Connaissez-vous trois provinces chinoises ? Pour comprendre la Chine de Xi, il faut sortir de Pékin et de Shanghai. Notre nouvelle série part à la rencontre des espaces où se construit une autre figure du futur. Pour recevoir cette série qui nous a déjà amené au Sichuan, au Zhejiang, au Guangxi, au Hunan, ou encore à ShanghaÏ, abonnez-vous au Grand Continent. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois
Les 28 et 29 décembre 2025, les rives du lac Fuxian dans la province chinoise du Yunnan, ont accueilli une réunion trilatérale entre la Chine, le Cambodge et la Thaïlande. Celle-ci se tenait au lendemain de la conclusion d’un cessez-le-feu, mettant fin à un conflit transfrontalier entre les deux pays. Le lac Fuxian – dans les profondeurs duquel la légende situe une cité engloutie – a offert à cette diplomatie méridionale de puissance, un décor où règne la quiétude des paysages du Yunnan. Le choix de ce lieu n’avait rien d’anodin.
Tout comme les rives de ce lac, théâtre d’une médiation internationale ; le Yunnan est pris entre deux régimes de discours. D’une part, on cherche à faire de cette province chinoise la porte d’entrée vers l’Asie du Sud-Est, à travers des projets d’infrastructures importants. D’autre part, il s’agit de cultiver l’imaginaire d’une province préservée et contemplative, incarné par des lieux comme Dali, Lijiang ou Shangri-La. Ces deux horizons a priori contradictoires sont en réalité caractéristiques des dynamiques politiques, économiques et culturelles, imposées par l’État central. Comment cette tension temporelle, entre mythification et accélération, s’insère-t-elle dans la logique d’unité nationale et de projection internationale du gouvernement ? Pour y répondre, il faut tenter de décrire ces horizons à la fois extérieurs et intérieurs qui traversent le Yunnan, en s’appuyant sur les trajectoires économiques, historiques et sociologiques de la province du Sud.
Gouverner la marge
Le Yunnan fait partie des nombreuses marges que compte la Chine. Le pays partage en effet des frontières terrestres avec 14 pays à travers neuf unités de rang provincial. Parmi ces dernières, on compte quatre régions autonomes : la Mongolie-Intérieure, le Xinjiang, le Tibet et le Guangxi. Le Yunnan en constitue plus précisément la marge méridionale. Il s’agit d’une des provinces les plus éloignées de la capitale : environ 2 500 km séparent Pékin de la capitale de la province, Kunming. Cette dernière est ainsi plus proche des capitales d’Asie du Sud-Est. Sur le plan économique, le Yunnan présente un profil moyen : en 2024, il s’agissait du 18e PIB provincial de la Chine 1 ; environ deux fois inférieur à celui de sa voisine sichuanaise. Il en va de même sur le plan démographique. Rassemblant 46,5 millions d’habitants, la province présente un des taux d’urbanisation les plus faibles de Chine – environ 54 % 2 fin 2024, soit bien en deçà de la moyenne nationale qui atteint 67 %.
Son histoire témoigne également de relations complexes avec le pouvoir central. Le fait le plus marquant se joue au début du XXe siècle. Le 25 décembre 1915, les autorités militaires du Yunnan rompent avec Yuan Shikai et proclament leur indépendance politique. Cette rupture déclenche la guerre de Protection nationale (护国战争) contre la tentative de restauration monarchique. À partir de 1928, Long Yun (龙云) devient la principale figure politique et militaire du Yunnan. La puissance de cette élite militaire repose notamment sur les ressources propres de la province et sur son insertion dans les réseaux commerciaux transfrontaliers. L’exploitation de l’étain de Gejiu (个旧), l’une des principales ressources minières du Yunnan, ainsi que le commerce de l’opium alimentent alors les finances des pouvoirs régionaux. L’exportation de ces ressources est facilitée par l’ouverture progressive du Yunnan vers l’Indochine française. Celle-ci s’opère notamment grâce au chemin de fer Kunming-Haiphong, construit sous concession française entre 1904 et 1910 et reliant la capitale du Yunnan au réseau portuaire de l’Indochine.
