La sidération provoquée par l’action du président américain a un effet qui s’observe quotidiennement : elle enferme l’analyse dans une attention obsessionnelle au présent immédiat. Or pour saisir l’ampleur de la transformation en cours, il est indispensable de se détacher de l’actualité et de se tourner vers le temps long.

Ce qui se joue aujourd’hui à Washington ne relève ni d’une simple inflexion politique ni d’un style de gouvernement singulier. Il s’agit d’une mutation profonde du rapport entre pouvoir, droit et souveraineté, dont les effets excèdent largement le cadre national. Cette transformation signale la fin de l’ordre international libéral et le surgissement d’un nouveau paradigme que nous proposons de qualifier de « néo-royaliste » 1.

L’ordre international libéral reposait sur deux piliers fondamentaux : la reconnaissance mutuelle de la souveraineté externe des États et la primauté du droit comme fondement de la légitimité politique et comme limite à l’exercice du pouvoir. 

Il apparaît désormais clairement que l’axe directeur de l’administration Trump se définit par la révocation systématique de ces deux principes.

D’une part, la Maison-Blanche conteste d’une manière constante la capacité de ses alliés les plus proches à gouverner librement leurs propres territoires, remettant de facto en cause l’un des fondements de la souveraineté étatique.

Ce qui se joue aujourd’hui à Washington ne relève ni d’une simple inflexion politique ni d’un style de gouvernement singulier.

Stacie Goddard et Abraham Newman

D’autre part, le président américain a explicitement récusé la contrainte juridique comme limite légitime de l’action politique, affirmant, par exemple, que « celui qui sauve son pays ne viole aucune loi » 2 ou que la seule borne à son action résiderait dans « [s]a morale et dans [s]on esprit… non dans le droit international » 3. Par cette double rupture — externe et interne — l’architecture même de l’ordre international libéral se trouve profondément fragilisée par la première puissance militaire et économique mondiale.

Pourtant, et cela pourrait paraître étonnant, la dislocation de cet ordre ne conduit pas à un retour pur et simple à l’anarchie. À la place, une nouvelle forme politique émerge : l’État demeure, mais il cesse d’être impersonnel ; le droit subsiste, mais se plie à la volonté du souverain. L’ordre international tend à se structurer autour de clans ou de cliques et de figures de pouvoir plutôt que de systèmes ou règles communes.

Ce cadre théorique posé, la politique étrangère apparemment chaotique, brutale et gangrenée par la corruption de la présidence Trump est comprise sous un jour nouveau : il ne s’agit plus de défendre un intérêt national dans un cadre institutionnel stable mais d’arsenaliser le système international pour placer un petit groupe d’individus proches du souverain au centre des flux matériels et statutaires qui le traversent en maximisant leurs gains. 

En poursuivant ses politiques, Donald Trump ne vise pas véritablement « l’intérêt national » : il met l’appareil de l’État au service d’un cercle restreint de membres d’une nouvelle élite, liés à leur dirigeant par une loyauté personnelle. Loin de mobiliser les ressources disponibles pour maximiser la puissance de l’État, les négociations commerciales américaines sont ainsi devenues pour le président et son entourage un instrument d’appropriation de ressources nouvelles.

Le modèle trumpien de gouvernance clanique n’est pas une anomalie étatsunienne. Il s’inscrit dans un modèle global.

D’autres dirigeants — comme Narendra Modi, Viktor Orbán ou Vladimir Poutine — le pratiquent chacun selon des trajectoires nationales distinctes.

Ensemble, ils poursuivent toutefois un objectif commun : renverser l’ancien ordre international et légitimer le leur par l’alliance de régimes personnalisés. C’est à ce titre que le néo-royalisme pourrait bientôt prendre la place du paradigme libéral et internationaliste.

