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Vingt-cinq ans après les attentats d’Al-Qaïda contre les tours jumelles, les États-Unis, leurs alliés occidentaux et de nombreux pays musulmans ont remporté d’innombrables victoires tactiques contre l’organisation terroriste et les autres groupes djihadistes. Ben Laden a été éliminé en 2011, le pseudo-califat territorial de l’État islamique a été détruit en 2019 et son « calife », Abou Bakr al-Baghdadi, a été tué la même année. La menace directe pesant sur l’Europe a nettement reculé par rapport aux années 2015-2016. Militairement, ce sont des succès considérables. Stratégiquement, le bilan est plus que maigre.
Car le djihadisme est aujourd’hui plus répandu que jamais. De l’Indonésie à la Mauritanie, en passant par le Mozambique et l’Afghanistan, des groupes djihadistes sont actifs dans des dizaines de pays. Rien qu’en Afrique, quinze États ont connu des violences liées à des groupes islamistes militants au cours des douze derniers mois, faisant près de 24 000 morts 1. Des attentats inspirés ou organisés par cette mouvance ont frappé jusqu’en Australie, en Russie, en France, en Allemagne ou aux États-Unis.
C’est l’une des erreurs majeures qui ont accompagné la « guerre contre le terrorisme » pendant vingt-cinq ans. On a confondu la destruction d’une organisation, d’un territoire ou d’un chef avec la disparition d’une mouvance idéologique beaucoup plus vaste. Cela semble donner raison au proverbe attribué aux talibans lorsqu’ils combattaient les Américains : « Vous avez les montres, nous avons le temps. » Cette formule reste valable à l’ère du smartphone et de l’intelligence artificielle. D’abord, parce que les adeptes de cette idéologie mortifère se croient gagnants dans tous les cas, la mort leur promettant le martyre ; ensuite, parce que les démocraties occidentales, et en premier lieu les États-Unis, ont mené une politique erratique et à court terme, ponctuée de graves erreurs, que l’Europe, souvent incohérente, faible et impatiente, a largement suivie.
Le 11-Septembre a changé la face du monde et ses conséquences continueront de marquer les années à venir, tandis que les conflits actuels du Proche-Orient risquent de prolonger cette dynamique. La guerre contre l’Iran, la question palestinienne toujours en suspens, le conflit à Gaza, l’expansion de la colonisation en Cisjordanie, les interventions israéliennes au Liban et en Syrie offrent à nouveau aux djihadistes des images, des récits et des griefs à exploiter.
Où étiez-vous le 11 septembre 2001 ?
Ce jour-là, j’étais en Serbie, à la terrasse d’un café sur les bords du Danube. Tout à coup, tout le monde s’est mis à regarder la télévision. On y voyait le premier avion percuter les tours jumelles, puis le second. Nous avons appris qu’au total, quatre avions de ligne avaient été détournés. L’un d’entre eux s’écrasera sur le Pentagone et un autre dans un champ en Pennsylvanie, après que les passagers et les membres d’équipage auront tenté de reprendre le contrôle. Les gens étaient sidérés et silencieux, même si beaucoup de Serbes n’étaient pas particulièrement bien disposés à l’égard des Américains. Deux ans plus tôt, l’OTAN, sous impulsion américaine, avait bombardé Belgrade pour contraindre la Serbie à se retirer du Kosovo. Le lendemain, le 12 septembre, pour la première et unique fois de son histoire, l’Alliance atlantique a activé son Article 5.
Lorsque les services de renseignement américains ont fait savoir qu’ils soupçonnaient Al-Qaïda, il est devenu évident que ces attentats, les plus meurtrières de l’histoire du terrorisme, auraient des conséquences mondiales. Le président américain avait déclaré le soir même que les États-Unis ne feraient « aucune distinction entre les terroristes ayant commis ces actes et ceux qui les abritent » 2. Mais personne ne pouvait imaginer à quel point elles allaient marquer le début du XXIe siècle.
