La guerre en Iran est-elle en train de détruire les plans de MBZ pour la région ?

Toute la stratégie de Mohammed ben Zayed reposait sur une idée très précise : il pensait pouvoir stabiliser le Moyen-Orient en empêchant simultanément deux dynamiques qu’il jugeait mortelles pour son pays et pour le Golfe : l’islam politique sunnite et l’expansion iranienne. Pendant plus d’une décennie, sa construction d’un nouvel ordre régional avait pour unique but de contenir ces deux poussées. 

Or cet édifice est aujourd’hui de plus en plus fragilisé à cause de la guerre en Iran, qui est la pire menace à laquelle les Émirats aient été confrontés depuis des décennies, tant du point de vue économique que militaire. En mars et en avril 2026, l’Iran a tiré près de 3 000 missiles et drones sur les Émirats arabes unis : c’est bien plus que le nombre de tirs dirigés contre Israël. De nombreux expatriés et entreprises ont quitté le pays, sans qu’un retour soit toujours envisagé. Les Émirats avaient tenté de dissuader Trump d’attaquer l’Iran et avaient interdit aux États-Unis d’utiliser leur espace aérien : la férocité de l’attaque iranienne a donc été une véritable surprise. Ils abritent également l’une des plus importantes diasporas iraniennes au monde. Il est désormais difficile d’imaginer que les deux pays reviennent à leur ancien état de « paix froide ». 

En conséquence, MBZ est confronté à un avenir radicalement incertain. Le détroit d’Ormuz reste bloqué, et bien que son pays dispose de pipelines terrestres, le détroit reste essentiel pour ses exportations d’énergie. Pour couronner le tout, les Émirats arabes unis sont confrontés à une région où les tensions s’accumulent et où plusieurs guerres ouvertes font rage, y compris le conflit par procuration qu’ils mènent au Soudan.

Justement, pourquoi MBZ a-t-il autant investi sur le Soudan depuis quelques années et en quoi cela permet-il de comprendre la géopolitique des Émirats aujourd’hui ?

Lorsque la guerre civile actuelle a éclaté en 2023, les Émiratis ont pris le parti de Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le nom de « Hemedti ». La raison principale en était que le rival de Hemedti, Abdel Fattah al-Burhan, est un allié des Frères musulmans soudanais et d’autres factions islamistes. Les Émiratis considéraient Burhan comme une menace idéologique pour la région. 

Les Émirats ont longtemps été une puissance commerciale qui misait sur la prudence. MBZ en a fait un pays interventionniste.

Robert F. Worth

Par ailleurs, ils entretenaient également une relation de longue date avec Hemedti, dont la famille exploite et exporte de grandes quantités d’or — transformé à Dubaï. Cette activité est devenue le pilier financier des Forces de soutien rapide (RSF) de Hemedti. Cette relation de patronage a été importante pour les Émirats, qui détiennent d’immenses exploitations agricoles et qui ont de nombreux investissements à protéger au Soudan (et ailleurs en Afrique). Tout cela permet d’expliquer pourquoi les Émirats arabes unis étaient prêts à poursuivre leur soutien aux Forces de soutien rapide (RSF), en dépit des accusations de crimes de guerre et de génocide qui ont été formulées à leur encontre, tant leurs intérêts étaient grands. 

Au-delà des conflits récents, qu’est-ce qui structure la vision de MBZ pour la région ?

Pour comprendre la géopolitique de MBZ, il faut remonter à 2011. À l’époque, il interprète les Printemps arabes comme le début d’un terrible effondrement régional. Les régimes qui tombent les uns après les autres, les Frères musulmans qui gagnent les élections, les milices djihadistes qui prospèrent en Libye et en Syrie, l’État islamique qui émerge en même temps que les réseaux liés à Téhéran et qui avancent en Irak ou au Yémen sont autant d’éléments que MBZ interprète comme les germes d’une seule et même crise historique, qui menacerait directement son pays. 

Toute sa politique sera donc définie en réaction aux Printemps arabes : c’est ce que j’appelle la contre-révolution de MBZ.

Dans le même temps, il considère que les puissances occidentales ne prennent pas la mesure de ce qui se produit dans la région…

C’est en effet un point clef. MBZ reproche notamment à Barack Obama d’avoir sous-estimé l’influence des Frères musulmans et d’avoir voulu se désengager du Moyen-Orient au moment même où la région entrait, selon lui, dans une phase de chaos généralisé.

