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Le XXIe siècle a débuté avec une série ininterrompue de manifestations du mécontentement populaire : les girotondi et les Vaffa Days en Italie, les printemps arabes en Afrique du Nord et dans le Moyen Orient, Occupy Wall Street aux États-Unis, et après les indignados en Espagne, le mouvement des forconi (fourches) et celui des arancioni (oranges) en Italie, les Gilets jaunes en France1. Mais aussi les Fridays for Future, allègres manifestations de la jeunesse pour la lutte contre le réchauffement climatique, moins antagonistes que les précédentes et qui furent les premières à avoir une portée réellement globale, ou encore les révoltes populaires au Chili, au Liban, en Iran et dans les autres régions du monde. Et pourtant, le terme « conflit » est un parent pauvre du langage politique. Nombreux sont les autres mots utilisés pour désigner ces formes d’action collective : rage, haine, rébellion, soulèvement, révolte.

Le conflit est traditionnellement associé à des formes organisées de la contestation, celles qui disposent d’un certain leadership dans les partis ou dans les syndicats et d’un fonctionnement contractuel dont le but est de parvenir à un résultat : des démonstrations de force calculées, qui confrontent l’opinion publique au problème, qui attribuent aux représentants du peuple la responsabilité d’attirer l’attention des institutions sur ces questions. Cette confrontation a pour effet de causer des fractures qui sont à nouveau comblées, par de nouvelles élections, de nouveaux contrats de travail, ou encore la suppression ou la réforme de certaines lois. Le conflit, dans la société démocratique de masse structurée par les partis et les syndicats, s’apparente à une stratégie de guerre signalant à l’adversaire sa propre puissance d’attaque ou de défense, avec la ferme intention de maintenir la possibilité d’un accord pour égaliser à nouveau les relations de pouvoir entre deux parties qui, dans d’autres circonstances, se seraient trouvées complètement déséquilibrées et sans possibilité de dialogue. 

Le conflit, dans la société démocratique de masse structurée par les partis et les syndicats, s’apparente à une stratégie de guerre signalant à l’adversaire sa propre puissance d’attaque ou de défense, avec la ferme intention de maintenir la possibilité d’un accord pour égaliser à nouveau les relations de pouvoir entre deux parties qui, dans d’autres circonstances, se seraient trouvées complètement déséquilibrées et sans possibilité de dialogue.

Nadia Urbinati

Robert Michels écrivait il y a plus d’un siècle que l’organisation est la seule arme que « les plus nombreux » possèdent contre « les moins nombreux », ceux-ci se trouvant déjà structurellement organisés (à la fois par intérêt et par la similarité de leurs modes de vie, à laquelle vient s’ajouter leur reconnaissance sociale réciproque)2. Le paradoxe, ajoutait Michels, est que l’organisation est aussi le stratagème à travers lequel « les moins nombreux » s’approprient la direction des masses, lesquelles ont, à ce moment,  deux adversaires : « les moins nombreux » de la partie adverse, contre laquelle elles s’organisent, et les « moins nombreux » au sein même de leur organisation, c’est-à-dire les élites qui les dirigent en assumant le leadership ou en éduquant les masses. 

Or le XXIe siècle s’est ouvert sous la bannière de la révolte contre « les moins nombreux » de ces deux catégories : les riches et les puissants (l’oligarchie) et les chefs de partis et, plus généralement, les partis eux-mêmes (l’establishment). Les manifestations populaires de mécontentement énumérées ci-dessus sont toutes, bien que pour des raisons et avec des intentions différentes, des formes de rébellion contre la fonction exécutive traditionnelle que « les moins nombreux » ont revendiquée et qu’ils ont réussi à conquérir et à maintenir depuis quelques décennies avec un consensus général.

Cependant, ces manifestations mettent également en évidence un autre fait souvent négligé. La défection des élites socio-économiques – avec par exemple leur fronde contre l’impôt progressif – marque la rupture de ce lien conflictuel qui a toujours représenté une forme d’interaction complémentaire et qui, pour cette raison, n’a cessé de constituer un espace ouvert où les détenteurs du pouvoir se sont exposé au contrôle effectif de ceux qui en avaient moins. 

