Anton Jäger est maître de conférences en histoire des idées politiques et en théorie politique à l’Université d’Oxford. Contributeur régulier du New York Times ou de la New Left Review. Nous le rencontrons à l’occasion de la sortie de son troisième livre, Hyperpolitics : Extreme Politicization without Political Consequences chez Verso Books le 10 février prochain.
Comment le concept d’hyperpolitique est-il né ?
À l’origine, de manière presque banale. La première intuition m’est venue au détour d’une conversation avec un ami, en 2021 ou 2022, peu après la grande vague de protestations de l’été 2020 — celles qui ont suivi le meurtre de George Floyd, mais aussi les mobilisations contre les confinements pendant la pandémie de Covid.
Quelque chose semblait en train de se passer : une effervescence politique diffuse conduisait à un regain de la protestation de masse.
Mon ami — il a une quarantaine d’années, une décennie de plus que moi — me faisait remarquer un contraste frappant.
Des personnes qui, dans les années 2000, étaient totalement apolitiques, voire antipolitiques, qui ignoraient jusqu’au nom du chef du gouvernement de leur pays, se retrouvaient soudain intensément investies dans des débats politiques complexes. Cette politisation se faisait de manière rapide, désordonnée, parfois brutale.
Il me confiait aussi une forme de nostalgie paradoxale. Dans les années 2000, me disait-il, il souffrait d’être presque seul à s’intéresser à la politique. Aujourd’hui, alors que tout le monde semble politisé, il n’est plus certain de savoir s’il était à l’aise avec cette situation : cette politisation généralisée lui apparaissait ambiguë, presque inconfortable.
J’ai donc raconté cette anecdote sur Twitter. Un peu impulsivement, en passant, j’ai utilisé le mot « hyperpolitique » — faisant inconsciemment référence au concept forgé par le philosophe allemand Peter Sloterdijk. À ce moment-là, ce n’était qu’une hypothèse intuitive, sans véritable élaboration théorique.
Mais vous avez senti que ce concept pouvait devenir opératoire…
Deux éditeurs de revues m’ont d’abord proposé d’écrire un texte à ce sujet. J’ai longtemps repoussé l’échéance. Puis, en me plongeant dans les données empiriques, j’ai compris que cette intuition correspondait à une réalité mesurable.
En regardant quelle variable exactement ?
En mesurant l’activité protestataire.
Si l’on observe son évolution en 2008–2009, on constate une augmentation spectaculaire dans presque tous les pays occidentaux — et au-delà, même s’il s’agit d’une réalité particulièrement marquée en Occident. La participation électorale repart également à la hausse. Dans l’espace public numérique, la capacité à exprimer ses opinions politiques s’est considérablement élargie : prendre part au débat est devenu techniquement plus facile, plus immédiat.
En quoi est-ce une rupture ?
Cela tranche nettement avec les années 1990 et 2000, dominées par le paradigme de la « post-politique ».
À l’époque, dans la théorie politique comme dans la science politique dominante, la grande inquiétude portait sur la démobilisation et la dépolitisation : la baisse de la participation électorale, la désaffection à l’égard de la vie politique et le retrait civique.
Ce diagnostic n’est plus valable aujourd’hui. Les différents indicateurs convergent : manifestations, votes, mais aussi phénomènes plus extrêmes. On observe même une recrudescence des violences politiques, y compris des tentatives d’assassinat. Aux États-Unis, les manifestations de 2020 comptent parmi les plus importantes de toute l’histoire du pays — certaines estimations évoquent plus de vingt millions de participants. La présidentielle de 2020 a aussi enregistré un taux de participation record, le plus élevé depuis le début du XXe siècle.
L’hyperpolitique désigne précisément cette situation : une politisation élevée, mais faiblement structurée, peu institutionnalisée.
Anton Jäger
Tout cela fait signe en direction d’un constat : l’intensité de l’activité politique a augmenté de manière objective et quantifiable. Le concept d’hyperpolitique vise d’abord à nommer cette rupture culturelle avec des décennies plus atones.
