En 2003, un chef d’État prononça une fatwa interdisant les armes nucléaires afin de dissimuler les efforts de son pays pour produire de l’uranium de qualité militaire.

En février 2022, un autre dirigeant ordonna l’attaque d’une centrale nucléaire ukrainienne, risquant un accident radiologique comparable à celui de Tchernobyl.

Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, un troisième commanda à son armée de l’air de bombarder une installation nucléaire située à 16 000 km de sa villa en Floride.

Quelques jours auparavant, un quatrième, poursuivi pour corruption dans son pays, avait ordonné l’attaque des mêmes installations, et l’assassinat des plus importants scientifiques y étant liés.

Ces quatre dirigeants — Ali Khamenei, Vladimir Poutine, Donald Trump et Benjamin Netanyahou — ont un point commun.

Ils sont lancés dans une course aux armements nucléaires que la fin de la Guerre froide semblait avoir rendue impossible.

Considérant les armes de destruction massive comme des instruments infaillibles de politique étrangère et convaincus que leurs gesticulations nucléaires reflètent des décisions politiques rationnelles, ils ignorent les traités, jouent avec la sécurité internationale et menacent le monde de destruction.

Depuis le début des années 2000, la « fin » de la course aux armements, qu’on croyait pouvoir dater de celle de la guerre froide, s’est révélée n’être qu’une pause. Signant le début d’une nouvelle ère, les États-Unis ont été les premiers parmi les nations à abandonner les accords de contrôle des armements. 

Vingt ans plus tard, la Russie menace l’Europe d’une guerre nucléaire.

Aujourd’hui, les États-Unis, la Russie, l’Iran et Israël sont responsables d’une nouvelle course aux armements : leurs dirigeants contribuent à accélérer un tel phénomène 

Vladimir Poutine refuse de reconnaître les faiblesses militaires et économiques de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS 1 et insiste sur le fait que le pays doit être prêt à mener une guerre nucléaire.

Donald Trump a abrogé les traités qui ne lui plaisaient pas, bombardé les installations nucléaires iraniennes et ordonné la reprise des essais américains.

Israël est le seul pays disposant d’un arsenal nucléaire dont les capacités soient totalement opaques.

L’ayatollah Khamenei et ses conseillers, enfin, n’ont laissé aucun doute sur leur capacité à construire une bombe nucléaire en quelques semaines.

À quel moment le monde que nous connaissons a-t-il cédé sa place à celui-ci ?

Le nouvel ordre nucléaire au Moyen-Orient

L’effondrement actuel des accords sur les armes nucléaires a commencé en 2002, lorsque George W. Bush retira les États-Unis du traité ABM 2 interdisant le déploiement d’un système de défense antimissile sur le territoire américain ou russe.

Pour le président américain, de telles défenses antimissiles étaient nécessaires contre les « terroristes » et les « États voyous ». En vérité, un tel système peut difficilement détecter, et encore moins arrêter, une attaque terroriste.

Ce retrait ne fut qu’un début. Près de vingt ans plus tard, en 2020, les traités Ciel ouvert et New START, ainsi que le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, ont tous manqué de devenir caducs. 

Le refus en 2017 des neuf puissances nucléaires de signer le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires 3 n’était pas pour convaincre des pays comme la Corée du Nord et l’Iran de se conformer aux régimes de contrôle des armements. Alors que se défont les anciens accords, une nouvelle course à l’armement voit le jour, encouragée par les puissances historiques et qui rallie ainsi d’autres pays.

Les grandes puissances nucléaires sont aussi des hors-la-loi : en violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.

Paul Josephson

La genèse du programme iranien

Depuis la fin de la Guerre froide, la plupart des efforts se sont concentrés sur la prévention du développement d’armes nucléaires par de nouveaux pays ; en 1992, peu de temps après le démantèlement de l’Union soviétique, le Protocole de Lisbonne 4 a conduit l’Ukraine, le Bélarus et le Kazakhstan à céder leurs arsenaux nucléaires à la Russie.

Plus tard, au début des années 2000, les programmes nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran ont suscité des inquiétudes dans le monde entier ; en particulier, les dirigeants européens et américains étaient préoccupés par la construction de l’usine d’enrichissement de Fordow en Iran, destinée à produire de l’uranium enrichi.

À bien des égards, l’Iran avait été avant 1979 un partenaire nucléaire fiable.