Conflit et opposition, conflit et antagonisme sont des termes qui ne désignent pas la même chose. Il est, de plus, important d’être attentif à un autre fait qui émerge des révoltes de ce siècle nouveau. Bien que nous répétions sans trop réfléchir que « les plus nombreux » s’opposent aux « moins nombreux », nous avons tendance à ne pas regarder ce scénario du point de vue inverse : en fait, l’opposition la plus radicale aujourd’hui est celle des « moins nombreux » contre les « plus nombreux », même si cet aspect ne se manifeste pas de manière aussi nette, car l’action contrastée des « moins nombreux » s’opère généralement de manière indirecte et soustractive, et n’a recours à la violence que dans des cas extrêmes (comme les coups d’État).

Bien que nous répétions sans trop réfléchir que « les plus nombreux » s’opposent aux « moins nombreux », nous avons tendance à ne pas regarder ce scénario du point de vue inverse : en fait, l’opposition la plus radicale aujourd’hui est celle des « moins nombreux » contre les « plus nombreux »

Nadia Urbinati

C’est ce qu’a montré clairement Jeffrey A. Winters dans un ouvrage sur l’oligarchie, en illustrant le modus operandi des « moins nombreux », plus indirect et ayant recours aux lois ou aux failles permises par ces lois : la lutte des « moins nombreux » contre les « plus nombreux » est la plus persistante et la plus fatale, bien plus que son opposée, qui se produit presque toujours en réaction à une situation difficile créée par un déséquilibre de pouvoir en faveur des « moins nombreux »3. L’exercice direct du pouvoir intéresse bien plus ceux qui ont beaucoup à perdre (et à protéger) que ceux qui en ont moins, comme nous l’enseigne Nicolas Machiavel.

La naissance des institutions et de la politique contemporaines, y compris la démocratie constitutionnelle, n’a jamais éliminé les oligarques ni rendu l’oligarchie politiquement obsolète. Cela est dû au fait que, dans la démocratie électorale, il n’y a, en pratique, aucun obstacle qui puisse limiter efficacement les manifestations matérielles du pouvoir détenu par les oligarques. La concentration du pouvoir économique et financier peut très facilement pénétrer les institutions qui ont été conçues à l’origine pour permettre aux « plus nombreux » d’avoir le pouvoir d’influencer les décisions. Malgré la séparation des pouvoirs, la stratification des sociétés contemporaines et l’État de droit, l’oligarchie a continué d’exister et de fonctionner presque sans être perturbée. La grève générale à outrance qui a touché la France pendant des semaines depuis décembre 2019 et qui a impliqué toutes les catégories professionnelles a eu comme élément déclencheur la proposition de réforme des retraites préparée par le gouvernement Philippe, visant à obtenir « un système flexible qui permette d’utiliser les retraites comme une variable d’ajustement des finances publiques » et qui mette fin à ce qui restait de la protection sociale comme espace commun. « espace commun ». Cela revenait à donner à « l’État-providence du XXIe siècle » une forme de participation déséquilibrée, selon le mot d’ordre : « on ne participe pas tous ensemble selon le revenu de chacun mais en fonction de la nécessité d’une aide publique ». Étienne Balibar écrivait que la prémisse de cette logique est l’altération de l’égalité des citoyens, la reconnaissance du fait que les inégalités sociales se traduisent par des inégalités de pouvoir représentatif et politique. L’opposition est en effet celle des « moins nombreux », qui utilisent les « dogmes d’une économie qui encourage et invite à la consommation déraisonnée ; inventent des alternatives aux inégalités sociales, raciales et de genre qui sont trop souvent considérées comme des paramètres insurmontables ; [suscitent] les semeurs de haine et de peur qui veulent fracturer notre société »4.

La concentration du pouvoir économique et financier peut très facilement pénétrer les institutions qui ont été conçues à l’origine pour permettre aux « plus nombreux » d’avoir le pouvoir d’influencer les décisions.

Nadia Urbinati

La formule habituelle des plus nombreux contre les moins nombreux, facilement représentée par les images désormais quotidiennes de rébellions, devrait donc se voir accompagnée de la formule moins habituelle des moins nombreux contre les plus nombreux, qui décrit au contraire des comportements qui sont rarement flagrants. Le divorce au sein de la citoyenneté démocratique doit être analysé et jugé sous ces deux angles.

