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Depuis le pic atteint à l’automne 2021, la couverture médiatique du changement climatique a reculé de près de 40 % à l’échelle mondiale, et bien davantage en Europe. Comment l’expliquer ? Le monde s’en est-il désintéressé ? Selon une enquête Eurobaromètre de 2025, 85 % des Européens considèrent toujours le changement climatique comme un problème grave, et l’analyse de la couverture médiatique et des données d’opinion montre que le sujet n’a pas disparu : il a été éclipsé par d’autres questions politiques, économiques, culturelles et sociétales.
La planète se réchauffe. L’intérêt des médias se refroidit
Au cours des sept années qui ont suivi l’Accord de Paris de 2015, 57 entreprises et États sont à eux seuls responsables de 80 % des émissions mondiales de CO2 d’origine fossile 1. Le mois d’août 2026 a été le plus chaud jamais enregistré à l’échelle mondiale, avec une température moyenne de l’air en surface de 16,96 °C, soit 0,85 °C de plus que la moyenne d’août sur la période 1991-2020 2. L’été 2026 a été le troisième plus chaud jamais enregistré sur l’ensemble du continent européen et le plus chaud en Europe occidentale 3.
On pourrait s’attendre à ce que ces conditions météorologiques inhabituelles, liées par les scientifiques au changement climatique, modifient la façon dont les citoyens, puis les responsables politiques, perçoivent l’action climatique. Or, malgré cette accélération évidente, les données de l’Observatoire des médias et du changement climatique (MeCCO) montrent que la couverture a diminué de près de moitié par rapport à 2021, année où elle avait atteint son apogée à la faveur de la COP26 à Glasgow 4.
Aux États-Unis, la période de janvier à août 2026 a été la plus chaude depuis le début des relevés, en 1895 5. La température moyenne y a atteint 14,43 °C, contre 14,39 °C en 2012, lors du précédent record 6. Sur la même période, la couverture médiatique a pourtant chuté de 25 % par rapport à 2025. Les températures continuent d’augmenter, tandis que l’attention médiatique ne cesse de diminuer.
Ce que montre la courbe
Les données que nous analysons proviennent du MeCCO de l’Université du Colorado à Boulder, qui suit le traitement médiatique du changement climatique via 131 sources, en 14 langues et dans 59 pays 7. Le principe consiste à recenser les articles, à examiner les données afin de suivre l’évolution de cette couverture et comprendre ses dynamiques. Cette analyse présente toutefois des limites. Les séries de MeCCO ne portent que sur la presse écrite, à l’exclusion de la télévision et des réseaux sociaux. Pour la France, nous ne suivons que deux titres (Le Monde et Le Figaro), ce qui ne donne qu’une vue partielle de l’état du débat.
En novembre 2021, lors de la COP26, la couverture médiatique du changement climatique a atteint son niveau le plus élevé sur la période observée. Lors de la COP30, en 2025, elle avait diminué de près de moitié à l’échelle mondiale. En Europe la baisse est encore plus marquée : après un pic en 2021, la couverture n’a cessé de reculer jusqu’à tomber au début de 2026 à environ un tiers de sa moyenne de 2021. En France, la couverture suit la tendance européenne. Les pics d’attention liés aux sommets y durent toutefois bien plus longtemps que dans l’ensemble de la presse du continent : la couverture s’y est maintenue au niveau de 2021, ou presque, jusqu’en 2024, et les baisses les plus marquées ne sont survenues qu’en 2025.
Depuis 2021, la couverture a connu plusieurs pics, largement liés aux Conférences des Nations unies sur le climat, même si la plupart – à l’exception de la COP27 en 2022 pour la France – n’ont pas retrouvé les niveaux de la COP26. Elle a également progressé lors de la canicule de 2023, qui avait amené le secrétaire général des Nations unies, António Guterres à déclarer : « L’ère du réchauffement climatique est révolue ; l’ère de l’ébullition mondiale est arrivée » 8. Entre ces temps forts, elle retombe. Le changement climatique est ainsi traité comme une succession d’événements ponctuels, et non plus comme un phénomène de fond.
