Politique

Un modèle Trump pour l’Union ? Comprendre l’inflexion de von der Leyen

Dans un discours controversé, très commenté dans la bulle européenne mais passé largement inaperçu du grand public, Ursula von der Leyen a semblé faire sienne la rhétorique de Donald Trump.

Alors que l'Europe traverse un moment d’une particulière gravité, il est crucial de pouvoir le lire pour comprendre le sens de cette inflexion.

Nous le publions avec un commentaire ligne à ligne signé Guillaume Duval.

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Guillaume Duval
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© Tundra Studio

Dans un discours largement ignoré au-delà de la bulle bruxelloise, lundi 9 mars, la présidente de la Commission européenne a semblé enterrer le droit international et le multilatéralisme, considérés désormais comme obsolètes et irrémédiablement dépassés : « nous devons déterminer si le système que nous avons construit — avec toutes ses tentatives bien intentionnées de consensus et de compromis — est plutôt une aide ou une entrave à notre crédibilité en tant qu’acteur géopolitique. »

Présentant plusieurs inflexions importantes qu’elle souhaitait apporter à la politique étrangère de l’Union aux ambassadeurs de l’Union dans le monde, Ursula von der Leyen a insisté sur la mutation indispensable à ses yeux des relations que l’Union doit entretenir avec ses partenaires étrangers  : celles-ci doivent cesser d’être guidées par des principes et des valeurs pour ne plus l’être que par les intérêts de l’Europe — selon un modèle assez proche de celui revendiqué par Donald Trump pour les États-Unis. 

Elle a enfin souhaité mettre fin à la règle européenne de l’unanimité en matière de politique étrangère et de sécurité de l’Union — afin de lever les blocages constants de certains pays, la Hongrie en particulier. 

Tenu par une personnalité qui, aux termes des traités, ne dispose pas de compétence légale en matière de politique étrangère et de sécurité, ce discours a suscité une grande émotion au sein des institutions de l’Union comme dans les États membres. Il a été en particulier au centre des débats d’une assemblée plénière du Parlement européen, le 11 mars dernier, à Strasbourg.

Nous le présentons ici in extenso en en commentant les principaux passages.

Chère Kaja,

Madame la Secrétaire générale, chère Belén,

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

C’est un plaisir de vous revoir si nombreux ici dans cette salle. Et je voudrais commencer par remercier tous ceux et celles qui n’ont pas pu venir en personne et leur rendre hommage. Je pense en particulier aux personnes postées à travers le Moyen-Orient qui travaillent 24 heures sur 24 pour ramener les citoyens européens chez eux, pour assurer la liaison avec nos alliés et nos partenaires dans la région, et pour assurer la sécurité de notre propre personnel et de leurs familles. Vous représentez ce qu’il y a de meilleur au sein de notre corps diplomatique et l’excellence de l’Europe.

Je commence par le Moyen-Orient — non seulement du fait de la gravité et de la rapidité du conflit sur place, mais aussi en raison de ce qu’il nous dit sur le monde, et sur la place qu’occupent l’Europe et sa politique étrangère.

Vous entendrez différents points de vue sur la question de savoir si le conflit en Iran est une guerre menée par choix ou par nécessité. Mais je crois que ce débat passe en partie à côté de l’essentiel. Parce que l’Europe doit se concentrer sur la réalité de la situation, pour voir le monde tel qu’il est aujourd’hui.

En refusant de se prononcer sur le sujet de la guerre en Iran, Ursula von der Leyen soutient de facto l’action des États-Unis et d’Israël.

Disons les choses clairement : aucune larme ne devrait être versée pour le régime iranien qui a infligé la mort et imposé la répression à son propre peuple : ils ont massacré 17 000 de leurs propres jeunes. Ce régime a provoqué la dévastation et la déstabilisation de toute la région au moyen de ses auxiliaires armés de missiles et de drones.

