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Le 12 décembre dernier, en marge de la « Journée internationale de la neutralité », Vladimir Poutine et Massoud Pezechkian se sont rencontrés à Achgabat, capitale du Turkménistan. Le président russe avait inauguré cette rencontre bilatérale en exprimant ses « meilleurs vœux de santé et de bien-être au guide spirituel de l’Iran, M. Khamenei », après quoi le président iranien avait remercié son homologue « de soutenir les positions politiques » de l’Iran sur la scène internationale 1.

Tout récent qu’il soit, ce passé semble bien lointain.

Chez les officiels et les médias d’État, le silence et la gêne 

Les frappes menées par Israël et les États-Unis ont notamment abouti le 28 février dernier à la mort d’Ali Khamenei. Du côté du Kremlin, la seule réponse officielle a été une lettre de Vladimir Poutine adressant en trois paragraphes ses sincères « condoléances », réduisant le « partenariat stratégique global » signé pompeusement au Kremlin en janvier 2025 à de simples « relations amicales », sans aucune promesse de continuité ni engagement envers un successeur et une guerre dont l’objectif affiché est le changement de régime à un « assassinat ».

Comme en écho à la laconique annonce de Vladimir Poutine, le patriarche Kirill, pièce du dispositif de propagande du Kremlin, n’a pas manqué de s’adresser au président iranien Massoud Pezechkian : 

  • « Veuillez accepter mes profondes condoléances quant à l’assassinat du Guide suprême de la République islamique d’Iran, l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei, et de ses proches. Le défunt était une figure aux fortes convictions religieuses, un chef spirituel et national, un homme de caractère et d’esprit. Je vous prie de transmettre à sa famille et à ses proches mes paroles de compassion et de soutien. Que Dieu, dans Sa miséricorde, leur accorde, ainsi qu’à l’ensemble du peuple iranien, la force et la solidité d’esprit de surmonter la douleur de cette perte » 2.

Par son contenu, aussi bref que prudent — Poutine refuse de parler de guerre — la lettre de condoléances du président russe entendait dénoncer l’opération états-unienne tout en manifestant sa volonté de ne pas se laisser entraîner dans le conflit proche-oriental. 

  • En toute hypothèse, on voit mal avec quelles armes et quelle armée elle aurait les moyens de le faire, sachant qu’il a fallu deux ans d’offensive de l’armée russe pour prendre Pokrovsk en février dernier — une ville de 30 km² avec une population de 60 000 habitants avant la guerre.
  • Le député Alekseï Tchepa, adjoint au président du comité des Affaires internationales de la Douma d’État, a ainsi confirmé que la Russie se garderait bien d’intervenir dans ce conflit autrement que par des voies « diplomatiques » 3.

Devant cette absence de réaction officielle, les principaux médias d’État russes semblent manquer cruellement de matière à commenter.

  • Le silence officiel crée ainsi une situation à la limite de l’absurde, dans laquelle l’agence TASS n’a pas trouvé d’autre annonce à relayer que celle de Maria Zakharova, directrice du Département de l’information et de la presse du ministère des Affaires étrangères, affirmant qu’elle ne disposait « d’aucune donnée faisant état du décès de citoyens russes dans le conflit au Proche-Orient » 4.
  • La presse inféodée au pouvoir se contente donc de souligner l’ampleur des pertes parmi la population civile de la République d’Iran, tout en ironisant sur les doubles standards occidentaux. La même Maria Zakharova commentait ainsi la déclaration d’Ursula von der Leyen sur le « nouvel espoir » qu’apportait la mort d’Ali Khamenei : « Voilà bien le satanisme dans toute sa splendeur. Regardez et ne détournez pas les yeux. C’est donc par le meurtre des cent-cinquante élèves de l’école primaire de Minab que ‘le peuple iranien aurait retrouvé un nouvel espoir’ ? Que soient maudits les coupables de ce sacrifice rituel aux forces du mal et ceux qui y ont vu un ‘nouvel espoir’ » 5.

Outrance, vulgarité, menaces : le style Medvedev

Si on pourrait être tenté de considérer l’interview donnée à l’agence TASS par Dmitri Medvedev le lundi 2 mars comme une prise de position officielle de Moscou. Deux éléments démontrent toutefois le contraire. Tout d’abord, le fait que le Kremlin ait choisi de confier cet exercice à une personnalité dépourvue de toute forme d’autorité politique et unanimement considérée comme un histrion vulgaire signale à lui seul qu’il ne s’agissait pas ici de faire une annonce d’importance. Ensuite, le contenu même de son propos montre surtout qu’il a été autorisé par le président à détourner l’attention en versant — comme à son habitude — dans l’excès et l’injure.

