La contre-révolution nationaliste qui a marqué ces dernières années est née en réaction à une révolution amorcée dans les années 1960, parvenue à son apogée dans les années 1990 et entrée en crise au tournant des années 2010.

Sa dynamique reposait sur une conviction radicale : un ordre dépolitisé, articulé autour d’une éthique universaliste, des droits individuels, de l’État de droit et des mécanismes du marché, aurait suffi à garantir l’émancipation maximale des individus ainsi qu’un progrès rapide et continu à l’échelle planétaire. Elle s’est effondrée sous le poids de son propre utopisme et de promesses hyperboliques qu’elle n’a pas su — et n’aurait pu — tenir.

En réaction, une rébellion s’est constituée lentement et confusément contre un millénarisme porté par une anthropologie unilatérale, inapte à saisir la complexité humaine dans ses contradictions, et nourrie d’abstractions qui arrachaient les personnes à leurs contextes, fussent-ils historiques ou géographiques.

Cette rébellion a finalement pris la forme d’une contre-révolution de matrice nationaliste 1.

La contre-révolution et le modèle Meloni

À en juger par la situation présente, force est de constater que cette contre-révolution est loin d’être essoufflée. Pourtant, alors même qu’elle est en marche depuis au moins une décennie, si l’on s’interroge sur le nouvel ordre qu’elle entend édifier pour remplacer celui qu’elle rejette, la réponse se dérobe. Même si l’analyse négative de la modernité tardive qu’elle véhicule semble fondée à bien des égards, il faut admettre qu’elle est incapable de proposer un remède efficace. 

Les pages de cette revue ont le mérite d’avoir consacré de l’espace et une attention systématique à l’élaboration intellectuelle qui a accompagné la deuxième ascension de Donald Trump à la présidence des États-Unis 2. Pourtant, plus on examine ces textes, plus s’impose l’impression d’un débat resté à la surface, miné par des contradictions flagrantes — au sein même de la pensée de chaque auteur, et plus encore, parfois brutalement, d’un auteur à l’autre. La question demeure également ouverte de l’incidence réelle de cette réflexion sur les choix de la Maison-Blanche. Comme toujours dans les phases d’interrègne, le sommet des institutions, dès lors que celles-ci ne sont plus régies par des règles partagées, est livré à l’improvisation — quand ce n’est pas à des psychoses narcissiques. L’hostilité envers l’ordre ancien, moribond, est du reste si violente qu’elle récompense l’outrage et la provocation, fussent-ils parfaitement futiles.

De ces conditions naît un cercle vicieux propre à la contre-révolution : toute élaboration intellectuelle court le risque d’être tenue, par ceux qui détiennent le pouvoir, non seulement pour inutile mais pour nuisible. D’autant plus que cette contre-révolution se révèle stérile. L’ordre hérité de la révolution radicale de la fin du XXe siècle paraît si solidement ancré qu’on imagine mal comment il pourrait se désintégrer autrement qu’au prix d’un événement catastrophique. Or il paraît plus improbable encore que les opinions publiques des démocraties avancées — méfiantes mais soucieuses de préserver leurs biens et leurs privilèges — consentent, en l’état actuel des choses, à se laisser entraîner vers une apocalypse. L’administration Trump elle-même, qui s’efforce pourtant de démanteler l’ordre ancien à tout prix, reste plus radicale en paroles qu’en actes.

Fruit d’une lassitude collective plus que d’un choix proactif, la victoire de Meloni fut sobre et dépourvue de l’enthousiasme qui accompagne les grands tournants historiques.

Giovanni Orsina

En révélant le caractère profondément antinomique du mouvement nationaliste international, l’accélération spectaculaire du président des États-Unis a d’ailleurs fini par le mettre sous une forte pression. Pour désamorcer cette contradiction et parvenir à rassembler en une alliance mondiale tous ceux qui accordent la priorité aux égoïsmes nationaux, il faudrait une tout autre capacité d’autolimitation et, précisément, de réflexion culturelle. La défaite même de Viktor Orbán en Hongrie, quoique imputable en grande partie à des causes internes, peut être lue comme le signe que le nationalisme ne sait rien faire d’autre que freiner et entraver l’ordre auquel il s’oppose. Faute d’une vision permettant de repenser un globe interconnecté, la contre-révolution est vouée à demeurer le symptôme d’une crise profonde — et non son remède.

