure assez profonde, de la souffrance. C’est aussi un être souffrant dans son corps — cette jambe, cette chaussure qu’on a tant moquée. » La première chose que Sarkozy lui avait dite dans l’avion : « Moi, j’adore Chimène Badi. » « Et là, je me suis dit : il est pour moi. Macron, en revanche, ne la tente pas. « D’abord je ne referais pas un livre similaire mais je ne vois pas le type de fragilité ou une fêlure qui pourrait me toucher chez Macron. Je vois un être plutôt narcissique. » Pas de fêlure, pas de personnage. 

Mais il y a un autre personnage politique qui la fascine, celui-là venu d’outre-Atlantique : Trump. Elle le revendique comme personnage littéraire avant tout le monde. « Dans un de mes livres, Une Désolation, qui était le premier roman que j’ai écrit, il y avait déjà une page sur Trump. Alors qu’il n’était rien politiquement. Il y avait une page sur sa coiffure. » Trump a toujours été présent comme personnage pour elle — « un de ces motifs fous, insensés, avec des coiffures folles ». Il jure complètement avec ses personnages habituels, plus sobres, plus européens, mais c’est justement la démesure qui l’attire. « Je ne crois pas que mes personnages soient des modèles de sobriété. Tous dérapent plus ou moins si on regarde. J’ai eu autour de moi dans mon parcours des gens nettement démesurés. Je suis attirée par les personnages qui sortent de la pensée commune. Ou hors cadre du bon goût. Je suis attirée par des affranchis si vous voulez qui n’ont pas peur de faire exploser les limites de la décence. » On est encore dans cette double polarité qui la définit — la reine et la plouquerie, le raffinement et la fascination pour la démesure.

Judaïsme et 7 octobre

Avant d’en arriver à la question juive, un détour par la Russie s’impose — la Russie du père. Né à Moscou, il avait fait du russe sa langue natale et avait obligé sa fille à l’étudier à l’école. Mais à l’époque, raconte Reza, les élèves qui faisaient russe parlaient déjà russe chez eux. « Je me suis retrouvée dans une classe avec que des filles qui parlaient russe. Moi je n’ai pas pu suivre, donc j’ai arrêté. » L’échec de la langue n’a pas empêché la transmission littéraire — bien au contraire. « J’ai lu tous les grands écrivains russes. J’étais véritablement baignée de littérature russe. » On comprend mieux, après cette confidence, la place de Tchékhov dans son panthéon — un écrivain à qui elle parle encore, comme à Bach ou à Beethoven, dans ces conversations avec les morts qu’elle entretient comme d’autres entretiennent un jardin.

Reza vient de deux mondes juifs aussi éloignés que possible  : un père iranien «  très juif, adorateur d’Israël  », et une mère hongroise «  totalement athée, limite antisémite, qui appartenait cette société juive-hongroise assoiffée d’assimilation.  » De cette double polarité naît une relation à la judéité qui est tout sauf simple. Le 7 octobre a été un séisme personnel. «  Jusqu’au 7 octobre, j’ai fait partie de ces Juifs qui réfutaient tout le temps la question antisémite. Je trouvais que les Juifs en faisaient trop. Ça m’a toujours rasée la victimisation. Le 7 octobre et les réactions qui ont suivies m’ont fait changer de point de vue parce que j’ai dû constater ce que je ne croyais pas vrai  : l’antisémitisme, sous des formes extrêmement diverses, est bien vivant, bien nocif.  »

Elle a lu avec enthousiasme le texte d’Eva Illouz, 8 octobre : « J’ai trouvé intéressant qu’elle mette à jour que dès le lendemain d’un massacre dont ils étaient totalement victimes c’étaient eux les assassins. » Sur Israël, elle est d’une franchise vertigineuse : « Je ne crois pas à la neutralité possible pour un Juif vis-à-vis d’Israël. Dans les deux sens d’ailleurs. J’ai un attachement pour ce pays. Mais la gouvernance d’aujourd’hui me paraît d’une grande dangerosité. » Et cette ligne de partage, nette comme un coup de couteau : « Si j’entends le mot Israël associé à quelque chose qui doit disparaître, ça me blesse. Si on me dit que la gouvernance d’Israël aujourd’hui mène le pays à sa perte, je pourrais être d’accord. »

Son père — encore lui — lui avait légué une double fierté, iranienne et juive. « Mon père pensait que nous étions supérieurs — comme Juifs et comme Iraniens. » Elle en rit. Ce père pleurait de joie après la guerre des Six Jours. « Je ne peux pas enlever ça de moi. » Et sur l’Iran d’aujourd’hui : « Un peuple si génial, une jeunesse puissante, belle, courageuse — sous le joug de gens que je trouve vraiment effroyables. »