Téhéran s’était longtemps intéressé à l’énergie nucléaire et aux technologies associées, avec une participation importante des États-Unis et de la Russie depuis les années 1950 sous le règne du shah ; il était l’un des premiers signataires du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1970 5, et avait conclu un accord de garanties globales avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 1974, autorisant l’inspection sur place des installations nucléaires pacifiques.

Akbar Etemad, fondateur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, a quitté le pays trois mois seulement avant la révolution de 1979. Bien qu’il affirmait que le shah ne souhaitait pas développer d’armes nucléaires 6, il avait néanmoins supervisé le développement d’un programme pacifique extrêmement vaste, allant de l’enrichissement de l’uranium à la co-conception et au co-développement de réacteurs — en passant par la recherche liée à la conception des fusées, qui constituent la base des armes nucléaires.

L’avènement d’un nouveau régime à Téhéran redessina les cartes.

Après la révolution, les religieux ont continué à qualifier publiquement le programme nucléaire de trahison de l’Iran, proclamant que la construction de centrales nucléaires était un acte de trahison ; pourtant, les religieux ont appelé à plusieurs reprises Etemad à revenir pour reprendre la direction des programmes nucléaires.

Pendant la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, les dirigeants du pays ont reconsidéré la question des armes nucléaires. Les mollahs ont alors décidé de poursuivre l’enrichissement d’uranium, considérant l’atome comme le seul moyen de défense contre les pressions internationales, notamment celles des États-Unis.

À partir des années 2000, avec la multiplication des preuves d’un programme iranien de fabrication de bombes, les États-Unis et l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne) ont imposé des sanctions économiques et autres par l’intermédiaire des Nations unies, pour non-respect des engagements de l’Iran sur le nucléaire. À plusieurs reprises, l’Iran a été reconnu coupable par l’AIEA de violations de l’accord 7 ; celles-ci ont donné lieu à des efforts diplomatiques, des sanctions et des attaques informatiques visant à mettre fin au programme naissant de fabrication de bombes.

Face à ces accusations, l’Iran a continué de nier tout intérêt pour la fabrication d’armes nucléaires et appelle au contraire au désarmement et à la non-prolifération.

Avec cette escalade, plus d’une décennie de négociations se trouve mise à bas. 

La fatwa de l’ayatollah Khamenei sur l’interdiction de la production et de l’utilisation d’armes nucléaires, dont la première annonce publique aurait eu lieu en 2003, a jeté les bases des négociations entre les États-Unis et l’Iran en avril 2012 et contribué à ouvrir la voie à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA) de 2015 8. L’accord a limité les activités nucléaires de l’Iran, accru la transparence concernant les centrifugeuses, l’enrichissement et les stocks d’uranium, et conduit à la levée des sanctions contre l’Iran.

À plusieurs égards, le JCPoA était une aubaine pour le régime — réduisant les sanctions, attirant les entreprises internationales et améliorant la transparence. L’accord n’était pas seulement un traité nucléaire, mais une porte d’entrée pour les Iraniens qui aspiraient à un avenir sans guerre ; au contraire, le Guide suprême iranien s’opposait au JCPoA précisément parce qu’il préférait un état permanent d’isolement et de tension.

Le retrait de Trump du JCPoA n’a fait que renforcer cet état que recherchait Khamenei — tout en permettant à la Chine et à la Russie d’obtenir de la part de l’Iran des concessions, du pétrole et de nouveaux accords nucléaires 9.

Dans sa tentative pour geler le programme iranien, ce fut la première grande erreur géopolitique du président américain.

L’endiguement raté du nucléaire iranien

Alors que les négociations étaient censées reprendre pour un nouveau « deal » porté par lui, Trump s’est convaincu de l’existence d’une bombe iranienne, même si sa directrice du renseignement national lui avait rapporté le contraire 10. Dans la séquence de l’opération israélienne, une attaque 11 fut ainsi conduite contre les installations iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan — trois sites soumis aux garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

En vingt ans, les nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements ;  elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.

Paul Josephson

À la suite de ces opérations, Trump a proclamé que les attaques étaient « un succès militaire spectaculaire » 12 et que les installations d’enrichissement avaient été « complètement et totalement détruites ». Après s’être réjoui de ses victoires, il a insisté sur le fait que les États-Unis devaient reprendre leurs propres essais nucléaires.