Cette autonomie prend une dimension stratégique particulière pendant la guerre sino-japonaise : le Yunnan devient alors l’une des principales portes d’entrée du ravitaillement de la Chine, notamment grâce à sa liaison avec la Birmanie et aux routes reliant Kunming aux réseaux alliés d’Asie du Sud-Est. Mais, très vite, cette autonomie régionale entre en tension avec la volonté de Tchang Kaï-chek de renforcer le contrôle du gouvernement nationaliste sur les provinces périphériques. En octobre 1945, Long Yun est ainsi écarté du pouvoir à la suite d’une opération conduite pour reprendre le contrôle direct de la province. Quatre ans plus tard, le gouvernement provincial, dirigé par Lu Han, se rallie au camp communiste. En décembre 1949, Kunming passe sous le contrôle de l’Armée populaire de libération. Les dernières opérations militaires dans la province se poursuivent jusqu’en 1950.
Aujourd’hui, la province est dirigée par deux responsables venus d’autres régions de Chine : le secrétaire du Parti, Mo Gaoyi (莫高义) originaire de Hubei, et le gouverneur Wang Yubo (王予波), entré en poste en 2020 et originaire du Henan. Cette circulation des cadres s’accompagne d’un renouvellement particulièrement marqué de la direction provinciale. Le Comité permanent du Parti élu en novembre 2021 comptait trois cadres issus de minorités ethniques : Shi Yugang (石玉钢), d’ethnie miao, Qiu Jiang (邱江), d’ethnie gelao, et Li Shisong (李石松), d’ethnie bai. Depuis, tous trois ont quitté cette instance : Shi Yugang et Qiu Jiang ont depuis quitté le Comité, tandis que Li Shisong a été placé sous enquête disciplinaire en juin 2024, avant d’être arrêté en janvier 2025 pour corruption présumée. Le profil de dirigeants venus d’autres provinces n’est cependant pas propre au Yunnan : le Guangxi, autre région frontalière du Sud-Ouest, a notamment été dirigé par Liu Ning, ingénieur hydraulicien de formation et ancien vice-ministre des Ressources en eau.
Le Yunnan, un horizon extérieur
Le pouvoir central chinois fait du Yunnan un horizon vers l’Asie du Sud et du Sud-Est, en projetant la province à l’international. Cette projection s’opère en plusieurs étapes. En juillet 2009 d’abord, en déplacement dans la province, Hu Jintao forge la notion de « tête de pont ». Ce concept accède au rang de stratégie nationale, avec les avis du Conseil des affaires d’État du 6 mai 2011. Ces derniers fixent l’objectif de construire une « tête de pont majeure pour l’ouverture vers le Sud-Ouest ». Mais le glissement décisif intervient en janvier 2015, lorsque Xi Jinping parle du Yunnan comme d’un « centre de rayonnement vers l’Asie du Sud et du Sud-Est ». Le document « Vision et actions » des Routes de la soie publié en mars 2015, vient formaliser au niveau national cette formule. Il faut ensuite attendre novembre 2022 pour que le Conseil des affaires d’État consacre au Yunnan un document stratégique – l’« Avis sur le soutien au Yunnan pour accélérer la construction du centre de rayonnement vers l’Asie du Sud et du Sud-Est ».