Bon nombre d’Iraniens, au sein même du pays et aux quatre coins de l’Europe et du globe, ont célébré la disparition de l’ayatollah Khamenei, tout comme beaucoup d’autres personnes dans la région. Ils espèrent que ce moment pourra ouvrir la voie à un Iran libre. Le peuple iranien mérite la liberté, la dignité et le droit de déterminer son propre avenir, même si nous savons que cela sera lourd de dangers et d’instabilité — pendant la guerre comme après celle-ci.

Ici comme dans toutes ses prises de position antérieures sur ce sujet, Ursula von der Leyen n’émet strictement aucune réserve ni critique au sujet de l’action, dépourvue de toute base légale, d’Israël et des États-Unis. Ces pays ne sont d’ailleurs même pas nommés.

Outre ces aspects, nous assistons désormais à un conflit régional aux conséquences imprévues. Et les répercussions sont déjà une réalité aujourd’hui — elles touchent l’énergie et la finance, le commerce et les transports, ou le déplacement des personnes. Des bases militaires britanniques ont été prises pour cible à Chypre — avec laquelle je tiens à réaffirmer notre pleine solidarité. Les troupes de l’OTAN ont été appelées à abattre un drone. Nos citoyens sont pris en étau. Nos partenaires sont attaqués — et j’ai été en contact avec un grand nombre d’entre eux dans toute la région pour exprimer notre solidarité et notre soutien.

Selon les traités européens, c’est normalement le rôle du président du Conseil européen et de la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de représenter l’Union auprès des États étrangers, la fonction de présidente de la Commission étant essentiellement à vocation interne. Depuis 2019, Ursula von der Leyen essaie cependant de s’imposer de plus en plus comme la voix de l’Europe sur la scène mondiale : elle compte profiter de la crise iranienne pour marquer de nouveaux points en la matière.

L’impact à plus long terme de ce conflit pose déjà des questions existentielles. Sur l’avenir de notre système international fondé sur des règles, ou sur la manière dont l’Europe peut rester unie dans ces situations. Tout cela montre à quel point la situation mondiale est précaire aujourd’hui, à quel point les menaces sont diverses et à quel point l’Europe sera toujours affectée par ce qui se passe dans le monde.

Par conséquent, l’idée que nous pouvons simplement nous retrancher et nous retirer de ce monde chaotique est tout simplement une erreur. Je crois qu’il est essentiel de comprendre cela alors que nous nous apprêtons à définir notre politique étrangère pour l’année à venir.

Excellences,

Tout au long de la conférence cette année, vous entendrez de nombreuses descriptions de l’état du monde. Que l’on traite des puissances moyennes ou du désordre multipolaire. Vous discuterez de l’importance du système international fondé sur des règles et, bien sûr, de la nécessité urgente de le réformer. Vous échangerez des idées sur la sécurité nationale et la sécurité économique.

Tout cela alimentera nos travaux, en particulier dans la perspective de la nouvelle stratégie européenne de sécurité sur laquelle nous travaillons avec la haute représentante et notre service diplomatique. Mais dans le même temps, ces tentatives d’étiqueter le monde d’aujourd’hui masquent deux réalités tangibles et structurelles qui sont beaucoup plus importantes pour l’Europe.

La première est que l’Europe ne peut plus être le gardien de l’ordre de l’ancien monde, d’un monde qui a disparu et qui ne reviendra pas. Nous défendrons et maintiendrons toujours le système fondé sur des règles que nous avons aidé à construire avec nos alliés, mais nous ne pouvons plus compter sur ce système comme le seul moyen de défendre nos intérêts ni partir du principe que ses règles nous protégeront des menaces complexes auxquelles nous sommes confrontés. Nous devons donc construire notre propre voie européenne et trouver de nouveaux moyens de coopérer avec nos partenaires.