La légitimité dynastique dans le monde pré-westphalien

Le système international que nous connaissons — celui issu des traités de Westphalie de 1648 — est fondé sur les États modernes, dont les relations sont régies par les principes de souveraineté territoriale et de non-ingérence. Après la Seconde Guerre mondiale et la mise en place d’institutions pour réguler les relations d’échange interdépendantes et assurer la paix et la prospérité, ce système a laissé place à un ordre international libéral.

À rebours de ces évolutions, l’idée que les affaires internationales seraient fondées sur les intérêts des élites par le gouvernement personnaliste de dirigeants a cependant une très longue tradition dans l’histoire de l’humanité. Pendant plusieurs millénaires, elle a été à la source de la légitimité de puissances dynastiques d’Europe, d’Asie et du Moyen-Orient

Les ordres pré-westphaliens — par exemple, celui des descendants de Gengis Khan, comme le système tributaire chinois et le système dynastique européen — n’étaient pas centrés sur les États mais sur un ensemble plus restreint d’ambitions et d’acteurs, sujets à des loyautés personnelles et à des liens de parenté. Ces acteurs formaient des clans, centrés sur un souverain absolu — c’est-à-dire un individu revendiquant une autorité illimitée pour régner sur une communauté politique.

Le néo-royalisme pourrait bientôt prendre la place du paradigme westphalien.

Stacie Goddard et Abraham Newman

La source de cette autorité variait selon les clans. Dans certains 4, l’autorité suprême découlait de conquêtes réussies ; dans d’autres, elle provenait de la lignée. Quelle que soit sa source, la souveraineté était toutefois concentrée entre les mains d’un seul et unique individu. Si le droit souverain de ce dernier était absolu, la pratique du pouvoir reposait sur l’ensemble des liens sociaux qui reliaient le monarque à d’autres acteurs et garantissaient son contrôle et sa richesse — on pense par exemple aux réseaux de parenté qui définissaient la succession. Par ailleurs, si la petite noblesse donnait la garantie d’avoir une armée aux ordres, les monarques n’ont jamais cessé de tisser et d’entretenir des liens avec des maisons bancaires 5 afin de financer leurs ambitions.

Dans ces formes claniques de gouvernement, l’intérêt du souverain et des élites qui l’entouraient ne coïncidait pas avec l’intérêt général. Le mercantilisme espagnol, par exemple, n’avait pas pour vocation d’améliorer la vie de tous mais de s’approprier des ressources au profit d’une minorité. Alors qu’un ordre extractif se mettait en place, il importait aux clans non de mobiliser les masses, ou la société en général, mais de tirer profit de leurs interactions.

Néo-royalisme : le gouvernement des intérêts particuliers en Amérique

De nombreuses mesures de politique étrangère adoptées par les États-Unis de Donald Trump reposent sur un processus décisionnel très faible. Alors que l’administration américaine a cessé de fonctionner comme une bureaucratie traditionnelle soumise à un examen interinstitutionnel, un nouveau système permet de déterminer les priorités.

Mais derrière la démarche apparemment erratique de Trump, une certaine rationalité se fait jour — même si elle déroge aux grands principes acceptés en Europe sur ce que devrait être une bonne gouvernance. Au centre du processus de décision américain, un petit groupe formé autour du président lui soumet différentes idées et chacun de ses membres tire un profit différent de la poursuite d’une même politique.

Pour comprendre la politique étrangère de Trump, c’est de ce clan qu’il faut partir.

Géopolitique du clan Trump

Bien des mesures prises par l’administration Trump semblent à première vue saper les fondements mêmes de la puissance américaine.

À supposer que les États-Unis poursuivent encore une politique de grande puissance, leurs décisions ne se concentrent plus sur leur principal rival, la Chine : au contraire, et contre une certaine doxa, l’attention politique de Washington s’est concentrée sur l’hémisphère occidental 6. Les nombreux signes de détente avec Pékin sèment à ce titre la confusion. Si l’assouplissement des réglementations sur les puces électroniques et les semi-conducteurs à l’encontre de la Chine a pu surprendre, l’ambiguïté des États-Unis au sujet de Taïwan contraste aussi nettement avec le ton de fermeté adopté par le Japon. De même pourquoi, dans un contexte de concurrence avec la Chine, imposer des droits de douane historiquement élevés à l’Inde ?