Les Émirats ont pratiqué un lobbying intense et passé plusieurs années à alerter Washington sur les dangers de l’islam politique et de l’influence iranienne. En vain : les États-Unis donnaient surtout le sentiment de vouloir s’extirper de la région plutôt que de contribuer à sa réorganisation. 

Ce relatif désengagement explique-t-il l’activisme régional dont MBZ a fait preuve et qui tranchait avec la géopolitique émiratie qui l’a précédé ?

Les Émirats ont longtemps été une puissance commerciale qui misait sur la prudence. Mohammed ben Zayed est la figure qui en a fait, au contraire, une puissance interventionniste. Il soutient le renversement de Mohamed Morsi en Égypte en 2013, par exemple, de même qu’il intervient en Libye aux côtés du maréchal Haftar, participe à la guerre au Yémen contre les Houthis, combat les Shebab en Somalie et orchestre l’embargo contre le Qatar. Aujourd’hui, les Émirats sont engagés au Soudan et se trouvent directement en première ligne face à l’Iran.

Toutes ces opérations répondent à une même logique : empêcher l’installation durable de forces islamistes ou pro-iraniennes dans le monde arabe.

Diriez-vous que ces deux menaces sont mises sur le même plan par Abou Dhabi ?

Dans la vision de MBZ, elles prospèrent à partir d’un même phénomène : l’effondrement des États arabes traditionnels. Mohammed ben Zayed fait, au fond, peu de distinctions entre les différentes formes d’islam politique. Pour lui, les Frères musulmans, les partis islamistes et les groupes djihadistes poursuivent, sous des formes différentes, un même objectif : remplacer l’État moderne par un ordre politique religieux.

Vous avez pourtant documenté qu’il avait été proche de ces idées dans sa jeunesse.

Son éducation a en partie été confiée à un enseignant égyptien affilié aux Frères musulmans. Pendant plusieurs années, il est lui-même sensible à cet univers intellectuel. Mais il finit par conclure que les ambitions politiques des Frères musulmans sont incompatibles avec la survie des monarchies du Golfe — et donc avec celle de sa propre famille.

À cet égard, avant même les Printemps arabes, on pourrait dire que le 11 septembre 2001 marque aussi une rupture. 

En effet, en 2001, lorsqu’il découvre que deux Émiratis font partie des terroristes impliqués, il enclenche une réorganisation systématique de l’appareil sécuritaire : de la surveillance des circuits financiers à la lutte contre les filières djihadistes, en passant par la réécriture des programmes scolaires et la marginalisation des islamistes dans l’administration et dans l’éducation.

Par opposition à MBS, on présente souvent le projet de MBZ comme plus pragmatique, centré sur les dimensions économique et sécuritaire. Or ce que vous décrivez n’est-il pas un projet de société ?

Il est clair que Mohammed ben Zayed veut construire un modèle alternatif, capable de concurrencer l’islam politique. Il cherche à bâtir une autocratie technologiquement avancée, économiquement performante et relativement libérale sur le plan social. 

Pour faire des Émirats une sorte de Singapour arabe, il réforme la bureaucratie, développe des secteurs non pétroliers, investit massivement dans la technologie et cherche même à transformer la société émiratie elle-même via le service militaire, la discipline sociale et une forme de nationalisme modernisateur. Face à cette entreprise colossale, l’Iran est son principal adversaire, qui menace de faire exploser toute l’entreprise. Pendant des années, Mohammed ben Zayed tiendra une ligne extrêmement dure contre Téhéran. Des câbles diplomatiques du début des années 2010 montrent qu’il exhortait déjà les Américains à ne pas entrer dans une politique d’apaisement avec l’Iran et expliquait qu’un État iranien doté de l’arme nucléaire était « absolument inacceptable ».

Progressivement, il a pris conscience qu’une guerre ouverte avec l’Iran pourrait détruire ce qu’il était précisément en train d’essayer de construire : un État fondé sur la stabilité, le commerce mondial, la finance et l’image de sécurité. Les Émirats savaient combien ils étaient vulnérables à une escalade régionale d’envergure du fait de leur positionnement géographique.

Vous diriez que c’est cette prise de conscience qui explique la part croissante de la diplomatie dans sa politique iranienne à partir de 2019 ?

C’est une dimension qu’il est essentiel d’avoir à l’esprit lorsqu’on essaye de lire la position émiratie aujourd’hui : alors qu’il était considéré comme l’un des principaux faucons anti-iraniens de la région, MBZ a commencé à ouvrir des canaux plus discrets avec Téhéran. Après les attaques lancées contre des navires dans le Golfe et la destruction d’un drone américain en 2019, il craignait qu’une confrontation directe entre Washington, Israël et l’Iran ne fasse entrer toute la région dans une spirale incontrôlable.