Ici, Ursula von der Leyen propose que l’Union européenne fasse son deuil du droit international et du multilatéralisme. Que celui-ci soit très affaibli sous les coups de boutoirs de Donald Trump ne fait évidemment aucun doute ; qu’il soit très difficile d’escompter revenir sous peu au statu quo ante également. Ici, Ursula von der Leyen ne propose pourtant pas — à l’instar d’un Mark Carney par exemple — que les Européens se mobilisent pour construire un nouvel ordre international adapté aux conditions d’aujourd’hui mais plutôt de s’en passer dorénavant — comme le fait Donald Trump.

La deuxième réalité est que nous avons besoin de porter un regard lucide et attentif sur notre politique étrangère dans le monde d’aujourd’hui, tant sur la manière dont elle est conçue que sur la manière dont elle est déployée. Nous devons réfléchir de toute urgence à la question de savoir si notre doctrine, nos institutions et notre processus décisionnel — tous conçus dans un monde d’après-guerre caractérisé par la stabilité et le multilatéralisme — sont restés en phase avec les changements rapides qui se produisent autour de nous. Nous devons déterminer si le système que nous avons construit — avec toutes ses tentatives bien intentionnées de consensus et de compromis — est plutôt une aide ou une entrave à notre crédibilité en tant qu’acteur géopolitique.

Ursula von der Leyen fait référence en particulier à la règle de l’unanimité qui continue de prévaloir en Europe pour toutes les décisions touchant aux affaires étrangères et à la politique de sécurité. Cette règle empêche régulièrement l’Union de réagir rapidement et à l’échelle requise aux agressions extérieures. Depuis le début de la guerre d’Ukraine, le gouvernement hongrois de Viktor Orbán a ainsi fait office de cheval de Troie pour Vladimir Poutine.

Si la présidente de la Commission évoque une « conversation difficile en perspective », c’est parce que la modification de la règle de l’unanimité imposerait un changement de traité, qui devrait lui-même être approuvé à l’unanimité.

Je sais que c’est un message dur à entendre et une conversation difficile en perspective. Mais je sais aussi que beaucoup d’entre vous ont ressenti cette tension dans leur travail quotidien. Le fait est que, si nous pensons — comme je le pense — que nous avons besoin d’une politique étrangère plus réaliste et axée sur les intérêts, nous devons être en mesure de la mettre en œuvre. Et c’est un aspect central de mon message aujourd’hui.

Jusqu’ici, la politique étrangère de l’Union était caractérisée par un attachement affirmé aux valeurs humanistes et démocratiques qui conditionnaient souvent son engagement auprès de ses partenaires. Ursula von der Leyen suggère ici de renoncer à cette dimension pour se concentrer uniquement sur les intérêts de l’Union, sur le modèle de ce que Donald Trump entend pratiquer aux États-Unis.

Excellences,

L’Europe a déjà beaucoup avancé dans cette direction au cours des dernières années. Nous sommes devenus plus aptes à utiliser nos forces au service de nos intérêts : qu’il s’agisse de notre marché, de notre rayonnement commercial ou de nos leviers de sécurité économique.

Ces dernières années, plusieurs nouvelles règles ont en effet été adoptées pour mieux contrôler les investissements étrangers, encadrer plus étroitement les exportations de matériel sensible ou répondre à des sanctions économiques.

Nous avons fait preuve de fermeté lorsque nos États membres étaient mis au défi, comme ce fut le cas pour le Danemark avec le Groenland. Nous investissons dans notre résilience démocratique interne pour contrer la manipulation de l’information par des puissances étrangères. Et surtout, nous avons lancé un projet générationnel : l’indépendance européenne.

Notre objectif est de devenir plus résilients, plus souverains et plus puissants, de la défense à l’énergie et des matières premières critiques aux technologies stratégiques. Votre travail pour approfondir et diversifier nos partenariats à travers le monde, ainsi que pour en réduire les risques, est inestimable à cet égard.

