Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Si les démocrates remportent les élections de mi-mandat, la politique étrangère américaine changera-t-elle de cap ? 

Il y aura probablement peu de changements dans la politique étrangère de Donald Trump, car le Congrès n’a généralement que peu de pouvoir en la matière. Je ne m’attends donc pas à ce que soit mis en place un frein qui n’existait pas jusqu’ici. Il y aura des enquêtes et des confrontations, mais pas de véritable inflexion. 

La politique de Trump peut-elle donc devenir encore plus déjantée  ? 

Oui. 

Pourquoi  ?

D’abord, parce qu’il sera vulnérable. Donald Trump manque de confiance en lui. Qui sait ce qu’il fera s’il se sent rejeté par l’électorat ? On sait qu’il est, au quotidien, obsédé par l’héritage qu’il laissera. Après la guerre contre l’Iran, qui a été un désastre, il se demandera : « Que puis-je faire pour mériter ma place sur le mont Rushmore ? » Il s’en est pris au Groenland pour pouvoir dire : « Je suis le président qui a ajouté le plus grand morceau de territoire aux États-Unis. » Il s’en est pris au régime iranien parce qu’il voulait entrer dans l’histoire comme le président qui a eu le courage de faire ce que personne d’autre n’oserait faire : renverser la République islamique. Après les élections de mi-mandat, il se demandera : « Que puis-je faire maintenant pour revendiquer ma place dans l’histoire  ? » Et, selon moi, Cuba figurera en tête de liste. 

Pourrait-il lancer une nouvelle opération militaire  ? 

Je suppose qu’il tentera de renverser le gouvernement cubain avant la fin de son mandat. Il a déjà essayé.

Une victoire démocrate pourrait-elle empêcher le sommet que Poutine a proposé entre lui, Xi Jinping et Trump ? 

Charles A. Kupchan, Bringing Order to Anarchy : Governing the World to Come, Yale University Press, octobre 2026.

Non, les démocrates ne pourront rien y faire. Le projet de loi de sanctions auquel Lindsey Graham a consacré la fin de sa vie en est le parfait exemple : il a fini par être adopté. Et qu’a fait Trump ? Il l’a jeté à la poubelle.

Quel regard portez-vous sur le rapprochement de plus en plus évident entre la Russie de Poutine et les États-Unis ? 

Il n’est pas difficile de comprendre ce qui se passe. Nous sommes à deux semaines des élections de mi-mandat. Les républicains sont en grande difficulté et Trump panique. Ces difficultés tiennent avant tout au coût de la vie, et plus particulièrement, au prix de l’essence et du diesel. Sa décision de tendre la main à Poutine et de conclure un accord sur les exportations de diesel est donc largement liée à ces élections. Il va de sa décision, ces derniers jours, de ne pas appliquer les nouvelles sanctions contre la Russie. Zelensky est ensuite intervenu pour critiquer Trump au sujet de l’accord sur le diesel. Trump déteste être critiqué. Il s’en prend donc à l’Ukraine, et la situation ne fait qu’empirer. 

Zelensky n’aurait-il pas dû critiquer cet accord ?

Zelensky doit s’exprimer, tout comme Mark Carney ou les alliés européens qui doivent fixer leur ligne rouge et dire : « N’envisagez même pas d’annexer le Groenland. » D’un autre côté, Trump a tendance à s’emporter et à perdre tout sang-froid. Prenons l’exemple de Mark Carney. Je comprends tout à fait ce qu’il dit et ce qu’il fait. Mais si j’étais son conseiller, je lui dirais de faire comme la plupart des dirigeants européens : jouer la carte du long terme. Tenir sa langue. Attendre que Trump s’en aille. Ne pas se disputer avec lui, car cela ne finit jamais bien. Zelensky se trouve dans une situation quelque peu différente, car son pays est en guerre ; il ressent donc le besoin de s’exprimer d’une manière que je comprends. Mais là encore, était-ce la bonne chose à faire ? Difficile à dire. 

Donald Trump a-t-il raison de se rapprocher de la Russie  ? 

Trump fait ce qu’il faut en dialoguant avec Poutine et en négociant avec les Russes.

