Certaines idées entrent dans le débat public comme des promesses. D’autres comme des menaces. La géo-ingénierie solaire appartient depuis longtemps à la seconde catégorie.

Le seul énoncé de son principe suffit à provoquer le malaise : modifier délibérément le rayonnement solaire reçu par la Terre afin de renvoyer vers l’espace une fraction de la lumière du Soleil et ainsi abaisser artificiellement la température de la planète. L’intuition physique est connue depuis trente ansi : certaines grandes éruptions volcaniques ont refroidi la surface terrestre en projetant des particules dans la stratosphère. La Modification du Rayonnement Solaire (SRM) chercherait à reproduire une fraction de cet effet de manière délibérée, contrôlée et continue.

Pour beaucoup, ce projet témoigne d’une démesure scientifique archétypale, digne d’un Docteur Folamour jouant avec le thermostat du monde : répondre à une intervention planétaire par une autre intervention planétaire ; confier au génie technique une crise née pour partie d’un excès de puissance technique ; offrir une échappatoire commode pour l’économie fossile, toujours prompte à réclamer dix années de sursis, puis dix autres.

S’y ajoutent des limites et des risques physiques. La SRM ne retire pas une seule tonne de CO₂ de l’atmosphère. Elle ne répare pas le climat. Elle ne résout pas l’acidification des océans. Elle devrait être maintenue dans le temps : si elle était déployée puis brutalement interrompue, le réchauffement temporairement masqué reviendrait rapidement, avec des conséquences potentiellement graves pour les écosystèmes et les sociétés.

Ces objections sont sérieuses. Elles doivent rester au cœur de la discussion. Elles ne surgissent d’ailleurs pas dans le vide : depuis plus d’une décennie, la modification du rayonnement solaire est étudiée par le GIEC, le Programme des Nations unies pour l’environnement, les académies scientifiques et plusieurs projets européens qui ont examiné ses effets physiques possibles, ses dimensions juridiques, éthiques et politiques. Les institutions européennes avancent elles-mêmes avec prudence : le Scientific Advice Mechanism de la Commission européenne recommande de donner la priorité à la réduction des émissions et à l’adaptation, de ne pas déployer la SRM dans l’état actuel des connaissances, et de n’autoriser qu’une recherche rigoureuse, transparente et éthique. Les critiques les plus sérieuses — de la Convention sur la diversité biologique à l’appel pour un International Non-Use Agreement — font donc pleinement partie du débat.

Mais elles ne suffisent pas à l’épuiser. La discussion se fige trop souvent dans une alternative trop pauvre — hubris technologique ou tabou moral — qui éclaire mal la situation réelle. Car le climat a déjà cessé d’être un « dehors » intact sur lequel il suffirait d’effacer notre empreinte pour revenir à l’état antérieur. En raison d’émissions qui ont lieu depuis plus d’un siècle, l’humanité a modifié sa composition chimique, sa température, ses risques. Pour toujours — le jour où nous arrêterons d’émettre (« net zéro »), le climat ne reviendra pas à son état d’avant la révolution industrielle : il se stabilisera à son état effectif.

Éviter des dommages futurs n’est donc qu’une partie de la politique climatique. Celle-ci consiste, fondamentalement, à prendre en compte les conséquences d’un monde déjà transformé. C’est une politique de choix continus sur un système déjà altéré. Réduire les émissions, financer l’adaptation, retirer du carbone de l’atmosphère, transformer les infrastructures, protéger les populations sont autant de façons d’agir sur les risques climatiques. Ces options poursuivent des objectifs différents, produisent leurs effets à des rythmes variés et comportent chacune leurs coûts, leurs limites et leurs effets de répartition.

La géo-ingénierie solaire doit être comprise dans ce cadre. Elle pourrait, en principe, abaisser rapidement la température moyenne et réduire certaines chaleurs extrêmes, donc réduire certains dommages, pendant que les autres politiques — réduction des émissions, adaptation, retrait du carbone — produisent leurs effets plus lentement.

En ce sens, elle ne constitue pas d’abord une solution climatique, mais un outil dont l’éventuelle utilisation soulève immédiatement des questions politiques.