Mais il faut immédiatement ajouter une précision essentielle.
Face à cette montée en intensité, beaucoup de commentateurs — journalistes comme universitaires — ont tendance à dégainer une comparaison historique : le retour des années 1930, le « jour le plus sombre » de notre histoire politique. Trump est assimilé au fascisme. La poussée de l’extrême droite est lue comme un retour de l’entre-deux-guerres. Cette analogie est compréhensible : une part importante de la mobilisation politique bénéficie effectivement à l’extrême droite, dont le poids électoral augmente et qui accède désormais au pouvoir dans plusieurs pays.
Pourtant, une telle analogie fait fausse route.
Pourquoi ? Quelle serait selon vous la principale limite de cette comparaison ?
Elle passe à côté d’une différence structurelle.
Certes, la politisation augmente — la courbe monte — mais, simultanément, un autre axe s’effondre : celui de l’institutionnalisation de la vie politique.
Contrairement aux années 1930, les sociétés contemporaines connaissent une érosion continue des structures organisées : syndicats, partis politiques, associations, mais aussi institutions religieuses. Cette tendance, amorcée dans les années 1990, se prolonge sans discontinuer dans les années 2010 et 2020.
Nous sommes donc face à une configuration en forme de ciseaux. D’un côté, une forte intensité politique — comme dans l’entre-deux-guerres. De l’autre, une faiblesse institutionnelle marquée — héritée des décennies post-politiques.
Cette combinaison n’a pas de précédent historique clair.
L’hyperpolitique désigne précisément cette situation : un niveau de politisation très élevé mais faiblement structuré, peu institutionnalisé. Cela vaut aussi bien pour la gauche que pour la droite.
Bien sûr, il s’agit d’un modèle abstrait, d’une tendance générale. Tous les phénomènes politiques du contemporain n’y entrent pas parfaitement — mais il permet de décrire un champ de forces, une dynamique dominante de la culture politique contemporaine.
Si l’hyperpolitique est notre nouveau paradigme, on est tenté de se poser la question des causes et celle des conséquences : quel basculement explique cette mutation ? Et est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?
Le point de bascule de la post-politique à l’hyperpolitique est très net. Les données quantitatives sont sans ambiguïté sur ce point : l’augmentation massive de l’activité protestataire commence en 2008–2009. Le déclencheur est donc la grande crise financière.
Cette crise débute aux États-Unis, bien sûr, mais devient rapidement européenne, puis mondiale. On peut même avancer que le Printemps arabe doit être compris, au moins en partie, comme une conséquence indirecte de celle-ci : les marchés financiers internationaux se figent, les régimes autoritaires d’Afrique du Nord ne peuvent plus emprunter pour financer leurs subventions alimentaires, et des émeutes de la faim éclatent.
Il existe donc un lien structurel entre 2008 et la première vague de contestation dans le monde arabe.
Dans l’Atlantique Nord, l’histoire est surtout celle des politiques d’austérité mises en œuvre des deux côtés de l’océan. L’hyperpolitisation est une réaction à une gestion de crise perçue comme injuste et destructrice : le contrat social s’effrite et la base matérielle sur laquelle reposait l’économie politique des années 1990 et 2000 disparaît.
La forme spécifique que prend ce basculement tient aussi à un autre facteur : les canaux institutionnels qui permettaient, au XXe siècle, d’absorber et de structurer la conflictualité politique semblent aujourd’hui obstrués. Ils ne sont plus accessibles, ou plus crédibles. La politisation ne trouve plus d’issue institutionnelle évidente.
Alors pour répondre à votre question : l’hyperpolitique est-elle une bonne ou une mauvaise chose ?
Si l’on s’intéresse à ce que Bertolt Brecht appelait l’« alphabétisation politique » — c’est-à-dire la capacité des citoyens à se saisir des questions fondamentales : qui décide, comment sont réparties les ressources, comment s’organise la société — alors il n’y a aucune raison d’être nostalgique des années 1990 ou 2000.
Que produit un espace public qui se convulse périodiquement, traversé de débats intenses et fortement polarisés, sans capacité claire à transformer cette conflictualité en politiques publiques ?