Ces dernières années, la couverture médiatique suit le calendrier diplomatique mondial ou les événements météorologiques : il faut un grand rendez-vous politique ou une catastrophe pour attirer l’attention des médias. L’été 2026 n’a pas fait exception : la couverture française a de nouveau dépassé sa moyenne de 2021. On pourrait en déduire que les rédactions se contentent de répondre à la demande des lecteurs et que l’actualité reflète les attentes du public, mais, en réalité, ce n’est pas toujours le cas.
Le public n’a pas tourné la page
L’explication la plus évidente serait que le public se concentre sur d’autres problèmes majeurs – l’inflation, les guerres, l’essor de l’intelligence artificielle –, ou qu’il se serait lassé du climat, par une forme de « fatigue climatique ». En Europe, les sondages disent le contraire. D’après l’Eurobaromètre 2025 9, 85 % des Européens interrogés considèrent le changement climatique comme un problème grave. Surtout, 52 % d’entre eux estiment que les médias traditionnels ne leur fournissent pas d’informations claires sur le sujet. Menée en 2025 dans huit pays 10 une enquête de l’Institut Reuters révèle la même fracture du côté du public : en France, seuls 36 % des personnes interrogées déclarent faire confiance aux médias pour s’informer sur le changement climatique (le taux le plus bas des huit pays étudiés), et l’information climatique perd du terrain : l’intérêt déclaré est passé de 81 % à 76 %, et la consommation hebdomadaire a chuté de 15 points depuis 2022. Ce déficit d’attention n’est donc pas un problème de demande. Le public n’a pas délaissé le climat – ce sont les rédactions qui l’ont fait.
Google Trends confirme cette tendance. Les recherches portant sur le « changement climatique » y présentent des pics remarquables en avril 2022, 2023 et 2024. Leur cause ? La Journée de la Terre.
Cet intérêt doit beaucoup au « doodle » de la page d’accueil de Google qui invitait les internautes à cliquer sur l’illustration pour en savoir plus sur le changement climatique. De 2022 à 2024 le doodle de la Journée de la Terre était explicitement consacré au sujet – en 2022, Google le présentait comme traitant de « l’un des sujets les plus urgents de notre époque » 11.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui : en 2025 12 et 2026 13, il célébrait la beauté de la planète, sans mentionner le « changement climatique ». On retrouve ici, appliqué à Google, le constat que le politologue Bernard Cohen formulait en 1963 14 à propos de la presse : celle-ci ne parvient peut-être pas à dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais réussit « avec un succès stupéfiant » à leur indiquer à quoi penser.
En dehors de ces pics, les recherches en ligne ne suivent ni la courbe de la couverture médiatique ni le seul calendrier de la Journée de la Terre. En février 2026, le cinquième mois de février le plus chaud jamais enregistré 15, les recherches Google sur « changement climatique » ont ainsi augmenté à l’échelle mondiale, sans que la couverture médiatique suive. Alors que les internautes cherchaient à relier ces conditions inhabituelles au changement climatique, les médias n’ont pas répondu à leurs attentes.
D’où cette question : qu’est-ce qui a pris la place du changement climatique ?
Effacé ou éclipsé ?
Parmi les crises que traverse le monde, trois en particulier ont contribué à reléguer le changement climatique au second plan dans les médias.
Premièrement, des guerres ont éclaté. En février 2022, quelques mois seulement après la COP26, la Russie a envahi l’Ukraine. En l’espace de quelques semaines, l’attention des Européens s’est détournée des questions climatiques pour se concentrer sur la sécurité et la crise énergétique. Puis, en octobre 2023, a commencé la guerre à Gaza. Ces crises aiguës ont pris le pas sur des problèmes chroniques tels que le changement climatique 16. Les données du MeCCO montrent toutefois qu’en 2022 comme en 2023, la couverture européenne du changement climatique a connu plusieurs brèves remontées, ce qui suggère que le sujet a continué d’être présent dans la presse. Les chutes brutales sont venues ensuite, en 2024 et 2025, avant de s’accentuer en 2026.
Deuxièmement, une nouvelle technologie est surgie. Après le lancement de ChatGPT en novembre 2022, les recherches sur l’IA ont rapidement dépassé celles sur le changement climatique jusqu’à un rapport d’environ 27 pour 1 17. Même si beaucoup d’internautes cherchaient sans doute un outil, plutôt qu’un sujet, d’information, l’ampleur de l’écart est significative. Alors que le changement climatique constituait jusque-là un sujet clef de l’actualité, l’IA a imposé un nouveau cadre de discussion et envahi l’espace médiatique.
