En Russie, la revue du ministère des Affaires étrangères propage des fantasmes nucléaires

Les experts proches du Kremlin inventent une fable : une « hydre nucléaire » à trois têtes serait en train de pointer ses missiles vers la Russie depuis Paris, Londres et Washington. Nous traduisons un document stratégique qui circule à Moscou.

Auteur
Guillaume Lancereau
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Le sous-marin nucléaire lanceur d'engins de la classe Boreï K-549 «Knyaz Vladimir» au large de la ville de Severodvinsk. © Sergei Bobylev

Les experts russes ne se contentent pas de réviser la doctrine nucléaire du pays ou d’annoncer dans divers journaux et émissions qu’un missile pourrait à tout moment viser le Reichstag : ils scrutent attentivement les moindres évolutions de la dissuasion nucléaire européenne afin d’en déduire les marges de manœuvre pour la Fédération de Russie. 

En avril 2026, la revue La vie internationale, éditée par le ministère russe des Affaires étrangères, a publié une analyse de fond de deux experts en sécurité nucléaire : Vladimir Orlov et Sergueï Semionov 1. Tous deux enseignants à la prestigieuse Université d’État des relations internationales de Moscou, Orlov et Semionov sont surtout experts auprès du centre PIR, dont le premier est le fondateur et le directeur. Depuis 1994, ce think-tank moscovite s’est imposé comme l’une des principales organisations non gouvernementales dans le domaine de la sécurité internationale, avec une spécialisation dans le contrôle des armements et la non-prolifération nucléaire.

Il reste difficile de savoir si la position des auteurs exprime l’état d’esprit des décideurs russes ou si leur publication a justement pour fin d’attirer l’attention du ministère sur les enjeux qui leur apparaissent comme les plus cruciaux. Toujours est-il que cet article paru dans une revue émanant du ministère peut être considéré comme un reflet de préoccupations réelles du côté de Moscou. En l’espèce, Orlov et Semionov identifient trois grands facteurs de risque pour la sécurité russe en matière nucléaire : le rapprochement franco-britannique dans le cadre de la « dissuasion avancée » 2 mise en avant par Emmanuel Macron ; le potentiel accès de nouveaux États, en priorité la Pologne et l’Ukraine, à l’arme nucléaire ; un recentrement de l’Europe sur l’OTAN qui pousserait les États-Unis à donner des garanties à leurs alliés en les incluant plus activement à ses missions nucléaires.

Cette publication ne fait pas exception à la règle qui domine désormais l’espace de l’expertise autorisée en Russie : on y trouve pêle-mêle des analyses chiffrées, des hypothèses stratégiques et des éléments relevant de la pure propagande de guerre. 

Les auteurs ne seraient sans doute davantage fondés à affirmer que les États-Unis prennent des décisions contraires aux dispositions du Traité de non-prolifération si la Russie n’avait pas transféré des armes nucléaires au Bélarus. De même, on est plus légitime à juger les États-Unis infidèles aux engagements de l’Acte fondateur Russie-OTAN de 1997 lorsque l’on ne déclenche ou soutient pas soi-même l’invasion militaire de l’Ukraine. Quant au fait de considérer toute revendication ukrainienne en matière nucléaire comme un retour au « bluff nucléaire » et au « chantage atomique » qui ont abouti au début des années 1990 au Mémorandum de Budapest, il s’agit du décalque d’une interprétation poutinienne de l’histoire : il est évident que le soutien qu’accordent les États-Unis et le Royaume-Uni à l’Ukraine d’aujourd’hui n’est aucunement corrélé à cet accord de 1994, mais résulte bel et bien de la guerre d’agression déclenchée par la Russie en 2022. 

Dans le domaine de la non-prolifération nucléaire, une véritable tempête semble se profiler à l’horizon de l’Europe. Au sein de l’OTAN, les alliés des États-Unis mettent en doute la fiabilité des garanties de Washington et envisagent des schémas alternatifs de coopération en matière de dissuasion nucléaire. Dans ce contexte, Paris et Londres affichent leur détermination à engager leurs forces stratégiques au service de la défense du continent, tout en approfondissant leur convergence sur les enjeux nucléaires. Les initiatives de cet ordre semblent appelées à se multiplier. L’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine, qui flirtent ouvertement avec l’hypothèse d’un accès à l’arme nucléaire, pourraient figurer parmi les principaux bénéficiaires de ces « débats stratégiques » sur la dissuasion européenne.