Bien qu’impressionnante au plan opérationnel, « Midnight Hammer » a involontairement révélé l’échec des bombes « bunker buster » 13 — une arme de treize tonnes dont chacune coûte 20 millions de dollars — longtemps vantées mais jamais utilisées auparavant par les États-Unis. Ces bombes n’ont en effet pas « détruit » le site d’enrichissement 14, mais tout au plus retardé le programme de « quelques mois » 15. Du reste, même après cette attaque et comme le remarquent Mark Goodman et Mark Fitzpatrick, l’Iran « conserve les connaissances nécessaires pour construire des centrifugeuses et les assembler en cascades, ainsi que l’expertise acquise lors des travaux secrets menés jusqu’à présent sur le développement d’armes » 16.

L’échec est aussi diplomatique. En renforçant la détermination de l’Iran, comme celle de la Corée du Nord, à se doter de bombes nucléaires pour assurer la préservation du régime, elle n’a fait qu’accélérer la course aux armements.

À la suite de l’attaque américaine, le président iranien Masoud Pezeshkian avait qualifié celle-ci d’« agression sauvage en violation flagrante des principes les plus élémentaires du droit international », survenant « précisément au moment où nous nous engagions sur la voie des négociations diplomatiques » et « constitu[ant] une grave trahison de la diplomatie et une subversion des efforts visant à établir la stabilité et la paix » 17 : « ceux qui possèdent eux-mêmes les plus grands arsenaux nucléaires et qui, en violation flagrante du Traité de non-prolifération, rendent leurs armes encore plus meurtrières et destructrices, soumettent depuis des années notre peuple à des pressions fondées sur des allégations fallacieuses. »

L’attaque a donné carte blanche aux mollahs iraniens pour se tourner vers les armes nucléaires.

En septembre 2025, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies a réimposé à la demande de l’E3 des sanctions et des restrictions sur les programmes nucléaires et balistiques de Téhéran, l’Iran a déclaré qu’il suspendrait sa coopération avec l’AIEA, tout en menaçant de se retirer du Traité de non-prolifération.

L’opération américaine a ainsi offert deux autres victoires nucléaires substantielles à Khamenei : alors que l’ayatollah avait affirmé que la diplomatie était vaine et que le JCPoA était un accord imparfait et inefficace, l’événement lui a aussi fourni un prétexte pour déclarer que les armes nucléaires étaient légitimes et nécessaires à la survie du régime clérical.

En réalité, la guerre a servi les intérêts politiques personnels de Netanyahou et de Trump, faisant face dans leurs pays à une contestation croissante de leur politique intérieure. L’attaque américano-israélienne a ainsi contribué à éroder la légitimité des accords nucléaires internationaux.

En conséquence de cette perte de confiance, les nations aspirant à se doter de l’arme nucléaire apprendront à développer des programmes clandestins ; il leur semblera inutile d’accepter les inspections et les traités de désarmement si les États puissants peuvent se retirer de ceux-ci à leur guise et attaquer les sites surveillés quand bon leur semble.

À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable — elle a seulement produit un document qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.

Paul Josephson

Une fatwa antinucléaire ?

La course aux armements russo-américaine s’est aujourd’hui étendue au reste du Moyen-Orient. Si les dirigeants iraniens avaient besoin de justifications pour se doter d’armes nucléaires, ils les ont trouvées dans l’abrogation du JCPoA par Trump, dans sa recherche de nouveaux systèmes d’armes et dans l’attention européenne focalisée sur la guerre en Ukraine et les dangereux programmes d’armes nucléaires de Poutine.

Les attaques de juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes ont renforcé la détermination de Téhéran de construire une bombe nucléaire ; au fil du temps, les scientifiques iraniens se sont affairés à développer « tous les composants nécessaires » à la fabrication d’une arme nucléaire 18.

La fatwa existante contre les armes nucléaires est probablement un écran de fumée 19, alors que les fatwas n’ont aucune valeur juridique contraignante au niveau international et ne nécessitent pas l’approbation du parlement, sans parler d’un consensus national.

Sur le site web officiel du Guide suprême, plusieurs pages sont consacrées à l’explication de sa position sur les armes nucléaires 20. Parmi les quatre-vingt-cinq commentaires sur le sujet que répertorie l’une d’elle 21, le mot haram (interdit) n’est utilisé que trois fois, et exclusivement à propos de « l’utilisation des armes nucléaires », et non de leur production ou de leur stockage.