  • Interrogé sur le déclenchement d’une « Troisième Guerre mondiale », le vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie a répondu : « Formellement, celle-ci n’a pas commencé, mais si Trump poursuit son agenda insensé de changement de régimes politiques par des moyens criminels, il est clair qu’elle commencera. Et n’importe quel événement pourra en être le déclencheur. N’importe lequel ».
  • Aux journalistes s’inquiétant du scénario dans lequel les capitales occidentales décideraient de régler le sort de la Russie d’une façon analogue, Dmitri Medvedev objectait ensuite la ligne officielle du pouvoir russe sur la dissuasion nucléaire : « Il n’existe et ne peut exister aucun remède magique contre les décisions folles de parfaits crétins et de salauds pathologiques. Il n’y a qu’une seule garantie : les États-Unis craignent la Russie et connaissent le prix d’un conflit nucléaire. Si celui-ci venait à se déclarer, Hiroshima et Nagasaki feraient figure de jeux d’enfants dans un bac à sable ».
  • Dmitri Medvedev atteignait enfin des sommets de vulgarité dans son commentaire des réactions européennes officielles face aux actions des États-Unis et d’Israël : « Ce sont des lèche-culs répugnants. Les vassaux européens s’essuient le visage avec délectation et ravissement après s’être pris une bonne dose de ‘rosée jaune’ en plein dans les yeux » 6

Une défaite stratégique pour les BRICS mais une opportunité pour Poutine : en Russie, on mise sur la hausse des prix du pétrole

La plupart des commentateurs russes ont vu dans le déclenchement de ce nouveau conflit un événement à double tranchant pour la Russie.

Les termes du problème ont été explicitement résumés par le député Anatoli Vasserman : pour la Russie, les gains économiques risquent d’être peu de choses par rapport au coût géopolitique de ce nouveau conflit : « À court terme, il me semble que les conséquences nous seront favorables, puisqu’il est évident que le conflit entraînera en premier lieu une hausse du prix du pétrole. Même si sa vente ne représente plus aujourd’hui que le huitième de nos revenus d’exportation, les profits que la Russie en retire restent très substantiels. À long terme, en revanche, les choses pourraient être plus complexes. Jusqu’à un certain point, l’Iran fait partie des BRICS. Pas entièrement, mais suffisamment pour participer à de nombreuses consultations de ce groupe. Et les événements en cours pourraient dégrader la réputation d’ensemble de ce groupe. Bien que cette organisation ne s’occupe pas directement de questions militaires, on attend des grandes puissances qui en font partie qu’elles fassent aussi la preuve de leurs capacités militaires » 7.

  • L’analyste Karman Gasanov confirmait qu’une défaite sévère de l’Iran entraînerait un effondrement des positions russes dans la région — d’autant plus que Moscou a déjà perdu une part importante de son ancrage en Syrie — et une perte de crédibilité pour l’ensemble des BRICS, sans compter que les États-Unis pourraient conduire les pays de la région à accentuer leur pression sur Moscou, y compris sur le dossier ukrainien. 
  • Dans le même article au ton pessimiste, le député Semion Bagdasarov, directeur du Centre d’études des pays du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, soulignait que le projet russo-iranien de corridor logistique Nord-Sud serait mis entre parenthèses en cas d’incapacité de Moscou à défendre ses intérêts stratégiques 8.

Détourner l’attention — et les armes — des Occidentaux hors d’Ukraine

Dans les sphères officielles, l’une des réponses les plus détaillées a été fournie par Rodion Miroshnik, ambassadeur « itinérant » du ministère des Affaires étrangères russe. 

  • Miroshnik a été l’une des figures émergentes de la « République populaire de Louhansk » entre 2014 et 2022, avant d’être nommé, depuis l’annexion de la région, « ambassadeur itinérant » chargé de documenter « les crimes du régime de Kiev » et d’en informer le Kremlin et les médias russes comme internationaux. Il s’agit donc de l’une des grandes figures de la propagande militariste qui alimente la guerre d’agression russe. 
  • S’exprimant sur sa chaîne Telegram, il a expliqué pourquoi, à ses yeux, la guerre en Iran n’augurait rien de bon pour Kyïv. Tout d’abord, écrit-il, « le déplacement du centre de l’attention mondiale de l’Ukraine vers le Moyen-Orient prive Zelensky de son principal levier, sa capacité à influer sur l’agenda médiatique, qu’il a su monétiser avec succès au cours de ces dernières années ». 
  • Cette lecture a aussi été avancée par le député Alekseï Tchepa, qui affirme de façon lapidaire : « désormais, les États-Unis vont être entièrement absorbés par la question iranienne et oublier l’Ukraine » 9.
  • Par ailleurs, ajoutait Rodion Miroshnik : « Plus le conflit s’éternisera, plus le stock potentiel de missiles destinés à Kiev va s’épuiser. À l’heure actuelle, les missiles américains, dont les systèmes de défense antiaérienne, sont loin d’être utilisés par les seuls Américains. Dans les conditions actuelles, les livraisons américaines seront destinées en priorité aux bases américaines elles-mêmes, à Israël et aux autres pays engagés dans le conflit moyen-oriental. Les autres attendront — Ukraine comprise ».
  • Après avoir souligné que la forte hausse des prix de l’énergie risquait également d’affaiblir le régime de Kyïv, Miroshnik conclut que « dans les tout prochains jours, Zelensky et sa clique ne manqueront pas de se rappeler au bon souvenir de ses alliés, d’une façon ou d’une autre » 10.