La dissuasion avancée à la française 

À ce stade, l’initiative la plus clairement formulée émane de Paris. Dans son allocution programmatique du 2 mars 2026, le président Emmanuel Macron a annoncé l’adoption d’une doctrine de « dissuasion avancée ». La défense de l’Europe étant désormais portée au rang d’intérêt vital de la France, l’atteinte à celle-ci constituerait l’un des motifs majeurs de recours à l’arme nucléaire.

Concrètement, cette doctrine prévoit le déploiement temporaire d’avions capables d’emporter des armes nucléaires hors du territoire français, en s’appuyant sur les infrastructures militaires d’États partenaires. Contrairement au modèle des missions nucléaires partagées qui prévaut au sein de l’OTAN, Paris n’envisage pas ni d’associer ses alliés à la conduite ou à la planification des opérations nucléaires, ni de leur accorder des garanties de sécurité juridiquement contraignantes.

L’allocution d’Emmanuel Macron présentait donc cette approche comme une « couche » défensive supplémentaire, mais il faut bien saisir qu’elle représenterait du même coup un parapluie nucléaire informel pour le reste de l’Europe. Si l’Allemagne est appelée à en être la principale vitrine, des accords analogues semblent sur le point d’être conclus avec une série de pays, parmi lesquels la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède et le Danemark. 

L’expression de « parapluie nucléaire informel » est trompeuse et sans doute délibérément sensationnaliste. Si le discours de l’Île Longue a indéniablement opéré une réorientation européenne de la dissuasion nucléaire française en des termes très clairs, le président français n’a nullement laissé entendre qu’il ouvrait la voie à de nouvelles garanties aux autres États européens.

Rappelons ici que les exhortations d’Emmanuel Macron à l’instauration d’un dialogue stratégique dans ce domaine s’inscrivent dans une certaine continuité historique. La France a placé la dimension européenne à l’ordre du jour de sa politique nucléaire dès la présidence de François Mitterrand, voire sous Valéry Giscard d’Estaing 3. Ces initiatives avaient alors été reçues froidement : on les suspectait de tenir davantage de la communication politique que de la politique stratégique concrète. En 2020 encore, les responsables européens, entièrement acquis aux principes atlantistes alors dominants, avaient choisi d’ignorer les prises de position d’Emmanuel Macron afin de ne pas fragiliser la confiance générale dans le « parapluie nucléaire » américain 4. L’essor actuel de ce dialogue stratégique à la française apparaît ainsi corrélé à l’élection de Donald Trump, dont les positions « antieuropéennes » ne sont un secret pour personne.

Le plafond invisible de l’arsenal français

Jusqu’à tout récemment, l’arsenal nucléaire français comprenait environ 300 têtes, soit près de deux fois moins qu’au sortir de la Guerre froide. Selon les experts de la Federation of American Scientists, 290 engins de cet ordre étaient ainsi disponibles en 2025 5. La nouvelle doctrine annoncée par Paris prévoit non seulement d’augmenter cet arsenal, mais aussi de cesser toute communication publique sur l’état de ses forces. Dans sa présentation de mars dernier, Emmanuel Macron a présenté cette évolution comme une réplique à celles des autres puissances nucléaires, toujours plus discrètes sur ce point précis.

Précisons toutefois qu’il existait des signes avant-coureurs. Dès septembre 2025, plusieurs hauts diplomates français confiaient à l’un des auteurs de ces lignes que la France n’entendait participer à aucune négociation sur la réduction des armes nucléaires, ni en réduire le nombre de sa propre initiative. Aussi n’y a-t-il rien de fondamentalement « inattendu » dans les récentes révélations d’Emmanuel Macron, qui s’inscrivent bien plutôt dans la continuité de l’attitude nucléaire de la France.

On peut s’interroger sur le sens de l’intégration ici de plusieurs « sources » françaises qui se seraient prétendument confiées à l’un des auteurs de l’article. En effet, de leur aveu même, l’annonce de l’augmentation du nombre d’armes nucléaires par Emmanuel Macron corrélé à l’arrêt de communication sur leur quantité exacte ne constitue en rien un « scoop ». Pourquoi alors mettre en scène une conversation secrète avec plusieurs « hauts diplomates français », qui plus est « dès septembre 2025 » ? S’il n’est pas impossible que des canaux informels de discussions existent, le terme de « diplomate » laisse penser que ces prétendus « échanges » — dont il est bien sûr impossible d’établir un début d’authenticité — se seraient tenus dans un cadre officiel, ce dont il y a fortement lieu de douter.