Deux visions binaires du monde
Dès février 1998, lors de la création du « Front islamique mondial pour le djihad contre les Juifs et les Croisés », Ben Laden avait exposé ses objectifs : tuer les Américains et leurs alliés, civils comme militaires, y était présenté comme « un devoir individuel pour tout musulman qui peut le faire, dans tout pays où cela est possible. » 3
Le 20 septembre 2001, devant le Congrès, Bush avait résumé le nouvel ordre mondial en des termes presque aussi binaires : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » 4 La réponse de Ben Laden est arrivée le 7 octobre, le jour où les frappes en Afghanistan ont commencé : « Ces événements ont divisé le monde en deux camps, le camp des fidèles et le camp des infidèles. » 5
Cette polarisation totale n’a pas pris la forme d’un affrontement entre blocs civilisationnels, et la thèse alors populaire de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations » ne s’est pas vérifiée de manière aussi frontale 6. Mais le monde s’est polarisé. La méfiance à l’égard des musulmans a considérablement augmenté dans les sociétés occidentales, s’aggravant à chaque nouveau choc, des guerres d’Afghanistan et d’Irak aux attentats de Madrid et de Londres, puis à ceux de Paris, Bruxelles, Nice et Berlin. Le Muslim Ban de Donald Trump, qui a restreint l’entrée des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane 7, aurait été difficilement imaginable dans le contexte d’avant 2001. Et si la montée des droites populistes et de l’extrême droite aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et ailleurs a de multiples causes, le terrorisme djihadiste, les guerres du Moyen-Orient et les débats sur l’immigration et l’Islam leur ont fourni des thèmes de mobilisation extrêmement puissants.
L’idée de Francis Fukuyama d’une « fin de l’Histoire », selon laquelle la démocratie libérale n’avait plus de concurrent idéologique universel crédible 8 après l’effondrement du communisme soviétique, a elle aussi été en partie démentie. Le djihadisme n’est jamais devenu un système politique et économique capable de rivaliser avec la démocratie libérale, comme l’avait fait le communisme. Il a néanmoins démontré qu’une idéologie radicalement antilibérale, religieuse et révolutionnaire pouvait mobiliser durablement des dizaines, puis des centaines de milliers de personnes, provoquer des guerres, déstabiliser des États et remodeler la politique internationale.
Al-Qaïda n’est pas le djihadisme
On m’a très souvent posé, et on me pose encore, la question de l’avenir d’Al-Qaïda. Elle n’a jamais été la plus importante.
Al-Qaïda est une organisation. Le djihadisme est une mouvance beaucoup plus vaste, un phénomène politique, religieux, idéologique et militaire dont les organisations ne sont que des expressions successives. Elles naissent, se divisent, changent de nom, perdent leurs chefs, leurs territoires, et parfois presque tous leurs combattants. Le phénomène leur survit. Le 11-Septembre a donc marqué à la fois l’apogée d’Al-Qaïda central et le moment fondateur d’une mouvance plus vaste que l’organisation de Ben Laden.
La supériorité militaire, technologique et en matière de renseignement des États-Unis et de leurs alliés s’est révélée extraordinairement efficace pour détruire des organisations, des sanctuaires, des entités territoriales et des chaînes de commandement. Elle s’est en revanche montrée beaucoup moins capable de mettre à bas une idéologie ou de transformer les conditions politiques qui régénèrent continuellement la mobilisation djihadiste. Pire, la dialectique entre le djihadisme et la guerre contre la terreur a amplifié le premier jusqu’à lui donner une ampleur inédite. En 2001, le djihadisme était géographiquement concentré en Afghanistan, en Algérie, en Tchétchénie, au Pakistan, au Yémen et, auparavant, en Bosnie, et le nombre de militants appartenant directement aux organisations était limité. Le phénomène recouvre aujourd’hui un espace incomparablement plus vaste.
Comment en est-on arrivé là ? Plutôt qu’une histoire exhaustive, nous pouvons nous arrêter sur quelques moments clefs, y compris ceux qui ont suscité de véritables espoirs.
Kaboul, décembre 2001, l’espoir manqué
Le basculement géopolitique que Ben Laden espérait provoquer devait commencer par entraîner les États-Unis dans une guerre d’usure en Afghanistan pour leur infliger une défaite comparable à celle de l’URSS. Il voulait ensuite chasser de la région cet « ennemi lointain » qui, selon lui, soutenait les dictatures et monarchies corrompues du monde arabo-musulman. Son objectif était de renverser ces régimes, en Égypte et en Arabie Saoudite d’abord.