Voilà ce qu’est l’indépendance dans le monde d’aujourd’hui : ne pas dépendre d’un fournisseur unique pour nos ressources vitales que sont, entre autres, l’énergie, la défense, les semi-conducteurs, les vaccins, les technologies propres ou les matières premières. C’est pourquoi nous devons établir de nouvelles relations avec des partenaires fiables et de confiance. En cela, vous vous êtes déjà beaucoup investis, des accords commerciaux aux partenariats de sécurité que vous avez aidé à conclure. Cela fait déjà une réelle différence.

Mais nous devons aller plus loin. Nous devons être prêts à projeter notre puissance de manière plus affirmée. Par exemple, pour contrer les agressions et les ingérences étrangères avec tous les outils dont nous disposons, qu’ils soient économiques, diplomatiques, technologiques ou militaires. Ou en étant beaucoup plus pragmatiques lorsqu’il s’agit de nos échanges commerciaux à l’échelle mondiale.

Bien qu’elle indique ici qu’il faudrait que l’Union s’affirme davantage face aux agressions extérieures, Ursula von der Leyen a toujours été, jusqu’ici, de ceux qui en Europe plaident pour faire profil bas face aux agressions répétées de Donald Trump.

Au cours de mes voyages, j’ai échangé avec beaucoup d’entre vous qui avez soulevé le même point : l’Europe doit passer à l’offensive et commencer à saisir les opportunités qui se présentent.

Près des deux tiers de la croissance mondiale sont générés dans des pays autres que les États-Unis ou la Chine. Des pays de tous les continents cherchent leur place dans le monde. Ils ne veulent faire partie d’aucune sphère d’influence, mais simplement être prospères et souverains. C’est pourquoi ils diversifient leurs relations commerciales, car eux aussi se prémunissent contre les dépendances.

De l’Asie centrale au cœur de l’Afrique, de l’Amérique latine à l’Asie du Sud-Est, de vastes régions du monde recherchent la stabilité et des partenaires de confiance.

C’est notre marque de fabrique, ce que nous avons à offrir. Ainsi, alors que nous nous tournons vers l’avenir, nous devons continuer à saisir ces opportunités, en plaçant nos intérêts au centre de notre action.

Et il existe trois domaines dans lesquels cela est selon moi particulièrement important.

Premièrement, la sécurité et la défense. La paix occupe une place centrale dans le projet européen ; elle est au cœur de notre traité et de notre histoire. Elle demeure une mission permanente pour chacun et chacune d’entre nous.

Afin de rechercher la paix dans le monde d’aujourd’hui, l’Europe doit être capable de projeter sa puissance — d’exercer ses capacités de dissuasion et de défense et d’accroître son influence. En clair, il nous faut investir dans les moyens de protéger notre territoire, notre économie, notre démocratie et notre mode de vie. Tous ces impératifs figureront en bonne place dans la nouvelle stratégie européenne de sécurité.

La stratégie européenne de sécurité est un document indicatif qui n’a pas de valeur légale contraignante. Si ce genre de texte est d’une faible utilité opérationnelle, il est assez prisé des cercles européens.

Nous devons incorporer les questions de sécurité dans l’ensemble de nos moyens stratégiques et de nos politiques. En réalité, il faut que la sécurité devienne le principe qui structure notre action, l’état d’esprit par défaut, en matière de défense, de données, d’industrie, d’infrastructures, de technologies ou encore de commerce.

Bien sûr, nous ne partons pas de zéro. Nous avons fait plus pour la défense l’année passée que pendant les décennies qui ont précédé. Nous avons amorcé une montée en puissance des dépenses de défense, qui atteindront 800 milliards d’euros d’ici à 2030.

Il s’agit là cependant pour l’essentiel de dépenses qui devraient être engagées à l’échelle des États et non de l’Union.

Nos États membres accroissent leurs investissements à des niveaux records. Le message est clair, la paix et la sécurité en Europe dépendent de nous, et nous en assumons la pleine responsabilité.

Mais être autonomes ne signifie pas être seuls. Nous voulons aussi collaborer avec des partenaires de confiance du monde entier. C’est l’idée fondamentale qui sous-tend nos partenariats de sécurité et de défense avec des pays situés aux quatre coins du monde.