Le projet contre-révolutionnaire de MBZ reposait sur un équilibre très subtil : contenir l’Iran sans provoquer une guerre totale ; combattre les islamistes sans faire imploser les États où ils parvenaient à s’implanter ; construire une puissance régionale autonome tout en restant protégé par les États-Unis. Avec le blocage du détroit d’Ormuz et les projectiles iraniens visant directement les Émirats, cet équilibre devient de plus en plus difficile à maintenir.

Il y a, à cet égard, un paradoxe assez amer pour Mohammed ben Zayed : lui qui a passé dix ans à militariser la région pour empêcher son effondrement se retrouve aujourd’hui sur une poudrière.

Sans compter une rupture fondamentale avec les États-Unis.

Pendant très longtemps, MBZ a été profondément aligné sur Washington. Après la première guerre du Golfe, les Américains ont vu en lui un dirigeant d’avenir : un jeune prince ambitieux, obsédé par les questions militaires et convaincu que la survie des monarchies du Golfe dépendait du parapluie sécuritaire américain.

Le Pentagone a tant investi dans cette relation qu’il se murmure à Washington que Mohammed ben Zayed serait une créature américaine, manipulée par les Américains à des fins stratégiques. Les responsables américains de l’époque racontent qu’ils l’abreuvaient de documentation militaire américaine, afin qu’il leur achète des armes. C’est ainsi qu’il développe avec l’armée une relation étroite, commande massivement des équipements occidentaux et transforme progressivement les Émirats en l’un des partenaires militaires les mieux dotés des États-Unis dans la région.

Vous parlez d’obsession pour la chose militaire. D’où cela lui vient-il ?

Très jeune, MBZ se passionne pour les questions militaires et les Américains comprennent rapidement que c’est un point d’entrée essentiel dans leur relation avec lui.

Au début des années 1990, MBZ explique à Richard Clarke, qui deviendra une figure clef de l’administration Bush dans la région, qu’il veut acheter une nouvelle version extrêmement avancée du F-16 américain, celle dont il avait entendu parler dans Aviation Week. Clarke lui répond que cet appareil n’existe pas encore réellement, que les recherches et les tests nécessaires n’ont pas encore été achevés. MBZ insiste : il financera lui-même la recherche et développement.

MBZ cherche à bâtir une autocratie technologiquement avancée, économiquement performante et relativement libérale sur le plan social.

Robert F. Worth

Finalement, grâce à la pression de MBZ — qui n’hésite pas à menacer d’aller se fournir auprès de la Chine s’il n’obtient pas ce qu’il veut du Pentagone — les Émirats finiront par se faire livrer une version du F-16 encore plus sophistiquée que celle utilisée à l’époque par l’US Air Force.

MBZ a toujours été convaincu qu’il pouvait transformer les Émirats en puissance militaire malgré leur petite taille et leur faiblesse démographique, qu’il cherche à compenser par la technologie, l’entraînement et la professionnalisation. C’est dans cette logique qu’il recrute le général australien Michael Hindmarsh, pour réorganiser les forces spéciales émiraties. C’est très révélateur de son style : dans un monde arabe extrêmement sensible aux questions de souveraineté militaire, il place un étranger à la tête de l’élite opérationnelle du pays. Cela fonctionne. Les forces spéciales émiraties deviennent probablement les plus efficaces du monde arabe après Israël.

Cette proximité avec Washington a été fondamentale pour jeter les bases de sa contre-révolution régionale. Mais elle produira aussi une immense déception lorsque les États-Unis changent de cap après 2011.

Pourquoi ?

À l’époque, Mohammed ben Zayed a l’impression que les Américains abandonnent tout ce qu’ils avaient défendu par le passé. Pendant des années, Washington avait soutenu les régimes autoritaires arabes au nom de la stabilité et considérait les Frères musulmans comme une menace potentielle. Après les soulèvements arabes, l’administration Obama accepte soudainement l’arrivée au pouvoir des islamistes en Égypte et ouvre la voie à des discussions avec l’Iran.

Pour MBZ, c’est un basculement géopolitique complet. Il voit les États-Unis soutenir — sinon tolérer — les forces qu’il considère comme les plus dangereuses pour l’avenir du Moyen-Orient.