En juin 2023, Khamenei a averti les puissances mondiales qu’elles « ne pourraient pas arrêter » son régime s’il décidait de construire des armes nucléaires 22, une menace reprise par l’ancien chef du programme nucléaire iranien, Ali Akbar Salehi. Le 22 avril 2024, un membre de la Commission de sécurité nationale du Parlement, Javad Karimi Ghodousi, a de même écrit : « Si [le Guide suprême] donne son autorisation, nous serions à une semaine de tester la première [bombe nucléaire]. » 23

Le Premier ministre israélien a aussi contribué à engager Téhéran dans la course aux armements : le 9 mai 2024, Kamal Kharrazi, le principal conseiller en politique étrangère de Khamenei, a averti que si Israël menaçait l’existence de la République islamique, Téhéran modifierait sa doctrine nucléaire 24.

Plus généralement, les attaques de Netanyahou contre la Palestine et l’Iran ont ébranlé la sécurité nucléaire dans le monde entier, alors que les installations et les armes nucléaires israéliennes n’ont jamais fait l’objet d’inspections internationales.

Les conflits au Proche-Orient révèlent en effet les rapports d’alliances entre puissances maniant l’arme atomique : alors que les États-Unis soutiennent les manœuvres nucléaires d’Israël, la Russie critique l’État hébreu pour ses attaques, tout en faisant de l’Iran un partenaire commercial important dans le domaine nucléaire 25.

Les échecs russo-américains

L’incapacité à freiner le programme nucléaire iranien s’inscrit dans le contexte des désaccords entre la Russie et les États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années sur les principaux traités de contrôle des armements.

Alors qu’ils ont laissé échouer plusieurs accords cruciaux sur les armes nucléaires, les États-Unis sont peut-être les principaux responsables de cette situation 26.

Le démantèlement américain

En 2019, Trump fut à l’initiative de l’effondrement du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé en 1987.

Accord significatif et fructueux, signé par les dirigeants américains et soviétiques Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, il interdisait aux deux pays de produire, tester ou déployer des missiles balistiques ou lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 kilomètres et 5 500 kilomètres.

Les tensions commencèrent en décembre 2017, lorsque l’administration Trump affirma que les Russes testaient un missile de croisière lancé depuis le sol dans cette gamme de portée 27 — ce bien que, d’un point de vue technique, les missiles de croisière, avec leur portée plus courte, constituent une menace directe pour l’Europe et l’Asie, mais pas pour les États-Unis 28.

En réponse à ce qu’ils considéraient comme une violation du traité FNI, les États-Unis annoncèrent des sanctions économiques et renouvelèrent leurs plans de développement de missiles 29, afin de contraindre la Russie à se conformer pleinement et de manière vérifiable aux obligations du traité.

Face à ces mesures, la Russie a rejeté les allégations américaines, accusant à son tour les États-Unis de violer le traité en installant un système de défense antimissile balistique en Pologne, membre de l’OTAN 30.

La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.

Paul Josephson

Avec l’effondrement du traité FNI le 2 août 2019, la Russie et les États-Unis ont été libres de poursuivre le déploiement de missiles à portée intermédiaire lancés depuis le sol 31, leur retrait de l’accord accélérant le développement des missiles de croisières.

Alors que les deux nations ont déclaré qu’elles « répondraient à toute escalade de la situation par l’autre partie », les États-Unis ont été les premiers à intensifier les tensions en testant un missile de croisière Tomahawk 32.

Ce n’est pas là le seul pas en arrière accompli par la première administration Trump.

En mai 2020, l’administration Trump a annoncé le retrait des États-Unis du traité Ciel ouvert, en vigueur depuis 1992, qui permettait aux États membres d’effectuer des vols de reconnaissance au-dessus du territoire des autres pour vérifier le respect des accords et renforcer la confiance mutuelle.

Trump et Poutine ont également commencé à démanteler le traité New START de 2011, limitant les arsenaux nucléaires stratégiques des deux pays en matière de missiles intercontinentaux 33, de missiles balistiques lancés par sous-marins et de bombardiers lourds. Si les deux pays ne se sont pas pour l’instant retirés de cet accord, reconnaissant qu’il valait mieux ne pas s’engager dans une course aux armements, plusieurs fragilités se font pourtant jour.