Dans ce contexte, la victoire en Italie d’une coalition de destra-centro 3 aux élections de 2022 et l’accession de Giorgia Meloni à la tête du gouvernement ont fait de la péninsule un laboratoire de la contre-révolution nationaliste, et de la dirigeante de Fratelli d’Italia un exemple crédible pour les conservateurs. Le cas italien est d’autant plus instructif que la péninsule est volontiers perçue comme un « laboratoire politique » où s’annoncent des phénomènes appelés à se déployer ensuite ailleurs — du berlusconisme au Mouvement 5 Étoiles pour ne citer que l’histoire récente. Giorgia Meloni est ainsi devenue un cas d’école, et a presque imposé un modèle.

Après bientôt quatre ans de melonismo, il est donc légitime de se demander non seulement si la contre-révolution italienne est enfin « rentrée au port » 4, mais aussi dans quelle mesure l’œuvre de Giorgia Meloni pourrait servir de prototype reproductible et ouvrir la voie à d’autres contre-révolutions nationalistes.

Ce que nous nous efforcerons de montrer, c’est que s’il est possible de dégager les contours d’un « melonisme » à partir de cette expérience, il serait illusoire d’y voir, au-delà de la carrière politique de l’actuelle présidente du Conseil, un modèle politique transposable.

Un anticlimax : le sens du moment Meloni

Giorgia Meloni n’a pas remporté les élections de 2022 grâce à la poussée enthousiaste d’une vague nationaliste. Elle n’a reçu aucun mandat idéologique de la part des Italiens. Deux chiffres suffisent à s’en rendre compte : sur 63,9 % de participation, 43,8 % des voix ont été recueillies par la coalition de centre-droit, soit un peu plus d’un quart de l’électorat. La dirigeante de Fratelli d’Italia s’est donc imposée dans un climat de résignation apparu à l’issue d’un cycle d’agitation politique d’une décennie qui s’était révélé, pour la énième fois, incapable d’enrayer le déclin italien 5.

Ce cycle a débuté en 2013, au lendemain de l’expérience pro-européenne et technocratique du gouvernement de Mario Monti, avec l’explosion électorale du Mouvement 5 Étoiles. Il s’est poursuivi avec la tentative de Matteo Renzi de vaincre le populisme en combinant dynamisme réformiste et imitation des méthodes populistes elles-mêmes — et avec son échec. Le Mouvement 5 Étoiles a ensuite formé un gouvernement pour toute une législature, de 2018 à 2022, s’alliant d’abord avec la droite puis avec la gauche, pour finalement soutenir le gouvernement, lui aussi pro-européen et technocratique, dirigé par Mario Draghi — soit l’exact opposé de tout ce que Beppe Grillo avait toujours représenté. Entre-temps, le leader souverainiste de la Ligue Matteo Salvini, avait connu la trajectoire d’une sorte d’étoile filante en s’éteignant à toute vitesse après avoir atteint son zénith politique.

La véritable essence du melonismo n’est pas tant à rechercher sur le plan de la culture politique ou de l’idéologie que sur le plan anthropologique.

Giovanni Orsina

Entre les deux Mario — Draghi et Monti — de 2011 à 2022, l’Italie a essayé et épuisé toutes les options possibles. En votant pour Meloni à la fin de ce cycle, les électeurs se sont tournés vers le seul leadership qui n’avait pas encore été usé par les compromis et la gestion quotidienne du pouvoir. 

Fruit d’une lassitude collective plus que d’un choix proactif, ce fut une victoire sobre, dépourvue de l’enthousiasme qui accompagne les grands tournants historiques. La première femme à présider le Conseil des ministres n’a pas cherché à incarner la liberté qui pousse le peuple à monter aux barricades. Elle a offert le visage d’une dirigeante fiable, les pieds sur terre, capable d’assurer la protection et de tourner la page d’un leadership masculin qui avait marqué la décennie populiste. Pour prendre la juste mesure des 63,9 % d’électeurs qui se sont rendus aux urnes en 2022, il faut rappeler qu’ils étaient plus de 75 % en 2013. Les dernières élections législatives italiennes ont donc constitué une déception, non le signe avant-coureur d’une accélération contre-révolutionnaire.