À travers ses marges comme le Yunnan, Pékin cherche à redéfinir le rôle des zones frontalières et ses relations de voisinage. Dans le cadre du projet de recherche « Mapping China’s Strategic Space : Borderlands » 3 mené par le National Bureau of Asian Research, la sinologue Nadège Rolland rappelle que depuis novembre 2021, le gouvernement chinois inscrit ce périmètre dans « sa stratégie de sécurité nationale sous l’appellation sanbian, ou “les trois bords”, une abréviation désignant les zones frontalières de la Chine (ou marges frontalières, bianjiang), les frontières (ou régions frontalières, bianjing) et la périphérie (ou espaces environnants, zhoubian). » La conférence d’avril 2025 sur « le travail avec le voisinage » a souligné la nécessité de créer une « communauté de destin » avec les périphéries de la Chine. Selon Nadège Rolland, cette évolution marque le passage d’une logique de cohabitation à une volonté d’organisation régionale.
La province du Yunnan développe donc une action extérieure encadrée par Pékin qui passe logiquement par des accords de coopération décentralisée, et l’organisation de forums et de jumelages entre villes ou entre provinces. Les partenaires les plus actifs du Yunnan sont le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, le Viêtnam et le Cambodge. Kunming entretient des relations de coopération ou de jumelage avec Vientiane, Chiang Mai, Hanoï, mais également Zurich et Denver. Le Yunnan se tourne aussi vers l’Asie du Sud par le corridor Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar (BCIM).
Né de l’Initiative de Kunming des années 1990 et formalisé en Forum BCIM dès 1999, ce corridor devait relier Kunming à Calcutta via Mandalay et Dhaka. De plus, le récit officiel chinois lui prête une profondeur historique en l’inscrivant dans la route de la soie du Sud-Ouest. S’y superpose aussi l’imaginaire de la route du thé et des chevaux (茶马古道). Cependant, le projet s’est enlisé sous l’effet de la rivalité sino-indienne et de la priorité donnée à d’autres corridors, notamment le CPEC sino-pakistanais. Les retombées économiques réelles de ces grands projets d’infrastructures, pour la province, posent ainsi question.
Un effet tunnel ?
Depuis la stratégie de développement de l’Ouest lancée à la fin des années 1990, puis avec les politiques d’ouverture vers l’Asie du Sud et du Sud-Est et l’initiative des Routes de la soie, Pékin cherche à transformer la position périphérique du Yunnan en avantage géographique. Cela passe notamment par le renforcement de sa liaison avec les grands pôles chinois et les économies voisines. Cependant, sur le plan économique, le Yunnan demeure moins développé que les grands pôles littoraux. En 2025, son PIB était de 3 276,6 milliards de yuans, et son PIB par habitant de 70 472 yuans 4. La croissance du Yunnan est inférieure à la moyenne nationale depuis 2023 et l’écart s’est encore creusé début 2026. Comment la province s’insère-t-elle réellement dans ces grands projets ?
Le chemin de fer Chine-Laos, inauguré en décembre 2021, constitue l’une des infrastructures emblématiques de la stratégie de Pékin. Longue d’environ 1 035 km, la ligne relie Kunming à Vientiane. Celle-ci s’inscrit dans un corridor régional appelé à se prolonger vers les réseaux ferroviaires de Thaïlande et au-delà – vers les grands hubs logistiques de l’ASEAN, notamment Bangkok et le port de Laem Chabang. Entre Kunming et la frontière du Laos, le train traverse notamment la ville-préfecture de Pu’er, puis la préfecture autonome dai de Xishuangbanna, avant d’atteindre Jinghong et Mohan-Boten dans la zone économique à la frontière. Vers le Laos, la ligne achemine des produits électroniques, des équipements de communication, des pièces mécaniques pour l’automobile, ainsi que des produits photovoltaïques. Vers la Chine, sont exportés du caoutchouc, du minerai, des fruits tropicaux, du café et des engrais. China Railway assure l’exploitation du réseau côté chinois, tandis que Yunnan Investment Holdings a participé au financement et à la construction de la section lao du chemin de fer, au sein de la coentreprise sino-lao qui l’exploite.