« Rien n’a de sens » : la fin du prétexte diplomatique

Enfin, les principaux propagandistes et analystes géopolitiques russes sont unanimes à considérer que cette attaque dirigée contre l’Iran rend caduque toute perspective de résolution du conflit ukrainien par la négociation.

Ainsi, le rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, Fiodor Loukianov, considère manifestement que plus rien, dans le monde actuel, n’a de sens.

  • Après avoir ouvert un article paru dans la Rossiïskaïa Gazeta par le constat selon lequel « l’invocation du droit international, qui est censé se trouver au fondement de toute diplomatie, n’a plus aucun sens », Loukianov observait que « négocier avec les Américains n’a presque aucun sens — l’objectif réel est toujours une capitulation ou une simulation en vue d’un règlement par la force » 11.
  • Sur le plateau de l’émission « Dimanche soir », le présentateur-propagandiste Vladimir Soloviov s’est montré plus incisif encore : « Il est tout à fait évident pour nous que les processus de négociation ne sont rien que des éléments d’opérations militaires destinées à endormir l’adversaire ».
  • Face à ce qu’il interprétait comme une « destruction de la diplomatie en tant qu’instrument » de régulation internationale, Soloviev considérait que la Russie avait toute latitude pour entreprendre les actions les plus résolues, jusqu’à l’assassinat de dirigeants étrangers : « Les Américains commencent toujours par essayer de liquider le haut commandement militaire et politique et de frapper les centres de décision. La Russie ferait bien de ne pas l’oublier » 12.

Toute la question consiste donc à savoir comment la Russie, incapable de répondre à la perte de ses alliés syriens, vénézuéliens et iraniens, cherchera à tirer profit de ces événements. Pour l’instant, à Moscou, nombre de commentateurs semblent miser sur le fait que le déclenchement d’une guerre de grande échelle au Moyen-Orient détournera l’attention et les armements des champs de bataille ukrainiens — avec pour conséquence probable une intensification des opérations militaires les plus meurtrières de la part de l’armée russe.

Sources
  1. « Встреча с Президентом Ирана Масудом Пезешкианом », kremlin.ru, 12 décembre 2025.
  2. « Патриарх Кирилл выразил соболезнования в связи с убийством Хаменеи », Аргументы и факты, 1er mars 2026.
  3. « Чепа : участие РФ в ситуации на Ближнем Востоке может быть только дипломатическим », ТАСС, 2 mars 2026.
  4. « Захарова заявила об отсутствии данных о пострадавших на Ближнем Востоке россиянах », ТАСС, 2 mars 2026.
  5. « Захарова возмутилась словами главы ЕК о “новой надежде” Ирана », РИА Новости, 2 mars 2026. Le bombardement de l’école de Minab est actuellement au cœur d’une bataille informationnelle : l’Iran accuse Israël et les États-Unis de cette attaque ; le clan Pahlavi tente d’en faire porter la responsabilité sur le régime.
  6. « Дмитрий Медведев : триггером для начала третьей мировой может стать любое событие », ТАСС, 2 mars 2026.
  7. « Два варианта : Вассерман рассказал, какие последствия ожидают Россию из-за ударов Израиля по Ирану », Московский Комсомолец, 28 février 2026.
  8. « “Об этом можно забыть” : как новая война на Ближнем Востоке повлияет на Россию », Федерал Пресс, 28 février 2026.
  9. « В Госдуме раскрыли, как операция США в Иране отразится на Украине », Газета.ру, 28 février 2026.
  10. Voir sur Telegram.
  11. « Федор Лукьянов : Война против Ирана обещает усугубить международный хаос », Российская Газета, 1er mars 2026.
  12. Cité dans « Российское ТВ поставило под сомнение продолжение переговоров по Украине после начала войны в Иране », Агентство, 2 mars 2026.