La honte et autres émotions

L’idée et la pratique du conflit social qui ont accompagné les idéologies politiques du XXe siècle supposaient une différenciation par les intérêts économiques des sujets collectifs ainsi qu’un refus explicite de penser la politique et la société en fonction d’agrégats indifférenciés comme « les plus nombreux » et « les moins nombreux« . Ils posaient comme hypothèse la référence à un corps unitaire d’égaux en droit et en suffrage (la Nation) et la fin de la souveraineté divisée entre le « peuple » et les « grands », conformément à ce qui était la grande ambition cultivée par la Révolution française. Le débat à l’Assemblée française de l’été 1789 sur l’adjectif à attribuer à l’Assemblée même – « nationale » ou « populaire » – est à cet égard éclairant : il montre l’impossibilité d’adapter le dualisme classique plus nombreux/moins nombreux, patriciens/populaires ou sénat/population à un ordre politique (l’État territorial moderne) fondé sur l’égalité juridique des sujets. Le sens théorique de ce débat était que le républicanisme classique ne pouvait pas être adapté à l’idée d’égalité politique et juridique, ni à la conception moderne de la souveraineté populaire. L’Assemblée française n’était pas censée représenter une partie de la population, mais la Nation tout entière. Cette interprétation moniste de la souveraineté, similaire au chemin emprunté par les États-Unis, a changé à jamais le sens de l’idée d’un « régime mixte », qui affecterait alors les fonctions de l’État et non les classes sociales chargées de les exercer.

Avec le début d’un nouveau siècle et le déclin des partis idéologiques organisant la participation et traduisant les émotions en langage politique, les conflits ont changé de peau et de sens. Ils sont devenus autre chose – une « chose » difficile à désigner, qui n’a en fait pas de nom, et que le terme « conflit » ne désigne en tout cas pas (ou très rarement). Cette « chose », ce sont les mouvements « spontanés », les actions de sabotage, la démocratie insurrectionnelle, comme on l’appelle aussi, c’est-à-dire des subjectivités horizontales qui surgissent en même temps, quasiment mues par une direction invisible en réaction à un certain état de fait, qui se représentent elles-mêmes à travers leurs protestations, sans stratégie de lutte et sans volonté expresse de médiation et de marchandage. Certains se présentent donc comme des « exclus » économiques qui manifestent leur malaise social en dénonçant la rareté matérielle des biens et de l’argent, et qui sont désignés en raison des émotions qui les ont mobilisés, comme les « insatisfaits », les « indignés », les « frustrés », les « en colère ».

image art abstrait contemporain Nadia Urbinati Les plus nombreux et les moins nombreux économie démocratie oligarchie capitalisme société inégalités gilets jaunes populisme Occupy Wall Street printemps arabes Maghreb Italie Beppe Grillo grillini

Tout d’abord, il y a eu les « girotondi » , qui à partir du 26 janvier 2002, pendant plusieurs mois, ont réapparu ponctuellement dans les lieux où la politique « officielle » se manifestait. À proximité du Sénat italien (Palazzo Madama à Rome), une des figures représentatives de ce mouvement, le réalisateur Nanni Moretti, a crié au mégaphone « Honte à vous ! » en s’adressant à ceux qui se trouvaient à l’intérieur du bâtiment du Sénat et se préparaient à voter une loi permettant de récuser la décision du juge naturel, violant ainsi le principe constitutionnel d’égalité du droit. Cette règle aurait alors facilité le travail des hommes politiques accusés de corruption. Les girotondini (c’est ainsi que l’on désignait les manifestants) voulaient être « un aiguillon pour la gauche », qui faisait preuve de bien peu de réactivité et n’était pas vraiment désireuse de représenter le « fleuve karstique des mécontents » qui entourait symboliquement les « palais du pouvoir » romains. Pointant du doigt le gouvernement Berlusconi, les girotondi étaient comme un J’accuse lancé à une opposition politique qui montrait déjà tous les signes de son adhésion conformiste à la logique conventionnelle : langoureuse dans ses mots d’ordre, incertaine et banale dans ses propositions, et trop éloignée de la société. La gauche avait devant elle un potentiel de vitalité renouvelé, étranger à sa tradition idéologique, propre à ne lire et représenter que les seules objections pouvant  être canalisées vers le « conflit », selon le schéma que nous avons expliqué au début. La spontanéité du « peuple », la critique des « palais du pouvoir », l’adoption d’une terminologie génériquement antagoniste qui parlait de « plus nombreux » et de « moins nombreux », n’appartiennent en aucune façon à la tradition classiste dans laquelle le conflit politique et social a été conçu, théorisé et articulé pendant plusieurs décennies à partir du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle.