On dit souvent que la nouvelle de la chute du mur de Berlin, alors qu’il était agent du KGB à Dresde, a été le moment historique qui a configuré toute la vision géopolitique de Vladimir Poutine. Pour MBZ, le cas égyptien est un traumatisme du même niveau : quand Mohamed Morsi arrive au pouvoir en 2012, il considère que les Frères musulmans sont en train de prendre le contrôle du plus grand pays arabe et que, s’ils réussissent en Égypte, ils pourront ensuite s’étendre dans toute la région.

C’est à ce moment-là qu’il décide de soutenir Sissi.

En effet, les Émirats jouent un rôle décisif dans la préparation du renversement de Morsi. Les diplomates interrogés décrivent une implication émiratie extrêmement importante auprès de l’armée égyptienne et d’Abdel Fattah al-Sissi avant même le coup d’État de juillet 2013.

Pour Mohammed ben Zayed, c’est probablement la grande victoire fondatrice de sa contre-révolution régionale : un petit État du Golfe parvient à contribuer au renversement du président du plus grand pays arabe et à replacer l’armée au centre du pouvoir égyptien. Cette séquence est paradoxale : elle renforcera grandement sa confiance dans sa capacité à remodeler la région, mais elle contient déjà les contradictions futures de son projet.

En quel sens ?

Sissi rétablit effectivement un ordre autoritaire en Égypte mais au prix d’une répression massive. Quelques semaines seulement après la chute de Morsi, les forces égyptiennes massacrent des centaines de manifestants pro-Frères musulmans au Caire. Puis la répression s’étend aux libéraux, aux militants démocrates et à une grande partie de l’opposition politique.

Ainsi, MBZ empêche une dérive islamiste mais contribue aussi à réinstaller dans la région des régimes sécuritaires extrêmement brutaux. Or cette logique, appelée à se répéter ailleurs, l’entraîne dans un engrenage délétère.

Vous pensez à la Libye ?

La Libye devient un autre laboratoire de la politique contre-révolutionnaire de MBZ. Les Émirats soutiennent Khalifa Haftar parce qu’ils voient en lui un homme fort capable d’écraser les milices islamistes et de restaurer un État centralisé. Là encore, la situation leur échappe progressivement. Ils violent l’embargo de l’ONU sur les armes, construisent une base aérienne secrète dans l’est libyen et participent indirectement à une guerre civile qui finit par s’enliser. Des diplomates américains, pourtant bien disposés à l’égard de MBZ, commencent alors eux-mêmes à s’inquiéter de son interventionnisme. Certains lui reprochent de croire qu’il peut « gérer » les sociétés arabes de l’extérieur en éliminant simplement les acteurs qu’il n’aime pas.

C’est là qu’apparaît l’une des grandes faiblesses de sa vision : le Moyen-Orient est pour lui un pur problème d’ingénierie sécuritaire qu’on pourrait résoudre par de la technologie et des armes. Or, les conflits régionaux deviennent rapidement beaucoup plus incontrôlables que prévu.

Le Yémen en est probablement l’exemple le plus spectaculaire, où ce qui devait être une opération rapide se transforme en catastrophe régionale colossale. Lorsque l’Arabie saoudite et les Émirats interviennent contre les Houthis en 2015, beaucoup pensent que la guerre durera quelques semaines ou quelques mois. Elle s’enlise en fait pendant des années. Le pays était au départ une pièce essentielle du dispositif anti-iranien : il s’agissait pour MBZ d’empêcher Téhéran de consolider une force alliée au sud de la péninsule Arabique, juste à proximité des routes maritimes du Golfe. Mais la guerre a produit des effets catastrophiques : destructions massives, famine, effondrement sanitaire, fragmentation politique. Surtout, par contraste avec le « coup » égyptien, elle a montré les limites de la puissance émiratie. Abou Dhabi dispose d’une armée technologiquement avancée, de forces spéciales efficaces et d’immenses ressources financières — mais ils ne parviennent pas davantage que les autres puissances régionales à stabiliser durablement un pays arabe en guerre.

Comment expliquez-vous que MBZ fascine certains dirigeants occidentaux ?

Il apparaît comme un dirigeant méthodique, extrêmement discipliné, stratège, obsédé par la modernisation et capable de penser à long terme. Quand on compare les Émirats à la Syrie, à la Libye ou même à l’Égypte, le pays semble extraordinairement stable, efficace et tourné vers l’avenir. Beaucoup de jeunes Arabes préfèrent vivre à Dubaï ou à Abou Dhabi plutôt qu’ailleurs dans la région. Le Pentagone le considère longtemps comme l’allié le plus fiable du Golfe. James Mattis compare même les Émirats à « Athènes et Sparte » à la fois : un État moderne, prospère et en même temps très militarisé.