Son intérêt tient au fait qu’elle pourrait faire diminuer certains effets liés au réchauffement. Alors que le seuil de 1,5 °C, longtemps traité comme une ligne rouge, est désormais proche d’être franchi, ses bénéfices potentiels sont de plusieurs ordres : humains, en sauvant des vies ; économiques, en réduisant les coûts liés aux dommages climatiques et en amortissant des pertes de productivité ; écologiques, en limitant les stress thermiques qui fragilisent les écosystèmes et en ralentissant des impacts liés à l’élévation des températures. Dans certains scénarios, de premières études montrent qu’une combinaison d’atténuation, de capture du carbone et de SRM limitée pourrait protéger mieux que l’atténuation seule.

Ses risques tiennent au fait que la géo-ingénierie pourrait engendrer d’une manière non-linéaire de nouveaux problèmes ou déplacer les problèmes existants ailleurs. Cela conduit immédiatement à des questions de justice et de gouvernance : qui pourrait en bénéficier, qui en supporte les coûts ou les dommages, qui décide, qui compense, qui surveille et qui peut arrêter. En ce sens, elle force à rendre explicites des arbitrages que la politique climatique laisse souvent implicites.

C’est pour cette raison qu’elle mérite mieux que ce que la caricature veut bien lui reconnaître. La tâche immédiate ne consiste pas à l’approuver ou à la rejeter, mais à la penser avec assez de rigueur pour éviter plusieurs écueils.

Depuis le Sud, la question change de sens

Dans une société riche, dotée d’infrastructures et de systèmes de santé robustes, la géo-ingénierie solaire peut apparaître comme une tentation prométhéenne ou un symbole de démesure. Mais, dans un pays exposé à la chaleur, à un déficit chronique de financement et à des récoltes fragiles, la question prend une autre forme. On sait en effet que ces pays, les moins responsables du réchauffement, sont pourtant ceux qui subissent les dommages marginaux les plus élevés. 

Le Lancet Countdown estime que l’exposition à la chaleur entraîne des pertes de revenus liées à la baisse de capacité de travail de plus de 1000 milliards de dollars, touchant de manière disproportionnée les pays à revenu faible ou intermédiaire. Dans le même temps, les besoins d’adaptation des pays en développement atteignent des ordres de grandeur 12 à 14 fois supérieurs aux flux de financement public international réellement disponibles.

Chaque dixième de degré supplémentaire signifie davantage de journées où travailler dehors devient dangereux, des rendements agricoles plus instables, des systèmes de santé plus sollicités et des infrastructures plus vite obsolètes. Des travaux de modélisation suggèrent qu’un refroidissement global d’environ 1 °C par SRM pourrait réduire la mortalité liée à la température de plusieurs centaines de milliers de décès par an 1. D’autres travaux indiquent que certains scénarios de géo-ingénierie solaire pourraient réduire les inégalités de revenu entre pays, notamment parce que les économies tropicales et pauvres subissent plus fortement les effets de la chaleur 2.

Dans ce contexte, s’interroger sur un instrument susceptible de réduire rapidement le réchauffement est une réponse rationnelle à un ensemble d’options néfastes. L’Inde l’examine officiellement au sein d’un organisme présidé par le Premier ministre. La Chine y travaille plus discrètement, par ses réseaux de recherche et d’expertise. Plusieurs États africains s’en saisissent, souvent sous l’angle de la justice climatique et de la vulnérabilité. Cela ne préjuge en rien de la position finale des pays vulnérables sur un éventuel déploiement de ces technologies. Beaucoup pourraient s’y opposer. Mais leur intérêt pour la question ne mérite ni le soupçon ni la condescendance. Le débat Nord-Sud s’envenime lorsque les pays les moins exposés prétendent déterminer quelles questions les pays les plus exposés ont le droit de poser.

Le risque de l’ignorance

Le problème politique soulevé par la géo-ingénierie ne ressemble à aucun autre dans la politique climatique. La plupart des actions climatiques sont lentes, coûteuses, nationales et cumulatives. La modification du rayonnement solaire aurait des effets rapides (la température diminuerait en quelques mois), des conséquences transfrontières (il est impossible de cantonner le refroidissement à une région ou un pays du fait de la circulation atmosphérique), des coûts techniques directs faibles au regard des budgets publics mondiaux (de l’ordre de quelques milliards de dollars par an), et la technologie de déploiement est largement accessible. Autrement dit, elle est à la portée de beaucoup. Un État, une coalition restreinte ou un acteur privé qui y verrait son intérêt pourrait se convaincre qu’il possède la capacité technique et la justification morale pour agir seul.