En dépit de ces grands projets, le Yunnan cumule des lourdes contraintes géographiques et conserve une structure productive dans laquelle l’agriculture occupe une place plus importante que dans les grands pôles industriels chinois. En 2025, le secteur primaire représentait encore 13,2 % du PIB provincial, tandis que les services en représentaient 54,8 %. Cette structure s’accompagne d’importants écarts de revenus entre espaces urbains et ruraux, malgré une progression soutenue des revenus agricoles : le revenu disponible annuel par habitant en zone rurale atteignait 18 514 yuans en 2025, en hausse de 6,1 %. La province reste également caractérisée par une forte mobilité de sa main-d’œuvre : sur 10,1 millions de travailleurs migrants recensés en 2025, 6,4 millions travaillaient hors de leur canton d’origine.
La faible diversification productive du Yunnan accentue ce que les géographes nomment « l’effet tunnel », c’est-à-dire « l’effacement des relais intermédiaires par la mise en œuvre d’un moyen de circulation rapide sur un axe, (et) absence ou insuffisance de points d’entrées sur le réseau » 5. Même si les infrastructures des Routes de la soie du Sud insèrent Kunming dans le réseau, les pôles de production restent ceux de l’Est côtier. Autrement dit, à l’échelle de la province, l’amélioration spectaculaire de la connectivité peut certes transformer Kunming et Mohan en portes d’entrée et en nœuds logistiques, mais la circulation des marchandises et des capitaux à travers ces nœuds ne leur garantit pas des bénéfices proportionnels à l’intensification de ces flux.
Cet effet tunnel est renforcé par le changement de statut de la ville frontalière de Mohan. Bourg frontalier du district de Mengla, dans la préfecture autonome dai du Xishuangbanna, face à Boten au Laos, Mohan a été placé sous la tutelle directe de la municipalité de Kunming en avril 2022, pour 50 ans. Cette politique de « capitale provinciale et poste frontière » (省会城市+边境口岸) dessine une coopération entre le gouvernement central et les collectivités locales, une « coopération centre local » (央地合作). Le rail traverse Pu’er et le reste du Xishuangbanna sans que ces territoires reçoivent les bénéfices économiques de cette connectivité. Ces externalités positives sectorialisées des projets d’infrastructure possèdent cependant un avantage : elles permettent de conserver la quiétude de ces contrées – le second horizon, plus intérieur, du Yunnan.
Le Yunnan ou l’horizon intérieur de la Chine
Dans les représentations chinoises contemporaines (et touristiques), le Yunnan est fréquemment présenté comme un espace de dépaysement, où paysages, cultures minoritaires et modes de vie alternatifs constituent des ressources centrales de la mise en tourisme de la province. Celles-ci figent le Yunnan dans les traditions de ses minorités ethniques. Sur ce plan, le pouvoir central valorise autant qu’il gouverne cette diversité. La province compte 25 minorités ethniques historiquement établies (世居少数民族), soit 15,636 millions de personnes (33,12 % de la population du Yunnan, selon le recensement de 2020) 6. Les six groupes les plus nombreux sont les Yi (彝), les Hani (哈尼), les Bai (白), les Dai (傣), les Miao (苗), et les Zhuang (壮). La catégorie contemporaine des 56 minzu reconnus par l’État chinois est en grande partie issue du processus de « reconnaissance/classification ethnique » (民族识别) conduit à partir des années 1950 7. Certains groupes furent concernés par la politique dite de « transition directe » (直接过渡) 8, et ont ainsi fait l’objet de politiques spécifiques de développement et de lutte contre la pauvreté.
L’horizon intérieur de la diversité tend aujourd’hui à s’insérer dans une communauté nationale plus resserrée. En août 2021, la Conférence centrale sur le travail ethnique a fait de la « consolidation de la conscience de la communauté nationale chinoise » (铸牢中华民族共同体意识) la ligne directrice du travail ethnique du Parti. Cette orientation aboutit à « la loi sur la promotion de l’unité et du progrès ethnique », adoptée le 12 mars et entrée en vigueur le 1er juillet 9. Il s’agit de la première loi depuis plus de 30 ans à comporter un préambule (mis à part la Constitution), et du premier projet de loi étudié par le Bureau politique depuis les années 1990 – signe de son poids politique.