Dans un premier temps, c’est exactement le contraire qui s’est produit. En décembre 2001, j’étais à Kaboul. Les talibans avaient été chassés du pouvoir par une campagne éclair et les sanctuaires d’Al-Qaïda, notamment à Tora Bora, avaient été détruits. Des centaines de combattants avaient été tués et les autres étaient en déroute. Sérieux bémol : le commandement avait survécu, Ben Laden avait réussi à s’échapper, faute d’un déploiement américain suffisant pour verrouiller la longue frontière pakistanaise.
L’Afghanistan semblait néanmoins prendre un nouveau départ, perspective que nombre d’habitants de Kaboul accueillaient avec enthousiasme. Selon le HCR, environ 1,8 million de réfugiés afghans sont rentrés dans leur pays au cours de la seule année 2002, sans compter les centaines de milliers de déplacés internes 9. Un gouvernement intérimaire a été formé sous la direction de Hamid Karzaï, issu d’une famille pachtoune respectée. Quelques mois plus tard, le roi Zaher Shah, exilé à Rome depuis vingt-neuf ans, est également revenu. On pouvait alors penser que l’ère des talibans et d’Al-Qaïda était définitivement close.
Mais les catastrophes étaient déjà en gestation. Karzaï et le roi souhaitaient, comme ils me l’ont confié à l’époque, que les talibans soient associés à un processus de réconciliation nationale. Ils se sont toutefois heurtés à un refus catégorique de l’administration de George W. Bush. C’était une grave erreur. Une plus grave encore se préparait.
L’Irak, matrice de la tempte parfaite
Les néoconservateurs autour du président rêvaient d’un nouveau Moyen-Orient et, dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, de renverser Saddam Hussein sous le prétexte fallacieux de la possession d’armes de destruction massive et d’une collaboration avec Al-Qaïda.
J’étais en Irak avant, pendant et après l’invasion, dont la légalité était profondément contestée sur le plan international. La très grande majorité des Irakiens soutenait le renversement de Saddam par les Américains : des membres chiites de la Garde républicaine censés lui être loyaux, ce qui restait de la classe moyenne sunnite, des Kurdes, et même des djihadistes déjà installés dans les montagnes du nord. « Il faut combattre le noir par le noir », m’a déclaré à l’époque un chef djihadiste.
Si l’invasion elle-même est critiquable, c’est surtout l’après qui a été catastrophique, faute de toute préparation. L’administration Bush s’en est remise à des exilés, pour l’essentiel chiites, installés à Londres ou aux États-Unis, largement déconnectés de la réalité irakienne. Deux de ses premières décisions ont été la « débaasification », qui exclut une grande partie des membres du parti Baas de la vie politique et de l’administration, puis la dissolution de l’armée, certes dominée par un commandement sunnite, mais qui réunissait des Irakiens de toutes confessions et constituait, depuis la guerre Iran-Irak, l’une des seules grandes institutions nationales du pays.
Des centaines de milliers d’Irakiens, en particulier des sunnites, se sont retrouvés exclus, humiliés ou sans emploi. Une partie d’entre eux est entrée en rébellion et s’est rapidement alliée à Al-Qaïda et à d’autres groupes djihadistes. Ceux qui tenaient une enclave dans les montagnes kurdes, près de la frontière iranienne, ont formé des cellules dans tout le pays. Des attentats ont frappé le siège de l’ONU à Bagdad le 19 août 2003, puis des mosquées chiites. Des Irakiens et de nombreux étrangers ont été enlevés. Le pays a alors plongé dans une guerre civile entre sunnites et chiites, rendant dérisoire l’image de George W. Bush annonçant, le 1er mai 2003, depuis le porte-avions USS Abraham Lincoln, la fin des grandes opérations de combat devant la bannière « Mission accomplie ».
En 2006, les statistiques américaines recensaient environ 6 600 attentats terroristes en Irak et quelque 13 300 morts 10. Tous n’étaient pas imputables aux djihadistes. Milices confessionnelles, insurgés et autres groupes armés prenaient part à ce déchaînement de violence.