Cette crainte nourrit une objection à la recherche elle-même. Chercher, expérimenter, institutionnaliser un domaine reviendrait déjà à ouvrir une boîte de Pandore : une fois la capacité technique constituée, les sociétés ne sauraient plus s’arrêter. L’objection doit être prise au sérieux, mais elle repose sur un déterminisme trop simple. Toutes les puissances techniques ne deviennent pas des pratiques admises. Le clonage reproductif humain a été largement contenu par des interdits éthiques et juridiques. Les armes chimiques, malgré leur maîtrise, ont fait l’objet d’une interdiction internationale forte. Ces précédents ne garantissent rien pour la SRM, mais rappellent que le passage du savoir à l’usage dépend d’institutions, de normes et de décisions politiques, et non d’une fatalité technique.

Beaucoup justifient leur réticence à l’égard de la recherche sur la SRM par un autre argument : l’aléa moral. Plus nous en saurions sur cette technologie, plus nous risquerions d’être tentés de l’utiliser ; plus elle paraîtrait crédible, plus elle pourrait affaiblir les efforts consacrés à la réduction des émissions. S’inquiéter que la géo-ingénierie devienne l’argument de ceux qui souhaitent prolonger l’économie fossile, ou que certains présentent ce qui est fondamentalement une technologie de gestion des symptômes comme une alternative au traitement de la cause, est légitime.

Mais l’aléa moral a plusieurs visages. Un autre est le risque de fait accompli. En refusant d’acquérir assez de connaissances pour évaluer les risques, comprendre les effets régionaux et construire des règles, la communauté internationale laisserait le champ libre à des initiatives moins transparentes 3. Le vide attire les entrepreneurs. Des épisodes récents l’ont montré, comme ces initiatives privées prétendant vendre des « crédits de refroidissement » au moyen de ballons chargés de dioxyde de soufre. À l’échelle physique, ces expériences étaient minuscules. Mais elles mettent en lumière et exploitent un vide de gouvernance. L’absence de savoir ne supprime pas la possibilité d’agir ; elle ne fait que réduire la capacité collective à encadrer l’action.

Il existe enfin une troisième forme d’aléa moral, plus rarement évoquée. Elle consiste à considérer comme moralement neutre le fait de renoncer à examiner une option qui pourrait, dans certaines circonstances, réduire des dommages importants pour des populations particulièrement vulnérables. Refuser de savoir n’est pas une position sans conséquence. Lorsque les risques climatiques augmentent, l’ignorance produit des coûts, des pertes de chance, et déplace les risques vers d’autres acteurs. Elle prive des sociétés de la possibilité d’évaluer les choix qui les concernent. Des sociétés relativement protégées peuvent se permettre une distance morale à l’égard d’un outil dont elles anticipent peu le besoin. Une île exposée à la montée des mers ou un agriculteur sahélien confronté à des rendements incertains peuvent raisonnablement demander pourquoi d’autres devraient décider à leur place des risques qui méritent examen.

Il existe des aléas moraux concurrents. Lequel paraît le plus grave, lequel est le plus probable, et quelles institutions permettent de les contenir simultanément ? Voilà des questions politiques.

Une grammaire des futurs imparfaits

La géo-ingénierie solaire oblige la politique climatique à entrer dans une réflexion plus complexe, donc moins confortable. Un âge où il ne suffit plus d’opposer la réduction des émissions aux autres instruments, comme si l’un pouvait dispenser de penser les autres.

La grande faiblesse du débat climatique contemporain est d’avoir longtemps parlé comme si les bons choix ne comportaient pas d’arbitrages. Ce réflexe avait une utilité politique : il fallait éviter que la complexité ne serve d’excuse à l’inaction (souvenons-nous de la façon dont Al Gore réfutait le sujet de l’adaptation, qualifié de « A-word », au motif que cela détournerait des efforts indispensables d’atténuation). Mais il a aussi produit une discussion parfois trop étroite pour les décisions qui arrivent.

La politique climatique réelle s’organise déjà autour d’instruments imparfaits. Leur hiérarchie compte.

L’atténuation reste première, car le réchauffement dépend du stock cumulé de gaz à effet de serre. Des émissions nettes persistantes accroissent ce stock et prolongent le réchauffement. La réduction rapide des émissions constitue donc la condition de toute stabilisation. Son rythme soulève des questions de transformation industrielle et technologique, de justice sociale, de compétitivité et de financement.