Anton Jäger
La fin de l’apathie politique est en soi une bonne nouvelle. Elle signifie que les individus ont à nouveau le sentiment d’avoir une prise sur l’ordre social.
Pourtant, cette politisation est en quelque sorte problématique.
En effet, l’ambiguïté du moment actuel est ailleurs. Une grande partie de cette activité politique est extrêmement difficile à institutionnaliser. Elle peine à se transformer en pouvoir collectif durable, capable de modifier les rapports de force, au niveau de l’État comme dans l’économie.
On a vu des mobilisations impressionnantes, très massives, aux États-Unis, en France, mais aussi aux Pays-Bas ou en Allemagne. Il semble aujourd’hui plus facile — surtout à gauche, mais pas uniquement — de mobiliser rapidement un grand nombre de personnes. Le coût de l’expression politique a chuté, celui de la mise en mouvement aussi.
En revanche, cristalliser cette énergie dans des structures pérennes, capables d’agir dans la durée et de transformer la mobilisation en décisions politiques effectives, s’avère beaucoup plus difficile.
Les Gilets jaunes en sont un exemple emblématique : c’est une mobilisation d’une ampleur remarquable mais qui a explicitement refusé toute institutionnalisation — et n’a donc laissé qu’un héritage organisationnel limité.
Autrement dit, on peut se réjouir de la repolitisation des sociétés sans idéaliser les décennies précédentes, mais une question demeure : que produit un espace public qui se convulse périodiquement, traversé de débats intenses et fortement polarisés, sans capacité claire à transformer cette conflictualité en politiques publiques ? Où cela nous mène-t-il ?
Nous sommes presque vingt ans après 2008.
Les années 2010 ont été une « décennie des protestations ». Certaines estimations suggèrent que jamais, dans l’histoire humaine, on n’a autant manifesté qu’entre 2008 et 2025 ; et la mobilisation se poursuit encore.
Mais quelle en est la trace durable ? Quelle est la capacité réelle de cette politisation à transformer la manière dont nos sociétés sont gouvernées ?
Lorsque l’on prend conscience que l’entrée dans la politique formelle est semée d’obstacles, l’attraction de l’hyperpolitique devient très forte.
Anton Jäger
Vous avez beaucoup travaillé sur le « moment populiste » qui cherchait à reconstruire un peuple. L’hyperpolitique n’est-elle pas, au fond, une ère des révolutionnaires sans révolution ?
Dans le livre, j’ai volontairement été très prudent avec le terme « populisme ». Son usage journalistique est souvent paresseux, polémique, peu rigoureux, et il brouille plus qu’il n’éclaire.
J’ai préféré m’en distancier pour ne pas obscurcir l’analyse.
La vague de politisation qui suit 2008 se déploie en réalité en deux temps. D’abord, une première séquence que j’appelle « anti-politique », à partir de 2009. Elle prend la forme d’une contestation de la gestion de la crise, dans laquelle la classe politique est identifiée à la post-politique. La critique de la post-politique devient alors une interrogation de la représentation elle-même. Il y a là une ambiguïté fondamentale. D’un côté, le slogan « Ils ne nous représentent pas » — celui des Indignados espagnols — affirme un déficit de représentation. De l’autre, il glisse vers une position plus radicale : « Nous ne voulons pas être représentés. » Cette logique est très claire dans Occupy, et elle réapparaît ensuite chez les Gilets jaunes.
À partir du milieu des années 2010, on voit toutefois émerger des mouvements qui, tout en étant issus de cette matrice anti-politique, se dotent d’un horizon institutionnel. Qu’il s’agisse de Beppe Grillo, de Geert Wilders, de Jean-Luc Mélenchon ou de Jeremy Corbyn, tous invoquent « le peuple » et cherchent à construire un lien représentatif entre une base et un sommet, à travers des partis, des élections, des formes de délégation. Cela suppose nécessairement une certaine idée de la souveraineté populaire — donc de la représentation, des institutions et des structures.