L’ossature des forces de dissuasion nucléaires françaises reste la Force océanique stratégique, qui comprend quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe « Le Triomphant ». Leur maintien en service est prévu jusqu’à la fin des années 2030. Chacun de ces bâtiments peut emporter jusqu’à 16 missiles balistiques M51 d’une portée de 9 000 kilomètres, équipés de six charges TNO (« têtes nucléaires océaniques ») d’une puissance de 100 kilotonnes — à titre de comparaison, la bombe de Hiroshima atteignait 15 kilotonnes. Un total de 48 missiles de ce type aurait été produit à ce jour. En 2025, la charge totale de la composante maritime des forces stratégiques françaises représentait ainsi près de 240 têtes nucléaires, ce qui laisse au pays une capacité théorique d’extension jusqu’à 384 ogives, sous réserve de produire 16 missiles balistiques supplémentaires. 

La composante aérienne repose quant à elle sur les avions Rafale répartis en quatre escadrons, armés de missiles de croisière ASMP-A, puis ASMPA-R (missile air-sol moyenne portée amélioré — rénové), d’une portée de 500 kilomètres. Selon les sources disponibles, l’évaluation de la puissance de la charge nucléaire fluctue entre 100 et 300 kilotonnes. À l’heure actuelle, les 54 missiles produits font l’objet d’une opération de modernisation. Une partie d’entre eux ayant été utilisée dans le cadre d’essais nucléaires, on doit en conclure que leur nombre total ne dépasse pas les 50 unités.

Les deux premières colonnes de ce tableau « élaboré à partir des sources en accès libre » par les auteurs du papier sont relativement conformes aux sources ouvertes. La troisième est en revanche une pure invention qui ne s’appuie sur absolument rien.

L’accroissement des forces nucléaires consécutif aux annonces d’Emmanuel Macron mettra vraisemblablement l’accent sur cette composante aérienne. En 2025, le ministère français de la Défense avait déjà officialisé la constitution d’un escadron « nucléaire » supplémentaire au sein des Forces aériennes stratégiques à l’horizon 2035. Dans un contexte d’accélération des cadences de production du Rafale, désormais portées à quatre appareils par mois, les forces armées françaises ne devraient guère rencontrer d’obstacles à la mise en œuvre rapide de ce programme.

Depuis 2014, ces appareils ont été déployés à plusieurs reprises en Pologne et dans d’autres États d’Europe orientale. En 2014, quatre Rafales avaient ainsi été envoyés sur la base de Malbork, dans le nord de la Pologne, afin d’assurer une patrouille aérienne au-dessus de la Baltique. Depuis 2022, des rotations de ces chasseurs sont régulièrement organisées en Estonie et en Lituanie dans le cadre du programme Baltic Air Policing. Il faut d’ailleurs souligner que ces opérations mobilisent des avions issus des escadrons Gascogne et La Fayette, deux escadrons nucléaires de l’Armée de l’air française qui ont également participé aux missions Air Shielding de l’OTAN en Roumanie et en Bulgarie. Enfin, trois Rafales ont été dépêchés sur la base aérienne polonaise de Mińsk Mazowiecki en septembre 2025 en réponse à de présumées violations de l’espace aérien polonais par des drones russes 6.

Les sources françaises démentent que ces appareils aient pu transporter des armes nucléaires 7, mais le précédent n’en est pas moins réel. Ajoutons d’ailleurs que la construction d’infrastructures renforcées destinées au stockage de munitions nucléaires sur les bases aériennes de Malbork et de Mińsk Mazowiecki constitue un indice tangible des évolutions en cours. 

La dernière dimension de cette « dissuasion avancée » supposera logiquement d’associer des alliés sélectionnés au sein de l’OTAN à des opérations conventionnelles de soutien aux forces nucléaires, notamment dans le cadre des exercices « Poker » — simulations annuelles de raid aérien nucléaire. Le Royaume-Uni y a d’ores et déjà participé en tant qu’observateur, tout comme l’Italie, et l’Allemagne est appelée à les rejoindre à partir de cette année 8.

La politique nucléaire britannique 

La doctrine stratégique du Royaume-Uni rappelle que l’arsenal nucléaire national contribue à la défense de l’OTAN depuis 1962, tout en soulignant que Londres conserve le contrôle souverain sur son usage 9.

La composante maritime concentre aujourd’hui la quasi-totalité des forces nucléaires britanniques, avec quatre SNLE de classe « Vanguard » capables de transporter jusqu’à 16 missiles balistiques chacun — des missiles Trident D5 de fabrication américaine, eux-mêmes capables d’emporter jusqu’à huit têtes. Conformément aux accords conclus avec Washington, Londres dispose d’un accès à 58 missiles de ce type, dont la maintenance et la modernisation sont également assurées de concert avec la partie américaine. 