L’adaptation vient ensuite, avec une urgence propre. Les villes, les ports, les routes, les systèmes agricoles, les hôpitaux et les assurances ont été conçus pour un climat qui n’existe déjà plus. Les adapter engage des choix de rythme, de financement, de protection sociale, de priorités territoriales et de justice. L’adaptation sauve des vies, consomme des ressources rares, et rencontre des limites physiques.

La capture du carbone répond à une autre logique. Comme compensation d’émissions résiduelles, elle pose une question d’intégrité, de coût d’opportunité et de permanence. Comme retrait historique, elle soulève une question morale et économique plus radical : qui paiera pour réparer un dommage ancien dont les responsables, les bénéficiaires et les victimes sont dispersés dans le temps ?

La SRM introduit une structure d’arbitrage différente. Elle oblige à comparer des risques créés à des risques évités. Ses risques physiques, politiques, géopolitiques et institutionnels doivent être évalués face aux risques d’un monde plus chaud en son absence. Elle force à comparer plusieurs futurs abîmés. Cette grammaire modifie la nature du débat. La SRM ne dispense pas de choisir mais elle rend les choix bien plus explicites : faut-il privilégier la réduction des chaleurs extrêmes, la stabilité des moussons, la sécurité alimentaire, la protection des écosystèmes, la limitation des inégalités entre pays ou le rapprochement progressif vers des conditions climatiques plus proches de l’ère préindustrielle ? Ces objectifs peuvent converger, puis diverger. Ils portent des visions différentes du climat souhaitable.

D’une certaine manière, la SRM nous oblige à penser pour de bon les politiques de l’anthropocène. Elle met au jour ce que la politique climatique fera de plus en plus souvent : arbitrer entre des risques, sous incertitude, dans un monde déjà transformé.

La science peut éclairer les conséquences de ces choix. Elle peut dire ce que les modèles suggèrent, ce que les observations permettent d’inférer, quelles incertitudes comptent assez pour changer la décision. Elle ne choisit pas les fins. Ce choix relève de préférences collectives, de cultures politiques, de tolérances au risque, de responsabilités et d’institutions.

Gouverner les risques

Le principe de précaution occupe, du moins en Europe (beaucoup moins ailleurs), une place centrale dans ce débat. Expliciter ces arbitrages ne signifie pas l’abandonner mais, au contraire, revenir à une discipline de décision. Cela requiert d’identifier les dommages plausibles, de comparer les risques d’action aux risques d’inaction, de préciser les irréversibilités, d’établir qui supporte les conséquences, de prévoir des mécanismes d’arrêt et d’organiser la transparence.

Dans un monde déjà dangereux, la prudence peut soutenir un moratoire sur le déploiement. Elle peut soutenir une recherche publique et encadrée. Dans un futur possible — dommages climatiques plus élevés, connaissances plus robustes, institutions plus légitimes — elle pourrait aussi conduire certains décideurs à considérer qu’un déploiement strictement encadré réduit le risque total. Le reconnaître n’est pas un appel à l’usage, mais une clarification : la précaution est une méthode de jugement face à l’incertitude, et non un principe pour éviter le jugement.

La confiance dans les institutions face à la technique : le « technosolutionnisme »

Le désaccord sur la SRM dépasse ainsi largement la physique de l’atmosphère.

Un premier désaccord porte sur la confiance que l’on accorde aux institutions, à la coopération internationale et à la maîtrise des technologies. 

Dans ce débat, la position la plus entendue part d’un diagnostic de défiance. Les risques sont trop vastes, les institutions trop fragiles, les incitations trop dangereuses. Une technique capable de modifier le climat mondial placée entre les mains de gouvernements soumis à des cycles électoraux, dans un contexte de rivalités géopolitiques, paraît excéder les capacités ordinaires de la politique. Dans cette perspective, la prudence commande de prévenir l’usage unilatéral et de travailler à une interdiction internationale aussi large que possible.

Une autre position part d’un diagnostic différent : les risques de la technique sont réels, mais les risques d’un monde plus chaud et de l’ignorance organisée le sont également. La maîtrise technologique doit être surveillée, contestée, soumise à délibération, sans être présumée impossible. Dans cette perspective, il s’agit d’établir des conditions : quelles sont les connaissances, institutions, garanties, mécanismes qui permettraient une décision solide — y compris, le cas échéant, une décision de renoncement ? 