Une lecture faussée

On commet d’ordinaire deux erreurs d’interprétation en essayant de comprendre le phénomène Meloni

La première, et la plus grave, consiste à vouloir comprendre ce phénomène politique — ou plutôt à le diaboliser — en le situant dans le prolongement direct du fascisme. En Italie, cette erreur a été nourrie par la fragilité chronique de la gauche politique et par le sectarisme d’une grande partie de la culture progressiste, relayée par une minorité substantielle de l’opinion publique. Hors d’Italie, elle tient aussi à la paresse de journalistes qui n’ont pas pris la peine de corriger l’image stéréotypée que leurs lecteurs se font de la péninsule — pizzas, mandoline et chemises noires.

Il ne fait aucun doute que Fratelli d’Italia se présente — jusque dans son logo, qui reprend le symbole de la flamme — comme le dernier héritier du Mouvement social italien (MSI), où coexistaient des composantes clairement néofascistes. Les décennies ont toutefois passé et, en particulier depuis la fin de la Guerre froide, cette tradition politique a connu une profonde métamorphose 6. On peut soutenir, et non sans arguments solides, que cette répudiation aurait gagné à être plus convaincante. Mais il n’est pas davantage possible d’ignorer les occasions désormais innombrables où Meloni a explicitement et clairement désavoué le régime fasciste et manifesté son adhésion aux valeurs constitutionnelles.

Giorgia Meloni prend un selfie lors d’un de ses derniers meetings de campagne à Rome, le 22 septembre 2022. © AP Photo/Gregorio Borgia

Il suffit de lire le discours qu’elle a prononcé à la Chambre des députés lors de la cérémonie solennelle de son investiture au gouvernement, le 25 octobre 2022. La présidente du Conseil déclarait alors : « la liberté et la démocratie sont les éléments distinctifs de la civilisation européenne contemporaine, auxquels je me suis toujours identifiée… je n’ai jamais éprouvé de sympathie ni de proximité envers les régimes antidémocratiques — aucun régime, y compris le fascisme, et j’ai toujours considéré les lois raciales de 1938 comme le point le plus bas de l’histoire italienne, une honte qui marquera notre peuple à jamais ». Elle ajoutait : « la communauté politique dont je suis issue a toujours progressé vers une historicisation pleine et consciente du XXe siècle, elle a assumé d’importantes responsabilités gouvernementales, en prêtant serment sur la Constitution républicaine, comme nous avons eu l’honneur de le faire il y a encore quelques heures. Elle a affirmé et incarné sans aucune ambiguïté les valeurs de la démocratie libérale, qui sont le fondement de l’identité commune du centre-droit italien et dont nous ne nous écarterons pas d’un centimètre. Nous combattrons toute forme de racisme, d’antisémitisme, de violence politique et de discrimination » 7. Voir dans ces déclarations une apologie cachée de Benito Mussolini relève à tout le moins de la mauvaise foi.

La deuxième erreur de perspective, moins grave que la précédente, a consisté à réduire le « melonisme » à une forme de populisme. Né à la veille du cycle d’agitation politique de 2013-2022, Fratelli d’Italia s’est certes adressé directement aux citoyens en utilisant les arguments dichotomiques et moralisateurs considérés comme typiques de la rhétorique populiste, en opposant le peuple vertueux à un establishment autoréférentiel et corrompu — l’Union européenne et sa bureaucratie, les grands centres de la finance internationale, l’intelligentsia progressiste retranchée derrière la pensée unique. Et l’électorat de ce parti,  qui comprend une part indéniable de populisme — voire de complotisme — a sans nul doute apprécié 8. Mais les racines de la tradition politique à laquelle se rattache Fratelli d’Italia remontent à bien avant la décennie populiste. Lorsque Giorgia Meloni a fondé son parti, elle disposait déjà d’une solide carrière politique ainsi que d’une expérience ministérielle. Elle a par ailleurs rejeté explicitement le populisme, qu’elle a qualifié « d’antivision » fondée sur la poursuite d’humeurs sociales éphémères, alors que, selon elle, la politique devrait savoir guider la société sur la base d’un projet clair et cohérent 9.

Ainsi, si Fratelli d’Italia était au départ une petite entité politique, elle a su se doter d’une structure hiérarchique héritière de la tradition des partis de masse du XXe siècle. Sa direction n’est pas composée d’outsiders étrangers à la vie publique mais de politiciens de carrière et de longue date, dont la sélection intervient après un long parcours sur le terrain et récompense le militantisme et la fidélité. Notons enfin que le parti ne rejette pas la dialectique politique traditionnelle entre la droite et la gauche, comme le font souvent les populistes. Au contraire, il s’appuie dessus et même la renforce.

