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1 — À Caracas, le régime occupe toujours les places clefs

Malgré l’opération militaire américaine qui a conduit à l’enlèvement de Maduro le 3 janvier, le régime chaviste est toujours en place.

Les personnes qui devaient institutionnellement prendre la relève de Maduro pour assurer la continuité du régime sont désormais en fonction. Dans ce contexte, c’est la vice-présidente Delcy Rodríguez qui a pris le pouvoir provisoirement en tant que nouvelle présidente. 

Les principaux cadres du gouvernement Maduro ont par ailleurs été vus à plusieurs reprises en réunions de crise, laissant supposer qu’ils continuent pour l’instant à travailler ensemble sans interruption nette. 

Pour le moment, à la suite de ce qui semble être une sorte d’accord entre Rodríguez et l’administration Trump, rien ne garantit que ce qui se passe au Venezuela soit le début d’une transition démocratique.

Concrètement, la situation politique à Caracas n’a pas changé — en témoigne notamment la question des prisonniers politiques qui n’ont pas été libérés. Lors de sa dernière intervention publique le 4 janvier à X, Edmundo González — qui se présente comme le « président élu » du pays — avait demandé au régime — et donc indirectement à Washington — leur libération. 

De même, pour l’instant, comme l’indique la politiste vénézuélienne Yoletty Bracho à la revue, il n’y a pas eu de grandes manifestations de joie au Venezuela ni de gens descendant dans la rue pour fêter la chute de Maduro : « Les Vénézuéliens semblent conscients que, pour l’instant, un pouvoir répressif continue de régner sur le territoire. Il n’y a pas d’expressions libres de joie de l’opposition au Venezuela, ce qui indique au moins que la population vénézuélienne a peur que la répression soit toujours là. Il ne serait pas du tout sûr pour une certaine partie de la population de descendre dans la rue pour manifester. »

Les manifestations les plus visibles pour l’instant seraient au contraire plutôt celles qui soutiennent Maduro, organisées presque quotidiennement. 

Au total, le chavisme et son gouvernement semblent toujours avoir une forte capacité de mobilisation.

Selon le Miami Herald, des négociations ont eu lieu ces derniers mois entre Delcy Rodríguez ainsi que son frère, Jorge Rodríguez, et l’administration Trump par l’intermédiaire de médiateurs qatariens. L’objectif aurait été de se présenter comme des options « plus acceptables » que Maduro. Les négociations devraient se poursuivre ces jours-ci. 

Selon José Antonio Sanahuja, « Washington semble avoir compris que l’interlocutrice indiquée était Delcy Rodríguez en raison de sa capacité à contrôler l’appareil chaviste et en particulier les forces armées. Mais les deux personnes qui contrôlent réellement l’appareil sécuritaire sont Vladimir Padrino et Diosdado Cabello. Sans eux, il n’y a ni stabilité ni contrôle des militaires et des bases chavistes. » La question qui se posera dans les prochains jours est donc de savoir quel accord sera négocié avec les frères Rodríguez — et leurs proches. 

Une telle négociation combinera la menace du bâton — finir devant un tribunal américain — et la carotte — leur immunité. 

Une question semble rester ouverte aujourd’hui : celle de savoir si Delcy Rodríguez parviendra à négocier un accord pour Diosdado Cabello, Vladimir Padrino et leurs cercles ou si le chavisme implosera de ses fractures internes. 

Comme le note également José Antonio Sanahuja, l’administration Trump devra également négocier avec María Corina Machado à un moment ou un autre. 

2 — Qui sont les nouvelles figures clefs du régime ?

Delcy Rodríguez

Ministre du Pétrole et vice-présidente du Venezuela, est désormais à la tête du pays en tant que nouvelle présidente. 

Selon le New York Times, les responsables de l’administration Trump ont choisi Delcy Rodríguez parce qu’elle sait gérer l’industrie pétrolière cruciale du Venezuela. Ils la considèrent donc comme la personne idéale pour garantir les futurs investissements énergétiques américains dans le pays.

Jorge Rodríguez

Frère de Delcy Rodríguez, il est le président de l’Assemblée nationale. 

Tous deux ont participé ces derniers mois à des négociations avec l’administration Trump par l’intermédiaire de médiateurs qatariens. L’objectif était de se présenter comme des options « plus acceptables » que Maduro.