Ces deux positions sont plus sérieuses que leurs caricatures. Expliciter cette divergence est préférable à l’accusation vague de technosolutionnisme. Le problème n’est pas que la SRM serait « technologique » — toute politique climatique moderne l’est déjà, des réseaux électriques aux pompes à chaleur, du captage du carbone aux systèmes d’alerte précoce. Le problème est de savoir au service de quelle conception du monde cette technologie serait étudiée, encadrée ou refusée.

L’écologisme est-il un humanisme ?

Un second désaccord, plus profond encore, traverse le débat : quelle place accorder aux intérêts humains par rapport aux milieux naturels eux-mêmes ?

La SRM oblige à dire quel climat on cherche à obtenir, pour qui, et selon quels critères.

Une approche anthropocentrique jugera prioritaire de réduire les dommages subis par les sociétés humaines : les morts liées à la chaleur, les pertes agricoles, la baisse de productivité, la pauvreté, l’insécurité alimentaire. Cette perspective reconnaît la valeur des milieux naturels, mais ne les protège que dans la mesure où leur dégradation revient vers nous sous forme de pertes économiques, sociales et sanitaires. La science, l’ingéniosité et la technologie deviennent des moyens légitimes pour accélérer les transitions et limiter les souffrances. Dans ce cadre, la question principale est de savoir si une réduction partielle du réchauffement peut préserver davantage de vies, de capacités productives et de bien-être que les scénarios sans SRM.

Une autre approche, fondée sur une écologie de la limite, accorde aux milieux naturels une valeur propre, irréductible à leurs services pour l’humanité. Elle reconnaît des obligations envers les autres espèces, les écosystèmes, les paysages, les cycles biogéochimiques et les formes de vie non humaines, en admettant que le développement humain puisse être limité par ces obligations. Dans cette perspective, une intervention intentionnelle sur le rayonnement solaire peut apparaître comme un franchissement moral qui consolide une logique de gestion technologique permanente du vivant, même si certains bénéfices humains paraissent plausibles — à moins que la SRM ne puisse protéger aussi les écosystèmes, ou favoriser les trajectoires de restauration de la nature, auquel cas un autre dilemme, purement technologique, se pose.

Aucune modélisation ne fera disparaître ce désaccord. Les modèles peuvent estimer des effets sur la température, les précipitations, les rendements, la mortalité ou le revenu. Ils ne peuvent pas décider seuls de la hiérarchie des risques et des priorités.

La SRM force ces deux écologies à se parler. Elle oblige à demander quel climat l’on cherche à obtenir, pour qui et selon quels critères. Elle force à expliciter la place que l’on souhaite donner à la restauration de la nature et celle pour le développement humain. La science éclaire les conséquences ; elle ne choisit pas les fins.

Une doctrine de retenue active

C’est dans cette zone étroite que la Climate Overshoot Commission a cherché un terrain praticable. La Commission que nous avons présidée et conseillée, créée par le Forum de Paris pour la Paix, a réuni pendant dix-huit mois des responsables et experts issus de toutes les grandes régions du monde (Union européenne, États-Unis, Chine, Afrique, Inde, Indonésie, Amérique latine, îles du Pacifique), des chercheurs de premier plan (Stanford, Oxford, Harvard, Tsinghua et vice-présidence du GIEC) et de jeunes représentants des mouvements climat. Nos travaux ont porté plus largement sur les risques du dépassement climatique et étudié les quatre approches pour y répondre : réduction des émissions, adaptation, capture du carbone et modification du rayonnement solaire. Dans cet ordre : C avant A avant R avant E — que la Climate Overshoot Commission avait résumée par la doctrine CARE : Cut emissions, Adapt, Remove carbon, Explore solar radiation modification 4.

Le consensus atteint sur la SRM tient en quelques propositions simples.

D’abord, ignorer la SRM accroît les risques. Les inconnues physiques, politiques et institutionnelles doivent être réduites, car le manque de connaissances favorise les décisions précipitées et les actions solitaires. Ensuite, la SRM ne peut occuper qu’une place complémentaire par rapport à la réduction des émissions. Elle agit sur une partie des effets du réchauffement, tandis que les émissions en sont la cause principale. Si le stock de gaz à effet de serre continue d’augmenter, la pression sur toute intervention radiative augmente avec lui. Enfin, le manque de gouvernance rend plus probables les déploiements dangereux ou inéquitables, tandis qu’un cadre commun peut réduire l’incitation à agir seul.