Nous avons accueilli le Canada dans notre programme SAFE. Nous prévoyons d’intégrer nos chaînes de valeur dans le domaine de la défense avec l’Inde. Et nous progressons dans notre travail avec l’Australie.

Notre Union ne s’était auparavant jamais engagée dans une telle coopération en matière de sécurité. Certains diront peut-être que nous sortons de notre zone de confort. D’autres soutiennent que nous devrions nous concentrer uniquement sur ce qui se passe à nos propres frontières. Mais les menaces auxquelles nous faisons face viennent de toutes les directions et de tous les domaines, espace ou cyberespace. C’est pourquoi cette approche véritablement multidimensionnelle de notre sécurité doit continuer à guider notre action.

Le fait est que le monde qui nous entoure change à une vitesse incroyable, et désormais, l’Europe change elle aussi.

Excellences,

Quand nous évoquons la sécurité, nous ne pouvons pas ne pas parler de l’Ukraine, une nation européenne fière qui continue de se battre pour nos libertés, à la fois en tant que future membre de l’Union et en tant que première ligne de défense de l’Europe. Le message que je veux transmettre ici est clair : l’Europe se tiendra toujours aux côtés de l’Ukraine — quelle que soit l’évolution des événements ailleurs.

La Russie est un des principaux bénéficiaires de la guerre engagée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Alors que le prix du baril remonte fortement et que la Maison-Blanche a annoncé la levée de certaines sanctions sur le pétrole russe, les tonnes de munitions pour systèmes de défense antiaériens consommées par les États-Unis pour contrer les frappes de l’Iran et du Hezbollah sont autant d’armes qui ne pourront pas être livrées à l’Ukraine pour se défendre.

Nous voulons tous que cette horreur et cette effusion de sang se terminent. Et personne n’aspire autant à la paix que le peuple ukrainien.  Mais la fin de la guerre ne doit pas porter en elle le germe de conflits futurs. Et c’est ce qui nous occupe jour après jour — avec L’Ukraine et nos partenaires — afin d’assurer à l’Ukraine une sécurité réellement pérenne. Afin de garantir une paix entière, juste et durable.

Ce dont l’Ukraine a besoin à présent, c’est avant tout d’un soutien financier soutenu. C’est la raison pour laquelle nous avons proposé un prêt de 90 milliards d’euros pour financer les besoins de l’Ukraine. Vous avez tous vu les difficultés auxquelles nous avons été confrontés pour que ce prêt soit adopté — même après l’obtention du consentement des 27 dirigeants.

La Hongrie de Viktor Orbán et la Slovaquie de Robert Fico bloquent ce prêt, approuvé par le Parlement européen en février 2026, qui requiert l’unanimité. Toutes deux exigent en échange la réouverture par l’Ukraine de l’oléoduc Druzba qui permet d’importer du pétrole russe en Europe centrale.

Cela me ramène à la question que j’ai évoquée plus haut au sujet de la capacité de notre système à fonctionner encore efficacement. Mais je peux vous assurer que nous tiendrons nos engagements, car ce qui est en jeu, c’est notre crédibilité — et plus important encore, notre sécurité.

La même logique s’applique à l’élargissement. La question de savoir comment faire en sorte que ce processus fondé sur le mérite donne rapidement des résultats a fait l’objet de bien des débats. Mais il est de la plus haute importance que nous nous tenions prêts – en faisant en sorte que les pays des Balkans occidentaux, la Moldavie et l’Ukraine se rapprochent de notre Union dès à présent.

L’élargissement n’est pas une question idéologique — c’est une question d’intérêt commun et de sécurité pour l’Europe. Et nous devons être prêts à relever le défi le moment venu.

Ursula von der Leyen essaie de presser le mouvement de l’élargissement de l’Union à l’Ukraine et aux Balkans, notamment en proposant une intégration rapide sans droit de vote au marché unique. Cette démarche se heurte à de nombreuses réticences parmi les États membres.