Diosdado Cabello

Ministre des Relations intérieures, de la Justice et de la Paix du Venezuela, il joue un rôle clef dans le contrôle des forces armées et de l’appareil sécuritaire. Sans lui, il n’y a ni stabilité ni contrôle des militaires et des bases chavistes. 

Il est souvent présenté comme le « numéro deux » au Venezuela. 

Vladimir Padrino López

Ministre de la Défense du Venezuela, il est tout aussi central dans le contrôle des forces armées et de l’appareil sécuritaire. Il contrôle également plus de 600 entreprises publiques confisquées, plus de onze ministères et 1 500 stations-service. Son prénom est un hommage à Vladimir Ilitch Oulianov, Lénine.

Yván Gil

Ministre des Affaires étrangères du Venezuela depuis janvier 2023, il était auparavant ministre de l’Agriculture en 2013 et chargé d’affaires auprès de l’Union européenne. Il dirige le ministère des Affaires étrangères avec une loyauté totale envers le gouvernement.

Tarek William Saab

Procureur général du Venezuela, c’est lui qui s’est occupé personnellement de l’accusation de María Corina Machado pour « trahison » et terrorisme et a prononcé le mandat d’arrêt contre Edmundo González pour usurpation de fonctions après les dernières élections.

Elvis Amoroso

Homme politique et avocat vénézuélien, président du Conseil national électoral, il supervise, en tant que chef de l’organe électoral, les processus électoraux, y compris les récentes élections présidentielles et législatives.

Caryslia Rodríguez

Avocate, magistrate et femme politique vénézuélienne, elle est depuis janvier 2024 présidente de la Cour suprême de justice du Venezuela.

En tant que cheffe du pouvoir judiciaire, elle coordonne les fonctions judiciaires de l’État en vertu de la Constitution.

Elio Estrada Paredes

Général de division, commandant général de la Garde nationale bolivarienne et vice-ministre du Système intégré de police (VISIPOL).

Il est impliqué dans de graves violations des droits humains, il est à l’origine de nombreuses détentions arbitraires et de l’organisation de la répression de la société civile et de l’opposition. 

Alexander Granko Arteaga

Colonel de la Force armée nationale bolivarienne (FANB). Chef de la Direction des affaires spéciales de la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM). Avec Estrada, Granko est l’autre principal homme de main du régime. 

D’autres profils sont également à suivre :

  • Félix Plasencia, diplomate vénézuélien, a été ministre des Affaires étrangères du Venezuela entre 2021 et 2022. Selon une source proche du dossier, il est très proche de Delcy Rodríguez et a joué un rôle clé dans les négociations de Doha. Il pourrait à nouveau être un élément central dans les prochaines négociations avec Washington.
  • Miguel Rodríguez Torres, militaire vénézuélien, général de division de l’armée bolivarienne. Il a été directeur du Service bolivarien de renseignement national (SEBIN) sous Hugo Chávez (2009-2010), ministre de l’Intérieur et de la Justice sous Nicolás Maduro (2013-2014). Il a été arrêté en mars 2018 pour avoir exprimé son désaccord avec Maduro. Il est aujourd’hui exilé en Espagne mais son nom est au cœur d’un des scénarios discutés lors des négociations de Doha pour diriger un gouvernement de transition à Caracas. Il pourrait devenir une personne clef dans les semaines ou les mois à venir.
  • Nicolás Maduro Guerra, fils unique de Maduro. Il est député à l’Assemblée nationale du Venezuela et dirige le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV). Comme le montrent ses dernières interventions au congrès, il va essayer d’intégrer les plus hauts cercles du pouvoir à Caracas — pour tenter aussi d’être maître de son destin. 

3 — Ce qui a changé au Venezuela : Caracas à l’heure américaine

Selon Yoletty Bracho, il serait cependant difficile d’affirmer que le régime reste totalement inchangé dans la mesure où les personnes actuellement au pouvoir sont désormais soumises à une sorte d’évaluation de la part de l’administration américaine — et leur maintien aux responsabilités dépend directement du bon vouloir de Donald Trump

  • Le président américain a déclaré dans un entretien avec NBC : « C’est moi qui commande au Venezuela. »
  • Il a aussi confirmé qu’il n’y aurait pas d’élection en l’espace de trente jours comme le prévoit la constitution vénézuélienne. 