D’autres politiques agressives semblent, en apparence, montrer que la Maison-Blanche se contredit : alors que le Danemark est un proche allié — qu’il vaudrait mieux garder près de soi — l’annexion du Groenland est devenue une politique officielle de l’administration Trump.

Contrairement à ce qu’on peut parfois lire, le concept classique de sphère d’influence échoue à rendre intelligibles ces actions.

Disposer d’une sphère d’influence — ou d’un hémisphère — ne signifie pas nécessairement « posséder » une région où toute action serait permise, comme l’entend Trump. Au contraire,  le terme a plutôt été forgé pour rendre compte de la compétition entre grandes puissances dans la mesure où celle-ci devait se faire dans les limites des sphères d’influence de chacune. À cet égard, la doctrine Monroe visait par exemple à empêcher l’ingérence des puissances européennes dans l’arrière-cour des États-Unis. 

Évoquer cette doctrine Monroe — ou toute autre stratégie traditionnelle de sphère d’influence — pour expliquer l’intervention au Venezuela n’est donc pas convaincant non plus ; la Chine n’y construit pas une base militaire, elle n’y installe pas de missiles, et bien des dimensions séparent également le moment présent de la crise des missiles cubains. Du reste, les questions de sécurité invoquées pour justifier l’enlèvement de Maduro ne concernent pas les autres puissances.

Si toutefois l’opération au Venezuela vise à éradiquer une menace pour la sécurité des États-Unis — et alors que la garantie de cette sécurité est peut-être l’un des points les plus importants de la « doctrine Donroe » — une telle menace reste difficilement cernable. S’il s’agit de lutter contre le trafic de drogue, il est étonnant que Trump ait gracié l’ex-président du Honduras, condamné pour avoir organisé un réseau de narcotrafic et dont le département de la Justice  nous apprend qu’il souhaitait « fourrer la drogue directement dans le nez des Gringos ». S’il est manifeste que de la cocaïne circulait du Venezuela vers les États-Unis, le commerce de celle-ci n’était pas au cœur du régime de Maduro.

Il est donc clair que les États-Unis ne s’inscrivent plus dans un jeu de rivalité entre grandes puissances, ni dans une logique proprement sécuritaire : à ces rationalités se substitue aujourd’hui une autre.

Pour comprendre la politique étrangère de Trump, il faut partir du clan.

Stacie Goddard et Abraham Newman

Prendre des terres pour distribuer des rentes

Le cas vénézuélien illustre bien la logique clientéliste propre au régime néo-royaliste.

Ce ne sont pas les entreprises américaines qui ont fait pression pour une intervention militaire étatsunienne au Venezuela. En réalité, la plupart des compagnies pétrolières américaines ont été prises de court par l’attaque et sont plutôt réticentes à s’engager au Venezuela, étant donné la volatilité de la situation.

Si l’opération sert bien une élite, le dispositif de prédation fonctionne d’une autre manière.

Le « clan » de Trump est fait de la réunion de trois groupes : la famille du président, les idéologues et, enfin, les soutiens économiques — pouvant aider le gouvernement mais tirant également profit de ses actions.

Autour du président, plusieurs acteurs parmi ses plus proches soutiens tirent ainsi directement profit de l’opération au Venezuela. Tandis que Marco Rubio consolide ainsi sa base politique en Floride, Stephen Miller souhaite utiliser l’opération militaire comme une démonstration de force afin d’obtenir une meilleure coopération de la part d’autres pays comme la Colombie et le Mexique sur les questions migratoires.