Après son élection en 2017, Trump s’est d’abord montré peu intéressé par la prolongation de New START, probablement en raison du rôle joué par Obama dans sa conclusion ; son administration a également insisté pour que la Chine participe à toute prolongation du traité. 

C’est là une façon indirecte de saper l’accord : la Chine refusant de prendre part à l’extension du traité, celle-ci est ainsi vouée à l’échec 34.

L’essor des armes nucléaires russes

La Russie, quant à elle, ne cherche pas seulement à retrouver la grandeur nucléaire de l’ère soviétique mais poursuit aussi activement la modernisation de son arsenal 35 — rouvrant des bases militaires dans l’Arctique 36, qu’elle équipe de bombardiers, d’avions à réaction et de nouveaux radars.

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires si l’Occident — les États-Unis, l’OTAN, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — franchissait une « ligne rouge » arbitraire et sans cesse mouvante.

C’est avec une fierté jubilatoire que Poutine a annoncé l’ajout de nouvelles armes à l’arsenal russe : la torpille nucléaire Poseidon, dotée de « capacités inégalées » et destinée à libérer des radiations sur une côte cible, et le missile Bourevestnik à propulsion et à charge nucléaire 37.

De tels essais ont suscité des réactions : aux États-Unis, ils ont donné lieu à un « essai de routine » 38 d’un missile balistique intercontinental Minuteman III.

Trump relance la course aux armements 

La production de nouveaux vecteurs ne signe pas pour autant par elle seule la fin de la politique de désarmement. 

En septembre 2025, Poutine a annoncé que la Russie était « prête à continuer à respecter les restrictions quantitatives centrales » 39 du traité New START si les États-Unis « agissaient dans un esprit similaire ». Le président russe a déclaré que « renoncer complètement à l’héritage du New START serait, à bien des égards, une grave erreur et un manque de vision à long terme » qui aurait « des conséquences néfastes pour les objectifs du [Traité de non-prolifération nucléaire] ».

Deux semaines plus tard, Trump répondait : « Cela me semble être une bonne idée » — bien qu’il ait précédemment déclaré que les négociations sur le désarmement avec la Russie ne pourraient avoir lieu qu’après la fin de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine 40.

Le président américain semblait donc avoir changé d’avis.

Ce n’était pourtant qu’un premier revirement.

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires

Paul Josephson

Le début d’une escalade ?

En octobre 2025, Trump a menacé de manière ambiguë sur les réseaux sociaux — et non dans un discours officiel ou un document de position du Pentagone — de reprendre les essais nucléaires américains interrompus depuis 1992, probablement sur le site d’essais du Nevada, où plus de 900 essais d’armes ont été effectués.

Le président américain justifié cette décision en affirmant que d’autres pays avaient commencé à effectuer des essais 41 et que les États-Unis avaient pris du retard — tout en affirmant de manière confuse que le pays possédait plus d’armes nucléaires que tout autre 42

La reprise des essais d’armes au Nevada nécessitera des milliards de dollars et l’approbation du Congrès. Elle prendra plusieurs années et exigera de déterminer si ces essais violent d’autres engagements pris par les États-Unis dans le cadre de traités. Ces nombreux obstacles ne sont probablement pas compris par le président américain.

Aujourd’hui, avec leurs sous-marins Trident, leurs bombardiers furtifs, leurs missiles balistiques Minuteman et MX, et leurs missiles de croisière lancés depuis les airs et la mer, les États-Unis disposent déjà de la plus grande capacité de dissuasion au monde ; néanmoins, il est manifeste que Trump semble « jaloux » des annonces audacieuses de Poutine : lui aussi souhaite disposer de nouvelles armes, vecteurs et défenses antimissiles.

Alors que Trump cherche un argumentaire pour mettre en œuvre la production de nouvelles armes, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et le président de la commission du renseignement du Sénat, Tom Cotton 43, ont publiquement soutenu l’idée de la Maison-Blanche selon laquelle la Russie et la Chine mèneraient des essais nucléaires secrets.

Poutine a en effet répondu aux menaces de Trump en ordonnant à ses commandants militaires de préparer le site d’essais nucléaires russe de Nouvelle-Zemble 44.