Tentative de définition du melonisme

Si ni l’étiquette de populiste, ni, a fortiori, celle de fasciste ne permettent de définir le « melonisme », c’est qu’il convient, pour le comprendre, de partir non pas d’un plein mais d’un vide conceptuel. Il se loge dans une brèche ouverte précisément par l’implosion du fascisme — dépassé comme idéologie dès 1945 et qui, depuis la fin de la Guerre froide, ne procure plus, même à ceux qui s’en réclament, la modeste rente de position politique qu’il avait jusqu’alors assurée au Mouvement social italien.

Ce vide a été comblé de deux manières : sur le plan culturel d’abord, mais aussi, plus profondément, sur le plan anthropologique.

En termes de culture politique, on peut avancer que le melonismo s’est arrimé au conservatisme. À partir de 2020-2021, lorsque la vague populiste et eurosceptique a perdu de sa vigueur, Fratelli d’Italia a commencé à se préparer à l’éventualité de conquérir le pouvoir et Giorgia Meloni a accédé à la présidence du parti des Conservateurs et réformistes européens 10. Cette adhésion explicite au conservatisme n’a pas été uniquement instrumentale. Au contraire, la présidente du Conseil a largement démontré qu’elle savait évoluer avec aisance dans un cadre de valeurs ancré dans les piliers du conservatisme : réalisme et bon sens, respect de la religion, patriotisme et défense de la famille traditionnelle 11.

Dans le même temps, cette adhésion n’a pas non plus été étayée par une réflexion culturelle plus ancrée. Si, au fil des ans, les conférences et les publications des fondations de ce courant n’ont certes pas manqué, il s’agit là d’activités d’une portée modeste qui semblent s’être cantonnées pour l’essentiel entre deux pôles : d’un côté, la critique de la pensée progressiste, accompagnée de plaintes quant à sa position hégémonique, et de l’autre, la réaffirmation rituelle des principes historiques de la tradition conservatrice.

Si Fratelli d’Italia était au départ une petite entité politique, elle a su se doter d’une structure hiérarchique héritière de la tradition des partis de masse du XXe siècle.

Giovanni Orsina

Autrement dit, on n’a vu aucune tentative réelle de produire une pensée originale, ni aucun effort pour actualiser la tradition conservatrice au XXIe siècle. Une telle actualisation serait pourtant urgente : y a-t-il encore un sens à parler de « patriotisme » dans une Italie où seuls 16 % des citoyens se disent prêts à défendre leur pays 12 ? Que signifie « famille traditionnelle » dans un État en pleine crise démographique qui, entre 2008 et 2024, a vu la proportion d’enfants nés hors mariage passer de 20 à 43 % du total 13 ? Le gouvernement Meloni n’est certes pas dépourvu de figures intellectuelles, qui auraient pu accoucher de tels discours, mais ce vivier n’a produit aucun résultat significatif. Si bien que depuis les élections de 2022 jusqu’à aujourd’hui, on ne se souvient pas de la publication d’un ouvrage notable que le gouvernement aurait déclaré vouloir prendre pour doctrine, ne serait-ce qu’en paroles. Il n’existe pas non plus de revue capable de donner le ton au débat public.

La véritable essence du melonismo n’est donc pas tant à rechercher sur le plan de la culture politique ou de l’idéologie que sur le plan anthropologique. Si le fascisme est inutilisable — voire carrément nuisible — et que le conservatisme n’est guère plus qu’une étiquette, l’expérience commune de la famille politique au sein de laquelle Meloni a grandi est autrement plus déterminante.

Cette communauté n’est plus marquée par les décennies qu’elle a passées à nourrir la nostalgie du fascisme, mais elle l’est encore largement par les décennies passées à se défendre contre la marginalisation extrême de ceux qui l’accusaient de nourrir cette nostalgie. C’est au cours de cette période que, transformant l’ostracisme et l’isolement en identité collective et en lien de loyauté, cette famille politique est devenue ce qu’elle est : une tribu existentielle avant même d’être politique, soudée par une série de références symboliques et un culte des martyrs — les jeunes membres du MSI tués pendant les années de plomb 14.