Les intérêts du président des États-Unis sont différents. Il est évident qu’il s’intéresse au pétrole du Venezuela. Ses déclarations à ce sujet sont d’ailleurs d’une rare constance. Mais la prise du pétrole n’est pas pour Trump une question d’intérêt national : il ne s’agit pas pour lui de s’en servir pour faire bénéficier les consommateurs américains de prix plus bas. En s’appropriant le pétrole du pays, le président américain se place dans une position d’arbitre sur une ressource économique qu’il peut ensuite distribuer pour accroître son pouvoir.

Alors que les infrastructures du Venezuela sont aujourd’hui en ruine et son pétrole de qualité médiocre, les bénéfices de son utilisation au profit des citoyens américains ne sauraient être que faibles. En s’en saisissant, les États-Unis ne mettent pas non plus la main sur une ressource critique — comme la Chine pourrait le faire si, en envahissant Taiwan, elle décidait de s’approprier son industrie de microprocesseurs. Les États-Unis produisent plus de pétrole que le Venezuela.

La raison de cette prise de contrôle est différente : en mettant le pays sous tutelle, Trump contribue à construire un système qui place sa propre personne au centre de flux de revenus. Sans que l’on sache exactement comment il compte le contrôler, il édifie un dispositif de patronage dans lequel les États-Unis empochent les revenus non par l’intermédiaire du Trésor américain mais à travers des banques privées.

Le cas vénézuelien illustre bien la manière dont différents acteurs proches du cœur du pouvoir se sont coordonnés pour exercer un gouvernement clanique. Défendant leurs intérêts financiers, ils mettent en place une politique de cour.

En mettant sous tutelle le Venezuela et son pétrole, Trump contribue à construire un système qui place sa propre personne au centre de flux de revenus.

Stacie Goddard et Abraham Newman

Patronage : politiques de la cour Trump

Le Groenland est sans doute un autre exemple d’une telle politique.

Trump veut le Groenland, c’est désormais un fait. Mais il convoite ce territoire d’une manière qui ne s’inscrit pas dans la stratégie de sécurité nationale traditionnelle des États. Lui et d’autres membres de son clan y trouvent un intérêt. Si le président américain peut être intéressé par l’île pour y construire des biens immobiliers, certaines grandes entreprises technologiques convoitent depuis longtemps la création d’une ville libertarienne au Groenland et ont fait pression sur Trump pour que les États-Unis y renforcent leur présence.

D’autres domaines illustrent encore cette même logique clanique.

Ainsi des négociations sur les droits de douane, où les États-Unis ont exigé du Japon qu’il investisse sur le territoire américain en échange d’une limitation des tarifs, tout en tentant d’obtenir de la Corée du Sud les mêmes promesses. Alors qu’un nouveau comité sera créé au sein du ministère du Commerce qui distribuera cet argent, de tels investissements seront vraisemblablement redistribués vers des canaux alimentant ce dispositif de patronage.

Comme l’ont expliqué les conseillers de Trump, l’un des principaux objectifs de la politique tarifaire était d’entamer quatre-vingt-dix négociations en quatre-vingt-dix jours. En cas d’échec, leur abandon n’aurait pas signé pour autant le rétablissement de l’ordre international libéral et des accords de libre-échange : d’un point de vue néo-royaliste, la guerre commerciale a surtout été une stratégie de recherche de rente visant à extraire un maximum de richesses pour le clan.

Le processus de légitimation du néo-royalisme : réinventer le droit divin

Reste une question clef : comment cette gouvernance au nom de l’intérêt de quelques-uns peut-elle être acceptée par tous ?

Comme le monde westphalien et l’ordre libéral international, le néo-royalisme repose aussi sur différentes formes de légitimation. Dans un ordre westphalien, le processus de légitimation est souvent articulé autour de la fourniture de biens publics — en particulier la sécurité — à une communauté politique. À ces biens, l’ordre international libéral qui s’est développé après 1945 a ajouté la promesse de richesse collective, de prospérité et de liberté individuelle. 