Excellences,

La seconde priorité, ce sont les investissements et les échanges commerciaux avec le monde. En effet, les échanges commerciaux ne sont pas qu’une question d’économie, mais une question de pouvoir.

Vous connaissez tous la liste des accords commerciaux que nous avons conclus, car vous y avez contribué. Nous avons commencé avec le Mexique, la Suisse et l’Indonésie. Sont ensuite venus le Mercosur, après 25 années de tentatives infructueuses, et l’Inde, la mère de tous les accords. Ensuite, ce sera le tour de l’Australie.

Et cela ne s’arrêtera pas là. Le monde veut commercer avec l’Europe. Qu’il s’agisse des Philippines, de la Thaïlande, de la Malaisie, des Émirats arabes unis, ou de cinq pays d’Afrique orientale et australe, jamais notre réseau commercial ne s’était agrandi si rapidement.  Et, rappelons-le, nous n’agissons pas par idéologie, mais pour produire des résultats pour les familles européennes, les entreprises européennes et les industries européennes. Parce que des marchés ouverts et des chaînes de valeur fiables renforcent notre économie. Et parce qu’une économie domestique plus forte nous rend plus forts dans le monde.

Malgré les fortes réticences que suscitent ces accords commerciaux au sein de l’Europe du fait du dumping social et environnemental qu’ils encouragent, Ursula von der Leyen propose non seulement de poursuivre mais d’accélérer la conclusion d’accords de libre-échange, qui plus est en limitant désormais les dimensions de droits humains ou les clauses environnementales qu’ils pouvaient contenir.

Par exemple, nous diversifions nos chaînes de valeur pour les semi-conducteurs et les technologies propres avec des pays comme l’Inde. Nous diversifions notre approvisionnement en matières premières critiques en en important d’Amérique latine, d’Australie et d’ailleurs. Le réseau couvert par nos accords représente presque 50 % du PIB mondial et englobe plus de la moitié des échanges commerciaux de notre continent. Par conséquent, nos entreprises peuvent avoir des échanges commerciaux prévisibles, fondés sur des règles, avec plus de la moitié de la planète.

Nous voulons étendre cette communauté encore davantage, notamment en coopérant avec les 12 membres du PTPGP — l’accord de partenariat transpacifique. En effet, il existe un intérêt économique majeur à commercer et à investir à travers le monde.

Songez à l’initiative « Global Gateway ». Quelque quatre ans après son lancement, nous avons déjà dépassé notre objectif initial de mobiliser 300 milliards d’euros. Et je suis convaincue que nous dépasserons les 400 milliards l’an prochain, car il existe une demande d’investissements européens partout dans le monde.

L’initiative « Global Gateway » était censée être la réponse européenne aux Routes de la soie chinoises. Son succès est néanmoins très relatif dans la mesure où très peu de financements nouveaux ont réellement été mis sur la table. Jusqu’ici, le « Global Gateway » a consisté pour l’essentiel à coller une nouvelle étiquette sur des projets déjà engagés.

La raison en est simple : lorsque nous investissons dans des chaînes de valeur propres en Afrique du Nord, ou dans les compétences requises pour le traitement des minéraux le long du Corridor de Lobito, dans les connexions numériques le long du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) ou dans les industries pharmaceutiques locales en Afrique et dans les Caraïbes, il est absolument limpide que les deux parties seront gagnantes.

Le corridor de Lobito est une voie commerciale qui relie le port de Lobito en Angola aux mines de cuivre de Zambie en passant par la République démocratique du Congo. L’IMEC, quant à lui, est un projet de corridor censé relier un jour l’Inde et l’Europe via le Moyen-Orient, ce qui supposerait bien sûr que cette région soit pacifiée et stabilisée. Les événements présents ne font que rendre cette perspective plus lointaine.