Mohammed ben Zayed semble de fait travaillé par l’idée de transformation sociale.

C’est probablement ce qui le distingue le plus des autres dirigeants de la région. Mohammed ben Zayed ne veut pas seulement protéger son régime ; il veut produire un nouveau type de société arabe. Il considère que la rente pétrolière a créé des populations passives, dépendantes, peu disciplinées et vulnérables aux idéologies religieuses. Une grande partie de son projet consiste donc à fabriquer des citoyens plus endurants, plus nationalistes, plus militarisés et plus tournés vers l’efficacité.

Un jour de 2013, il convoque Richard Clarke, l’ancien responsable américain de la lutte antiterroriste. Clarke monte dans une voiture sans savoir où il va. Pendant le trajet, il finit même par se demander s’il n’est pas en train d’être kidnappé. La voiture s’arrête finalement devant un bâtiment d’où proviennent des bruits de tirs. À l’intérieur, MBZ regarde ses filles et ses nièces s’exercer au pistolet dans un stand de tir militaire. Il lui explique qu’il veut instaurer le service militaire obligatoire pour toute la jeunesse émiratie en ajoutant : « Beaucoup sont gros et paresseux. »

Cette scène résume assez bien sa vision du pouvoir : la discipline, la préparation militaire et le sens du sacrifice doivent commencer par sa propre famille.

Le projet contre-révolutionnaire de MBZ reposait sur un équilibre très subtil : contenir l’Iran sans provoquer une guerre totale.

Robert F. Worth

Il voit d’ailleurs le service militaire comme un puissant vecteur de refondation nationale. Les Émirats sont un pays très récent, construit extrêmement vite grâce au pétrole, avec une population nationale très minoritaire par rapport aux expatriés. Mohammed ben Zayed craint profondément que cette société ne devienne molle, fragmentée et incapable de résister à une crise régionale majeure.

Le service militaire devient donc une manière de produire de la cohésion nationale. Après son instauration, lorsque certains jeunes Émiratis refusaient de s’enregistrer, MBZ les faisait venir devant lui, les sermonnait pendant une heure sur les sacrifices consentis par son père pour construire le pays — puis ils finissaient en prison pendant un mois.

Il y a chez lui une dimension presque pédagogique du pouvoir : il veut transformer les comportements eux-mêmes.

Cela transparaît aussi dans son rapport très personnel à la discipline.

Un ancien diplomate raconte que Mohammed ben Zayed se moquait de la poignée de main des Émiratis, « faibles », selon lui, et incapables de regarder les gens dans les yeux. Il impose le jiu-jitsu dans les écoles, organise des réunions pendant de longues marches, conduit lui-même ses voitures, surgit sans prévenir dans des restaurants ou pilote ses propres hélicoptères. Ce genre de récits nourrit sa réputation de chef énergique, imprévisible et très différent de l’image traditionnelle des monarchies pétrolières.

Pouvez-vous revenir sur le rôle joué par son père dans sa construction intellectuelle ?

La figure de Zayed ben Sultan Al Nahyane structure sa vision du monde. Mohammed ben Zayed raconte sans cesse des anecdotes destinées à montrer que son projet politique prolonge en réalité celui du fondateur des Émirats.

L’une des plus importantes concerne un voyage qu’il fait jeune officier en Tanzanie. À son retour, son père lui demande ce qu’il a vu : la pauvreté, les populations locales, leurs conditions de vie. Puis il lui demande ce qu’il a fait pour aider les gens qu’il a rencontrés. Mohammed ben Zayed répond alors qu’ils n’étaient pas musulmans. Son père lui attrape brutalement le bras et lui dit : « Nous sommes tous les enfants de Dieu. »

Cette scène souvent racontée est fondamentale dans sa mise en scène personnelle parce qu’elle lui permet ensuite de présenter sa lutte contre l’islam politique non pas comme une guerre contre l’islam, mais comme une défense d’un islam plus tolérant, plus cosmopolite et compatible avec la mondialisation.

Cet héritage explique-t-il son obsession pour l’image des Émirats comme société tolérante ?

Les Émirats dépensent énormément de temps et d’énergie à se présenter comme un modèle de coexistence religieuse et culturelle. Ils ont même créé un « ministère de la Tolérance ». Le Louvre Abu Dhabi est par ailleurs devenu l’un des symboles de cette stratégie : un musée universel où l’art européen, arabe, indien ou chinois est présenté dans un même récit civilisationnel.