De là découle une doctrine de retenue active, autour de trois principes :

Le premier est une recherche responsable, c’est-à-dire publique, ouverte, transparente, hors logique commerciale, soumise aux réglementations environnementales, visant à éclairer à la fois les effets physiques et les conséquences économiques, sociales et géopolitiques. Le Royaume-Uni a lancé un important programme public de recherche sur les techniques dites de « climate cooling », qu’il faut saluer. Cette recherche doit, plus généralement, inclure les pays en développement comme producteurs de savoir.

Le second est l’engagement, tôt, de dialogues informels sur la gouvernance d’un éventuel déploiement. Il faut le faire maintenant. Les accords internationaux prennent du temps ; les capacités techniques progressent ; les crises rétrécissent l’espace de délibération. Entre ces temporalités, il faut définir des principes, des méthodes communes d’évaluation, des garanties de transparence, des mécanismes de décision et de surveillance.

Le troisième est enfin un moratoire sur tout déploiement ou expérimentation à grande échelle comportant un risque transfrontalier significatif tant que les connaissances et les cadres de gouvernance ne seront pas jugés suffisants. Ce moratoire donne sa cohérence politique à la recherche. Il permet de comprendre davantage tout en suspendant le passage à l’acte. Il affirme que savoir et autoriser relèvent de deux décisions distinctes. Il protège la recherche contre le soupçon de devenir une piste d’envol vers le déploiement quels que soient les résultats de cette recherche.

De la doctrine à la norme

La gouvernance de la SRM commencera avant tout grand traité universel. La diplomatie fonctionne souvent ainsi : avant un traité, il faut une norme ; avant une norme, il faut un groupe capable de dire ce qu’un comportement responsable exige.

Une coalition restreinte de gouvernements géographiquement divers pourrait remplir cette fonction. Elle devrait réunir des pays du Nord et du Sud, des grands émetteurs et des États vulnérables, des pays disposant d’importantes capacités scientifiques et d’autres demandant d’abord un renforcement de leurs propres capacités. Sa fonction serait de réduire la probabilité que le premier geste sérieux en matière de SRM vienne d’un acteur isolé ou mal encadré.

Une telle coalition pourrait affirmer trois principes : moratoire sur le déploiement aujourd’hui, refus d’une course commerciale, recherche transparente et partagée. Elle donnerait une voix aux gouvernements hésitants et créerait un langage commun entre États qui, autrement, risqueraient de découvrir trop tard leurs désaccords. Une grande diplomatie climatique aurait pu prendre ce sujet pour l’encadrer avant qu’il ne se déplace vers des arènes moins maîtrisées où il nourrit des récits simplificateurs et des soupçons Nord-Sud.

Le monde le plus souhaitable reste évident : c’est celui où les émissions sont réduites rapidement, l’adaptation est financée à la hauteur des besoins, où une capture du carbone de haute qualité permet de corriger une partie du stock historique, et où une coopération internationale assez forte rend inutile toute intervention sur le rayonnement solaire. Mais souhaiter ce monde ne suffit pas à le produire. Et refuser d’étudier la SRM ne garantit pas qu’elle restera hors du réel. Cela garantit seulement que, si la question revient avec plus de force, elle reviendra dans un paysage plus pauvre en science, plus fragile en gouvernance et plus injuste dans la répartition des capacités.

La géo-ingénierie solaire oblige la politique climatique à entrer dans une ère de plus grande responsabilité face à la complexité. Elle contraint à distinguer ce que nous voulons réduire, ce que nous voulons restaurer, ce que nous acceptons de risquer, ce que nous devons aux pays vulnérables, ce que nous devons aux milieux naturels, et les institutions auxquelles nous pouvons confier des décisions qui traversent les frontières et le temps. Il est temps.

Sources
  1. Carleton et al.,« Impact of solar geoengineering on temperature-attributable mortality, PNAS, vol. 121, n° 52, 2024.
  2. Harding, Ricke et al., Climate econometric models indicate solar geoengineering would reduce inter-country income inequality, Nature Communications, vol. 11, 2020.
  3. Une soixantaine de scientifiques ont lancé en 2022 un appel à un « Accord international de non-usage » de la géo-ingénierie solaire, demandant d’en bannir les expériences en plein air et d’en refuser les brevets. Voir F. Biermann et al., Solar geoengineering : The case for an international non-use agreement, WIREs Climate Change, 2022.
  4. Réduire les émissions, s’adapter, piéger le carbone, étudier la modification du rayonnement solaire