Avec le début d’un nouveau siècle et le déclin des partis idéologiques organisant la participation et traduisant les émotions en langage politique, les conflits ont changé de peau et de sens. Ils sont devenus autre chose – une « chose » difficile à désigner, qui n’a en fait pas de nom, et que le terme « conflit » ne désigne en tout cas pas (ou très rarement).

Nadia Urbinati

Les girotondi préfiguraient le sentiment d’anti-establishment, qui est « l’esprit » de la politique populiste, et qui serait l’oxygène des autres mouvements de mécontentement qui allaient bientôt naître pour converger dans la série des Vaffa Days que Beppe Grillo lançait à partir de 2007 sur les places italiennes, en les accompagnant de longs monologues à la manière d’un prédicateur évangélique dans des théâtres bondés, et ce pour dénoncer la mainmise des puissants sur leur environnement, leur occupation des institutions, la transformation de tout bien en business. Même les grillini (les partisans du mouvement initié par Beppe Grillo) criaient « Honte à vous ! », comme l’avaient fait les girotondini, comme le feraient plus tard les indignados espagnols contre les élites financières mondiales et les élites politiques nationales, et comme le font depuis plus d’un an les Gilets jaunes dans les villes françaises contre le gouvernement Philippe.

Le cri « Honte à vous ! » émane d’une trame de relations sociales basée non pas sur une réflexion sur les structures économiques et les structures de classe, mais sur des sentiments moraux. La honte devrait être un sentiment de contrition personnelle capable de corriger le comportement des individus et, indirectement, celui de la société. Cela peut se produire à condition que ceux qui devraient avoir honte reconnaissent une autorité morale extérieure : un ami ou un parent dans le cas des acteurs privés, ou le public dont le jugement est recherché et craint dans le cas des acteurs politiques. Le sentiment de honte n’a de force performative que si le lien social existe et a le pouvoir de juger les individus.

En 1823, Giacomo Leopardi notait dans son Zibaldone : « Rien dans la société n’est jugé, ou n’est en fait plus honteux, que la honte »5. En raison de sa capacité à générer un comportement réactif menant à la rébellion, le sentiment de honte implique une double phénoménologie : chez le protagoniste (le coupable), il génère une action réactive ou un retour sur soi presque comme s’il cherchait à se dissimuler (ainsi naît le sentiment de maîtrise de soi) ; chez l’observateur extérieur (celui qui regarde et voit ou sait), il génère une action active ou une répulsion indignée (le pouvoir de jugement de l’opinion). C’est à cause de cette double phénoménologie que poètes et philosophes lui ont attribué un rôle non seulement de flagellation pour la contrition et le repentir, mais aussi de libération, tant pour l’individu que pour la communauté. La honte qui se traduit par l’indignation est un acte d’accusation pouvant mettre en mouvement les actions collectives de ceux qui dénoncent et n’ont pas ou n’exercent pas le pouvoir : ceux qui crient « Honte à vous ! » sont probablement ceux qui n’ont pas ce pouvoir.

La honte qui se traduit par l’indignation est un acte d’accusation pouvant mettre en mouvement les actions collectives de ceux qui dénoncent et n’ont pas ou n’exercent pas le pouvoir : ceux qui crient « Honte à vous ! » sont probablement ceux qui n’ont pas ce pouvoir.

Nadia Urbinati

Ne pas avoir honte, et inversement ne pas s’indigner, est de ce point de vue le signe d’une fracture dans les relations sociales où une partie n’a aucun intérêt à être reconnue par l’autre. C’est précisément contre cette possibilité que les écrivains se sont efforcés de réveiller les consciences endormies, d’éduquer le sentiment d’indignation, de susciter l’émotion de la honte : c’est vers cela que s’oriente l’esprit civique. Et ce travail mené par les acteurs de la culture démontre encore une fois de comment la honte peut être un signe de civilisation et un agent de civilisation. La force de cette émotion – comme celle de toutes les émotions – est certainement irrationnelle, mais la forme d’expression qu’elle prend dépend de l’ethos d’une société et remplit une fonction qui est rationnellement explicable et compréhensible. Par conséquent, crier « Honte à vous ! » sur une place contre ceux qui sont dans les palais du pouvoir signale deux choses : l’extrême gravité d’une condition d’immoralité publique, c’est-à-dire de corruption ; et l’espoir que les personnes auxquelles ce cri est adressé craignent le jugement public, que ce soit par commodité ou par un sincère sentiment  de honte. C’est à cette condition que  l’indignation populaire peut avoir de l’effet et déclencher des comportements et des décisions qui ont la force de changer le cours des événements.