Qu’après la chute du mur de Berlin, cette famille politique ait été légitimée et portée au pouvoir par Silvio Berlusconi ; qu’elle ait dirigé le pays en 1994, de 2001 à 2006, puis de 2008 à 2011, sans compter la gestion d’innombrables régions et communes ; que Meloni elle-même ait été la plus jeune ministre de l’histoire d’Italie — rien de toute cette institutionnalisation n’a modifié l’identité d’origine de cette tribu : once an underdog, always an underdog.

De cette histoire, Giorgia Meloni et son parti ont tiré une psychologie essentiellement réactive et revendicative qui conditionne fondamentalement toutes leurs autres caractéristiques. 

Cette tribu politique naît dans un environnement hostile et se constitue comme instrument de défense d’une minorité opprimée par la force prépondérante des oppresseurs. Les références au conservatisme peuvent d’ailleurs rester superficielles, à y regarder de plus près, car leur fonction principale est en fait moins de produire une pensée autonome et originale que de générer une identité en opposition à l’hégémonie de la culture progressiste.

Giorgia Meloni lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques d’hiver de 2026, à Vérone, en Italie, le dimanche 22 février 2026. © AP Photo/Natacha Pisarenko

Lorsqu’il est populiste, c’est que le « melonisme » met l’accent sur sa propre opposition aux puissants, dans une forme définie par Pierre Ostiguy comme « l’exhibition politique antagoniste, à des fins de mobilisation, de ce qui se trouve ‘en bas’ » 15. Structurellement conçu comme minoritaire, il ne sait pas se projeter comme une force hégémonique ou au pouvoir, même lorsqu’il l’est. Dépourvu de culture de gouvernement, il est né et fait pour l’opposition.

Ce cadre anthropologique — et aussi, pourrait-on dire, psychologique — semble taillé sur mesure pour mettre en valeur le talent politique de Giorgia Meloni. On peut même supposer qu’il l’a aidée à le développer. Car ce style est lui aussi essentiellement réactif. La présidente du Conseil a un sens solide de la réalité et des rapports de force, et elle pousse la méfiance et la prudence à des degrés obsessionnels. Elle n’anticipe jamais, ose très rarement, mais se montre très habile à répondre — toujours après avoir pris soin de laisser un temps d’hésitation — aux sollicitations que l’histoire lui présente. En cela, son style politique qui reste fondamentalement romain emprunte quelque chose à l’attentisme stratégique d’Angela Merkel. 

Au total, se risquer à définition complète du melonismo pourrait ressembler à peu près à ceci : « une technique de gouvernement consistant à réagir avec un léger retard aux défis posés par un ordre mondialiste et post-traditionaliste encore fort mais plongé dans une crise profonde, en puisant dans un style pragmatique s’inspirant vaguement, lorsque c’est possible, des valeurs traditionalistes et anti-mondialistes. »

Un bilan de trois ans et demi de gouvernement

Marquées davantage par l’adaptation aux contraintes de la réalité que par des réformes structurelles, les trois années et demi du gouvernement de centre-droit confirment cette définition. Sans prétendre ici à une évaluation exhaustive, on peut s’arrêter sur deux points cruciaux : la politique européenne et internationale d’une part ; les politiques migratoires et de sécurité de l’autre.

L’Europe et Trump : la doctrine Meloni

L’autonomie d’un pays comme l’Italie — de taille moyenne, membre de la zone euro, importateur de matières premières et exportateur de produits manufacturés, accablé par une dette publique importante, en crise démographique et productive — ne peut passer que par une politique étrangère cohérente et avisée. En théorie, les détracteurs des positions nationalistes les plus agressives de Meloni ont toujours eu raison de mettre l’accent sur cette réalité. Mais concrètement, ces mêmes détracteurs ont souvent manqué de sensibilité politique : en démocratie, il faut savoir gérer l’opinion publique, il ne suffit pas de donner des leçons de rationalité depuis sa chaire. C’est même contre-productif. Or à cet égard, en abordant la situation européenne et mondiale avec réalisme tout en cherchant à gagner en crédibilité et à se tailler ainsi un peu d’espace pour des initiatives nationales autonomes, Meloni a sans doute mieux agi qu’elle n’a prêché. 