Cette coopération s’étend au domaine du développement des ogives nucléaires. La coque aérodynamique (aeroshell) des têtes nucléaires britanniques est identique à celle de l’ogive thermonucléaire américaine W76. On sait par ailleurs que la conception et la production d’une nouvelle ogive sont actuellement à l’œuvre au Royaume-Uni, dans le cadre d’une collaboration étroite avec les États-Unis. Au total, et bien que leur nombre exact ne soit plus rendu public depuis 2021, on peut estimer que l’arsenal britannique compte jusqu’à 260 têtes nucléaires 10.

Du point de vue de la planification militaire, il faut aussi tenir compte du probable déploiement d’armes nucléaires américaines sur le territoire britannique. Depuis 2023, le département américain de la Défense finance la modernisation des infrastructures de stockage des bombes nucléaires sur la base de Lakenheath, dans le Suffolk. Cette base qui accueillait jusqu’à 110 bombes B61 avant leur retrait en 2008 dispose aujourd’hui d’une capacité d’accueil de 132 munitions, avec 33 abris de 4 bombes chacun. Selon l’organisation UK Declassified, les vingt premières ogives nucléaires auraient pu être livrées sur cette base en 2025 11, bien que les chercheurs de la Federation of American Scientists soulignent que les travaux de sécurisation du site ne sont pas encore achevés 12.

Si ce passage n’est, dans sa rédaction, pas inexact, il s’inscrit dans une construction rhétorique qui présente une « hydre nucléaire » à trois tête — Paris, Londres, Washington — comme s’il s’agissait d’un pôle unifié dirigé contre la Russie.

Dans ce contexte, le renforcement de la coopération nucléaire entre Paris et Londres mérite toute notre attention. Celle-ci s’inscrit dans une trajectoire ancienne, qui remonte au moins à 1992 avec la création de la Joint Nuclear Commission spécialement consacrée aux questions de doctrine et de politique nucléaires 13. Les accords de Lancaster House de 2010 ont ensuite permis à la France et au Royaume-Uni de mutualiser leurs efforts pour garantir la fiabilité de leurs arsenaux en l’absence d’essais nucléaires en conditions réelles. Cet engagement s’est concrétisé par le programme Teutatès — du nom du dieu celte associé à la protection du territoire et de ses habitants — à l’origine de l’installation EPURE de Valduc et du centre TDC sur le site de l’Atomic Weapons Establishment d’Aldermaston.

La déclaration de Northwood du 10 juillet dernier surpasse néanmoins tous les accords antérieurs. La coopération nucléaire franco-britannique franchit une nouvelle étape, passant de la coopération scientifique et technique entre leurs complexes militaires respectifs à une coordination opérationnelle des forces nucléaires respectueuse de l’indépendance décisionnelle de chaque puissance 14. La traduction politique de cet accord prend la forme d’un groupe de pilotage nucléaire conjoint (UK-France Nuclear Steering Group) placé sous l’autorité directe de la présidence de la République française et du cabinet du Premier ministre britannique. La première réunion s’est tenue à Paris le 18 décembre 2025. 

Un autre élément notable réside dans le changement d’échelle de cette nouvelle coopération nucléaire : les deux nations affirment désormais que toute menace majeure visant l’Europe susciterait une réponse coordonnée de leur part. Cette position prolonge et approfondit ainsi les dispositions de la Déclaration de Chequers de 1995, selon lesquelles toute atteinte aux intérêts vitaux de l’un des deux pays serait considérée comme une menace pour le second.

Selon les observateurs, cette coordination franco-britannique pourrait se traduire par un soutien conventionnel mutuel aux opérations des forces nucléaires respectives, ainsi que des mesures de réplique communes aux menaces nucléaires. Les perspectives envisagées incluent également des exercices d’état-major, des échanges de listes de cibles et la création de canaux de communication supplémentaires. Notons enfin que la France et le Royaume-Uni approfondissent parallèlement leur partenariat dans la sphère des armements de haute technologie, les deux pays s’étant entendus sur une reprise de la production des missiles de croisière Storm Shadow et Scalp pour la première fois depuis une quinzaine d’années et sur le développement conjoint de missiles de nouvelle génération. 

La dissuasion élargie : un point d’étape 

L’apparition de ces nouveaux formats de coopération n’atténue en rien les risques que représentent les missions nucléaires conjointes de l’OTAN. Les États-Unis les présentent comme un outil de prévention de la prolifération nucléaire en Europe, partant du postulat que l’octroi de garanties de sécurité aux membres non nucléaires de l’OTAN supprimerait les incitations à développer leurs propres programmes d’armement nucléaire. Dans les faits, cette pratique contrevient surtout aux dispositions du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. L’association des infrastructures et du personnel militaires d’États non nucléaires à la planification, à l’entraînement et à la réalisation potentielle de missions nucléaires représente à l’évidence une violation de ces dispositions.