Le surge et l’illusion de la victoire
La situation était devenue si catastrophique que les États-Unis ont dû changer de stratégie. En janvier 2007, Bush lançait le surge, envoyant plus de 20 000 soldats supplémentaires et portant la présence américaine dans le pays à environ 170 000 hommes. Les Américains se sont appuyés sur un mouvement né quelques mois plus tôt dans la province d’Anbar : le Sahwa, ou « Réveil » sunnite. Des tribus et d’anciens insurgés se sont retournés contre Al-Qaïda, dont les assassinats et la volonté de contrôler les communautés locales ont suscité une opposition croissante. Le surge a généralisé cette alliance avec d’anciens adversaires.
La stratégie paraissait couronnée de succès. Al-Qaïda en Irak et son successeur, l’État islamique d’Irak, semblaient avoir été anéantis. Le « boucher de Bagdad », Abou Moussab al-Zarqaoui, avait été tué par une frappe américaine en juin 2006. Les États-Unis ont alors réduit leurs forces. D’environ 170 000 soldats en 2007, elles sont passées sous les 50 000 en 2010, avant le retrait quasi complet de décembre 2011.
Tout cela était prématuré. Les cellules sont entrées dans la clandestinité. Dans les prisons américaines et irakiennes, d’anciens cadres du régime de Saddam Hussein et des djihadistes se sont rencontrés et ont noué des liens qui joueront plus tard un rôle central dans la reconstitution de l’État islamique. La première vague de djihadistes européens partis pour l’Irak s’est dispersée dans les pays arabes, notamment au Yémen. D’autres sont revenus en Europe et ont radicalisé une nouvelle génération. En France, la filière des Buttes-Chaumont, active entre 2003 et 2005, comptait Chérif Kouachi, qui a été arrêté alors qu’il s’apprêtait à partir. Dix ans plus tard, il a participé avec son frère à l’attentat contre Charlie Hebdo.
S’accumulaient ainsi les nuages du désastre à venir. Une invasion menée sans préparation de l’après-Saddam. Une réduction de l’engagement avant la stabilisation. Un réengagement massif lorsque la situation est devenue intenable. Puis un nouveau retrait alors qu’aucune stabilisation politique durable n’avait été obtenue et que les cellules djihadistes n’avaient pas disparu.
Printemps arabes, califat, attentats en Europe
En 2011, un autre moment d’espoir a surgit, cette fois pour l’ensemble du monde arabe. Les manifestations déclenchées par l’immolation du jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid se sont propagées et ont provoqué la chute de Zine el-Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011, puis celle de Hosni Moubarak le 11 février. Pendant quelques mois, on a pu croire que la jeunesse arabe allait marginaliser le djihadisme. Celui-ci affirmait depuis des années que seule la violence pouvait renverser les dictatures, mais des centaines de milliers de Tunisiens et d’Égyptiens venaient de démontrer le contraire. Ben Laden lui-même a été tué le 2 mai 2011 à Abbottabad, au Pakistan.
Rien de tout cela n’a pu empêcher l’expansion mondiale du djihad qu’il avait appelée de ses vœux. En Syrie, les manifestations se sont heurtées à la répression féroce du régime Assad. Une opposition armée s’est formée et la guerre civile a éclaté, ce qui a profité aux cellules djihadistes d’Irak, dont beaucoup de membres étaient syriens. L’État islamique a pu s’étendre en Syrie par infiltration et grâce à des combattants expérimentés, à mesure que l’autorité de l’État s’effondrait. Avec les armes, les hommes et les territoires ainsi acquis, il a aboli symboliquement la frontière héritée des accords Sykes-Picot, puis il est retourné en Irak dans une campagne éclair et a conquis Mossoul, une métropole de plus d’un million d’habitants, le 10 juin 2014. Le pseudo-califat d’Abou Bakr al-Baghdadi était né.
Des milliers de jeunes Européens, dont beaucoup de Français, ont rejoint ce « djihad », attirés par une propagande redoutablement efficace sur les réseaux sociaux et recrutés par des réseaux déjà existants en Europe, dont ceux créés par les vétérans des filières irakiennes de 2003-2006. On connaît les résultats : Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, le Bataclan et le Stade de France le 13 novembre 2015, Bruxelles le 22 mars 2016, Nice le 14 juillet 2016, Berlin le 19 décembre 2016.