La force défensive à laquelle aspire le président américain montre pourtant dès aujourd’hui ses limites.

Dôme doré ou passoire de fer

La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.

La défense antimissile est déstabilisante 45.

Elle sape la dissuasion que maintient la certitude d’une destruction mutuelle des belligérants, incite à lancer une première frappe en cas de crise et encourage les nations à construire de nouvelles armes offensives.

Trump insiste sur le fait que le prochain système de défense antimissile des États-Unis offrira davantage de sécurité grâce au « Golden Dome » 46, inspiré du « Dôme de fer » israélien.

Lors de sa création en décembre 2019 47, le président américain a chargé la nouvelle Force spatiale de s’attaquer aux « graves menaces qui pèsent sur notre sécurité nationale » ; donner aux États-Unis la supériorité dans l’espace « nous aidera à dissuader toute agression et à avoir l’avantage en dernier ».

La mise en place du « Golden Dome » conduirait à l’abrogation de facto du Traité sur l’espace de 1967, interdisant les armes de destruction massive en orbite. Les analystes craignent déjà que certains pays, dont la Russie, développent des armes nucléaires antisatellites (ASAT) qui pourraient causer des dommages importants aux satellites et créer des débris en cas d’explosion 48.

À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable, mais a seulement produit un recueil de « doctrines, stratégies et concepts » 49 qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.

Un analyste a fait remarquer que l’outil sur lequel fantasme Trump, celui qui devrait lui permettre d’occuper le « dernier des domaines stratégiques » n’est pas un dôme doré, mais une passoire 50 présentant les mêmes failles techniques que celles auxquelles la défense antimissile a été confrontée dès le début : la capacité de l’ennemi à submerger un système avec des missiles offensifs ; la capacité de survie discutable des armes spatiales ; l’incapacité à faire la distinction entre les ogives réelles et les leurres, etc.

Pour fonctionner sans failles, le Dôme devrait couvrir des millions de kilomètres carrés, détecter les missiles hypersoniques, faire face aux missiles à plusieurs têtes et répondre aux menaces provenant de l’arsenal russe composé de milliers d’ogives.

Le Golden Dome sera incapable de faire face aux menaces nord-coréennes ou iraniennes, qui n’ont fait que s’amplifier depuis l’échec de la diplomatie de Trump.

À ce jour, l’Initiative de défense stratégique, précurseur du Dôme, aurait coûté 415 milliards de dollars et n’aurait réussi que onze des dix-neuf interceptions lors des essais. Un tel système ne permet pas même de faire face à l’attaque terroriste, bien plus probable, que serait une bombe sale lancée depuis un bateau.

Le non-droit nucléaire

En vingt ans, certaines des nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements.

Elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.

Alors que le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, interdit leur développement, leur essai, leur production et leur utilisation, les neuf États aujourd’hui dotés de l’arme atomique refusent de le signer 51.

Aujourd’hui, ces neuf États réunis possèdent plus de 12 000 bombes nucléaires 52.

Un tel chiffre représente certes une baisse significative par rapport aux quelque 70 000 ogives prêtes à être lancées au pic de la Guerre froide.

Mais de nouveaux arsenaux nucléaires pourraient se développer au Moyen-Orient et en Asie au cours des prochaines décennies.

Les grandes puissances nucléaires sont aussi hors-la-loi. En violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.

Au cours de son invasion de l’Ukraine, la Russie a attaqué les centrales nucléaires de Zaporijia et de Tchernobyl, ignorant les garanties internationales en matière de sûreté nucléaire telles que celles énoncées par l’AIEA et les Conventions de Genève 53. Aujourd’hui, Moscou continue de compromettre la stabilité de la centrale de Zaporijia, mettant l’Ukraine et l’Europe en grand danger 54.

Bien qu’à l’exception de la Corée du Nord, aucun pays n’a testé d’ogive depuis les années 1990 55, la Russie et les États-Unis ont tous deux brisé un tabou en bombardant des installations de combustible fissile en Iran et en Ukraine.

En ce début de XXIe siècle le nombre de points chauds économiques et militaires exposés au risque d’une guerre ou d’un accident nucléaire ne fait qu’augmenter — qu’il s’agisse de la Chine et des États-Unis, de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, ou bien de l’Inde et du Pakistan.