Il est évidemment faux d’affirmer que les formats de coopération seraient contraires aux dispositions du Traité sur la non-prolifération. Cette accusation est régulièrement et de longue date portée par les Russes contre les pays de l’OTAN. Notons que Moscou fait aujourd’hui la même chose avec le Bélarus — comme l’admettent d’ailleurs les auteurs à la fin du texte.

Les États qui participent à ces missions nucléaires conjointes sont actuellement la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Turquie. On estime que 150 armes nucléaires américaines pourraient être déployées sur le territoire de ces États — en l’espèce, diverses variantes de la bombe B61, dont la dernière, la B61-12, conçue pour viser des cibles enterrées en profondeur, est déjà en voie d’acheminement vers l’Europe.

Le principal mécanisme de coordination reste ici le « Groupe des plans nucléaires » qui réunit depuis 1966 les représentants des ministères de la Défense de tous les membres de l’OTAN, à l’exception de la France, qui défend sa souveraineté absolue en matière nucléaire. Les responsabilités du groupe comprennent ainsi l’élaboration de la doctrine nucléaire de l’Alliance ainsi que les mécanismes de dissuasion concrets.

La principale activité d’entraînement des forces nucléaires de l’OTAN est l’exercice annuel Steadfast Noon, qui mobilise une soixantaine d’avions, dont des appareils certifiés pour le port et l’emploi des armes nucléaires. Le dernier exercice en date, qui s’est déroulé entre le 13 et le 24 octobre 2025, a rassemblé environ 2 000 militaires issus de 14 pays membres de l’OTAN, dont la Finlande et la Suède. Ses manœuvres ont eu lieu au-dessus de la mer du Nord, en associant par ailleurs les bases aériennes de Kleine-Brogel en Belgique, de Lakenheath au Royaume-Uni et de Skrydstrup au Danemark 15

Ces missions communes présentent enfin un aspect moins connu : le soutien conventionnel aux opérations nucléaires — SNOWCAT pour « Support of Nuclear Operations With Conventional Air Tactics ». Les exercices associés à ce dispositif, auquel participent la Tchéquie, le Danemark, la Grèce, la Hongrie, la Norvège, la Pologne et la Roumanie, comprennent en particulier des opérations d’escorte, de guerre électronique et de guerre antimissiles.

La question de la « crédibilité » des engagements américains en matière de dissuasion élargie n’a cessé de hanter l’Europe tout au long de la Guerre froide et ressurgit périodiquement dans les relations entre Washington et ses alliés. C’est donc au prisme de ces garanties que les élites européennes, acquises au principe du « parasitisme stratégique », évaluent toute action des États-Unis.

Le scénario le plus probable pourrait consister ici en un recalibrage des missions partagées de l’OTAN, en vue de dissiper les principales craintes des Européens quant au risque de « désengagement » des États-Unis. Pour la Russie, les évolutions à suivre de près sont les suivantes : 

  • La certification de davantage de chasseurs européens (dont le JAS 39 Gripen et l’Eurofighter Typhoon) pour l’emploi d’armes nucléaires ;
  • La multiplication des bases militaires accueillant de l’aviation à double capacité, dans l’optique d’une incertitude stratégique accrue ; 
  • Un élargissement du programme de soutien conventionnel aux opérations nucléaires ; 
  • Le renforcement de la dissuasion par la mise en œuvre de nouveaux vecteurs, à commencer par des missiles de croisière à lanceur sous-marin. 

La transformation la plus radicale des missions nucléaires conjointes résulterait toutefois d’un élargissement du cercle des États ayant accès aux moyens nucléaires par l’intégration de nouveaux pays sur le flanc oriental de l’Alliance. Formellement, des mesures de cet ordre contreviendraient à l’Acte fondateur Russie-OTAN de 1997. Serait-ce la première fois que l’on verrait l’Alliance entreprendre des actions contraires à l’esprit et à la lettre de ce document ? 

Qui sont les bénéficiaires de la dissuasion européenne ? 

Parmi les États qui entendent tirer le meilleur parti de la démultiplication des parapluies nucléaires européens, l’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine occupent manifestement les premiers rangs.