En 2017, le califat a perdu ses capitales : Mossoul en juillet, puis Raqqa en octobre. Il n’a été définitivement détruit en tant qu’entité territoriale qu’en mars 2019, avec la chute de Baghouz, dans l’est de la Syrie. Baghdadi a été tué le 27 octobre 2019 lors d’une opération américaine dans le nord-ouest du pays. C’était une victoire tactique de plus, mais pas la fin du djihadisme. L’État islamique a survécu dans la clandestinité en Irak et en Syrie, et ses « provinces » ailleurs ont continué leurs activités ou ont gagné en importance.
Le retour des talibans
En août 2021, les talibans ont repris Kaboul. Ils avaient abrité Al-Qaïda et refusé de livrer Ben Laden, l’une des principales raisons de l’invasion d’octobre 2001. L’administration Trump avait signé avec eux, le 29 février 2020 à Doha, un accord prévoyant le retrait des troupes américaines, que Joe Biden a décidé de mener à terme. Ce retrait s’est déroulé dans le chaos, comme en témoignent les images d’Afghans tentant désespérément de s’accrocher aux avions à l’aéroport de Kaboul. Le 26 août 2021, l’État islamique au Khorasan (EI-K) a attaqué l’Abbey Gate, tuant 13 militaires américains et environ 170 civils afghans.
L’ironie était terrible. Vingt ans après avoir envahi l’Afghanistan pour renverser les talibans et détruire Al-Qaïda, les États-Unis ont quitté le pays en abandonnant le pouvoir aux talibans, qui ont été frappés dans les derniers jours de l’évacuation par une nouvelle branche de l’État islamique. Le paradoxe est double. En 2001-2002, alors qu’il aurait peut-être été possible d’intégrer une partie des talibans dans un processus politique, Washington s’y est refusé. Vingt ans plus tard, il a négocié directement avec eux et leur a de facto abandonné le pays. De plus, les talibans n’avaient jamais rompu avec Al-Qaïda. Le successeur de Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, a été tué par une frappe de drone américaine à Kaboul le 31 juillet 2022, moins d’un an après leur arrivée au pouvoir.
Le retrait américain complique également la lutte contre l’EI-K, qui représente aujourd’hui l’une des menaces transnationales les plus inquiétantes. Les talibans le combattent et lui ont infligé des pertes importantes, sans parvenir à l’éliminer. L’organisation conserve une capacité de recrutement, notamment en Asie centrale, une forte présence numérique, ainsi que l’ambition de frapper loin de son sanctuaire afghan, comme l’ont montré les attentats de Kerman, en Iran, le 3 janvier 2024 (95 morts), et ceux du Crocus City Hall, près de Moscou, le 22 mars 2024 (145 morts) 11. Les services européens y restent particulièrement attentifs, même si l’essentiel de la menace en Europe provient aujourd’hui d’individus radicalisés localement plutôt que de cellules expédiées depuis l’Afghanistan 12.
Un djihadisme plus mondialisé que jamais
C’est la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques (1979-1989) qui a posé une partie des bases idéologiques et organisationnelles du djihadisme contemporain et d’Al-Qaïda. Mais c’est le 11-Septembre et la guerre contre la terreur qui a suivi, avec les erreurs commises en Afghanistan et l’invasion si mal préparée de l’Irak, qui ont en partie exaucé le vœu de Ben Laden. Il voulait provoquer une intervention américaine massive dans le monde musulman et inscrire le djihad dans un affrontement mondial. Al-Qaïda, en tant qu’organisation, n’a pas gagné. Les régimes égyptien et saoudien n’ont pas été renversés, et aucun califat universel n’a émergé. Mais le djihadisme est plus mondialisé que jamais. C’est l’évolution la plus inquiétante de ces vingt-cinq dernières années.
Les politiques à court terme qui ont alimenté cette dynamique n’ont pas disparu, bien au contraire. Donald Trump, qui avait fait du désengagement des « guerres sans fin » l’un de ses grands objectifs, s’est lui aussi retrouvé, par sa faute, entraîné dans une guerre directe avec l’Iran 13. Ce conflit cache d’ailleurs un paradoxe extraordinaire et dangereux. La République islamique chiite est l’un des ennemis idéologiques des djihadistes sunnites, l’État islamique considérant les chiites comme des apostats. Pourtant, Saif al-Adl, que les Nations unies considèrent comme le dirigeant de facto d’Al-Qaïda, se trouverait toujours en Iran 14. Que se passerait-il si lui et d’autres cadres disposaient demain d’une liberté d’action et d’un soutien iranien pour commettre des attentats ?