L’Europe est gagnante grâce au renforcement des chaînes d’approvisionnement, tandis que nos partenaires sont gagnants grâce aux investissements durables dans les infrastructures, les compétences et les emplois au niveau local. Il s’agit d’emplois pérennes dans les nouvelles industries locales, qui créent de nouveaux marchés pour les entreprises locales, tout comme pour les nôtres.

C’est un modèle qui fonctionne. Et c’est pourquoi, dans le prochain budget européen, nous avons proposé que le mécanisme de financement « L’Europe dans le monde » bénéficie d’une augmentation de 75 %. Le message est clair : l’initiative « Global Gateway » ne génère que des bénéfices mutuels, et permet de développer des partenariats et des projets qui font progresser nos valeurs.

Ursula von der Leyen fait ici allusion au prochain cadre financier pluriannuel européen pour la période 2028-2034. Si la hausse de 75 % peut sembler élevée, le montant de départ était très faible. Par ailleurs, il est prévu pour l’instant que ces sommes soient principalement réservées à la conclusion d’accords avec des pays qui accepteront de contrôler les flux migratoires à la place de l’Union, et non au développement de chaînes de valeur alternatives à la Chine et aux États-Unis dans le monde.

Songez par exemple aux projets stratégiques tels que le corridor de transport transcaspien. À première vue, son objectif est de ramener le trajet par voie terrestre entre l’Asie centrale et l’Europe de 30 à 15 jours. Mais ce n’est pas là son seul but. Ce corridor permettra aussi de relier entre eux des pays du Caucase méridional anciennement ennemis et de les relier à l’Europe.

Le corridor transcaspien est destiné à relier l’Asie centrale et l’Europe en évitant la Russie. Les pays « anciennement ennemis » désignés sont l’Azerbaïdjan et l’Arménie. 

Et tout comme le charbon et l’acier ont uni l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, ce nouveau corridor peut faire des échanges et de la coopération la norme dans une région qui connaît des tensions et ouvrir une voie non seulement vers l’Europe, mais vers la paix.

Ce que je veux dire est très simple : dans cette région, ainsi qu’en Afrique ou au Moyen-Orient, nos investissements signifient que nous disposons de moyens de pression et d’influence.

C’est là une étrange façon de présenter les choses : après avoir indiqué que ces partenariats avaient pour objectif d’être gagnants-gagnants, la présidente de la Commission les décrit en des termes trumpistes et coloniaux.

Il suffit sinon de penser au succès du pacte pour la Méditerranée, qui revitalise nos partenariats dans toute la région.

Le pacte pour la Méditerranée est, pour le moment, un succès imaginaire. En dehors de la question du contrôle des migrations, l’Europe a été totalement incapable de développer jusqu’ici une politique cohérente et ambitieuse de nature à rapprocher politiquement et économiquement les deux rives de la Méditerranée.

Le fait est que nous devons transformer nos atouts financiers en véritable puissance, afin de pouvoir changer concrètement la donne. Voilà ce qu’une politique étrangère pragmatique et guidée par nos intérêts peut apporter à l’Europe, ainsi qu’à tous nos partenaires à travers le monde.

Excellences,

En troisième lieu, je voudrais aborder la question de notre diplomatie, et de la manière dont elle peut contribuer à répondre aux attentes des Européens.

Notre adhésion aux Nations unies et à sa Charte fait partie intégrante de notre ADN. Avec les États membres, nous apportons la contribution la plus importante au système des Nations unies — et ce, année après année.

Vous savez tous pourquoi. Dans un monde tel que le nôtre où les conflits se multiplient, il nous faut un système de gouvernance mondiale fondé sur des règles. Bien sûr, le système des Nations unies doit lui aussi être repensé. Et lorsque les formats traditionnels s’avèrent inopérants, il nous incombe de trouver des moyens créatifs pour résoudre les crises les plus graves de notre temps.