Toute cette mise en scène de la tolérance est bien sûr profondément politique. Mohammed ben Zayed veut construire un islam national compatible avec le commerce mondial, le tourisme, la finance internationale et les ambitions géopolitiques des Émirats, qui veulent apparaître comme une société ouverte, futuriste, multiculturelle. Cette ouverture repose sur un contrôle politique extrêmement strict : contrôle numérique, espionnage, répression des islamistes, mais aussi des opposants plus laïques. Les autorités considèrent que le moindre relâchement pourrait permettre à l’islam politique ou à l’influence iranienne de s’infiltrer dans le pays.

Même des applications de messagerie présentées comme des outils modernes de communication sont en réalité utilisées pour la surveillance. Les critiques du pouvoir parlent souvent sous anonymat et via des applications cryptées.

Est-ce là une autre contradiction du système MBZ ?

Absolument. Mohammed ben Zayed veut construire un État tolérant, technologiquement avancé, ouvert au monde, mais il considère dans le même temps que cette ouverture ne peut survivre qu’à condition d’être couverte par un contrôle politique très dur.

Le paradoxe du système émirati, c’est qu’il se présente comme un modèle de tolérance et de coexistence tout en réduisant fortement l’espace du débat politique intérieur.

Finalement, Mohammed ben Zayed semble considérer que le Moyen-Orient ne peut être gouverné que par une forme d’autoritarisme technocratique.

Lorsqu’on lui parle de démocratie, il a l’habitude de répondre que « le Golfe, ce n’est pas la Californie ». Il considère que les sociétés arabes restent trop fragiles, trop traversées par les loyautés religieuses, tribales ou idéologiques pour supporter une ouverture politique complète et que les standards politiques occidentaux ne seraient pas applicables au Golfe. Sa conviction profonde, c’est que sans un État extrêmement fort, discipliné et technologiquement avancé, le Moyen-Orient retombera dans le chaos des guerres civiles, des milices et des théocraties.

MBZ cultive l’image d’un anti-prince.

Robert F. Worth

Et c’est précisément pourquoi la guerre régionale avec l’Iran menace aujourd’hui toute son architecture : elle risque aussi de faire exploser le système de stabilité contrôlée qu’il essaie de construire depuis plus de dix ans.

On lit souvent qu’à la faveur de la guerre actuelle, les Émirats pourraient être poussés à une forme de « découplage sécuritaire » vis-à-vis des États-Unis. MBZ est-il mieux placé que les autres pour y parvenir ?

Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’est progressivement persuadé que les Américains n’avaient plus ni la volonté ni la capacité d’imposer un ordre régional cohérent. C’est ce qui explique son autonomie croissante. Après l’accord nucléaire avec l’Iran, il a commencé à considérer que les États-Unis prenaient des décisions fondamentales pour la sécurité du Golfe sans même consulter leurs alliés.

À cet égard, une scène est très révélatrice si on la relit aujourd’hui : en 2013, il regarde CNN et découvre pratiquement en direct que les Américains négocient secrètement avec l’Iran sur le nucléaire. Ses proches racontent qu’il vit cela comme une humiliation stratégique. Les Émirats avaient accepté de sacrifier une partie de leurs relations commerciales avec Téhéran pour suivre les sanctions américaines. Soudain, Washington négociait dans leur dos.

À front renversé, l’attaque coordonnée du 28 février sans consultation des États du Golfe confirme son diagnostic.

Après la première élection de Donald Trump, MBZ s’est immédiatement rapproché de son entourage et a pris des initiatives diplomatiques de plus en plus indépendantes. Il agissait déjà comme un acteur régional autonome, convaincu que le Golfe devait défendre ses propres intérêts au cas où Washington hésite ou change de ligne.

C’est dans ce contexte que se forge aussi sa relation privilégiée avec Mohammed ben Salmane.

Leur alliance deviendra en effet l’un des axes centraux du Moyen-Orient de l’après-2011. Vu de l’extérieur, leur rapprochement paraît naturel : deux jeunes princes du Golfe, autoritaires, nationalistes, hostiles aux Frères musulmans et obsédés par la modernisation économique.

Historiquement, cette alliance était pourtant loin d’être évidente. 

Pendant longtemps, les Émirats se sont énormément méfiés de l’Arabie saoudite. Mohammed ben Zayed lui-même considérait le wahhabisme saoudien comme l’une des grandes sources historiques de l’extrémisme islamiste. Il dit même à des diplomates américains que le principal danger en Arabie saoudite n’est pas la monarchie, mais ce qui pourrait lui succéder : une théocratie encore plus radicale.

Pourtant, il voit en MBS un partenaire idéal. 