Troisièmement, Donald Trump a fait son retour à la Maison-Blanche. Son second mandat s’est ouvert, dès janvier 2025, par le retrait de l’Accord de Paris, effectif un an plus tard 18. Alors que les journalistes du monde entier scrutaient Washington, les déclarations de l’administration sur le changement climatique étaient pour la plupart dédaigneuses. Cependant, Trump n’a fait qu’exacerber une tendance qui était déjà à l’œuvre, en particulier à l’échelle de l’Union : la politisation du changement climatique dans les médias et le débat public 19.
Le changement climatique a-t-il été effacé ou seulement éclipsé ? Les faits plaident pour la seconde hypothèse. Le public continue d’en faire une préoccupation majeure ; mais la guerre, l’intelligence artificielle et la politisation accaparent l’attention médiatique.
Une campagne à l’ombre de l’économie politique ?
En 2024, selon l’Institut Reuters, le public français était le plus attentif à l’information climatique parmi les huit pays étudiés : 60 % des personnes interrogées disaient l’avoir suivie au cours de la semaine précédente 20. Le Monde et Le Figaro ont de leur côté maintenu leur couverture de l’actualité climatique plus longtemps que l’ensemble de la presse européenne. Malgré cela, l’attention médiatique accordée au climat en France continue de diminuer. Comme nous l’avons souligné, la part des Français qui s’informent sur le climat chaque semaine a baissé de 15 points depuis 2022, alors que trois répondants sur quatre affirment toujours s’y intéresser 21.
Cette réalité est toutefois éclipsée par des dynamiques d’économie politique de grande ampleur (les relations entre pouvoir politique, politiques publiques et systèmes économiques) dont la dévalorisation du journalisme climatique. Aux États-Unis, CBS News a démantelé son équipe chargée du climat fin 2025, et début 2026, le Washington Post a supprimé 14 postes de journalistes spécialisés dans le climat 22. Le fonctionnement des médias de masse s’inscrit dans le contexte plus large d’une politique culturelle (soit la manière dont le sens est construit et négocié à travers l’espace et le lieu) qui façonne concrètement les réalités matérielles et les pratiques sociales, et qui met ainsi en lumière certains enjeux tandis qu’elle en occulte d’autres.
Les groupes médiatiques multinationaux n’ont cessé de se consolider, jusqu’à dessiner un paysage mondialisé, appauvri et marqué par une concentration accrue du pouvoir, notamment entre les mains de quelques milliardaires (Jeff Bezos, Elon Musk, Larry et David Ellison) et fonds d’investissement privés. Une telle architecture, de fait hypercommercialisée, n’a pas permis, ne permet pas et ne permettra pas l’émergence d’un discours massif et pertinent sur le changement climatique. Le rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount 23, finalisé le 6 octobre 2026 est la dernière en date d’une série d’opérations défavorables au traitement médiatique du climat.
Parce que certains sujets retiennent davantage l’attention des médias, les candidats pourraient en conclure que le public se désintéresse du changement climatique. Pourtant, les responsables politiques français ont bel et bien des positions sur le climat ; ils les présentent simplement à la presse sous des angles différents. À droite, dans la couverture consacrée à des candidats comme Marine Le Pen et Bruno Retailleau, les réglementations environnementales apparaissent excessives et inutiles, et l’accent est mis sur l’adaptation aux conditions actuelles et sur des solutions populistes telles que la climatisation pendant les périodes de forte chaleur. Au centre-gauche et à gauche, Raphaël Glucksmann, Marine Tondelier et Jean-Luc Mélenchon placent le changement climatique au cœur de leur campagne, mais doivent composer avec un espace médiatique consacré au climat toujours plus restreint.
Cette réduction de la couverture médiatique devrait alerter le public européen à l’approche de plusieurs scrutins clefs sur le continent. En effet, si les candidats sont rarement interrogés sur le climat, ils n’ont pas à défendre leurs positions ni à s’y tenir. Ce silence a ses limites : si les candidats évitent d’aborder le climat pendant la campagne, ils devront tout de même prendre des décisions à ce sujet une fois élus 24. Face à un public inquiet qui se sent mal informé, les candidats ont l’occasion de s’exprimer sur le sujet en dehors des grands sommets et de combler ce vide.