En dépit de cette volonté politique centrale, la province du Yunnan reste figée dans cette représentation assignée de « province des minorités », ce qui peut conduire à ce que Louisa Schein a nommé un « orientalisme intérieur » 10. Travaillant sur les Miao, que Schein définit cet orientalisme comme l’adoption de logiques et de prémisses orientalistes occidentales, à des fins d’auto-représentation. On retrouve un tel mécanisme dans la province. Par exemple, le Village des ethnies du Yunnan (云南民族村) est un espace à Kunming qui met en scène le folklore, la culture et l’architecture des groupes ethniques de la province. Il jouxte le Musée des ethnies du Yunnan (云南民族博物馆). Autre exemple : le film Les Cinq Fleurs d’or constitue un tournant majeur dans la folklorisation et dans la représentation des Bai. Produit en 1959 pour le 10e anniversaire de la République populaire de Chine, cette comédie musicale romantique est un des 18 films de célébration (献礼片), auxquels s’ajoutent 18 films-hommages présentés lors de l’exposition cinématographique. Le Premier ministre d’alors, Zhou Enlai avait demandé au vice-ministre de la Culture, Xia Yan, une comédie légère tournée à Dali, montrant les minorités « chantant et dansant » (载歌载舞) 11. Celle-ci racontait ainsi l’histoire du jeune Bai A Peng, parti à la recherche de sa bien-aimée Jinhua à travers le Cangshan et l’Erhai. Il la confond successivement avec quatre autres « Jinhua » : la Jinhua modèle du compostage, celle de la ferme d’élevage, celle de l’aciérie, et celle du tracteur. Les prénoms renvoient ici aux différents secteurs de production du Grand Bond en avant. L’une des chansons emblématiques du film, aujourd’hui devenue un classique de la musique chinoise, est « Au bord de la source aux papillons » (蝴蝶泉边).
Les villes de Dali, de Lijiang et de Shangri-La sont devenues des symboles de cet orientalisme, appuyé par les régimes de représentation locaux. L’inscription de la ville de Lijiang au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1997 a changé l’économie du lieu, augmentant le tourisme et une certaine muséification de la ville. De même, à Zhongdian, dans la préfecture autonome tibétaine de Diqing, le comté a été rebaptisé Shangri-La, par le Conseil des affaires d’État en 2001 12. Ce nom est celui d’une utopie forgée par un romancier britannique, James Hilton, dans son roman Lost Horizon, publié en 1933. Le Yunnan développe également l’image d’une slow China, où l’esprit ouvert des montagnes et l’inspiration offerte par la nature se rencontrent. Les touristes chinois de l’Est viennent ainsi s’y ressourcer. Cette représentation s’inscrit également dans la marque touristique « Yunnan multicolore » (七彩云南), ainsi que dans le slogan « Kunming, la ville du printemps éternel » (春城昆明). Ce dernier est décliné en campagnes télévisées nationales, en affichages dans les aéroports, ou encore, en brochures sur lesquelles on retrouve les appétissantes spécialités de la province – comme les « nouilles qui traversent le pont » (过桥米线), le jambon de Xuanwei ou le thé Pu’er.
Traditionnellement commercialisé, notamment sous forme de galettes compressées, le Pu’er est un thé dont certains crus sont réputés évoluer favorablement avec le vieillissement. Cette propriété alimente sa représentation comme une « antiquité que l’on peut boire » (能喝的古董), voire comme une « antiquité vivante » (活古董). Emblématique du Yunnan, le Pu’er est produit dans plusieurs territoires de la province, notamment dans la ville éponyme et dans le Xishuangbanna ; son indication géographique couvre des parties de 11 divisions administratives du Yunnan. Depuis 2008, le Pu’er bénéficie d’une indication géographique protégée, qui couvre une partie de 11 préfectures et villes-préfectures de la province, tandis que sa valorisation contemporaine s’appuie sur son terroir et sur l’histoire des réseaux commerciaux de l’ancienne Route du thé et des chevaux reliant le Yunnan au Tibet et à l’Asie du Sud-Est. À la différence de nombreux thés principalement valorisés pour leur fraîcheur, certains Pu’er sont devenus des objets de collection et de spéculation, notamment sur le marché de Fangcun à Guangzhou, surnommé le « Wall Street du thé ».