Mais ces tentatives se heurtent rapidement à la difficulté de l’institutionnalisation.
À gauche surtout, l’accès au pouvoir est plus complexe que prévu, l’exercice du pouvoir plus contraignant encore. Les exemples sont nombreux — de Syriza à Podemos, en passant par La France insoumise.
Ces mouvements inventent alors des formes organisationnelles inédites, très différentes des partis du XXe siècle : partis numériques, structures plébiscitaires, frontières floues entre cadres et militants. Le « parti gazeux » de Mélenchon, le refus même de l’enregistrement juridique classique, s’inscrivent dans cette logique.
Cette institutionnalisation inachevée révèle ses limites.
Lorsque l’on prend conscience que l’entrée dans la politique formelle est semée d’obstacles, l’attraction de l’hyperpolitique devient très forte. Elle ne suppose aucun horizon institutionnel, aucune représentation, aucune structure durable. Elle permet de maintenir une spontanéité permanente, sans élections, sans organisations, sans projection dans le temps long.
C’est pourquoi je distingue clairement l’anti-politique de l’hyperpolitique. La première conserve encore une dimension institutionnelle, fût-elle conflictuelle. La seconde s’en affranchit presque entièrement.
Chez les Gilets jaunes, on ne dit plus seulement « ils ne nous représentent pas » : on affirme que toute prétention à représenter est suspecte par principe. Toute tentative de mandat devient immédiatement illégitime.
C’est là, me semble-t-il, un point de rupture décisif.
Comment en sort-on ?
Tout dépend du point de vue que l’on adopte. Il existe une catégorie d’acteurs qui se sont habitués à prendre des décisions politiques sans contrôle populaire réel, sans contre-pouvoir démocratique effectif. Je pense en particulier à ceux qui, dans les années 1990 et 2000, ont largement externalisé la décision politique vers des instances technocratiques. Pour eux, l’hyperpolitique apparaît avant tout comme une perturbation, une source d’instabilité. Vue sous cet angle, l’hostilité à l’hyperpolitique est parfaitement compréhensible.
Mais si l’on adopte une autre perspective — celle des défis structurels auxquels l’Europe et les États-Unis sont confrontés, qu’il s’agisse du climat, des inégalités sociales ou de transformations économiques profondes — alors l’hyperpolitique révèle aussi quelque chose de positif : elle montre que ces questions mobilisent, que les individus s’y engagent, qu’ils peuvent être politisés autour de sujets de long terme.
L’ambiguïté tient au fait que cette politisation se heurte à une difficulté persistante : s’inscrire durablement dans des structures institutionnelles capables de traiter ces problématiques avec continuité, patience et efficacité.
Sortir de l’hyperpolitique supposerait, en un mot, une réinstitutionnalisation c’est-à-dire la traduction de l’activité politique en engagements durables envers des institutions.
Aux États-Unis, les partis ressemblent à des ministères sans base militante.
Anton Jäger
Par quoi passerait un tel processus ?
Du point de vue de la gauche — qui est le mien — la question devient la suivante : quelles formes d’organisation peuvent encore remplir ce rôle aujourd’hui ?
Mais cette difficulté touche aussi la droite, qui souffre de la même ambiguïté : elle peine à transformer ses gains électoraux et son activisme en un mouvement de masse capable d’imposer de véritables changements institutionnels.
La sortie de l’hyperpolitique ne passe donc pas uniquement par le parti mais par tout un écosystème institutionnel : syndicats, associations, structures collectives.
Précision importante : cela ne signifie pas qu’il faille ressusciter mécaniquement les institutions du XXe siècle. Pour citer Jean Baudrillard, on ne peut pas « cloner un dinosaure ». Même si l’on en extrayait l’ADN, il ne survivrait pas dans l’environnement actuel ; le climat social, culturel et technologique du XXIe siècle est hostile à nombre de formes institutionnelles héritées.
Mais le fait qu’on ne puisse pas cloner le passé n’implique pas qu’il soit impossible d’inventer de nouvelles formes institutionnelles adaptées au présent.