Le couple, cette formation opaque

Reza a écrit sur les couples comme personne — des couples en décomposition, en combustion lente, en guerre ouverte. Pourquoi toujours des couples dysfonctionnels ? « Il faudrait que je fasse une psychanalyse. » Sauf qu’elle n’en a jamais fait. « La vie est trop courte. » L’écriture remplace-t-elle la psychanalyse ? « Pas du tout. L’écriture ne résout rien. »

Elle a une théorie sur les couples qui marchent : « Un couple peut marcher longtemps quand l’un des deux s’est mis au service du couple. Quand chacun est dans un processus individuel, c’est voué à la déliquescence. » Et sur l’opacité conjugale, cette phrase que j’ai souvent citée : « C’est impossible de comprendre ce qui se passe dans un couple, y compris quand on est dedans. Ce que les couples donnent à voir en société n’a strictement rien à voir avec ce qu’ils sont. Même dans l’ascenseur après, ce sont déjà deux autres personnes. »

Je lui rappelle une phrase qu’elle m’avait dite un jour — « On ne fait pas du sadomasochisme avec sa femme » — et elle tombe des nues. Elle ne reconnaît ni la formulation ni le propos. Puis, lentement, le souvenir remonte. « Vous voulez dire : c’est plutôt avec une maîtresse qu’on fait ça ? Ah, alors ça, je peux reconnaître ça chez moi. La sexualité a besoin d’inconnu, de mystère. Le mari, la femme, c’est un truc tellement familier que la place de la sexualité est chaque jour moindre. »

De là, la conversation dérive vers la question de l’écrivain en couple — et plus précisément vers la différence entre les écrivains hommes et les écrivaines. Reza se fait l’écho d’une situation qu’elle a observée : « Les écrivains hommes ont 99 fois sur 100 une femme qui est à leur service et qui s’occupe de tout pendant qu’eux sont là à leur bureau, isolés, sanctuarisés. D’ailleurs il y a un livre d’interviews de tous les grands écrivains américains depuis 50 ans — tous disent ça : pendant que ma femme fait ceci, cela, s’occupe des enfants, des chiens. Et lui, la majesté de l’écriture. » Elle prononce « la majesté de l’écriture » avec un mépris joyeux qui dit tout. « Chez les femmes, je ne suis pas sûre que ça se passe comme ça. » Et de prendre son propre exemple : « Moi je n’ai jamais fait passer l’écriture en premier. Les enfants, ma vie privée étaient premiers. Je voyageais beaucoup à cause du théâtre, je pouvais écrire dans les aéroports, dans les trains. Je n’avais pas besoin de ce truc sanctuarisé. » La reine n’a pas de bureau. La reine écrit dans les courants d’air, entre deux vols, entre deux enfants. Les rois, eux, ont besoin qu’on ferme la porte.

Voler au père de ses enfants

Ce qu’il y a de plus touchant chez Reza — et aussi de plus effrayant si l’on partage sa vie, c’est la question du vol. Elle l’assume avec une candeur totalement dépourvue de remords. « J’ai volé , si on veut garder le mot, à beaucoup de gens. J’ai beaucoup volé de choses, des mots, au père de mes enfants. D’ailleurs, dans le Quarto, je lui rends vraiment hommage. Je le dis : j’ai volé à Didier, j’ai piqué des trucs. » Et d’ajouter avec un rire : « Ceux que vous volez sont honorés ou contents , d’autant que je ne m’en cache pas, mais à un certain moment… c’est vous les écrivains, ce que vous avez capturé vous appartient. Oui, on prend à tout le monde, c’est le principe même de l’écriture, de la création de personnage. Quand on a quelqu’un d’inspirant à côté de soi, c’est une chance. »

Le père de ses enfants était au départ un lecteur exceptionnel — «  très sévère, juste, fin  ». Et puis un jour, il a commencé à se reconnaître dans certains personnages. «  Et il est devenu un mauvais lecteur, parce que des éléments subjectifs rentraient en ligne de compte.  » On tient là peut-être la tragédie secrète de tous les couples d’écrivains  : être trop proche de la matière première, c’est ne plus pouvoir juger l’œuvre. On perd un complice, on gagne un personnage. La transaction n’est pas toujours équitable.

Y a-t-il une vie après la mort ? « Je pense qu’après ma mort il n’y aura rien. » Y a-t-il une vie après la publication ? « Il faudrait être très prétentieux pour se dire que ce qu’on fait va rester. Il y a si peu de choses qui restent. » Mais elle parle aux morts — aux siens, de temps en temps à ceux qu’elle admire . Je leur parle. Enfin je veux dire, je dis un mot ou deux. »

La veille de notre rencontre, un algorithme bienveillant lui avait envoyé une vidéo de Sokolov jouant une toccata de Bach. « J’étais éblouie. J’ai glissé un mot à Bach sur la joie qu’il me procurait surtout à travers de tels interprètes. » Elle marque une pause. « Le ciel est peuplé. Enfin, je ne pense pas que le ciel soit peuplé. Mais quand même. »