Que les menaces dangereuses des États-Unis et de la Russie de reprendre les essais d’armes nucléaires soient suivies des faits ou pas, le mal est déjà fait : ils susciteront sans doute des comportements similaires de la part d’autres pays.

Sources
  1. Stephen Blank, « Vladimir Putin’s endless nuclear threats are a sign of Russian weakness », Atlantic Council, 6 novembre 2025.
  2. President Discusses National Missile Defense, Maison-Blanche, 13 décembre 2001.
  3. « Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons », United Nations Office for Disarmament Affairs.
  4. The Lisbon Protocol At a Glance, Arms Control Association, décembre 2020.
  5. Treaty on the Non-Proliferation of Nuclear Weapons, United Nations Office for Disarmament Affairs.
  6. Zubeida Malik, « The man who turned Iran nuclear », BBC, 28 mars 2013.
  7. « Verification and monitoring in the Islamic Republic of Iran in light of United Nations Security Council resolution 2231 », IAEA, 31 mai 2025.
  8. Joint Comprehensive Plan of Action, United States Department of State, 14 juillet 2015.
  9. En effet, au-delà de son cercle de conseillers dans son pays, Khamenei consulte souvent Poutine. Parmi le public iranien, une croyance largement répandue affirme que « l’Iran est dirigé par Moscou et que l’ayatollah n’est qu’un employé de Poutine ».
  10. Rebecca Schneid, « Breaking Down Trump’s Public Rebuke of Tulsi Gabbard’s Statement on Iran—and Her Response », Time, 22 juin 2025. Trump a ainsi déclaré : « Je me fiche de ce que [Tulsi Gabbard] a dit, je pense qu’ils étaient très près d’en avoir une. »
  11. Kelsey Davenport, « Israel and U.S. Strike Iran’s Nuclear Program », Arms Control Association, juillet-août 2025.
  12. Dasha Burns, Nahal Toosi, Jack Detsch, « White House wary of Iran counterattack as Trump strikes triumphant tone », 22 juin 2025.
  13. Thomas Mackintosh, Nadine Yousif, « What we know about US strikes on three Iranian nuclear sites », BBC, 23 juin 2025.
  14. Geoff Brumfiel, « Why America’s giant bunker-busting bombs may have failed to reach their target », npr, 25 juin 2025.
  15. Les bombes n’ont en effet pas pu pénétrer à la profondeur nécessaire, sans compter que l’Iran avait retiré plus de 400 kg d’uranium hautement enrichi du site avant l’attaque. Pour la théorie présidant à la conception des bombes, voir C. M. Young, « Penetration Equations », Sandia National Laboratories, octobre 1997.
  16. Mark Goodman, Mark Fitzpatrick, « What if Iran withdraws from the NPT ? », Bulletin of the Atomic Scientists, 25 juin 2025.
  17. « ‘Iran has never sought and will never seek to build a nuclear bomb,’ President tells General Assembly », Nations unies, 24 septembre 2025.
  18. Former Iranian Nuclear Chief Ali-Akbar Salehi : Iran Has Crossed All Scientific And Technological Thresholds Necessary For Producing A Nuclear Bomb, Middle East Media Research Institute, 14 février 2024.
  19. Khosro Sayeh Isfahani, « The nuclear fatwa that wasn’t—how Iran sold the world a false narrative », Atlantic Council, 9 mai 2024.
  20. گناه بزرگ و جنایت علیه بشریت
  21.  فیش‌های سلاح هسته‏‌ای
  22. « Khamenei says the West could not stop Iran from building nuclear arms if it chose to », Reuters, 11 juin 2023.
  23. Javad Karimi Ghodousi, X, 22 avril 2024.
  24. « Iran to change nuclear doctrine if existence threatened, adviser to supreme leader says », Reuters, 9 mai 2024.
  25. « Russia criticises Israel’s exemption from nuclear inspections », Middle East Monitor, 23 juin 2025.
  26. Il s’agit là des traités FNI, ABM, Ciel ouvert et New START.
  27. U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019, United States Department of State, 2 août 2019.
  28. Elina Saxena, Fred Dews, « Did Russia Violate 1987 INF Arms Control Treaty ? », Brookings, 30 juin 2014. Les observateurs militaires russes considèrent depuis longtemps le traité FNI comme discriminatoire, car il impose une charge plus lourde à la Russie, qui est entourée de pays tiers possédant d’importantes capacités en matière de missiles de croisière à portée intermédiaire.