La question palestinienne est l’autre grand réservoir de la propagande djihadiste. La souffrance de la population de Gaza, les images de destruction et de victimes civiles, la poursuite de la colonisation en Cisjordanie, ainsi que le sentiment largement répandu dans le monde arabe et musulman d’un deux poids, deux mesures occidental, fournissent aux propagandistes des arguments extrêmement puissants pour recruter et présenter leur guerre comme une défense globale des musulmans.
L’Afrique, nouveau centre de gravité
C’est en Afrique que l’écart entre les victoires militaires remportées depuis 2001 et l’expansion géographique du phénomène est le plus frappant. Alors que l’attention occidentale était concentrée sur l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie et les attentats en Europe, le centre de gravité de la violence djihadiste s’est déplacé vers le continent africain. Le Sahel, abandonné à des juntes et à leurs alliés russes, engage aussi la responsabilité européenne, et particulièrement française. La région est devenue le principal foyer de cette violence, avec près de 10 000 morts au cours des douze derniers mois, principalement au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Le JNIM, affilié à Al-Qaïda, est responsable de plus des trois quarts de ces pertes et exerce une pression croissante sur de vastes territoires. Les mouvements issus de la galaxie djihadiste sahélienne ont étendu leurs opérations aux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest 15.
Le phénomène dépasse largement le Sahel. Al-Shabaab reste extrêmement puissant en Somalie. Boko Haram, ses factions et l’État islamique en Afrique de l’Ouest sont actifs dans le bassin du lac Tchad. Des mouvements liés à l’État islamique sont même présents jusqu’au Mozambique. Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, il est impossible de soutenir que le djihadisme aurait été stratégiquement vaincu.
La Syrie, grande exception
La Syrie constitue aujourd’hui une grande exception dans l’histoire du djihadisme. Le régime de Bachar al-Assad est tombé le 8 décembre 2024. Ahmed al-Charaa, l’homme qui dirige le pays, a été le chef du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Il a rompu publiquement avec l’organisation en 2016 avant de se muer, en janvier 2017, en Hayat Tahrir al-Cham (HTS) 16. Il abandonnait ainsi l’essentiel du projet de djihad transnational au profit d’une quête de pouvoir en Syrie. Le nouveau régime affirme vouloir construire « un pays pour tous les Syriens ». Cette évolution devra être jugée sur ses actes, et non sur ses discours. Mais le paradoxe mérite d’être souligné. Un homme issu de la galaxie d’Al-Qaïda gouverne Damas non pas parce qu’il a réalisé le projet de Ben Laden, mais parce qu’il s’en est éloigné.
Dans le même temps, les vestiges de l’État islamique continuent de commettre des attentats en Syrie et s’emploient à présenter le nouveau pouvoir comme traître à l’islam 17. Les frappes israéliennes en Syrie leur offrent un argument supplémentaire pour démontrer que les nouveaux dirigeants sont incapables de défendre le territoire. Les conséquences d’un éventuel assassinat d’Ahmed al-Charaa par l’État islamique seraient vertigineuses. Ce serait une nouvelle fragmentation du pouvoir, une reprise de la guerre civile et l’ouverture de nouveaux espaces à des djihadistes hors de tout contrôle, ce qui représenterait un grand danger pour l’Europe.
Avoir le temps
Les chercheurs ont longuement débattu de « l’islamisation de la radicalité » contre la « radicalisation de l’islam » 18, ou encore d’une autre hypothèse selon laquelle ce phénomène relèverait, à bien des égards, de la secte 19. Ces débats sont importants pour comprendre le phénomène. Toutefois, ils pèsent moins que la nécessité d’élaborer enfin une stratégie cohérente qui s’attaque simultanément à ses causes et à ses manifestations.
En effet, le proverbe des montres illustre la plus grande asymétrie entre les mouvements djihadistes et les démocraties. Les gouvernements pensent en mandats électoraux. Les administrations changent, les priorités se déplacent. Une intervention est décidée, puis abandonnée. Une guerre est jugée essentielle, puis, quelques années plus tard, considérée comme une erreur dont il faut se désengager au plus vite. Les djihadistes, eux, peuvent attendre. Ils peuvent perdre un territoire, entrer dans la clandestinité, changer de nom, perdre des chefs emblématiques, se recomposer autour d’une autre génération et attendre que les conditions leur redeviennent favorables. L’Afghanistan en est l’illustration la plus parlante. Vingt ans après avoir été chassés du pouvoir, les talibans sont de retour à Kaboul.