Plus généralement, bon nombre de ses intuitions sont judicieuses. Il a compris que l’internationalisme libéral, la politique étrangère américaine traditionnelle, ne fonctionnait pas pour la plupart des Américains et conduisait à une surexpansion à l’étranger ainsi qu’à une dégradation de la qualité de vie dans le pays. Il a aussi compris, que certaines des plus grandes erreurs commises par les États-Unis ces dernières décennies découlaient d’un excès idéologique, de la conviction que nous pouvions faire de l’Afghanistan ou de l’Irak des démocraties stables. Quand j’écoutais le candidat Trump parler de politique étrangère, j’approuvais une grande partie de ce qu’il disait. Son discours m’interpellait : finies les guerres, retour aux fondamentaux, relance de la classe moyenne, réduction de l’implication internationale, etc.

Mais lorsque Trump traduit ses intuitions en politique, cela tourne au désastre. Sur presque tous les fronts où il s’est engagé, il s’est livré à des excès contre-productifs. 

Par exemple ?

Ce que Trump fait avec les alliances était nécessaire depuis longtemps. Elles doivent être rééquilibrées. Et cela fonctionne : les Européens, tout comme le Japon et la Corée du Sud, dépensent davantage pour leur défense. Mais ensuite, il commet des aberrations. Il déclare par exemple : « Je vais m’emparer du Groenland. » Il insulte tout le monde, alliés compris, et jusqu’au pape. Il transforme un succès en échec.

Concernant Poutine et Xi Jinping, Joe Biden avait cette vision d’un monde opposant démocratie et autocratie. Or, nous vivons dans un monde où démocraties et autocraties doivent s’entendre. Alors, quand Trump a dit : « Je vais parler à Poutine, je vais inviter Xi Jinping à mon investiture », je me suis dit : « C’est génial. » Mais ensuite, quand on regarde la façon dont il a traité le sujet de la guerre en Ukraine, y compris ces derniers jours, c’est un peu fou. Il a ces rencontres avec Trump et Xi Jinping, et il dit : « Nous avons une véritable et grande amitié », puis, il ne se passe rien. Cela ne débouche sur rien. 

C’est également le cas de ses discussions avec Poutine… 

Oui, là encore, il s’y prend mal. Les Ukrainiens et les Européens devraient être à la table des négociations. Dans le même temps, les États-Unis devraient envoyer davantage d’armes en Ukraine. Poutine ne cesse de jouer avec Trump. Ils ont de charmantes conversations téléphoniques et Poutine tient des propos aimables. Trump raccroche. Que se passe-t-il la nuit suivante ? Six cents drones s’abattent sur l’Ukraine. La volonté de mettre fin à cette guerre par la négociation est une bonne chose. Mais sa mise en œuvre, c’est un véritable désastre.

Poutine serait-il prêt à véritablement négocier ? La Russie maintient ses objectifs maximalistes et depuis janvier 2025, Moscou n’a jamais infléchi sa position lors des négociations avec Trump.

Dans de bonnes conditions, la négociation est possible. Cette guerre doit prendre fin, car plus elle dure, plus Poutine a des chances de l’emporter. Ce qui manque, selon moi, ce n’est pas le dialogue, mais un contexte dans lequel les négociations auraient des chances d’aboutir, et Trump ne le crée pas. Il doit convaincre Poutine qu’il ne pourra pas aller plus loin. Pour y parvenir, il faut aider l’Ukraine. Il faut empêcher Poutine d’atteindre ses objectifs pour qu’il s’arrête.

Ce rapprochement ne risque-t-il pas d’affaiblir l’OTAN  ? 

Je pense au contraire que nous avons, d’une certaine manière, la preuve que l’OTAN est plus forte que Trump. Trump la met à rude épreuve, mais lorsqu’il quittera ses fonctions, l’OTAN restera l’OTAN. Il faut distinguer la rhétorique de la réalité. Trump n’aime pas les alliances : il insulte les alliés et adopte un comportement qui accroît la méfiance envers les États-Unis. Mais il y a toujours environ 80 000 soldats américains en Europe. Les effectifs américains en Asie de l’Est n’ont pas vraiment changé non plus. Il ne se retire pas. Il y a même aujourd’hui plus de soldats américains au Moyen-Orient qu’auparavant. 

Ses mots produisent toutefois des effets  : pour la première fois depuis vingt ans, la Chine est perçue plus positivement dans le monde que les États-Unis.