L’Europe a toujours été disposée à tester de nouveaux formats en matière de diplomatie — qu’il s’agisse des Quatuors, des groupes de contact ou des initiatives régionales. C’est pourquoi nous continuerons de chercher des moyens d’œuvrer ensemble pour assumer nos responsabilités et répondre à nos priorités les plus urgentes.

Ce rôle diplomatique de l’Union est pour le moment un vœu pieu et l’échec est patent sur ce plan. Alors qu’il y a onze ans, l’Europe avait joué un rôle majeur pour conclure le JCPoA, l’accord international sur le nucléaire iranien, celle-ci ne joue aujourd’hui aucun rôle pour résoudre une crise qui la menace au premier chef. Il en va de même de la reconstruction de Gaza et de la résolution du conflit israélo-palestinien, mentionnés ensuite.

Je pense en particulier à la reconstruction de Gaza et à la paix pour les Palestiniens et les Israéliens. Chaque nouvelle initiative devrait viser à compléter les Nations unies — et non à leur faire concurrence ou à se substituer à elles.

Ursula von der Leyen vise ici sans le nommer — pour ne pas provoquer la colère du président des États-Unis — le Board of Peace mis en place par Donald Trump. Malgré l’avis des États membres, elle avait tenu à envoyer la Commissaire européenne en charge de la Méditerranée assister à la mise en place de ce pseudo-organe de gouvernance.

Nous avons été très clairs sur ce point dès le départ, et cela ne fait qu’accentuer l’importance de notre engagement. Mais l’Europe ne peut pas façonner le monde depuis les coulisses. Nous devons agir pour faire entendre notre voix, protéger nos intérêts et, surtout, défendre nos valeurs en toutes circonstances. Notre politique étrangère évolue, mais cet impératif, lui, ne changera jamais.

Excellences,

Pour finir, je reconnais avoir omis aujourd’hui de mentionner de nombreuses priorités, de nombreuses régions et de nombreux pays. Ce n’est pas que nos travaux y soient moins importants, mais je souhaitais dresser un bilan plus général de la situation — et de l’alternative qui se présente très concrètement à nous. La politique extérieure de l’Europe sera toujours inévitablement soumise aux conditions géographiques et géopolitiques. Nous devons accepter cet état de choses, et admettre que nous ne pourrons pas résoudre tous les problèmes du monde ni concilier parfaitement nos valeurs et nos intérêts en toutes circonstances.

Nous pouvons en revanche décider des principes directeurs de notre politique extérieure, et de la manière dont nous choisissons de la mener. Comme je l’ai dit ici même l’an dernier, je suis convaincue que nous devons défendre nos intérêts d’une manière beaucoup plus assertive. C’est ainsi que nous pourrons saisir les occasions qui se présentent quotidiennement à vous. Mais je crois aussi que nous devons faire preuve d’esprit critique et nous demander honnêtement si nos structures et nos outils sont encore adaptés à leur finalité — ou au monde actuel.

La situation au Moyen-Orient n’est pas à l’origine de cette réflexion. Elle est en réalité symptomatique d’un problème plus vaste ; tout comme l’a été le Groenland et comme l’est l’Ukraine, et comme le seront bien d’autres endroits encore durant cette année. Ce que je veux dire, c’est qu’à une époque de mutations radicales comme la nôtre, nous avons le choix entre nous accrocher à ce qui nous rendait forts par le passé et défendre des habitudes et des certitudes rendues obsolètes par le cours de l’histoire, ou opter pour un nouveau destin pour l’Europe.

Nous pouvons jeter les bases d’une politique extérieure qui nous rende plus forts sur le plan intérieur, plus influents sur le plan international, et qui fasse de nous un meilleur partenaire pour d’autres pays à travers le monde. Une politique extérieure qui constitue le pilier de l’indépendance de l’Europe, qui protège nos intérêts et promeuve nos valeurs. Sans nostalgie — ni regrets — pour l’ancien monde, mais en façonnant celui qui est à venir.

Encore merci à vous pour votre dévouement exemplaire, et vive l’Europe.

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