Oui car il pense que Mohammed ben Salmane peut transformer l’Arabie saoudite de l’intérieur. Il voit en lui quelqu’un capable de desserrer le lien historique entre le pouvoir saoudien et l’islam rigoriste. D’une certaine manière, MBZ espère que MBS fera avec Riyad ce qu’il tente déjà de faire aux Émirats : construire un État plus nationaliste, plus technocratique, moins dominé par les religieux.

Le problème, c’est qu’il semble aussi sous-estimer les dangers de cette stratégie.

Lesquels ?

La guerre au Yémen, toujours elle, révèle les limites du projet MBZ-MBS. Au départ, l’intervention doit empêcher l’installation durable d’une force pro-iranienne à la frontière sud de la péninsule Arabique. Mais le conflit s’enlise et finalement les Émirats eux-mêmes finissent par comprendre que cette guerre menace leur propre stabilité stratégique. Mohammed ben Zayed commence alors à prendre ses distances avec Riyad et cherche progressivement une voie plus pragmatique avec l’Iran. (cut up through here)

Il semble que la donne ait à nouveau changé et que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite se heurtent aujourd’hui à de profonds désaccords. 

En effet. Les raisons de cette situation sont en partie d’ordre structurel. Les deux pays sont de plus en plus en concurrence économique, car MBS cherche à transformer Riyad et d’autres villes en pôles d’investissement, sur le modèle de Dubaï et d’Abou Dhabi. Il s’agit même d’attirer certaines entreprises internationales en les détournant des Émirats arabes unis. 

MBS semble également en vouloir aux Émiratis pour le rôle militaire croissant qu’ils jouent dans la région. En décembre 2025, les forces saoudiennes ont bombardé des séparatistes soutenus par les Émirats dans le sud du Yémen, forçant ces derniers à se dissoudre. Les dirigeants des Émirats arabes unis ont été stupéfaits par une agression aussi radicale. 

Mais la rupture est aussi en partie d’ordre personnel. Les Émiratis accusent MBS, lors d’une visite rendue à Donald Trump à Washington en novembre, d’avoir fait pression sur le président américain en vue d’imposer des sanctions à MBZ. Les Saoudiens ont rétorqué en précisant que MBS a seulement demandé à Trump de sanctionner les Forces de soutien rapide soudanaises, et non MBZ. Mais le mal était fait, et aucune des deux parties ne semble disposée à reprendre le dialogue. 

Comment le grand architecte du front anti-iranien a-t-il fini par chercher un compromis avec Téhéran ?

La vulnérabilité structurelle du pays est l’un des facteurs de ce revirement : les Émirats sont une puissance commerciale hyperconnectée, dépendante des flux financiers, des expatriés, des ports, du tourisme, de l’aviation et de l’image de stabilité. Une guerre régionale majeure pourrait provoquer un choc économique et sécuritaire immense.

Autrement dit, le succès même du modèle émirati produit sa propre fragilité et c’est peut-être ce qui le distingue finalement des autres pays de la région. Contrairement à certains acteurs plus idéologiques ou plus impulsifs, Mohammed ben Zayed raisonne constamment en termes de survie systémique. S’il peut être extrêmement dur, interventionniste et autoritaire, il reste obsédé par l’idée d’éviter un effondrement général du système régional. Il est une sorte de Metternich des temps modernes pour le Golfe — et toutes choses égales par ailleurs, cette analogie est assez opératoire pour comprendre sa manière de faire de la diplomatie dans la région.

C’est pourquoi il commence progressivement à rouvrir des canaux avec Téhéran au moment même où les tensions s’accumulent avec les États-Unis et Israël. Il semble comprendre avant beaucoup d’autres qu’une confrontation totale pourrait détruire non seulement l’Iran ou ses adversaires, mais aussi l’ensemble de l’ordre économique et politique du Golfe.

La guerre américano-israélienne en Iran n’a-t-elle pas modifié ce calcul ?

Tout à fait. Pendant la guerre, de mars et avril, les médias du régime iranien ont présenté les Émirats arabes unis comme un ennemi aussi dangereux, voire pire, qu’Israël, et ont promis de « tuer l’idée » même de Dubaï. Cela s’explique en partie par le fait que les Émirats arabes unis ont signé les accords d’Abraham avec Israël en 2020, mais aussi parce que les Émirats incarnent tout ce à quoi s’oppose le régime iranien : la laïcité, la modernité, une société ouverte. En outre, la guerre semble avoir poussé MBZ vers une posture beaucoup plus offensive à l’égard de l’Iran. Il a renforcé ses relations avec Israël et les États-Unis, du moins pour l’instant, en s’empressant d’acheter davantage d’armes et de systèmes de défense antimissile à ces deux pays.