La première est presque parvenue à ses fins. Le chancelier allemand Friedrich Merz se montre bien plus disposé que ses prédécesseurs à se mettre sur la voie d’une coopération nucléaire avec la France. Les médias et les cercles dirigeants allemands ont récemment évoqué divers scénarios — assez fantaisistes — de dissuasion européenne allant jusqu’au financement des forces françaises et britanniques par l’Allemagne, voire à la création de son propre arsenal nucléaire.

Dans leurs prises de paroles officielles, les responsables allemands maintiennent leur attachement au Traité de non-prolifération et rejettent toute hypothèse d’arsenal stratégique national ; dans les faits, ils n’en approfondissent pas moins leur coordination avec la France. La déclaration commune d’Emmanuel Macron et de Friedrich Merz en date du 2 mars 2026 annonçait ainsi la création d’un groupe de travail franco-allemand chargé d’entreprendre des consultations sur les enjeux nucléaires ainsi que la participation de l’Allemagne aux exercices des forces nucléaires françaises 16. En trame de fond, Berlin poursuit la consolidation de la composante conventionnelle de son arsenal militaire.

En l’espace de quelques années, la question du statut nucléaire de la Pologne est passée du statut de pure fiction à celui de point sensible du débat sur l’avenir de la sécurité européenne. En septembre de l’année dernière, le président Karol Nawrocki a déclaré que la Pologne « devait disposer de son propre potentiel nucléaire », tant civil que militaire, tout en se déclarant ouvert à l’idée d’un déploiement d’armes nucléaires françaises sur le territoire polonais, en écho aux déclarations d’Emmanuel Macron relatives à la « dimension européenne » de l’arsenal français. Le chef d’État polonais a également soutenu la participation de son pays au programme NATO Nuclear Sharing et salué la contribution des Rafales français à la dissuasion polonaise dans le cadre du Traité de Nancy de mai 2025 17. En mars 2026, le Premier ministre polonais Donald Tusk a confirmé l’existence de négociations avec la France et d’autres alliés européens tendant à la création d’un système renforcé de dissuasion nucléaire, en ajoutant que la Pologne aspirait à l’autonomie et ne demeurerait pas passive sur ces questions de sécurité 18. Enfin, l’opinion publique elle-même semble toujours plus favorable à la perspective d’un arsenal nucléaire national. Les données du Centre d’études de l’opinion publique signalent une évolution notable en ce sens : 44 % des personnes interrogées estiment désormais que la Pologne devrait participer aux missions nucléaires conjointes de l’OTAN et 49 % d’entre elles jugent que leur pays devrait, à l’avenir, se doter de son propre arsenal 19.

La Pologne dispose déjà d’une flotte de chasseurs américains aptes (bien que non certifiés) à la réalisation de missions nucléaires. Les F-16 participent aux manœuvres de dissuasion nucléaire, à commencer par l’exercice Steadfast Noon ; quant aux 32 avions F35-A dont la livraison doit s’étaler jusqu’en 2030, ils ont été officiellement conçus pour le port et l’emploi des bombes nucléaires B61-12 dans le cadre des missions nucléaires communes de l’OTAN. En somme, la Pologne pourrait disposer dans un avenir extrêmement proche d’un ensemble de plateformes qui lui permettraient a minima de s’engager dans des missions militaires sur un pied d’égalité avec un pays comme l’Allemagne 20.

Pour autant, Washington ne ressent pas encore la nécessité de déplacer ses B61 vers le flanc oriental de l’Europe, arguant que l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas et la Turquie offrent déjà un dispositif de dissuasion suffisamment large et flexible, tandis qu’un déplacement de cet arsenal en direction de la frontière russe accroîtrait la vulnérabilité globale et serait d’emblée perçu comme une escalade. Les représentants du département d’État ont ainsi laissé entendre qu’aucun élargissement des missions nucléaires partagées de l’OTAN vers la Pologne n’était à l’étude. 