Pour répondre au djihadisme, nous devons donc nous aussi avoir le temps. En tant qu’Européens, nous devons acquérir une autonomie stratégique, une cohérence politique et une volonté à long terme, indépendantes de la politique erratique des États-Unis. Sinon, le djihadisme restera cette hydre à laquelle on le compare souvent. On lui coupe une tête pour en voir repousser deux 20.
Le djihadisme s’est étendu parce qu’il se nourrit de tous les malheurs, réels ou imaginaires, et promet à tous un remède ultime, un salut au paradis dont l’accomplissement ne peut être prouvé. Nous devons, en revanche, remédier aux problèmes de manière concrète et vérifiable, en tenant compte des facteurs géopolitiques, socio-économiques, culturels, idéologiques et psychologiques, des terreaux et des réseaux locaux, ainsi que de la propagande. Il ne suffit pas d’expliquer les dangers de ce mouvement en Europe et de mettre en place des programmes de déradicalisation. Il faut une approche globale qui ne perde de vue aucun de ces groupes, où qu’ils se trouvent : d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique au JNIM au Sahel, en passant par l’État islamique et ses branches en Irak, en Syrie, en Afghanistan et en Afrique, ainsi que par Al-Shabaab en Somalie, sans oublier les organisations du bassin du lac Tchad et les groupes d’Asie du Sud-Est.
Nous devons affronter le djihadisme comme un phénomène global, y compris militairement lorsque c’est nécessaire – sans toutefois commettre les erreurs des États-Unis en Afghanistan et en Irak, où ils ont laissé derrière eux des États fragiles, des institutions faibles, des populations traumatisées et de nouveaux motifs de mobilisation. La force reste parfois indispensable. Mais aucune frappe de drone ne détruit une idéologie, aucune opération spéciale ne supprime une injustice politique et aucun bombardement ne remplace un État fonctionnel. Il faut dans le même temps résister aux modèles autoritaires qui prétendent combattre l’extrémisme en méprisant les droits humains et apporter une aide à long terme qui permette aux populations de s’aider elles-mêmes. L’intégration des groupes marginalisés dans les processus politiques, l’État de droit, le développement économique, l’éducation, l’accès à l’information, la lutte contre les discriminations et la prévention des catastrophes écologiques sont les fondements de sociétés civiles fonctionnelles. Elles seules peuvent offrir aux jeunes une réponse à leur quête de sens qui ne passe pas par la « révolte » globale d’une contre-culture.
Le Troisième Reich a été vaincu. L’extrême droite et l’antisémitisme sont toujours présents, plus de huit décennies après sa chute. Il en ira probablement de même du djihadisme, que nous ne pourrons sans doute pas « éradiquer ». En revanche, nous pouvons travailler sans relâche pour qu’il séduise moins et qu’il tue moins. Nous pouvons renforcer nos sociétés libres face à cette menace et aux autres formes d’extrémisme, et aider à construire de telles sociétés. Elles sont la meilleure protection contre l’hydre.
Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, la leçon est peut-être simple. Nous avons appris à détruire les têtes de l’hydre. Nous devons apprendre à empêcher qu’elles repoussent.
Face au djihadisme, nous avons les montres. Il nous faut désormais aussi le temps.
Sources
- Africa Center for Strategic Studies, Mounting Fatalities Linked to Militant Islamist Violence in Africa amid Shifting Tactics, 12 août 2026. Le rapport recense 23 872 morts sur douze mois dans quinze pays, dont 9 928 au Sahel (42 % du total), attribués à 76 % au JNIM. C’est la quatrième année consécutive au-dessus de 20 000 morts.