Le leadership politique de MBZ semble s’appuyer tantôt sur les institutions, tantôt sur une personnalisation de son pouvoir.

Il cultive une image très particulière dans le Golfe : celle d’un dirigeant austère et imprévisible, un anti-prince en quelque sorte. Contrairement à beaucoup de dirigeants de la région, il déteste le cérémonial trop rigide ; ses proches racontent qu’il adore prendre les gens à contre-pied. Il conduit lui-même sa Nissan Patrol dans Abou Dhabi, apparaît sans prévenir dans des restaurants, organise des réunions pendant de longues marches et cherche constamment à casser la distance entre lui et ses interlocuteurs. Il y a chez lui une volonté très visible d’incarner un chef d’État énergique, opérationnel, presque à la manière d’un chef militaire.

Un diplomate américain me raconte qu’un soir, alors qu’il attend sa voiture dans le brouillard, un hélicoptère surgit soudainement et atterrit près de lui. Mohammed ben Zayed descend lui-même du cockpit. Le diplomate explique que le temps est beaucoup trop mauvais pour voler ; MBZ lui répond : « Shut up and get in. » Puis ils décollent vers Dubaï et volent en rase-mottes. Une autre fois, il conduit un ancien ambassadeur américain à travers la ville sans escorte visible. Le diplomate remarque l’absence de sécurité ; Mohammed ben Zayed lui dit simplement de regarder sous son siège : sous le tapis de sol, le dirigeant émiratie a fait placer une arme automatique.

Toutes ces scènes participent à la construction du personnage.

MBZ privilégie également la discrétion. 

C’est l’un des traits qui reviennent constamment dans les témoignages. Contrairement à beaucoup de dirigeants du Golfe, il cherche rarement la lumière. L’un de ses plus vieux amis résume cela par une phrase très simple : « il ne veut jamais être sur la photo. »

Personnellement, il m’a fallu près d’un an de préparations et d’antichambre pour obtenir un entretien. Pendant des mois, j’ai rencontré des personnes clefs à New York, Washington, Londres et Abou Dhabi dans une sorte de processus de vérification long et coûteux mené par l’entourage de MBZ. Même après nos entretiens, ses conseillers sont restés obsédés par la peur que ses propos soient déformés ou utilisés contre lui.

Vous racontez que ce côté obsessionnel transparaît jusque dans sa manière de recevoir ses hôtes. 

Je l’ai rencontré pendant le Ramadan, dans un immense majlis, juste avant l’iftar, à Abou Dhabi. MBZ était assis entre des dignitaires étrangers et des membres de la famille régnante, puis soudain il s’est levé et a commencé à circuler dans la salle comme un politicien, à serrer des mains, à embrasser des proches, à plaisanter, à faire les présentations lui-même.

À son contact, vous avez pu obtenir des anecdotes très révélatrices sur sa jeunesse.

Oui. L’une des plus frappantes concerne son adolescence au Maroc. Son père l’y envoie sous un faux nom pour éviter qu’il soit traité comme un prince. Mohammed ben Zayed vit alors de manière très simple, travaille comme serveur dans un restaurant, fait lui-même sa lessive et sa cuisine. Il raconte : « Il y avait un saladier de taboulé dans le réfrigérateur, et je continuais à en manger jour après jour jusqu’à ce qu’une couche de moisi se forme à la surface. »

Avez-vous pu échanger avec MBZ sur la manière dont son père a influencé sa vision de la politique et de la religion ? 

Après les attentats du 11 septembre 2001, MBZ a informé son père que les Américains allaient envoyer des troupes en Afghanistan.

Zayed répond immédiatement qu’il veut que les Émirats participent à l’opération. Mais son fils hésite : engager des soldats musulmans aux côtés des États-Unis contre Al-Qaïda resterait politiquement extrêmement sensible dans le monde arabe. Son père lui demande alors : « Tu crois que je fais cela pour Bush ? » MBZ acquiesce. « C’est 5 % de la raison », dit son père. Puis : « Tu crois que je fais cela pour éloigner Ben Laden ? » « Encore 5 %. » Un peu étonné, MBZ demande à son père de développer : « Tu as lu le Coran et les hadiths et tu les aimes ? Tu crois vraiment que Ben Laden fait ce que le Prophète attend de nous ? » Il concluait en lui adressant une affirmation dont MBZ a depuis fait son viatique  : « on est en train de détourner notre religion ».