Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un goulet d’étranglement pétrolier : c’est aussi le corridor d’approvisionnement en engrais le plus important au monde.
- Le golfe Persique concentre environ 46 % des exportations mondiales d’urée par voie maritime, et près de 30 % de celles d’ammoniac — les deux composés azotés qui constituent la base de la majeure partie des cultures vivrières.
- Au moins 21 navires transportant près d’un million de tonnes d’engrais sont bloqués dans le Golfe 1.
- Depuis le début de la guerre, les prix de l’urée granulaire ont augmenté de près de 40 %, passant de moins de 500 dollars la tonne avant la guerre à près de 700 dollars.
Le lien entre la perturbation de l’approvisionnement en engrais et les prix alimentaires ne se mesure pas en jours, mais en saisons. La séquence est mécanique : un agriculteur qui n’a pas les moyens d’acheter de l’urée en début de semis peut réduire ses doses d’application, se replier sur des cultures moins exigeantes, ou tout simplement renoncer à semer. En Australie, des agriculteurs ont d’ores et déjà annoncé leur intention de réduire la part de blé dans leurs semis 2.
Trois à six mois plus tard, cette décision se reflète dans les données de récolte. Un à trois mois plus tard encore, elle se répercute sur les prix pour les consommateurs.
- Cette perturbation intervient à un moment particulièrement critique : elle tombe en plein cœur de la saison des semis de printemps, qui s’étend de mi-février à début mai dans l’hémisphère nord.
- Le Programme alimentaire mondial estime que près de 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer en situation d’insécurité alimentaire aiguë si le conflit ne prend pas fin d’ici le milieu de l’année — ce qui porterait le nombre total de personnes souffrant de la faim à un niveau record de 363 millions 3.
- Les régions les plus exposées — Afrique de l’Est, australe, de l’Ouest et centrale, ainsi qu’une grande partie de l’Asie — sont précisément celles qui dépendent des engrais russes.
Il y a une différence clef avec la crise de 2022, lorsque l’invasion de l’Ukraine avait déclenché un choc comparable sur le marché des engrais.
- À l’époque, la perturbation des exportations céréalières de la mer Noire avait simultanément fait grimper les prix des récoltes, compensant en partie, pour les agriculteurs, la hausse des coûts des intrants.
- Cette fois, l’Iran n’étant pas un producteur céréalier significatif, les prix des céréales ne progressent que modérément. Les agriculteurs absorbent donc le choc sur les intrants sans aucune compensation côté production.
La Russie assure environ 17 % des exportations mondiales d’engrais composés, 14 % de l’urée mondiale et — avec la Biélorussie — contrôle près de 40 % de la potasse mondiale. Son infrastructure d’exportation transite entièrement par les ports de la Baltique, de la mer Noire et du Pacifique. Elle n’a besoin ni de cessez-le-feu en Iran, ni d’escorte navale, ni de percée diplomatique pour expédier ses produits.
- Les importateurs nigérians et ghanéens passent déjà des précommandes pour le troisième trimestre auprès de fournisseurs russes.
- Ce n’est pas de l’opportunisme : c’est une réponse rationnelle du marché à la disparition de l’offre concurrente qui contribue également au renforcement des liens entre Moscou et les pays du Sud.
Moscou a déjà joué cette carte. En 2022-2023, le Kremlin avait utilisé le corridor céréalier de la mer Noire comme monnaie d’échange diplomatique à travers l’Afrique et le Moyen-Orient, conditionnant les livraisons à des signaux politiques et à des votes à l’ONU.
Il existe toutefois des contraintes.
- La Russie a imposé des quotas d’exportation sur les engrais en 2025 pour protéger son marché intérieur, et toute expansion rapide supposera une décision gouvernementale.
- Le rouble, qui s’échange bien en dessous des hypothèses budgétaires, limite les gains de recettes libellés en devise nationale.
- Le pipeline d’ammoniac Tolyatti-Odessa, qui permet le transport d’ammoniac russe vers la ville ukrainienne d’Odessa, sur la mer Noire, reste suspendu.
Si ces frictions existent, il n’en demeure pas moins que la Russie est l’alternative disponible au moment précis où l’offre concurrente s’effondre. Cette condition est aujourd’hui remplie.
- Contrairement au pétrole, les gouvernements ne maintiennent pas de réserves stratégiques d’engrais, et il n’existe pas d’infrastructure de contournement comparable à celle dont dispose l’Arabie saoudite pour le pétrole brut.
- Les conséquences de cette crise sont prévisibles : des récoltes plus maigres à l’automne 2026, et une inflation alimentaire dans les pays du Sud jusqu’en 2027.
Là où la hausse des revenus pétroliers — bien qu’importante — devrait être limitée dans le temps, la dynamique des engrais obéit à une autre logique. La Russie est un faiseur de prix : elle peut convertir son pouvoir de marché en rente politique, en tirant des dividendes géopolitiques de son positionnement comme fournisseur irremplaçable — précisément auprès des pays dont la neutralité importe le plus aux pays européens.
Sources
- Louis Gore Langton, « Iran’s Hormuz blockade leaves fertilizer stranded as food price inflation nears », Food Ingredients, 16 mars 2026.
- Ben Westcott, « Australia to Plant Less Wheat as Global Fertilizer Woes Deepen », Bloomberg, 24 mars 2026.
- WFP projects food insecurity could reach record levels as a result of Middle East escalation, World Food Programme, 17 mars 2026.