Si les néo-royalistes promettent également l’accès aux biens — tout souverain doit prendre soin de ses sujets — la domination de leurs dirigeants n’est pas justifiée par la fourniture ceux-ci. Ces dirigeants se légitiment plutôt par une politique de l’exception, en élaborant des récits qui expliquent pourquoi certains acteurs seraient les seuls à avoir le droit d’exercer le pouvoir souverain.

Historiquement, les récits d’exception tiraient argument du droit divin : le pouvoir souverain reposait sur une entité transcendante. Aujourd’hui, le processus de légitimation trumpiste n’a rien à voir avec celui d’une monarchie de droit divin de l’ère westphalienne : dans l’ère néo-royaliste, le clan a le droit de gouverner parce que ses membres — en particulier le souverain — seraient dotés de qualités uniques qui leur confèreraient le droit d’agir ainsi. Trump évoque ainsi son pouvoir en parlant de ses facultés ou de ses forces individuelles, pas des forces nationales. Il souligne sa capacité personnelle à gouverner, pas son droit de gouverner en tant que représentant du peuple.

Chez certaines parties de la coalition MAGA toutefois — et de plus en plus chez Trump lui-même — un langage procédant du recours au droit divin est toutefois en train de voir le jour. L’appel au gouvernement par un monarque de droit divin est d’abord celui des tenants de l’accélération réactionnaire — des techno-optimistes aux Lumières sombres — qui ont fourni au néo-royalisme une base théorique. Soutenant que la démocratie avait largement fait son temps et devait être remplacée par des monarques-PDG, ces idéologues font des leaders technologiques — dirigeants légitimes et maîtres de la technologie et du capital — des égaux des dieux.

D’autres propos, de la bouche même de Donald Trump ou de ses proches collaborateurs, présentent sa présidence comme un mandat du ciel qui aurait été délivré non par le peuple mais par Dieu. Dans son discours d’investiture, le président des États-Unis a ainsi déclaré que la tentative d’assassinat dont il avait été victime prouvait qu’il avait été « sauvé par Dieu pour rendre à l’Amérique sa grandeur ». Quelques mois plus tard, en mai 2025, le secrétaire à la Défense a organisé un service de prière chrétien au Pentagone au cours duquel, selon le New York Times, « le président Trump a été salué comme un leader désigné par Dieu ».

D’un point de vue néo-royaliste, la guerre commerciale a surtout été une stratégie de recherche de rente — visant à extraire un maximum de richesses pour le clan.

Stacie Goddard et Abraham Newman

La société mondiale des néo-rois

La vision qu’a Trump de sa souveraineté absolue, son recours à un clan composé de membres de sa famille, de fidèles inconditionnels comme Stephen Miller et Kristi Noem et d’hypercapitalistes souvent issus des élites technologiques guide non seulement la politique étrangère américaine mais aussi la façon dont celle-ci façonne les relations internationales. La promotion qu’il fait d’une gouvernance clanique est en train de façonner l’ordre international à son image. Il peut ainsi infléchir le système libéral dominant alors que certains régimes continuant de pratiquer une forme clanique de gouvernement ne pouvaient y prétendre auparavant. Si cette transformation est loin d’être du seul fait de Trump, le président des États-Unis a pu mobiliser des groupes puissants.

Au cours de la dernière décennie, de nombreux dirigeants, dont Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Narendra Modi en Inde, Viktor Orbán en Hongrie, Mohammed ben Salmane en Arabie saoudite, Xi Jinping en Chine et Vladimir Poutine en Russie, ont adopté certains traits de ce que nous appelons le néo-royalisme. Dans chaque situation, ce sont les intérêts d’un petit groupe d’élites — et non les intérêts nationaux — qui sont mis au premier plan ; le dirigeant personnaliste auquel ce groupe se dévoue poursuit un objectif nouveau en matière de politique étrangère : exploiter le système international pour placer les membres de ces cliques au centre des flux matériels et statutaires qui le structurent.