Le régime de Kiev a pour sa part exprimé plus d’une fois son désir de se doter d’armes nucléaires, un discours à l’arrière-plan duquel se trouvent à la fois le bluff nucléaire des années 1991-1993 et les traditions de chantage atomique qui ont pris forme à cette époque 21. Entre 2022 et 2025, Volodymyr Zelensky a présenté maintes fois l’acquisition d’un arsenal stratégique propre comme la seule alternative à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN : c’était encore en ces termes qu’il formulait le problème devant le candidat à la présidentielle Donald Trump en octobre 2024, en désignant encore l’adhésion à l’Alliance comme l’option à privilégier. À la même époque, les responsables ukrainiens ont commencé à mettre l’accent sur « l’option nucléaire » par l’entremise d’experts à son service et de médias occidentaux complaisants. Plusieurs publications en ce sens ont retenu l’attention ; on y lisait que l’Ukraine disposait du potentiel scientifique et technique suffisant pour que le pays se dote de l’arme nucléaire dans un avenir proche. Selon les informations de Bild, cet argumentaire aurait été proposé à la communauté journalistique en octobre 2024 lors d’une réunion préparatoire à huis clos 22. Dès le mois de novembre, The Times publiait la synthèse d’une note analytique à destination du ministère de la Défense ukrainien, soutenant que Kiev pourrait fabriquer dans un délai relativement court une munition à plutonium rudimentaire en utilisant le combustible nucléaire usagé des centrales nucléaires du pays. Le 23 décembre 2024, l’Institut international de sociologie de Kiev publiait les résultats d’un sondage d’opinion réalisé après de 2 000 personnes, dont 73 % se prononçaient en faveur de la fabrication d’armes nucléaires, cette part se maintenant à 46 % dans l’hypothèse où « l’option nucléaire » devait entraîner des sanctions à l’égard de l’Ukraine 23.

Les informations du Service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie concernant un possible transfert à l’Ukraine de composants d’engins nucléaires constituent un signal inquiétant. Selon les services spéciaux, il s’agirait de composants, d’équipements et de technologies d’origine européenne, y compris une tête nucléaire complète issue d’un missile balistique M51.1. La France et le Royaume-Uni ont formellement démenti ces allégations, y compris dans le cadre du Conseil de sécurité des Nations-Unies 24. Quant à Volodymyr Zelensky, il a également nié avoir reçu la moindre proposition en ce sens — tout en répétant qu’il les accueillerait volontiers 25

Même en l’absence de livraisons de cet ordre, on ne saurait toutefois ignorer que Paris et Londres contribuent à la création d’un potentiel militaire quasi-stratégique en Ukraine, par leurs fournitures de systèmes de missiles à moyenne portée, doublée d’une intégration planifiée de l’Ukraine dans les chaînes de production de leurs propres complexes industriels d’après-guerre. Ne signalons à cet égard que la déclaration d’intentions signée entre la partie ukrainienne et le groupe français Dassault Aviation prévoyant la livraison de Rafales à l’Ukraine 26

Les sous-entendus selon lesquels les alliés de l’Ukraine seraient en train de « nucléariser » ce territoire relèvent évidemment de la pure propagande de guerre et ne s’appuient sur rien.

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L’hydre nucléaire européenne n’en finit pas de grossir. À la menace bien connue pour la sécurité de notre pays qu’incarnent les missions nucléaires de l’OTAN viennent désormais s’ajouter les initiatives inédites de Londres et de Paris.

Ne nous méprenons pas : la « dissuasion nucléaire » française n’est pas un caprice d’un président appelé à quitter l’Élysée dès 2027. Certes, il y a fort à parier que les forces politiques de droite, à commencer par le Rassemblement national de Marine Le Pen, s’empresseraient d’enterrer cette initiative en cas d’accession au pouvoir. Le débat sur le rôle du potentiel nucléaire national n’en reste pas moins profondément ancré dans la culture stratégique française. Par ailleurs, sa mise en œuvre irait dans le sens d’un renforcement de la position internationale française, ce qui servirait les intérêts de n’importe quel locataire de l’Élysée.

Contrairement à ce que les auteurs de l’article avancent, le discours de l’Île Longue a rassemblé un consensus sur presque l’ensemble du spectre politique français. Pour l’instant, le Rassemblement national n’a donné aucun signe laissant penser qu’il souhaiterait, en cas d’élection d’un de ses candidats, revoir radicalement la doctrine nucléaire française.

Les contours de cette « dissuasion européenne à la française » sont déjà en train de se préciser. L’aviation française à double capacité s’implante sur le théâtre militaire européen. On ne saurait exclure que les signaux qui nous sont adressés finissent par ne plus se limiter au déploiement temporaire de quelques appareils, mais prennent la forme d’infrastructures permanentes de stationnement sur le territoire polonais, puis de la Roumanie, de la Finlande et des États scandinaves.

La déclaration de Northwood de 2025 représente un clou supplémentaire dans le cercueil de l’architecture américaine de contrôle des armements. Des accords de cette nature confirment une fois de plus que les capacités nucléaires des États membres de l’OTAN doivent être appréhendées comme un tout.