Pour la politiste vénézuélienne : « Il y a clairement un chantage ou une conditionnalité quant au maintien au pouvoir : le président Trump a déclaré lors de sa conférence de presse du 3 janvier que si quelque chose au Venezuela ne lui convenait pas, il avait la capacité militaire d’agir en conséquence avec une deuxième vague d’attaques. »

4 — Quels scénarios se dessinent ? 

Il est clair que l’avenir du Venezuela dans les semaines à venir se jouera entre l’administration Trump et Delcy Rodríguez — ainsi que l’ensemble des personnes qui lui sont fidèles aujourd’hui. 

Le premier scénario reposerait donc sur cette alliance de circonstance — dont on ignore si elle est viable et combien de temps elle durera.

  • Il pourrait s’agir d’une alliance durable qui fonctionne pour les principaux intéressés (Trump et Rodríguez), avec une forme de stabilité permettant aux États-Unis de mener leurs affaires et aux dirigeants actuels du Venezuela de maintenir également une stabilité pour eux-mêmes dans le pays.

Le deuxième scénario serait que Trump et Rubio décident que la situation avec Delcy Rodríguez ne leur convient pas et attaquent à nouveau — une option que le président américain a déjà préparée dans son discours. 

  • Aucune force armée ou paramilitaire au Venezuela n’est en mesure de répondre militairement et une deuxième opération américaine pourrait générer un conflit interne au Venezuela. 
  • Le pays compte de nombreux acteurs armés divers, hétérogènes, qui n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts, comme les guérillas, où chaque acteur tenterait de défendre un territoire. 
  • C’est d’ailleurs déjà le cas dans certaines zones frontalières, notamment dans les zones d’extraction minière. Cette possibilité n’est pas à exclure pour le moment. 
  • Des coups de feu ont été tirés dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 janvier autour du Palais présidentiel de Miraflores. Des drones qui survolaient la zone auraient créé une situation d’une grande tension et confusion.  

5 — Après que Machado a offert son Nobel à Trump, où en est l’opposition ?

Yoletty Bracho rappelle que les options politiques au Venezuela se sont progressivement effritées en raison de la réduction de l’espace politique et civique par le gouvernement répressif : « aujourd’hui, face à cette situation, de multiples oppositions se sont constituées et il existe une opposition plus visible — celle dont on parle lorsqu’on parle de l’opposition, mais qui n’est qu’une des oppositions, parmi d’autres, à l’intérieur et à l’extérieur du Venezuela. » 

  • Cette opposition, dirigée par María Corina Machado, s’est radicalisée vers une internationalisation du conflit, en partie contrainte par l’exil, en partie par une stratégie assumée et jugée pertinente. 
  • Cette internationalisation s’est effectivement liée aux États-Unis comme principal soutien. Telle a été la stratégie : faire confiance à Donald Trump. Pour l’instant, cela n’a pas fonctionné.
  • Mais au Venezuela, il existe d’autres oppositions, d’autres options démocratiques qui ne misent pas nécessairement sur l’intervention et le soutien des États-Unis pour réussir une sortie de crise au Venezuela. 

À l’heure actuelle, l’opposition traditionnelle représentée par María Corina Machado est mise de côté. 

  • Mais, comme le confie Bracho au Grand Continent, elle est mise de côté comme les Vénézuéliens sont mis de côté par Trump depuis déjà de nombreux mois. 
  • « Les migrants vénézuéliens qui avaient fui le régime ont été expulsés des États-Unis vers le CECOT au Salvador, puis renvoyés par avion au Venezuela par une administration soutenue depuis le début par l’opposition vénézuélienne traditionnelle — et en particulier par María Corina Machado. »
  • Dans son premier entretien depuis l’opération militaire américaine, Machado a déclaré à Fox News qu’elle espérait pouvoir rencontrer Trump afin de lui donner le prix Nobel de la paix et le partager avec lui. 

Le lundi 5 janvier, des Vénézuéliens qui célébraient dans les rues de New York la capture de Maduro ont été arrêtés par l’ICE pour être expulsés.