Cette stratégie s’est d’abord traduite par une gestion rigoureuse des comptes publics. L’écart entre les obligations d’État italiennes et les Bunds allemands, en baisse constante depuis fin 2023, est resté stable sous la barre des cent points de base depuis le milieu de l’année 2025. En parallèle, les agences de notation ont évalué positivement la stratégie italienne de maîtrise de la dette 16. D’une manière générale, cela a permis au gouvernement de prendre sa part à la géopolitique interne de l’Union en obtenant quelques succès, comme le poste de vice-président exécutif de la Commission pour Raffaele Fitto. Meloni a également joué un rôle non négligeable pour contenir les tentatives de paralysie de Viktor Orbán en servant de médiatrice pour éviter des blocages hongrois sur l’aide à l’Ukraine et le budget de l’Union. Cela n’a bien sûr pas changé sa position vis-à-vis de l’intégration européenne, au contraire. Mais elle a démontré qu’elle avait compris que la protection de l’intérêt national italien passait par la stabilité de la zone euro et par une implication active — même de manière critique — dans les processus décisionnels de Bruxelles 17.

Le style politique de Giorgia Meloni, qui reste fondamentalement romain, emprunte quelque chose à l’attentisme stratégique d’Angela Merkel. 

Giovanni Orsina

On a beaucoup écrit, en Italie comme à l’étranger, sur la proximité de Meloni avec Trump. Pourtant, voir dans leur relation un alignement politique parfait relèverait là encore d’une erreur de perspective.

À bien des égards, les liens noués avec l’internationale conservatrice, dont le Parti républicain américain est aujourd’hui le fer de lance, s’inscrivent dans un ancrage identitaire qui procède du vide conceptuel évoqué plus haut : faute d’autre chose, il fallait bien s’accrocher au conservatisme et à son représentant le plus visible. C’est dans ce contexte que doit se comprendre également le soutien de Meloni à Orbán lors du dernier scrutin hongrois. Sur les plans idéologique et politique, en somme, la présidente du Conseil est donc effectivement proche de Trump, mais la racine la plus profonde de son atlantisme se trouve ailleurs. Et ce n’est pas un hasard si la présidente du Conseil avait également noué d’excellentes relations avec l’administration Biden. En cela, Giorgia Meloni s’inscrit dans une tradition italienne de politique étrangère qui, depuis des décennies, consiste à tirer parti du lien transatlantique pour renforcer la position de la péninsule sur la scène européenne face au couple franco-allemand 18. Cette stratégie a eu un sens dans les circonstances particulières de ces dernières années — du moins tant que le facteur Trump restait gérable.

Immigration et sécurité

Mais c’est sur le terrain de l’immigration et de la sécurité que des segments importants de l’opinion publique — dans les villages et les petites villes, dans les banlieues des métropoles, parmi les classes sociales les plus défavorisées, parmi ceux qui sont les plus attachés aux liens identitaires et communautaires — se sont rebellés contre les abstractions de la révolution radicale au nom des besoins les plus concrets et les plus quotidiens. 

Pour répondre à cette demande de sécurité, le gouvernement Meloni a renforcé les mécanismes de répression judiciaire par l’introduction de nombreuses nouvelles infractions et le durcissement des peines pour les délits déjà reconnus 19. D’un côté, il a augmenté les pouvoirs des juges et élargi les marges de manœuvre de la magistrature. Mais dans le même temps, il a cherché à la ramener sous son contrôle en réformant l’ordre judiciaire lors du référendum perdu le 22 mars 2026.

Ce double mouvement contradictoire est le signe de la fragilité culturelle de l’actuelle majorité de centre-droit : si la contre-révolution se dit conservatrice, elle reste en fait suspendue entre des pulsions populistes et des revendications plus libérales.

Giorgia Meloni lors d’un débat au Sénat italien sur le conflit en Iran et la situation dans le Golfe, le mercredi 11 mars 2026. © AP Photo/Alessandra Tarantino

En ce qui concerne les questions migratoires, le rôle de Meloni n’a pas tant consisté à inventer et à imposer une nouvelle ligne européenne qu’à consolider et à accélérer une transformation déjà enclenchée à l’échelle de l’Union après la crise de 2015. La présidente du Conseil a contribué à déplacer le centre de gravité du débat continental vers une vision de l’immigration axée sur le contrôle des frontières, la dissuasion, l’externalisation et la sélection économique des flux migratoires. Des mesures qui, il y a encore quelques années, n’apparaissaient pratiquement que dans la rhétorique de l’extrême droite ont progressivement fait leur entrée dans le répertoire de l’action publique européenne. C’est dans ce cadre que s’inscrivent tant les accords avec les pays nord-africains de transit — en particulier la Tunisie et la Libye — que le protocole avec l’Albanie pour la gestion extraterritoriale d’une partie des procédures d’asile, devenu l’un des symboles les plus controversés du nouveau cycle européen. Le « Plan Mattei » a poussé encore plus loin l’imbrication de la coopération énergétique, de la politique méditerranéenne et de la maîtrise migratoire.