Sur cette chaîne de phénomènes, Karl Marx – qui ne s’intéressait  pas à l’exploitation des émotions et des sentiments dans l’explication des phénomènes sociaux – a écrit des mots extraordinaires dans une lettre de 1843 adressée depuis la Hollande à Arnold Ruge sur la politique illibérale du gouvernement prussien (ce qui a coûté à Marx sa peine et son expatriation). Marx commentait, sans tomber dans un patriotisme creux, qu’il aurait été souhaitable que les Allemands aient au moins ressenti de la honte, et ajoutait : « la honte est déjà une révolution […]. Et si une nation entière se sentait vraiment honteuse, ce serait comme si un lion se penchait avant de sauter »6.

Mais les émotions ne sont pas toujours appropriées pour guider le conflit vers des négociations et des solutions pragmatiques. Il s’agit souvent de mouvements de protestation visant à signaler de manière autoritaire un état de mécontentement radical et qui peuvent également conduire à une rupture des relations sociales, leur but étant d’entraver la recherche d’une éventuelle médiation pour recomposer les tensions avec la partie mise en cause. Lorsque cela se produit – comme aujourd’hui –  les leaders d’opinion, les universitaires, les intellectuels commencent à se rendre compte que quelque chose ne fonctionne plus dans les relations sociales et mettent en circulation l’idée d’une « crise de la démocratie », voire même de son « agonie » et de sa « mort », l’anxiété du plébéisme, la peur d’une irrationalité jaillissant  du « ventre du pays ». L’hypothèse tacite de ces exercices rhétoriques de catastrophisme est le suivant : le thermomètre à consulter pour comprendre l’état de santé de la démocratie est le degré de révérence des « plus nombreux » envers les « moins nombreux », qui sont ceux qui savent (car tel est le rôle des grands intellectuels) ; c’est est encore la propagation de l’apathie politique (s’occuper d’autre chose et laisser la politique aux élus), alors que les protestations signaleraient au contraire une « souffrance » de la démocratie.

La division entre « les moins nombreux »et « les plus nombreux » se manifeste, dans toute sa gravité, non seulement dans le contenu (radicalisé) de leurs positions respectives, mais aussi dans la conception de la liberté politique.

Nadia Urbinati

La lutte menée par les Gilets jaunes dans la France de Macron propose à nouveau ce schéma : réaction, manifestation, refus d’ouvrir des négociations. Interrogé par un journaliste, un citoyen français mobilisé a expliqué en quelques mots et de façon éloquente les rapports entre les « classes populaires » et la politique des élites dans nos démocraties consolidées : « nous avons dû choisir la voie de la révolte pour nous faire entendre. Depuis des mois, des années, nous essayons de faire comprendre nos besoins, nos frustrations, de transmettre nos préoccupations concernant le pouvoir d’achat, mais personne ne nous écoute ». Cependant, si l’écoute et la visibilité sont une des finalités des protestations, le but ne semble pas être d’obtenir des résultats précis, mais plutôt, pour ainsi dire, de maintenir la classe politique et l’élite sociale sous le feu des projecteurs. Il s’agit de créer, en somme, une condition d’imprévisibilité, d’impondérable, d’insécurité de laquelle doit surtout émerger une passion qui gouverne les âmes : la peur. La peur qu’une « nation entière » soit comme le lion accroupi dont parlait Marx : prête à bondir. 

La division entre « les moins nombreux”et « les plus nombreux » se manifeste, dans toute sa gravité, non seulement dans le contenu (radicalisé) de leurs positions respectives, mais aussi dans la conception de la liberté politique. Les premiers répondent aux seconds par une vision de l’action publique du citoyen qui trahit pleinement leur peur de la réalisation collective : la démocratie y vient s’identifier à l’apathie (sauf pour l’exercice cyclique du vote visant à les autoriser à gouverner). Les « moins nombreux », s’étant libérés de la plupart des contraintes sociales qui les maintenaient dans une interaction responsable envers les « plus nombreux », ont cessé d’éprouver de la honte, alors qu’ils ressentent certainement toujours de la peur. Et c’est précisément sur la peur que se structurent les relations entre les partenaires sociaux, à l’ère de la fin des conflits de classes et de la politique de médiation.