L’Organisation météorologique mondiale prévoit qu’un épisode El Niño très intense augmentera le risque de phénomènes météorologiques extrêmes jusqu’en 2027 25. Si la tendance observée se confirme, le changement climatique pourrait donc revenir sur le devant de l’actualité. Cela ne signifierait pas pour autant la fin de « l’éclipse » : le sujet pourrait tout à fait disparaître à nouveau des médias. Pour que la grande année électorale 2027 fasse exception, il faudra que les événements météorologiques s’accompagnent d’une évolution de la situation politico-économique et d’une réelle volonté chez les journalistes et les responsables politiques de maintenir le climat au cœur des débats.
Sources
- The Carbon Majors Database : Launch Report, Influence Map, April 2024.
- Surface air temperature for August 2026, Copernicus Climate Change Service, septembre 2026.
- European summer 2026 : records, extremes and context, Copernicus Climate Change Service, octobre 2026.
- M. Aoyagi et al., World Newspaper Coverage of Climate Change or Global Warming, 2004–2026, Media and Climate Change Observatory, University of Colorado Boulder, 2026.
- Climate at a Glance : National Rankings, NOAA National Centers for Environmental Information, septembre 2026.
- Climate at a Glance : National Time Series, Contiguous U.S. Average Temperature, January–August, NOAA National Centers for Environmental Information, le 3 octobre 2026.
- Media and Climate Change Observatory, University of Colorado Boulder.
- Press conference by UN Secretary-General António Guterres on climate, Bibliothèque audiovisuelle des Nations unies, 27 juillet 2023.
- Special Eurobarometer 565 : Climate Change, European Commission, June 2025.
- Waqas Ejaz, Mitali Mukherjee and Richard Fletcher, « Climate Change and News Audiences Report 2025 », Institut Reuters pour l’étude du journalisme, décembre 2025.
- Earth Day 2022, Google Doodles, 22 avril 2022.
- Earth Day 2025, Google Doodles, 22 avril 2025.
- Earth Day 2026, Google Doodles, 22 avril 2026.
- Bernard C. Cohen, The Press and Foreign Policy, Princeton University Press, 1963, p. 13.
- Global Climate Report, NOAA National Centers for Environmental Information, mars 2026.
- Shanto Iyengar, Is Anyone Responsible ? How Television Frames Political Issues, University of Chicago Press, 1991.
- Google Trends, searches for “climate change” and “AI”, [Worldwide], January 2020–September 2026.
- « U.S. Withdrawal from the Paris Agreement : Process and Potential Effects », Congressional Research Service, avril 2025.
- Melissa Aronczyk, Maxwell Boykoff, Travis Coan, Myanna Lahsen, Hollie Morris and Chris Russill, « Steering the Discourse : Legacy News, Social Media, Advertising and Public Relations » dans J. Timmons Roberts, Carlo Milani, Jennifer Jacquet and Christian Downie (eds.), Climate Obstruction : A Global Assessment, Oxford University Press, 2025 ; Núria Almiron, Maxwell Boykoff, Michael Narberhaus and Francisco Heras, « Dominant counter-frames in influential climate contrarian European think tanks, » Climatic Change, vol. 162, no. 4, 2020.
- Waqas Ejaz, Mitali Mukherjee and Richard Fletcher, Climate Change and News Audiences Report 2025, Institut Reuters pour le journalisme, janvier 2025.
- Waqas Ejaz, Mitali Mukherjee and Richard Fletcher, Climate Change and News Audiences Report 2025, Institut Reuters pour le journalisme, décembre 2025.
- « Where Climate Coverage Goes to Die », Covering Climate Now, 19 février 2026.
- Wyatte Grantham-Philips, « After tumultuous fight, Paramount completes takeover of Warner Bros to become Hollywood giant Skydance », Associated Press via PBS NewsHour, 6 octobre 2026.
- Erin Jones et Richard Youngs, « Confronting Backlash Against Europe’s Green Transition », Canergie Endowment for International Peace, septembre 2025.
- « El Niño set to become very strong, raising risks of extreme weather into 2027 », Organisation météorologique mondiale, 3 septembre 2026.