C’est effectivement sur la confiance que le mal est fait. Si j’étais le président français, le chancelier allemand ou le premier ministre japonais, je me demanderais : « Puis-je faire confiance aux États-Unis  ? Sont-ils fiables ? » Ma réponse serait : « Je l’espère, mais je n’en suis pas sûr. » 

Cela changerait-il si les démocrates remportaient la Maison-Blanche en 2028 ? 

Cette situation ne tient pas uniquement à Trump ; les États-Unis traversent une période de dysfonctionnement politique qui touche le système dans son ensemble. Le Congrès ne fonctionne plus. C’est un système qui a perdu son centre politique. Si j’étais un allié des États-Unis ou si je conseillais la chancelière allemande, je dirais donc : « Jouez la carte du long terme, tenez bon, mais prévoyez un plan B. » On ne sait tout simplement pas si les États-Unis seront encore au rendez-vous dans dix ans.

Comment les États-Unis pourraient-ils reconstruire ce centre politique ? 

En remettant les travailleurs américains sur pied. Cela passe notamment par des politiques économiques progressistes : des crèches gratuites, une aide pour la prise en charge des personnes âgées, une hausse de l’impôt sur les plus riches, et sur les entreprises, car nous sommes en pleine crise budgétaire. 

La ligne incarnée par Mamdani à New York vous semble-t-elle aller dans le bon sens ? 

Mamdani propose des bus gratuits et des supermarchés municipaux. Je pense que ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’une économie dans laquelle le travail permet de gagner un salaire décent. Les Américains ne veulent pas d’aumônes. Ils veulent un contrat social qui fonctionne. Et ce n’est pas le cas aujourd’hui.

La solution est de déterminer comment les Américains peuvent gagner décemment leur vie à l’ère du numérique.

Par des politiques différentes, les républicains avec les droits de douane, les démocrates avec l’Inflation Reduction Act, ont tous deux promis de réindustrialiser les États-Unis, précisément pour répondre à nombre des attentes que vous avez énumérées. Pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné ?

La réindustrialisation est un mythe. Y aura-t-il de nouvelles usines aux États-Unis ? Oui, il y en a déjà. Des semi-conducteurs sont-ils actuellement fabriqués en Arizona par TSMC ? Oui. Combien de personnes y travaillent ? Peut-être quelques milliers. Tant les démocrates que les républicains ont, dans une certaine mesure, menti à l’électorat américain en disant : « Nous allons recourir aux droits de douane, nous allons mettre en œuvre une politique industrielle, nous allons vous redonner votre emploi sur la chaîne de production manufacturière. » Cela n’arrivera pas : 80 % ou plus de la main-d’œuvre américaine travaille dans le secteur des services. Ces personnes ne retourneront pas sur les chaînes de production. Nous devons avoir une discussion honnête sur la manière de former nos citoyens aux métiers de demain. Ce ne seront pas, pour la plupart, des emplois dans l’industrie manufacturière.

Avec Donald Trump à la Maison-Blanche, la guerre en Ukraine toujours en cours et le Moyen-Orient déstabilisé, comment décririez-vous l’état actuel des relations internationales ?

Le mot qui me vient spontanément à l’esprit est celui de « désordre » : l’incertitude, l’instabilité et les tensions ont sans aucun doute atteint leur paroxysme. Très peu de gens l’avaient vu venir. Il était pourtant prévisible que la redistribution du pouvoir raviverait les rivalités géopolitiques. Dans les années 1990, alors que tout le monde proclamait la « fin de l’histoire », j’estimais déjà que c’était naïf : on confondait la paix perpétuelle avec l’issue de la guerre froide, alors que nous vivions en réalité la stabilité propre à l’unipolarité. Maintenant que l’équilibre des forces se modifie, un paysage international plus contesté ne me surprend pas du tout.

Qu’est-ce qui vous a surpris en revanche  ? 