Selon vous, les partis politiques ont-ils eu la mauvaise stratégie ?
Prenons des exemples très différents : le Parti pour la liberté de Geert Wilders ne compte qu’un seul membre — Wilders lui-même. Pas de cadres, pas de congrès, pas d’adhésion : seulement des followers. À l’autre extrémité du spectre, le « parti gazeux » de Jean-Luc Mélenchon repose sur un refus assumé de la forme partisane classique par crainte qu’elle ne reproduise les pathologies des partis-cartels oligarchiques et bureaucratiques.
L’alternative est souvent présentée de manière binaire : soit abandonner toute ambition institutionnelle et s’adapter entièrement à la fluidité de l’époque, soit reconstruire une forteresse militante à l’ancienne, imperméable à l’espace public numérique.
Je pense que cette opposition est stérile. Il existe des solutions hybrides, combinant des éléments du parti de masse du XXe siècle et des formes plus souples, plus flexibles, caractéristiques de notre époque.
À qui pensez-vous par exemple ?
Le PTB en Belgique, ou encore certaines campagnes locales aux États-Unis, comme celle de Zohran Mamdani à New York, articulent une organisation militante classique avec une mobilisation numérique, une inscription locale et une réactivité à court terme.
Ces expériences me semblent offrir des voies de sortie plus crédibles de l’hyperpolitique que l’abandon pur et simple à la « modernité liquide » des années 2020, ou que la nostalgie d’une contre-société à la manière du Parti communiste français — qui fut, en son temps, une véritable société dans la société, mais dont la reconstitution intégrale paraît aujourd’hui hors de portée.
Les penseurs post-libéraux partagent votre analyse sur les effets délétères de la désinstitutionalisation. C’est un diagnostic qu’on retrouve tout à la fois chez les post-libéraux de gauche anglais — Maurice Glasman et Adrian Pabst du Blue Labour par exemple — et par la frange la plus conservatrice des post-libéraux américains comme Patrick Deneen ou Adrian Vermeule… Que vous inspire cette convergence ?
Il existe indéniablement un recouvrement descriptif entre leur diagnostic et le mien, notamment sur la question de l’atomisation sociale.
Je m’en distingue sur deux points essentiels.
D’abord, leur approche est souvent marquée par un organicisme et un traditionalisme que je récuse. Je me sens, sur ce point, plus proche de Durkheim : les sociétés modernes reposent sur des formes de solidarité « organiques » non sur des solidarités mécaniques héritées.
Ensuite, je trouve leur récit historiquement faible. Ils ne proposent pas d’analyse convaincante de l’origine des formes de politique de masse à droite. Lorsqu’ils évoquent la démocratie chrétienne — allemande ou belge — comme modèle implicite, ils oublient que ces formations se sont construites en réaction à une menace précise : l’essor du socialisme de masse, la sécularisation, l’industrialisation. Les partis de masse conservateurs et chrétiens n’ont pas émergé spontanément ; ils furent au contraire des réponses stratégiques à une puissance sociale organisée.
Or ces penseurs semblent ignorer cette dimension conflictuelle. Leur rapport au passé est largement intellectuel et abstrait. Ils ne se demandent pas ce que signifierait concrètement la reconstruction de telles institutions aujourd’hui. Pensent-ils vraiment que les individus rejoindraient ces structures uniquement pour rompre la solitude, pour le simple plaisir de la communauté ?
Les institutions du XXe siècle fonctionnaient aussi parce qu’elles promettaient quelque chose de très clair : si vous nous déléguez votre mandat individuel, nous serons capables de transformer la société, de modifier des rapports de force, de faire face à des intérêts enracinés. Une telle possibilité de délégation suppose une réflexion sérieuse sur le pouvoir social — réflexion largement absente chez ces auteurs.
Les penseurs que vous mentionnez parlent volontiers de domination culturelle libérale, de pouvoir des élites professionnelles, mais très peu de la manière dont un mouvement pourrait réellement affronter des intérêts économiques et institutionnels solidement installés. Cette lacune est idéologique autant qu’analytique.