- George W. Bush, Address to the Nation on the Terrorist Attacks, 11 septembre 2001. « We will make no distinction between the terrorists who committed these acts and those who harbor them. »
- « Déclaration du Front islamique mondial pour le djihad contre les Juifs et les Croisés », signée par Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri et al., publiée dans Al-Quds al-Arabi, 23 février 1998 (traduction anglaise de référence de la Federation of American Scientists). « The ruling to kill the Americans and their allies, civilians and military, is an individual duty for every Muslim who can do it in any country in which it is possible to do it. »
- George W. Bush, Address to a Joint Session of Congress and the American People, 20 septembre 2001. « Either you are with us, or you are with the terrorists. »
- Déclaration vidéo d’Oussama Ben Laden diffusée par Al Jazeera le 7 octobre 2001. « These events have divided the world into two camps, the camp of the faithful and the camp of infidels. »
- Samuel P. Huntington, « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, été 1993, et The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996 (trad. fr. Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997).
- Executive Order 13769, « Protecting the Nation from Foreign Terrorist Entry into the United States », 27 janvier 2017, remplacé par le décret 13780 (mars 2017) et la proclamation 9645 (septembre 2017), validée par la Cour suprême dans Trump v. Hawaii (2018).
- Francis Fukuyama, « The End of History ? », The National Interest, été 1989, et The End of History and the Last Man, New York, Free Press, 1992 (trad. fr. La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992).
- HCR, Global Report 2002, chapitre Afghanistan. Plus de 1,8 million de réfugiés sont rentrés en 2002, le plus important mouvement de retour assisté de l’histoire de l’organisation à cette date.
- National Counterterrorism Center, Report on Terrorist Incidents 2006, 30 avril 2007. Le rapport recense 6 630 attentats en Irak en 2006 et environ 13 300 morts.
- Sur l’EI-K et sa capacité de projection après Kerman et Crocus City Hall, voir les rapports semestriels de l’Équipe d’appui analytique et de surveillance des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies (résolution 2734), notamment le 38e rapport, S/2026/651, 10 août 2026.
- Europol, European Union Terrorism Situation and Trend Report (TE-SAT), éditions 2024 et 2025.
- Frappes américano-israéliennes du 28 février 2026 ayant tué le Guide suprême Ali Khamenei, en pleine négociation nucléaire. Un cessez-le-feu conclu le 8 avril 2026 a été rompu le 8 juillet 2026 après des attaques iraniennes contre des navires dans le détroit d’Ormuz.
- Équipe de surveillance des Nations unies, rapports S/2023/95, S/2025/482, S/2026/44 et S/2026/651. La Defense Intelligence Agency américaine a confirmé en 2025 que Saif al-Adl dirigeait l’organisation. Le 38e rapport (août 2026) décrit une direction « marginalisée », aux capacités d’opérations extérieures incertaines.
- Africa Center for Strategic Studies, Mounting Fatalities Linked to Militant Islamist Violence in Africa amid Shifting Tactics, 12 août 2026. Le rapport recense 23 872 morts sur douze mois dans quinze pays, dont 9 928 au Sahel (42 % du total), attribués à 76 % au JNIM. C’est la quatrième année consécutive au-dessus de 20 000 morts (13 507 en 2021). https://africacenter.org/spotlight/en-2026b-mig-10yr/
- Le Front al-Nosra annonce sa rupture avec Al-Qaïda le 28 juillet 2016 et devient Jabhat Fatah al-Cham. Hayat Tahrir al-Cham est créé le 28 janvier 2017.
- Dernier exemple, les attentats à la bombe de Damas du 7 juillet 2026, pendant la visite d’Emmanuel Macron (18 blessés), pour lesquels la piste de l’État islamique a été privilégiée. Voir France 24, « Attentats à Damas en pleine visite de Macron. “La Syrie n’est ni sécurisée, ni stabilisée” », 7 juillet 2026.
- Olivier Roy, Le Djihad et la mort, Paris, Seuil, 2016. Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français, Paris, Gallimard, 2015. Sur la controverse, Olivier Roy, « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste », Le Monde, 24 novembre 2015, et Gilles Kepel, La Fracture, Paris, Gallimard/France Culture, 2016.
- Abdelasiem El Difraoui, Al-Qaida par l’image. La prophétie du martyre, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Proche-Orient », 2013, 424 p. Abdelasiem El Difraoui, Le Djihadisme, 2e éd., Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », no 4064, 2021, 128 p.
- Asiem El Difraoui, Die Hydra des Dschihadismus. Entstehung, Ausbreitung und Abwehr einer globalen Gefahr, Berlin, Suhrkamp Verlag, 2021, 350 p.