Je n’avais certainement pas anticipé le dysfonctionnement généralisé que l’on observe dans de nombreuses démocraties libérales. La vie aux États-Unis est devenue méconnaissable. En France, les troubles intérieurs sont assez inquiétants. La démocratie libérale vacille, le centre politique s’érode. C’est ce qui rend cette période si déstabilisante : nous subissons des changements venus de l’extérieur, liés au basculement de la puissance mondiale, et d’autres venus de l’intérieur, dus selon moi à l’avènement du numérique, à l’impact de l’automatisation sur les travailleurs et, à bien des égards, à la disparition du contrat social de l’ère industrielle. Le mélange est toxique et rappelle la fin du XIXe siècle, quand des bouleversements rapides dans la hiérarchie des puissances se sont conjugués au passage de l’économie agricole à l’économie industrielle. S’est alors ouverte une époque très instable, marquée par deux guerres mondiales en l’espace de quelques décennies. J’espère que ce n’est pas vers cela que nous nous dirigeons. 

Il faut donc provoquer dès maintenant un moment de réorganisation, pour éviter de devoir le faire à l’issue d’une nouvelle guerre mondiale.

Nous vivons une sorte d’« interrègne »…

Je ne connais en effet pas de meilleure formule que celle de Gramsci pour décrire le moment que nous vivons : « l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. ».

C’est exactement là que nous en sommes. Nous assistons à l’effondrement de l’ordre ancien. Nous n’avons même pas encore entamé de discussion sur le nouvel ordre. D’une certaine manière, Donald Trump est le principal artisan de l’effondrement du système international libéral, mais il n’a même pas commencé à esquisser la moindre vision de la voie à suivre. Comme je l’ai écrit récemment, Trump est un démolisseur, pas un architecte. À la fin de sa présidence, nous nous retrouverons donc tous au milieu des décombres de l’ancien ordre. La vaste tâche qui nous attend alors sera de reconstruire une sorte de système international qui fonctionne dans l’ère post-Trump, car ce n’est pas lui qui s’en chargera. 

Le post-Trump sera-t-il aussi un monde « post-américain » ? 

La Pax Americana touche à sa fin. J’hésite à dire que les États-Unis eux-mêmes sont en déclin, car l’économie américaine reste sans égale, tout comme son armée, qui devance largement celle de la Chine. Mais les États-Unis et leurs alliés, qui ont formé pendant des décennies une coalition prépondérante, sont en train de perdre ce statut. Les grandes démocraties industrialisées qui ont accompagné Washington tout ce temps – la France, l’Allemagne, le Japon, le Royaume-Uni, l’Italie, le Canada – déclinent, au sens où leur poids démographique recule et où les puissances émergentes – l’Inde, la Chine, l’Indonésie, le Brésil, le Nigeria – dépasseront bon nombre de pays qui figuraient autrefois au premier rang. La Pax Americana, qui reposait non seulement sur la puissance américaine, mais aussi sur celle de ses alliés s’achève donc. Dans le même temps, il est probable qu’en raison de l’érosion du centre politique, du dysfonctionnement des institutions et de l’érosion de la classe moyenne, la puissance américaine soit, aujourd’hui, d’une certaine manière, sous-estimée.

Nous dirigeons-nous vers un monde multipolaire et régionalisé, ou vers une nouvelle bipolarité entre les États-Unis et la Chine ? 

Cela dépend en partie de la manière dont on mesure la polarité. Si l’on s’en tient à des indicateurs matériels, au PIB ou aux dépenses de défense, alors nous nous dirigeons vers un monde bipolaire, ou à la fois bipolaire et multipolaire. Les États-Unis et la Chine resteront en effet loin devant les autres pays pendant encore un certain temps. Et même si la Chine rattrape son retard économique sur les États-Unis, elle reste très en deçà sur le plan militaire. En revanche, si l’on juge la polarité à la manière dont le système international fonctionne, nous sommes face à un système bien plus multipolaire. Cela tient en grande partie au fait que les puissances émergentes du Sud disposent désormais d’une nouvelle capacité d’action. Elles pratiquent ce que l’on appelle le « multi-alignement » : même s’il existe peut-être deux puissances dominantes, les États-Unis et la Chine, la plupart des autres pays du monde ne choisiront pas de camp. 

Comment cela se traduit-il ? 