L’exemple d’Adrian Vermeule est révélateur. Celui-ci explique à la coalition trumpiste que vouloir à la fois démanteler l’État administratif et mener des déportations de masse est contradictoire, car une telle politique supposerait, précisément, un appareil administratif puissant. Cela illustre bien le problème central des trumpistes : ils rêvent d’un mouvement de masse capable de contraindre l’État, mais sans les moyens institutionnels nécessaires pour le faire fonctionner.
Washington déploie aujourd’hui une machine de déportation spectaculaire, arbitraire, souvent brutale.
Pourtant, en termes purement quantitatifs, elle n’atteint même pas les niveaux de la fin de l’ère Biden. La différence tient moins aux chiffres qu’à la mise en scène. Cela révèle une incapacité structurelle à traduire une hypermobilisation politique en pouvoir institutionnel effectif.
Voilà, à mon sens, la faiblesse fondamentale des programmes post-libéraux de droite — qui appellent, au fond, « hyperlibéralisme » ce que j’appelle « hyperpolitique ». Ils ne savent pas comment reconstruire un mouvement de masse, même à droite. Ils restent extraordinairement flous sur ce que cela impliquerait concrètement.
Il est évident qu’il existe une base affective et psychologique à cette nouvelle forme d’engagement politique.
Anton Jäger
Quelle place occupe l’État dans cette configuration ? La sortie de l’hyperpolitique passerait-elle nécessairement par une forme de « capitalisme d’État » ?
Si l’on regarde l’évolution de l’État dans les années 1990 et 2000, on observe un double mouvement. D’un côté, les partis se sont repliés dans l’État, tout en s’affaiblissant structurellement comme instances de représentation.
Ils sont devenus des cartels, des factions, parfois de simples appendices administratifs. C’est particulièrement visible aux États-Unis, où les partis ne fonctionnent quasiment plus comme des institutions de la société civile : ils ressemblent davantage à des ministères sans base militante.
Ce phénomène existe aussi en Europe. En France, par exemple, la transformation du système partisan au cours des quinze dernières années montre clairement que la démocratie de parti, telle qu’elle existait au XXe siècle, a pratiquement disparu : on assiste à la formation de coalitions électorales temporaires, sans continuité organisationnelle réelle.
Au niveau de l’État, cela s’est traduit par un renforcement des instances non élues — au premier rang desquelles les banques centrales, déjà puissantes dans les années 1990, mais devenues incontournables dans les années 2010 en tant que seuls acteurs crédibles de la gestion de crise. Parallèlement, l’État a vu sa capacité administrative s’éroder, notamment par l’externalisation massive de fonctions vers le secteur privé. D’une certaine manière, l’État a organisé sa propre incapacité.
Dans ce contexte, l’hyperpolitique devient un mode de gestion des relations entre l’État et la société. Nous sommes face à un État à la fois plus central — car confronté aux défis majeurs du XXIe siècle — et plus impuissant, faute de médiations institutionnelles solides.
La capacité de la République populaire de Chine à produire des transformations politiques radicales pourrait être un contre-exemple à ce que vous décrivez.
Le contraste avec la Chine est éclairant. On attribue souvent la transformation spectaculaire de son économie politique, notamment dans le domaine climatique, à la seule capacité de l’État. Mais il est impossible de comprendre cette trajectoire sans prendre en compte le rôle du Parti.
Le système chinois est en réalité très décentralisé : Pékin envoie des orientations générales aux provinces. Ce qui assure la cohérence de l’ensemble, c’est le Parti, présent à la fois dans l’État et dans la société, capable de discipliner les élites comme les masses.
En Europe et aux États-Unis, cette institution médiatrice fait défaut. C’est l’une des raisons pour lesquelles les États occidentaux peinent à mettre en œuvre des programmes de transformation comparables. La dérégulation des relations entre élites — mais aussi entre les élites et la société — produit une incapacité étatique structurelle. L’hyperpolitique devient alors une solution par défaut : un moyen pour les élites de rechercher un soutien populaire ponctuel, faute de disposer d’institutions capables de produire une cohésion durable.