Tandis qu’en Europe, Viktor Orbán a utilisé les fonds de l’Union pour s’enrichir et créer un groupe d’oligarques qui soutiennent son gouvernement, en Russie, la présidence de Vladimir Poutine a, par de nombreux aspects, trait au néo-royalisme. Si le président russe est souvent dépeint comme un souverain nationaliste et que le Kremlin présente son action comme non-interventionniste, la guerre qu’il mène à l’Ukraine depuis bientôt quatre ans montre le contraire, tout comme ses liens avec les oligarques, motivés par la recherche de rentes, et son insistance à soutenir qu’un leader fort serait au-dessus des lois. Ailleurs dans le monde, une dynamique similaire imprègne la politique d’autres pays — en Turquie, en Inde ou dans les États du Golfe.

Dans cet ordre néo-royaliste en cours d’émergence, Trump jouit d’un pouvoir inégalé notamment en raison du système financier mondial basé sur le dollar et de la puissance militaire américaine. Depuis cette place prééminente, il peut orchestrer une mutation, « ordonnant [le monde] d’une certaine manière et, ce faisant, créant, modifiant et reproduisant les institutions politiques, économiques et sociales dans le monde » 7.

Chaque ordre est organisé en fonction d’une finalité. Tandis que celui issu des traités de Westphalie reposait sur la reconnaissance juridique du fait que les États souverains exerçaient un contrôle exclusif à l’intérieur de leurs frontières, l’ordre international libéral a adjoint à ce principe de non-ingérence des objectifs libéraux de paix et de prospérité. Dans les deux cas, les États existaient en tant qu’entités juridiquement égales, quelles que soient leurs différences réelles en termes de pouvoir.

Dans l’ordre néo-royaliste, la hiérarchie est essentielle. Elle repose sur l’idée qu’un clan royaliste ne reconnaîtra que les autres « grands clans » rivaux comme ses pairs. L’objectif de cette hiérarchisation est d’élaborer des règles qui lui permettent de conserver sa domination, tant sur le plan matériel que symbolique.

Afin de se perpétuer, l’ordre dynastique européen comportait ainsi des règles claires délimitant les individus qui avaient vocation à dominer la hiérarchie.

Il impliquait des pratiques créant des opportunités d’entrer dans le clan — comme les stratégies matrimoniales des grandes maisons nobiliaires — et d’autres, telles que le bannissement ou l’excommunication, qui excluaient certains acteurs des réseaux d’élite. Bien que ces règles aient souvent été contestées — les revendications concurrentes à la succession ayant même donné lieu à des guerres — elles finissaient toujours par garantir la continuité de la hiérarchie.

Aujourd’hui, les néo-rois essaient de se légitimer mutuellement pour rendre la destruction de l’ordre ancien acceptable. Afin de légitimer sa politique clanique, Trump se tourne de plus en plus vers d’autres régimes patrimoniaux et personnalistes : lors d’un grand voyage au Moyen-Orient l’an dernier, entouré de sa cour, il a ainsi été légitimé par des dirigeants qu’il reconnaissait en retour. Au sommet d’Anchorage en août 2025, il a même déroulé le tapis rouge à Poutine. Au sein du nouvel ordre international qu’il promeut, le président russe devient ainsi un acteur légitime, à la tête, lui aussi, d’un clan.

D’autres figures, représentant encore l’ancien ordre libéral international, commencent à accepter l’ordre qui vient.

Aux prises avec le jeu de Washington, plusieurs pays tentent de calibrer leur réponse. Mais leurs réactions, en définitive, légitiment le nouveau système. Mis au défi dans les négociations sur les droits de douane, les Suisses ont apporté des lingots d’or et des Rolex à la Maison-Blanche pour les poser sur le bureau de Donald Trump.  Éprouvés à leur tour, les Sud-Coréens ont offert au président des États-Unis la réplique d’une couronne en or.

Sans alternative, l’ordre néo-royaliste deviendra inévitable par défaut.