  29. 2018 Nuclear Posture Review, United States Department of Defense, février 2018.
  30. Le système, dit Aegis, est devenu opérationnel en 2024. Voir Le système, dit Aegis, est devenu opérationnel en 2024  Россия озабочена новой стратегией ПВО США, Radio Free Europe/Radio Liberty, 13 mars 2013 ; voir aussi « NATO missile defence base in Poland now mission ready », OTAN, 10 juillet 2024.
  31. Demise of the Intermediate-Range Nuclear Forces (INF) Treaty, Parlement du Royaume-Uni, 17 septembre 2019.
  32. Aaron Mehta, « Watch the Pentagon test its first land-based cruise missile in a post-INF Treaty world », DefenseNews, 19 août 2019.
  33. New START Treaty, United States Department of State.
  34. Steven Pifer, « On Arms Control, Little Reason for Optimism », Defense One, 17 mai 2020. Les États-Unis n’ont pas non plus présenté de propositions sérieuses au Kremlin sur la manière de procéder à cette extension.
  35. Paul Josephson, « Putin’s Russia is a nuclear outlaw », Engelsberg Ideas, 27 février 2024.
  36. Paul Josephson, « The deep historical roots of Russia’s militarisation of the Arctic » ; Engelsberg Ideas, 9 octobre 2024.
  37. Valerie Hopkins ; « Putin Says Russia Now Has Nuclear-Powered Missile », The New York Times, 26 octobre 2025.
  38. « GT 254 : AFGSC validates reliability, readiness of ICBM force with Minuteman III test launch », Vandenberg Space Force Base, 5 novembre 2025.
  39. Xiaodon Liang, « Russia Proposes One-Year New START Extension », Arms Control Association, octobre 2025.
  40. Xiaodon Liang, « Trump, Putin Signal Arms Control Interest », Arms Control Association, septembre 2025.
  41. Donald J. Trump, Truth Social, 30 octobre 2025.
  42. Arnie Heller, « Stockpile Stewardship at 20 years », Science and Technology review, juillet-août 2015. Aujourd’hui, les États-Unis possèdent 5 177 ogives, contre 5 459 pour la Russie ; ces armes nucléaires nécessitent un entretien en raison du vieillissement des composants et de la désintégration des matériaux des bombes, réalisé avec succès grâce à un programme de gestion scientifique des stocks.
  43. Tom Cotton, X, 4 novembre 2025.
  44. De 1957 à 1962, les Soviétiques ont procédé à 86 essais nucléaires atmosphériques en Nouvelle-Zemble, qui ont eu des retombées importantes à l’échelle mondiale.
  45. Janagath Sankaran, « The Delusions and Dangers of Missile Defense », Arms Control Association, septembre 2023.
  46. The Iron Dome for America, Maison-Blanche, 27 janvier 2025.
  47. « With the stroke of a pen, U.S. Space Force becomes a reality », Joint Base San Antonio, 25 décembre 2019.
  48. Daryl G. Kimball, « Keeping Outer Space Nuclear Weapons Free », Arms Control Association, mars 2024.
  49. Space Force Vector 2025, Space Force.
  50. Joe Cirincione, « The National Missile Defense Fantasy », Strategy & History, 5 février 2025.
  51. Les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, la France, l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord. L’Iran affirme soutenir le TPNW, mais ne l’a pas signé. Il en va de même pour la Corée du Nord, qui n’a pas testé de bombe depuis 2017, mais continue de tester des missiles de croisière et balistiques.
  52. Hans Kristensen, Matt Korda, Eliana Johns, Mackenzie Knight-Boyle et Kate Kohn, « Status of World Nuclear Forces », Federation of American Scientists, 26 mars 2025.
  53. Article 56 – Protection of works and installations containing dangerous forces, Comité international de la Croix-Rouge.
  54. Міненерго : через російські обстріли ЗАЕС знову перебуває на межі блекауту, Radio Free Europe/Radio Liberty, 11 février 2025.
  55. La Chine augmente ses stocks, mais n’a pas testé d’arme nucléaire depuis 1996 ; la Russie n’a pas effectué d’essai depuis 1990 ; la France en Polynésie en janvier 1996 ; l’Inde et le Pakistan en 1998 ; et la Chine en 1996.