L’exemple allemand est révélateur. Les partis y jouaient historiquement un rôle central d’articulation entre fractions de l’élite et base sociale. Leur affaiblissement rend aujourd’hui extrêmement difficile la relance industrielle, la réponse à la concurrence chinoise ou l’adaptation aux nouvelles contraintes géopolitiques.
En d’autres termes : l’État veut agir, mais il ne dispose plus des instruments politiques nécessaires.
Voici l’expression la plus claire du nouveau régime affectif de l’hyperpolitique : une intensité maximale du désir de changement conjuguée à une incapacité presque totale à le réaliser.
Anton Jäger
Dans votre livre, vous évoquez le sujet des affects et de l’impact du numérique sur ceux-ci. Certains courants psychanalytiques 1 parlent aujourd’hui d’une évolution psychique caractérisée par la disparition de la contenance et de la frustration au profit de la liquidité et de l’immédiateté. Est-ce une autre conséquence de l’hyperpolitique ?
Il existe effectivement une vaste littérature, depuis les années 1990, sur l’individualisation — chez Ulrich Beck, Anthony Giddens et d’autres. Je ne prétends pas en maîtriser tous les aspects, mais il est évident qu’il existe une base affective et psychologique à cette nouvelle forme d’engagement politique.
Nous vivons dans un régime marqué par une transformation de l’attention et de ce que l’on pourrait appeler l’économie libidinale. De nombreux dispositifs culturels et technologiques entretiennent l’idée que les problèmes peuvent être résolus rapidement, que la satisfaction — matérielle, émotionnelle, sexuelle, symbolique — est immédiatement accessible. Les autorités collectives qui faisaient écran entre l’individu et la gratification ont largement disparu.
Cela produit une frustration très différente de celle du XXe siècle.
À l’époque, l’individu se heurtait à des institutions de masse qui bloquaient l’expression de certaines identités ou préférences. On peut penser à la relation conflictuelle de Michel Foucault avec le Parti communiste français, ou aux récits de Didier Eribon sur la violence symbolique de ces institutions 2.
Aujourd’hui, la situation est inversée. L’individu dispose d’une capacité prétendument illimitée à exprimer ses besoins, ses identités, ses désirs — précisément parce que ces institutions intermédiaires se sont effondrées. Mais il lui manque les cadres collectifs permettant de traduire ces expressions en action efficace.
La formule très juste de Michel Clouscard — « tout est permis, mais rien n’est possible » — décrit parfaitement ce nouveau régime affectif — et l’impasse de l’hyperpolitique.
Face à un problème massif — violences policières, inégalités, crise climatique — le désir de transformation est immédiat. On peut mobiliser, tweeter, lancer une campagne, toucher des milliers de personnes en quelques heures. Mais la réalisation de ce désir exige du temps, de la patience, du travail institutionnel — autant d’éléments incompatibles avec l’immédiateté affective dominante.
La frustration contemporaine ne vient plus du fait que les institutions bloquent l’individu mais du constat inverse : l’expression individuelle ne sert quasiment à rien en l’absence de capacité collective. Les États-Unis offrent aujourd’hui un exemple tragique de cette situation. Une majorité écrasante de la population — y compris parmi les élites — reconnaît que la violence policière et le système carcéral constituent un scandale historique. Un consensus discursif est là. Pourtant, structurellement, la situation s’aggrave.
C’est là, à mes yeux, l’expression la plus claire du nouveau régime affectif de l’hyperpolitique : une intensité maximale du désir de changement conjuguée à une incapacité presque totale à le réaliser.
L’ouvrage de Jonathan White In the Long Run : The Future as a Political Idea rappelle que la politique a longtemps été dictée par une vision du futur. L’accélération réactionnaire trumpiste en constitue aujourd’hui une manifestation. Quel lien l’hyperpolitique entretient-elle avec le futur ?