L’impureté de l’écriture

Pourquoi écrit-on ? Reza convoque Cioran, et plus précisément le chapitre « Désir et horreur de gloire » dans La Tentation d’exister, « le chapitre le plus éblouissant qui ait jamais été écrit sur la source de la création ». La thèse : « On n’écrit pas parce qu’on est traversé par le génie. On écrit pour des raisons secondaires et impures. Être aimé, reconnu… enfin je ne veux pas paraphraser Cioran. C’est un texte très intéressant parce qu’il met en relation directe l’impureté du motif et la qualité du résultat. »

Elle souscrit pleinement. « J’ai écrit au départ pour me sauver. J’étais dans une position existentielle qui ne me satisfaisait pas et j’ai eu la chance incroyable de trouver l’objet qui allait me sauver. Et ça a marché — parce que j’ai eu un retour. » Se sauver, c’est « exister parmi les vivants, être reconnu ». C’est impur ? « C’est impur. Le désir d’être en lumière est impur, le désir de reconnaissance, la vengeance, toutes sortes d’ambitions qu’on ne met pas au premier rang des trucs nobles. »

Et maintenant qu’elle est sauvée ? « On n’est jamais totalement sauvé. Ni personnellement ni par ce que vous renvoie votre travail. Disons qu’on est en suspension. Vous avez construit un monde parallèle, une sorte de château, qu’on croit résistant mais il faut toujours le consolider. Tout est fragile »

Je la relance sur Duras, justement, parce que le parallèle est trop tentant. Toutes les deux reines, à leur manière. Mais Reza fait la distinction avec une précision chirurgicale. « Duras, à la fin, c’était l’impératrice. Elle était désinhibée dans les interviews. Elle disait n’importe quoi, des choses graves. » Elle marque une pause. « Mais ça procédait de sa suffisance, parce que je pense qu’elle avait fini par croire qu’elle était vraiment au-dessus du lot. Et elle l’était, par certains aspects, réellement. C’est quelqu’un d’assez important, Marguerite Duras, vraiment. Mais elle l’a trop su. » Et d’ajouter, avec une légèreté que Duras n’aurait jamais eue : « Chez moi, c’est plus ludique. Dieu merci. » On est là dans un moment très révélateur — Reza se définit par contraste en posant une frontière nette : la conscience de ses propres limites comme forme supérieure de lucidité.

L’exigence, elle y tient. Mais là aussi, elle déconstruit le mot avec une honnêteté désarmante. « J’ai la chance d’avoir une très grande exigence vis-à-vis de moi-même, mais attention, il ne faut pas se méprendre. L’exigence vis-à-vis de soi-même, ce n’est pas juste ce phénomène exaltant de vouloir toujours mieux pour le monde et pour soi. C’est aussi impur. C’est vouloir garder le statut d’excellence qu’on s’est octroyé. » On croit entendre Cioran lui-même — le masque de la vertu arraché pour révéler la vanité qui le soutient. Ce que Reza a fait en relisant le Quarto — la totalité de son œuvre rassemblée en un volume, c’est un bilan sans complaisance : « Ce que j’ai proposé, c’est valable. Je pourrais me prévaloir de ça. » Elle ne dit pas « génial ». Elle ne dit pas « majeur ». Elle dit « valable » — et on comprend que ce mot, dans sa bouche, vaut toutes les couronnes.

Le Dieu du carnage, ou l’enfer du temps réel

S’il fallait sauver un seul livre ? « Je crains de changer d’avis selon les jours. » Mais le plus difficile à écrire, « de loin », c’est Le Dieu du carnage. « L’idée de base était de faire du temps réel. Et là je suis devenue folle parce que je n’avais pas mesuré que le temps réel est fait de trous, et que ça ne va pas pour le théâtre — le théâtre doit maintenir une attention constante. Donc on doit tricher. Et je cherchais la technicité pour que ça n’ait pas l’air artificiel. » Le résultat ? « Je l’ai vu dans beaucoup de langues, dans beaucoup de pays avec de grandes variations culturelles. Elle tient bien, cette pièce. Elle est forte. ». 

La nuit est tombée sur la rue Cassette. Les hortensias de la cour ont disparu dans l’obscurité. La verveine est froide, le déca est oublié. Son téléphone a sonné une fois pendant notre conversation — elle a répondu avec la brièveté d’un télégramme : « Je suis dans un entretien, je te rappelle. Je t’embrasse. » Puis elle a repris exactement où elle en était, comme un musicien qui retrouve sa partition après un silence.

Yasmina Reza est la reine de Paris, mais c’est une reine qui préfère Venise, qui aime Starmania, qui parle aux morts et qui croit aux vertus de l’impureté. À la fin, j’ai compris pourquoi Eva Illouz avait eu ce mot. Ce n’est pas seulement une question de talent ou de prestige. C’est une question de tenue. La reine ne se décoiffe jamais — même quand elle vous confie qu’elle a un côté Almodóvar et « beaucoup de ploucrie ». Surtout quand elle vous confie ça.