Mais la manifestation la plus parlante de cet horizon intérieur représenté par le Yunnan reste peut-être la religion. Partagé avec les pays voisins du Sud (Thaïlande, Laos, Birmanie, Cambodge), le bouddhisme Theravāda n’existe en Chine, qu’au Yunnan. À Jinghong, capitale de la préfecture autonome dai du Xishuangbanna, l’Institut supérieur de bouddhisme de langue pali (中国巴利语系高级佛学院) est une institution nationale consacrée à l’enseignement supérieur du bouddhisme Theravāda. L’établissement a tenu sa première cérémonie de rentrée le 7 septembre 2024, avec une promotion de 20 étudiants. Ses missions officielles comprennent la formation des futurs cadres religieux du bouddhisme Theravāda chinois, la recherche et l’interprétation doctrinale, la formation continue des responsables religieux, ainsi que les échanges avec des institutions étrangères.
Au sein de cet institut, se trouvent ainsi condensés les deux horizons. Tourné vers l’extérieur, celui-ci cherche à faire du bouddhisme du Sud, un vecteur de rayonnement vers l’Asie du Sud-Est, dont il partage la tradition. Vers l’intérieur, en Chine, l’institut assure la formation d’un clergé dai – jadis dépendant de l’étranger –, en sinisant sa pratique, dans le but de consolider la communauté nationale.
Sources
- Bureau national des statistiques (国家统计局)
- Communiqué statistique du Yunnan pour 2024 (云南省2024年国民经济和社会发展统计公报)
- Nadège Rolland (dir.), « Mapping China’s Strategic Space : Borderlands », The National Bureau of Asian Research (NBR), 2025.
- Bureau statistique de la province du Yunnan, « Communiqué statistique sur le développement économique et social de la province du Yunnan en 2025 », stats.yn.gov.cn, 31 mars 2026.
- Camille Tiano et Clara Loïzzo, Le commentaire de carte topographique : méthodes et applications, Paris, Éditions Armand Colin, 2017.
- Bureau statistique de la province du Yunnan, « Communiqué sur les principales données du septième recensement national de la population dans la province du Yunnan », stats.yn.gov.cn, 17 mai 2021.
- Thomas Mullaney, Coming to Terms with the Nation : Ethnic Classification in Modern China, University of California Press, 2011
- Jin Liyan : Le bond en avant des minorités « directement intégrées » vers la sortie de la pauvreté de tout un peuple (金黎燕:从直过民族到整族脱贫的飞跃), stats.yn.gov.cn
- « Loi de la République populaire de Chine relative à la promotion de l’unité nationale et du progrès », Département du travail du Front uni du Comité du Parti du district de Yantian, à Shenzhen, 30 juin 2026.
- Louisa Schein, « Gender and Internal Orientalism in China », Modern China, vol. 23, n°1, 1997, p. 69-98 ; Louisa Schein, Minority Rules : The Miao and the Feminine in China’s Cultural Politics, Durham, Duke University Press, 2000.
- Ma Yingna, « Les Cinq Fleurs d’or : un succès national au rayonnement international », stats.yn.gov.cn., 18 décembre 2023.
- Décision du Conseil des affaires d’État, 17 décembre 2001 (district élevé au rang de ville en 2014). Pour l’analyse, Åshild Kolås, Tourism and Tibetan Culture in Transition : A Place Called Shangrila, Londres, Routledge, 2008