Jonathan White part d’une idée simple mais décisive : on ne peut penser le futur politiquement qu’à travers des institutions collectives — au premier rang desquelles le parti. Imaginer le futur suppose donc de croire que nous pouvons transformer le présent ensemble de telle sorte que demain soit effectivement différent d’aujourd’hui.
Sans contrôle collectif sur le présent, il n’y a aucune raison de penser le futur autrement que comme une pure spéculation. On peut toujours dire : « demain pourrait être différent », mais tant que l’on ne dispose pas d’une capacité collective à décider du présent, cette projection reste vide. À l’inverse, lorsque cette capacité existe, on peut dire : « Demain sera différent, parce que nous avons décidé collectivement de ce qu’il sera ».
Pour White, la crise contemporaine du futur est donc fondamentalement une crise de la collectivité. Là où il n’y a plus d’institutions capables de transformer le présent, il n’y a plus de futur imaginable. Penser l’avenir suppose une forme de contrôle, même partielle, sur les conditions de vie présentes. Sans cela, l’idée même de futur se dissout.
L’hyperpolitique devient une solution par défaut : un moyen pour les élites de rechercher un soutien populaire ponctuel, faute de disposer d’institutions capables de produire une cohésion durable.
Anton Jäger
C’est exactement ce que l’on observe dans l’hyperpolitique. Il s’agit d’une politique du très court terme, rythmée par des cycles médiatiques extrêmement brefs. Pendant une semaine, l’énergie politique est maximale : des foules immenses, une intensité affective considérable. Puis, la semaine suivante, il ne reste presque rien. Aucun sédiment institutionnel, aucune structure durable.
À l’inverse, dès lors que des institutions collectives existent, on peut se poser des questions qui excèdent l’instant : où voulons-nous être dans un an, dans deux ans, dans dix ans ?
Cela implique une politique de la patience — presque, dirais-je, une politique « barbare » ou « ascétique » au sens noble — fondée sur la durée, la discipline, et même le sacrifice.
Cela suppose d’accepter que l’on ne verra peut-être pas soi-même l’aboutissement des transformations que l’on engage, mais que l’entité collective, elle, survivra. On le voit très clairement à la fin du XIXe siècle : nombre de militants socialistes ou bolcheviques disaient explicitement qu’ils ne verraient pas la révolution de leur vivant mais qu’ils travaillaient pour qu’elle advienne un jour. Sans collectivité durable, sans institutions capables de porter cette temporalité longue, cette posture devient impossible.
Si l’on suit Jonathan White, sans contrôle collectif du présent, il n’y a plus de futur. Il ne reste que des cycles courts d’illusion de maîtrise, suivis de découragement : « je ne sais pas à quoi ressemblera l’année prochaine » non pas parce que l’avenir est incertain, mais parce qu’il est devenu impensable.
Son livre est, à cet égard, extrêmement stimulant.
Je travaille plutôt sur la dimension spatiale — institutions, médiations, structures — lui aborde la question par la temporalité, en s’interrogeant sur ce que devient une société qui a perdu toute prise collective sur ses conditions d’existence, et donc toute capacité à se projeter dans l’avenir.
L’hyperpolitique est-elle un mouvement global et uniforme ?
Il existe évidemment de fortes différences entre les trajectoires nationales. Le diagnostic d’hyperpolitique ne s’applique pas de manière uniforme à tous les pays. Les traditions politiques varient, les niveaux d’institutionnalisation aussi.
La manifestation, par exemple, est une tradition bien plus ancienne et structurante en France que dans certains pays voisins. L’Allemagne, la France, les États-Unis n’ont pas les mêmes histoires politiques, ni les mêmes formes de médiation.
Mon propos n’est donc pas de raconter une histoire homogène.
Il s’agit plutôt d’identifier une tendance structurelle commune — une configuration générale — qui se décline différemment selon les contextes nationaux. Reconnaître cette tendance n’implique ni d’effacer les différences, ni de généraliser abusivement. Cela permet simplement de mieux comprendre la direction dans laquelle se transforment, aujourd’hui, nos cultures politiques.
Sources
- Voir sur ce sujet les travaux du psychanalyste Ruben Rabinovitch.
- Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009.