Dans l’hypothèse d’une résorption des divergences entre les États-Unis et l’Europe et d’un retour de la dissuasion européenne à des schémas centrés sur l’OTAN, on peut craindre la mise en place de mesures propres à restaurer la confiance des alliés européens dans les garanties de sécurité fournies par Washington, dont une implication accrue des membres non nucléaires de l’alliance dans la planification et l’entraînement aux missions nucléaires et le perfectionnement des modalités de soutien conventionnel aux opérations nucléaires. Dans cette hypothèse, les membres de l’OTAN reprendraient à leur compte les logiques américaines d’intégration croissante des forces nucléaires et non nucléaires, aboutissant in fine à brouiller encore davantage la frontière entre conflits nucléaires et non nucléaires.

Comme plus haut, l’argumentation des auteurs consistent à faire accroire que serait en cours un réarmement nucléaire de part et d’autre de l’Atlantique et laisse entendre que, dans une ère post-Trump, l’OTAN deviendrait considérablement plus dangereuse de ce fait pour la Russie.

Du point de vue de la Russie, toute la question consiste à savoir quel scénario nous serait le plus bénéfique : l’apparition d’un nouvel État nucléaire en Europe ou l’approfondissement de cette « dissuasion élargie », avec la constitution d’un « point de frappe » intégré, associant les forces nucléaires américaines et le soutien conventionnel d’un de ses alliés ? 

Il est sans doute impossible d’avancer une réponse toute faite. Nous ne pouvons néanmoins manquer de constater que les armes nucléaires non stratégiques russes et le système de moyenne portée Orechnik implanté en Biélorussie représentent une solution à la fois opportune, sérieuse et durable à cette nouvelle menace. Les mesures de réplique devront manifestement être révisées à mesure de la concrétisation des velléités des Occidentaux, notamment dans le cadre du Sojuznoe gosudarstvo — l’Union de la Russie et de la Biélorussie.  

Sources
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  2. “Speech by the President of the Republic on France’s nuclear deterrence. Presidency of the French Republic,” 2 mars 2026.
  3. Ursula Jaspers, Clara Portela, “EU defence integration and nuclear weapons,” Security dialogue 41, no. 2 (2010), 145–168.
  4. « Macron exhorte les Européens à un “dialogue stratégique” sur la dissuasion nucléaire », La Croix, 7 février 2026.
  5. Hans M. Kristensen, Matt Korda, Eliana Johns, Mackenzie Knight-Boyle, “French nuclear weapons, 2025,” Bulletin of the Atomic Scientists, 15 juillet 2025.
  6. “French jets deploy to Poland for Eastern Sentry,” NATO, 23 septembre 2025.
  7. Ivan Khomenko, France Reportedly Sends NuclearCapable Rafale Jets to Poland in Direct Signal to Russia,” United24Media, 15 septembre 2025.
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  10. “Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy 2021 : Nuclear Deterrent,” gov.uk, 16 mars 2023.
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  12. Eliana Johns, “Incomplete Upgrades at RAF Lakenheath Raise Questions About Suspected US Nuclear Deployment,” Federation of American Scientists, 6 janvier 2026.
  13. Paul Cormarie, “Can the United Kingdom and France Team Up in the Third Nuclear Age ?” War on the Rocks, 31 octobre 2024.
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  16. “Joint declaration of President Macron and Chancellor Merz,” Bundesregierung, 2 mars 2026.
  17. Елена Черненко, « Польша смотрит в ядро », Коммерсантъ, 17 septembre 2025.
  18. “Polish Prime Minister confirms talks with France on nuclear deterrence,” Defence24, 4 mars 2026.
  19. “Rośnie obawa Polaków przed atakiem nuklearnym Rosji. Jest sondaż,” Business Insider Polska, 3 décembre 2024.
  20. John A. Tirpak, “President Says Poland ‘Ready’ to Join NATO Nuclear Sharing,” Air & Space Forces Magazine, 22 avril 2024.
  21. « Новая ядерная девятка ? Оценка угроз распространения ядерного оружия в мире. Доклад. Издание 2-е (исправленное и дополненное) », под ред. В. А. Орлова, С.Д. Семенова, Пир-Пресс, 2023.
  22. „Nicht diese Nachrichten verbreiten » : Selenskyj rudert nach Atom-Aussage zurück“ Bild, 17 octobre 2024.
  23. Anton Hrushetskyi, “Attitude towards Ukraine’s restoration of nuclear weapons : press release,” Kyiv International Institute of Sociology, 23 décembre 2024.
  24. “France calls Russian allegations of nuclear transfers to Ukraine baseless,” Reuters, 26 février 2026.
  25. “Zelenskyy says he would accept nuclear weapons from UK, France but denies receiving proposals,” Anadolu Agency, 27 mars 2026.
  26. Clément Charpentreau, “Ukraine eyes up to 100 Rafale jets in new deal with France,” AeroTime, 17 novembre 2025.
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