L’Inde en est l’exemple type. Modi se rend aux États-Unis pour un dîner d’État avec Joe Biden. Un an plus tard, il est à Moscou où il serre Vladimir Poutine dans ses bras. Un an plus tard encore, en Chine, aux côtés de Xi Jinping. C’est la direction que nous prenons. L’Inde n’est pas la seule à mener cette politique d’équilibrisme. Pour moi, c’est bien un monde multipolaire, sans alignements figés, sans démocraties d’un côté et autocraties de l’autre. Pendant la Guerre froide, la bipolarité entre les États-Unis et l’Union soviétique, entre l’Est et l’Ouest, structurait en quelque sorte le monde. La plupart des régions appartenaient à un camp ou à l’autre et les deux blocs se disputaient le ralliement des autres pays. Aujourd’hui la situation est bien plus complexe.

Dans un tel contexte, la coopération internationale face aux défis communs est-elle encore possible ? 

Le monde d’aujourd’hui est plus interdépendant et mondialisé qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire. Contrairement à l’Union soviétique et aux États-Unis, qui vivaient chacun dans leur propre monde, les États-Unis et la Chine sont aujourd’hui profondément intégrés : leurs économies sont imbriquées, leurs échanges commerciaux intenses, les liens financiers étroits. Nous sommes désormais confrontés à un ensemble de menaces mondiales qui exigent une action collective de grande envergure : changement climatique, santé publique, prolifération nucléaire, sécurité, IA ou développement de nouvelles technologies. Nous ne pouvons pas nous permettre de revenir à un monde fracturé. Or, c’est pourtant la direction que nous prenons. La demande en matière de gouvernance mondiale est énorme, tandis que l’offre se trouve bien en dessous de ce qu’il faudrait. C’est cet écart que nous devons combler. Si nous ne ramons pas tous dans le même sens, nous coulerons tous ensemble. La discussion que nous devons avoir porte sur la manière de mettre en place ce type d’actions collectives. Quels institutions et mécanismes pouvons-nous imaginer pour empêcher une fragmentation du système mondial qui ne ferait qu’aggraver la situation de tous ?

Les Nations unies ne sont-elles plus en mesure de jouer ce rôle ? 

L’ONU accomplit un travail remarquable. Acheminement de l’aide humanitaire, soins de santé, partage d’informations sur les pandémies, missions de maintien de la paix : l’organisation joue un rôle clef au quotidien. En revanche, si l’on se demande quel rôle l’ONU a joué dans les grands conflits de notre époque, que ce soit en Ukraine, à Gaza, lors de la guerre du Golfe ou au Soudan, force est de constater qu’elle est restée pour l’essentiel un simple spectateur. 

Pourquoi ? 

Parce que le Conseil de sécurité est paralysé par le droit de veto de ses membres permanents. Les Nations unies fonctionnent de manière très séduisante, comme une sorte de parlement mondial, mais leur taille pose problème. Il est en effet bien plus difficile de parvenir à un consensus lorsque 193 voix s’expriment autour de la table que lorsque seules quelques-unes d’entre elles s’expriment. C’est un problème qui ne peut être résolu. Nous avons besoin d’une plus grande représentation des pays du Sud au sein du Conseil de sécurité, et il est évident que l’organisation doit être réformée. Toutefois, si l’ONU était réformée et que le Conseil de sécurité s’élargissait, cela ne ferait qu’exacerber le problème initial. Et c’est pourquoi l’ONU est ce qu’elle est. Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. Mais nous devons la compléter.

Comment ? 

Il nous faut un double mouvement. D’une part, à mesure que le pouvoir se déplace d’Ouest en Est et du Nord au Sud, le système mondial se régionalisera inévitablement : le pouvoir s’écoule du centre vers la périphérie. Les organisations et les acteurs régionaux doivent donc assumer davantage de responsabilités. En d’autres termes, il faut un ordre ascendant qui part de la base vers le sommet. D’autre part,, précisément parce que nous vivons dans un monde globalisé et interdépendant, nous avons besoin d’un ordre descendant, qui part du sommet. C’est quelque chose de nouveau. Si l’on remonte à 1700, par exemple, le monde était déjà régionalisé et multipolaire. Mais ses pôles – le Saint-Empire romain germanique, l’Empire ottoman, l’Empire moghol, la dynastie Qing et le shogunat Tokugawa – n’avaient pas grand-chose à voir les uns avec les autres. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Y a-t-il un modèle pour cette nouvelle organisation ? 