Sur une thématique aussi cruciale pour la contre-révolution nationaliste que celle de l’immigration, l’Italie n’a donc pu obtenir de résultats qu’en passant par l’échelle européenne et internationale. Faute de la traction nécessaire pour voir émerger un ordre mondial en sa faveur, elle a dû se résigner à l’idée que la défense de ses frontières serait subordonnée, dans une large mesure, à des processus échappant au contrôle direct de l’État-nation.

Il n’y aura pas de modèle Meloni

L’Italie a eu la chance de pouvoir compter sur le talent de Giorgia Meloni pour la réactivité. Dans un contexte mondial marqué par une transition chaotique et dangereuse, une puissance moyenne en déclin ne peut guère faire plus que de répondre aux défis historiques qui se présentent à elle. Parvenir à naviguer dans ces eaux troubles tout en maintenant le navire à flot, sans agitation ni vœux pieux mais avec le sens des réalités et des rapports de force, est déjà une forme d’exploit. Or le gouvernement de destra-centro a réussi à exercer un frein modeste face à la révolution radicale des dernières décennies — même s’il l’a fait davantage en s’abstenant d’agir qu’en agissant. Dans une certaine mesure, la dirigeante de Fratelli d’Italia est parvenue à être contre-révolutionnaire en utilisant le levier de la souveraineté nationale pour limiter la poussée de l’individualisme et du mondialisme. En votant pour elle en 2022, les électeurs italiens avaient peut-être cherché exactement cela : non pas un renversement traumatisant du statu quo, mais du bon sens, de la protection et un rempart contre le changement historique. Le style Meloni a su répondre à cette attente des Italiens.

Mais son succès politique revêt un caractère paradoxal. Elle a réussi à réconcilier l’opinion publique italienne avec les contraintes européennes en recourant à une rhétorique nationaliste teintée de populisme. À la faveur d’un changement de climat politique qu’on peut faire remonter à la pandémie de Covid-19, la présidente du Conseil a permis aux voix subversives de s’exprimer tout en les canalisant dans le cadre de la légalité communautaire et internationale. On notait plus haut que, compte tenu de l’exposition de l’Italie aux vents globaux, les détracteurs de son souverainisme avaient raison en théorie mais tort en pratique — car en démocratie, proclamer une vérité abstraite ne suffit jamais. Or on pourrait dire que, si Meloni avait peut-être tort en théorie, sa pratique politique a fini par lui donner raison : elle a su gérer un processus démocratique dont les résultats ont démenti ses prémisses les plus radicales.

Après sa défaite au référendum constitutionnel du mois de mars, les options de la dirigeante de Fratelli d’Italia semblent épuisées. Mais les oppositions restent très fragiles. Les élections qui se tiendront à la fin du printemps ou au début de l’automne de l’année prochaine verront s’affronter plusieurs candidats faibles. Dans ce scrutin qui se jouera moins à « que le meilleur gagne » qu’à « que le pire perde », il n’est pas évident — mais pas impossible non plus — que la majorité de centre-droit l’emporte à nouveau. 

Et pourtant, le « melonisme » a donné tout ce qu’il pouvait. Quiconque y cherche une pensée contre-révolutionnaire constructive, l’embryon d’un conservatisme du XXIe siècle capable d’imaginer un nouvel ordre mondial centré sur la nation — bref, quiconque prétend en faire un modèle — sera immanquablement déçu. Le moment Meloni ne semble pas avoir la force de devenir autre chose que ce que nous avons tenté de décrire dans ces pages : un phénomène fondé sur la gestion et la résistance à des pressions extérieures, pas sur la fondation d’un nouvel ordre.