Stacie Goddard et Abraham Newman

Maintenir la pression contre ceux qui veulent changer les règles

Le concept de néo-royalisme cherche à mettre des mots sur des prises de décision étranges, en apparence inexplicables, qui sont souvent présentées — par lassitude ou par paresse — comme simplement irrationnelles.

La Première ministre du Danemark Mette Frederiksen l’a bien compris, qui a déclaré que si les actions des États-Unis n’avaient pas de sens du point de vue de l’ordre international libéral, elles pouvaient devenir intelligibles d’un autre point de vue.

Face aux néo-royalistes, il s’agit pour les tenants de l’ordre international libéral d’anticiper et de comprendre quels sont les objectifs de ceux avec qui l’on négocie. Faute de se représenter clairement ce qu’ils recherchent, il sera impossible d’engager une diplomatie.

Lors des négociations sur les droits de douane ou sur les dépenses militaires de l’OTAN, l’Europe a pensé que trouver un accord créerait une nouvelle situation d’équilibre et qu’en apaisant les États-Unis, ils auraient cessé de la harceler. Au contraire, Trump a renchéri depuis sur chaque concession faite par l’Europe, qu’il utilise comme autant de leviers.

Les exemples de cette relance sans fin des pressions sont nombreux.

Si, par exemple, les membres de l’OTAN devaient à l’origine consacrer 3 % de leur PIB aux dépenses militaires, cet objectif a désormais été relevé à 5 %. De même, après que les négociations sur les droits de douane ont tourné au désavantage de l’Europe, celle-ci a dû négocier de nouveau — cette fois au sujet des droits numériques ou des produits pharmaceutiques.

Le but des États-Unis n’est pas de créer une nouvelle situation à leur avantage mais de mettre constamment et toujours plus l’Union sous pression. Pour l’Europe, il est essentiel de comprendre quelles sont les nouvelles règles de ce jeu et ce qu’elle peut faire pour essayer de les tourner à son avantage.

Les États-Unis offrent un aperçu de ce vers quoi le monde pourrait évoluer après l’érosion de l’ordre international libéral et l’Europe n’a pas encore proposé d’alternative à ce qui est en train d’être détruit par les néo-royalistes. Or aussi sombres que soient les perspectives actuelles, elles ne dessinent pas un avenir inéluctable. D’autres, aux États-Unis et dans le monde, veulent proposer une alternative.

Sans alternative, l’ordre néo-royaliste deviendra inévitable par défaut.

L’Europe doit aussi veiller à ne pas faire involontairement la promotion de l’ordre qui veut s’imposer. Bon nombre des décisions prises dans l’Union ont été motivées par une aversion au risque de perte et la prévention des dommages à court terme ; à bien des égards, celles-ci font le jeu des gouvernements claniques. 

Faire des concessions, donner des gages : voilà la meilleure manière de prêter allégeance aux élites néo-royalistes. Céder à Trump, c’est accepter un ordre fondamentalement inégal et une nouvelle hiérarchie — où chacun devrait payer la dîme. 

Sources
  1. Stacie E. Goddard et Abraham Newman, “Further Back to the Future : Neo-Royalism, the Trump Administration, and the Emerging International System”, International Organization, vol. 79 (Supplement 1), décembre 2025.
  2. Donald Trump, Post sur X (ex Twitter), 15 février 2025.
  3. Donald Trump, Two Hours, Scores of Questions, 23,000 Words : Our Interview With President Trump, The New York Times, 7 janvier 2026.
  4. Comme les premiers clans khanates et romains.
  5. On pense par exemple aux relations des Habsbourg avec la maison Fugger.
  6. De même, les États-Unis se sont montrés beaucoup plus conciliants envers la Russie que dans le passé, et bien qu’une telle attitude serait contre-productive dans le contexte d’une rivalité entre puissances.
  7. Ayşe Zarakol, Before the West : The Rise and Fall of Eastern World Orders, Cambridge University Press, 2022.