L’interprétation minimaliste de la démocratie a eu un certain poids dans cette incapacité que nous avons aujourd’hui à nommer le conflit politique ; c’était l’idée, largement partagée par les politologues, que ce qui caractérise la liberté politique est essentiellement l’exercice formel du droit de vote, sans référence à la substance de la forme de l’action politique. La démocratie est donc assimilée au plébiscite et au référendum, à la binarité du oui/non décidant du sort des personnes et des choses. Elle est le miroir d’une société où la relation binaire entre « les moins nombreux » et « les plus nombreux » domine la scène et laisse peu de place au discours, à la délibération, à la recherche de la médiation, au conflit.

Il s’agit de créer, en somme, une condition d’imprévisibilité, d’impondérable, d’insécurité de laquelle doit surtout émerger une passion qui gouverne les âmes : la peur. La peur qu’une « nation entière » soit comme le lion accroupi dont parlait Marx : prête à bondir.

Nadia Urbinati

Radicalité 

Parmi les mouvements auto-organisés de ces vingt dernières années, il n’y a qu’Occupy Wall Street qui se soit délibérément affirmé, non seulement émotionnellement mais aussi politiquement, pendant les mois où ses manifestants se sont installés dans les centres financiers des villes américaines. Occupy avait une finalité très précise : celle de mettre à nu la contradiction entre la démocratie comme régime de la majorité, et la majorité sociale n’ayant en l’état des choses plus aucun poids politique. Les citoyens réunis dans la rue étaient bien représentatifs de cette majorité impuissante. Ils ne voulaient pas proposer une analyse socio-économique de la composition de leur mouvement, ils ne voulaient pas faire de distinctions  entre eux en fonction de leurs différences nombreuses et évidentes –  les 99 % n’étaient pas une masse homogène et indistincte, et les citoyens stationnés au Zuccotti Park en étaient bien conscients. Il était important pour ces personnes de montrer ce que les nombreuses formes de précarité et de difficultés sociales et économiques avaient en commun. Ils voulaient montrer que l’image que l’on avait de la majorité des citoyens ne coïncidait pas avec la représentation institutionnelle siégeant au Congrès et gouvernant le pays. On se trouvait donc avec deux types de majorités différentes : l’une réelle et l’autre fictive. La radicalité d’Occupy résidait dans l’appel à se libérer des procédures électorales, et donc du travail institutionnel qui aurait dû répondre aux demandes et calmer la protestation, et qui aurait dû trouver solutions et médiations par le biais des partis et de la représentation politique. 

À l’ère de la fin des partis organisés et des politiques inspirées par des récits de réforme ou d’amélioration possible des conditions de travail et de vie du « plus grand nombre », la représentation change de méthodes et de formes : c’est la construction de mots d’ordre capables d’agréger ensemble diverses revendications, des réclamations concrètes, comme celles contre l’augmentation des frais de crèche ou des loyers ; les bas salaires qui obligent à cumuler les emplois (quand cela est possible) ; les services de santé publics qui imposent de longues files d’attente et qui, dans certains cas ou certaines régions du pays, sont médiocres ; les systèmes de transport indécents pour ceux qui les utilisent quotidiennement pour aller travailler ; l’augmentation des tarifs des biens primaires (électricité, gaz ou, précisément, transport) qui rendent le travail coûteux.

Les 99 % n’étaient pas une masse homogène et indistincte, et les citoyens stationnés au Zuccotti Park en étaient bien conscients.

Nadia Urbinati

La majorité sociale se décrit à travers des besoins insatisfaits et une fatigue ressentie dans la vie quotidienne. Elle est représentée par une rareté, quantifiable et démontrable, de cet argent qui devrait servir à acquérir  les compétences nécessaires – comme l’a écrit Amartya Sen – pour accomplir  les  fonctions sociales de base : aller au travail et, d’une manière générale, prendre soin de soi de manière responsable. Des besoins tels que la capacité à agir, à choisir et se donner des objectifs réalisables. La difficulté à satisfaire ces besoins vitaux – ces moyens de vivre de manière fonctionnelle -,causée par leur gaspillage croissant qui progresse en même temps que l’érosion de l’État-providence, est à l’origine de contestations qui ne sont pas perçues comme des conflits visant à trouver des solutions pragmatiques. Et c’est aussi parce que leur dimension temporelle n’est pas un futur à atteindre ou à construire, mais le présent, le vivant immédiat, le « ici et maintenant ». La précarité des conditions de vie, le fait de ne pas pouvoir compter sur un avenir certain : c’est cet état de pur présent qui anéantit l’action politique de planification.