Je considère le Concert européen comme un modèle pour plusieurs raisons. D’abord, il se passait de charte, de règles formelles et de droit de veto, et fonctionnait par consensus : les solutions naissaient des circonstances. Ensuite, il était restreint, ce qui est un atout pour décider et faire avancer les choses. Il est en effet plus facile de s’entendre à cinq autour d’une table qu’à cent ou deux cents. Troisièmement, il était idéologiquement tolérant et pluraliste. Il réunissait trois monarchies absolues (la Russie, la Prusse et l’Autriche) et deux puissances libérales (la France et la Grande-Bretagne), qui acceptaient d’être en désaccord sur leur gouvernance intérieure. Enfin, il combinait un ordre ascendant et un ordre descendant. Chacun de ses membres se voyait reconnaître une sphère d’influence fondée sur la géographie et la proximité, mais tous se réunissaient aussi collectivement grâce au système des congrès. C’est cette combinaison de régionalisation et de centralisation qui, selon moi, doit nous inspirer pour la suite.

Le monde ne s’orienterait-il pas déjà, par défaut, vers ce type de diplomatie ?

À la fin de la Guerre froide, nous avons connu une période relativement brève pendant laquelle les membres du Conseil de sécurité s’entendaient bien et le recours au veto avait nettement diminué. 

Aujourd’hui nous sommes de nouveau dans un monde où chacun oppose son veto à tous les autres. En conséquence, il y a eu une évolution naturelle vers la formation de coalitions de volontaires pour mener à bien des missions qui ne sont pas réalisées par l’ONU ou d’autres institutions multilatérales officielles. Si l’on regarde les dernières décennies, quels sont les groupes qui se sont réellement mobilisés pour résoudre les problèmes ? C’est le groupe P5+1 qui a négocié l’accord sur le nucléaire iranien. Ce sont les pourparlers à six sur la Corée du Nord. Dans le cas du Moyen-Orient, il y a eu la Ligue arabe. Différentes configurations ont négocié la question de Gaza. La France, les États-Unis, le Liban et Israël ont étudié la situation au Liban. Pour ce qui est de la médiation entre l’Iran et les États-Unis, ce sont le Pakistan, le Qatar et Oman qui ont joué ce rôle. Quant à la guerre civile au Soudan, ce sont les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, les États-Unis et quelques autres acteurs qui ont été impliqués. Ces coalitions se forment donc naturellement. 

Si cela se produit de toute façon, prenons les devants. Mettons en place ces coalitions de volontaires avant les crises, ou du moins pendant, car bien souvent la diplomatie est tout simplement absente. Je reconnais à Trump le mérite d’avoir tenté de négocier avec les Russes au sujet de l’Ukraine. Mais pendant des années, il n’y avait eu aucun dialogue. Les événements du 7 octobre se sont produits à un moment où aucun véritable processus de paix n’était en cours entre Palestiniens et Israéliens. Il faut se demander quels problèmes doivent être résolus et qui doit être autour de la table. Mettons en place ces coalitions de volontaires plutôt que d’attendre les bras croisés que les problèmes surgissent.

Comment ce type de processus pourrait-il être institutionnalisé ?

On peut imaginer un concert mondial qui réunirait autour de la table les plus grandes puissances et les différentes régions du monde. Plutôt que de choisir un grand pays d’Amérique latine, comme le Brésil, ou un grand pays d’Afrique, on ferait appel à des représentants de leurs organisations régionales respectives elles-mêmes. L’Union européenne enverrait un haut représentant qui ferait office d’instance de supervision. On établirait un siège physique, situé à mi-chemin entre l’Est et l’Ouest et entre le Nord et le Sud. Istanbul et Dubaï par exemple. Ce groupe serait chargé de mettre en place des « sous-concerts ». L’un pourrait porter sur l’Ukraine, un autre sur la question israélo-palestinienne, un autre sur le climat et un autre sur l’intelligence artificielle et la technologie. Il s’agirait de coalitions sur mesure regroupant les parties volontaires. On réunirait les parties qui doivent y être. C’est le type de discussion dont nous avons besoin et qui n’a pas encore lieu.

Un tel système ne manquerait-il pas de transparence ? 

Je pense que l’un des problèmes de l’ONU, c’est justement qu’elle est trop transparente. Le Conseil de sécurité sert de tribune aux discours, aux gesticulations et aux accusations mutuelles. Il serait utile de disposer d’un lieu où les dirigeants pourraient négocier de manière continue et stratégique, à l’abri du regard du public.