Sources
  1. J’ai développé ces thèmes dans Giovanni Orsina, Controrivoluzione. Una storia politica del nostro tempo, Venise, Marsilio, 2026.
  2. Sur le contexte culturel du trumpisme, voir également Laura K. Field, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton, Princeton University Press, 2025 ; Mattia Ferraresi, Dentro la testa di Trump. Storia delle idee che non sa di avere, Milan, Mondadori, 2026.
  3. La coalition qui a porté Giorgia Meloni au pouvoir en septembre 2022, dite de « centre droit », est grosso modo la même que celle qui a permis à Berlusconi de former plusieurs gouvernements dans les années 1990, jusqu’à la crise économique de 2008. Mais en inversant le rapport de force entre le centre et la droite, elle a fini par être qualifiée de coalition « destra-centro ».
  4. Pour reprendre l’expression de François Furet à propos de la Révolution française.
  5. Pour une première tentative de reconstruction historique de ce cycle et de ses origines, je me permets de renvoyer à Giovanni Orsina, « Genealogy of a Populist Uprising. Italy, 1979—2019 », The International Spectator, vol. 54, n° 2, 2019, pp. 50—66 ; « Un quarto di secolo di politica italiana », il Mulino, 74(1), 2025, pp. 97—107.
  6. Pour examiner la position de Fratelli d’Italia vis-à-vis du fascisme, ses traits populistes, son organisation et sa classe dirigeante, nous nous appuyons sur les travaux les plus équilibrés et les mieux documentés en sciences politiques : Salvatore Vassallo et Rinaldo Vignati, Fratelli di Giorgia. Il partito della destra nazional-conservatrice, Il Mulino, Bologne 2023 ; Marco Tarchi, Le tre età della fiamma, Milan, Solferino, 2024. Pour une première reconstitution de l’histoire du parti, voir également Alice Santaniello, « Il nuovo partito della destra. L’ascesa di Fratelli d’Italia dal 2012 al 2019 », in Trasgressioni. Rivista quadrimestrale di cultura politica, 70, janvier-avril 2023, et 71, mai-août 2023.
  7. Voir également Giorgia Meloni, Io sono Giorgia. Le mie radici, le mie idee, Milan, Rizzoli, 2021 ; La versione di Giorgia, entretien avec Alessandro Sallusti, Milan, Rizzoli, 2023. Le deuxième livre est plus explicite que le premier dans sa condamnation du fascisme.
  8. Sur les valeurs des électeurs de Fratelli d’Italia, voir Vassallo et Vignati, Fratelli di Giorgia, op. cit., chap. 9, par. 4.
  9. Meloni, Io sono Giorgia , op. cit., p. 224.
  10. Voir Vassallo et Vignati, Fratelli di Giorgia, op. cit., chapitres 7 et 10.
  11. Voir également Meloni, Io sono Giorgia, op. cit., et La versione di Giorgia, op. cit.
  12. « Gli italiani in guerra ? Il 16 % pronto a combattere, il 19 % diserterebbe, per il 26 % meglio pagare mercenari stranieri », Censis, 18 juillet 2025. Pour une comparaison internationale, qui ramène d’ailleurs le pourcentage de 16 à 14, voir :  « If there were a war that involved (YOUR COUNTRY), would you be willing to fight for your country ? », Gallup, 2024.
  13. « Figli fuori dal matrimonio : una nuova normalità », Istat, 24 novembre 2025.
  14. Sur ce point également, Vassallo et Vignati, Fratelli di Giorgia, op. cit., et Tarchi, Le tre età della fiamma, op. cit., sont des références incontournables.
  15. Pierre Ostiguy, « Populism : A Socio-Cultural Approach », dans Cristóbal Rovira Kaltwasser et al. (dir.), The Oxford Handbook of Populism, Oxford University Press, Oxford 2017, pp. 73-97, p. 84.
  16. « Le ultime decisioni delle agenzie di rating sull’Italia », Il Sole 24 Ore, 26 mars 2026.
  17. Cf. par exemple Michele Valensise, Leo Goretti (dir.), L’Italia nel mondo instabile. Rapporto sulla politica estera italiana. Edizione 2025, Istituto Affari Internazionali, Rome 2026.
  18. Voir Antonio Varsori, Dalla rinascita al declino. Storia internazionale dell’Italia repubblicana, Bologne, Il Mulino, 2022.
  19. Voir par exemple Carlo Canepa, « Tutti i nuovi reati introdotti o ampliati dal ddl “Sicurezza” », Pagella Politica, 23 septembre 2024.