Quelle égalité ? 

L’histoire moderne de la démocratie a en effet été marquée par une dialectique entre deux positions : le parti de l’égalité substantielle et celui de l’égalité politique. Mais aujourd’hui, tant que la société reste marquée par un bien-être diffus et qu’il n’y a pas de conditions inégalitaires fortes, nombreuses et visibles, les deux partis se croisent, se soutiennent mutuellement. Certes, nous avons besoin d’égalité sociale, mais sans devoir devenir absolutistes : le réformisme social-démocratique, les programmes publics de soutien aux droits sociaux sont parvenus à un compromis entre ces deux concepts d’égalité. Cette période a été celle de la reconstruction de l’après-guerre pour tous les pays européens, mais aussi pour les États-Unis, qui ont participé à la reconstruction économique et politique, qui ont accru et répandu le bien-être social de leurs citoyens. C’était le projet qu’englobait le terme oxymorique de « socialisme libéral », tant aimé par une partie importante des antifascistes italiens.

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Le risque de notre temps est tout entier contenu dans le divorce de ces deux partis. Car il est le divorce entre ceux qui pensent qu’il suffit d’avoir une démocratie électorale, ou minimale (réduite à des élections libres), et ceux qui pensent que, sans s’attaquer aux inégalités économiques et sociales, c’est-à-dire sans se préoccuper des conditions dans lesquelles les citoyens forment leurs capacités à opérer de manière rentable dans leur vie sociale, la démocratie devient une pure fiction. Les règles du jeu ne fonctionnent que si  les joueurs estiment qu’ils peuvent les respecter de manière profitable. Ils n’ont pas, à eux seuls, la capacité magique de pacifier des sociétés divisées selon une ligne de séparation verticale.

L’histoire moderne de la démocratie a en effet été marquée par une dialectique entre deux positions : le parti de l’égalité substantielle et celui de l’égalité politique. Mais aujourd’hui, tant que la société reste marquée par un bien-être diffus et qu’il n’y a pas de conditions inégalitaires fortes, nombreuses et visibles, les deux partis se croisent, se soutiennent mutuellement.

Nadia Urbinati

La politologue américaine Theda Skocpol a mis en avant il y a un peu plus d’une dizaine d’années les effets de la croissance de l’inégalité économique sur la démocratie politique grâce à des recherches minutieuses. Depuis lors, une série impressionnante de livres et d’articles se sont succédés pour confirmer l’accompagnement inexorable, d’une part, d’une oligarchie de plus en plus libre d’influencer les lois (en finançant partis et campagnes électorales et en possédant les grands groupes de télévision et de médias numériques) et d’autre part d’une grande partie de la population qui favorise indirectement cette liberté en se retirant du jeu politique ou, comme l’a montré plus récemment Nonna Mayer, en s’y référant à nouveau pour favoriser la partie la plus xénophobe et nationaliste7. Une partie qui, par le jeu d’une diversion théorique, déplace l’attention des « plus nombreux » vers d’autres « plus nombreux » (immigrés, nationaux, ou autre) en choisissant soigneusement de ne jamais mentionner les « moins nombreux » économiques ou sociaux,  mais seulement les politiques appartenant aux autres partis.

C’est précisément pour éviter que la démocratie ne perde sa part essentielle, qu’elle ne devienne une fiction ou une escroquerie, qu’il est indispensable de s’occuper des conditions sociales de la liberté politique. Il est de la même manière difficile de refuser de penser que la démocratie de forme et la démocratie de fond soient deux choses différentes, et que seule la seconde ou la première soit la seule véritable : ce sont les règles qui en font la substance. Il est important qu’elles soient utilisées correctement, et sans tricher (mais, contre les tricheurs, le Code pénal vient alors à la rescousse), par le plus grand nombre de citoyens. La finalité de tout cela n’est pas de surmonter, de résoudre ou de mettre fin une fois pour toutes au conflit avec les forces qui s’opposent à l’égalité politique et à la considération sociale ; le but est plutôt de garder le conflit toujours ouvert. En fait, le conflit démocratique n’est pas et ne peut jamais être un jeu à somme nulle : dès lors qu’un des deux camps, remportant la mise, s’impose sans être soumis aux limitations de l’opposition, voire même bloque sa capacité de contestation préalable, la démocratie est sérieusement affectée. Au contraire, elle n’est bien portante que dans la mesure où la dialectique politique se poursuit ouvertement, comme une lutte de réajustement permanente entre ceux qui voudraient accumuler le maximum de pouvoir et ceux qui voudraient le disperser. En ce qui concerne la démocratie, le conflit entre « les moins nombreux » et « les plus nombreux » est essentiellement résumé ici. Et il est vital. 

C’est précisément pour éviter que la démocratie ne perde sa part essentielle, qu’elle ne devienne une fiction ou une escroquerie, qu’il est indispensable de s’occuper des conditions sociales de la liberté politique.

Nadia Urbinati

Il s’agit d’un conflit vital car il met à nu le risque auquel est confrontée l’ambition démocratique : celui d’un divorce des « moins nombreux » puissants qui, ayant atteint une telle inégalité des conditions de vie, estiment qu’il est insupportable de devoir respirer le même air que ceux qu’ils considèrent désormais comme inférieurs, d’êtres faits de la même substance morale et juridique qu’eux et pourtant leur être différents en tout, comme Giambattista Vico l’a fait dire à Solon. L’absentéisme électoral, prêché à ceux qui n’ont en réalité que le nombre comme force politique ultime, est donc une manœuvre rhétorique rusée et sournoise, tout comme l’éloge du mérite lorsqu’il est dissocié de l’attention portée aux conditions sociales et culturelles dans lesquelles et à partir desquelles se forme la capacité à pouvoir entrer en compétition ; tout comme le fait d’attribuer à la malchance et au hasard une construction sociale réalisée au fil des générations, le produit des choix poursuivis par une classe de citoyens qui se sentent privilégiés et imperméables au pouvoir démocratique. Pour s’opposer à cette rhétorique de la réaction des « moins nombreux » contre les « plus nombreux », ce qui reste aux « plus nombreux » est finalement l’ancienne règle de la participation massive, qui consiste à ne pas se retirer du jeu, car ce n’est qu’avec leur force – la redoutable force du nombre – qu’ils sont capables de remettre en question et de raccourcir la distance qui sépare les principes proclamés de la condition réelle dans laquelle ils opèrent.  La pause imposée par la pandémie à ces oppositions sociales ne changera pas la nature de la politique, qui restera probablement très binaire et radicalement opposée (et avec l’aggravation des conditions de pauvreté en cette formidable année 2020). Or le moment est venu de prêter attention à la partie la moins bruyante, car la possibilité de transformer la radicalité de cette opposition en conflit politique dépendra des politiques menées à l’égard de cette partie privilégiée et trop inégale. Après vingt-cinq siècles, le défi à la démocratie vient toujours, explicitement, de l’oligarchie.

Sources
  1. Ce texte développe certains concepts du dernier livre de l’auteur (Pochi contro molti. Il conflitto politico tel XXI secolo, Laterza, 2020)
  2. R. Michels, La sociologia del partito politico nella democrazia moderna, Il Mulino, Bologna 1966, p. 55.
  3. J.A. Winters, Oligarchy, Cambridge University Press, Cambridge 2011, pp. 10-11.
  4. É. Balibar, co-signataire de l’appel des intellectuels français publié dans Grèves du 5 décembre : plus de 180 intellectuels et artistes soutiennent celles et ceux qui luttent, « Le Monde », 5 décembre 2019.
  5. G. Leopardi, Zibaldone di pensieri (17 giugno 1822). Disponible en français aux éditions Allia, traduit par Bertrand Schaefer.
  6. Les lettres de Marx étaient publiées par le meme Ruge dans les « Annales Franco-allemandes », et sont aujourd’hui disponibles aussi sur https://www.marxists.org/italiano/marx-engels/1844/2/Carteggio1843.htm (consulté le 21/10/2019).
  7. T. Skocpol (ed.), American  Democacy in an Age of Rising Equality, dans « Perspectives on Politics », vol. 2, n. 4, dicembre 2004, pp. 651-666 ; N. Mayer, The radical right in France, in J. Rydgren (a cura di), The Oxford Handbook of the Radical Right, Oxford University Press, Oxford 2018, pp. 433-451.