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Dans une surprenante indifférence européenne, le Sahel est devenu le théâtre de l’expansion d’une guerre intestine au sein du djihadisme mondial. Comment analysez-vous ce contexte de plus en plus instable ?
Vous avez raison d’insister sur l’extension de la menace qui s’inscrit dans une lutte sans merci entre les deux principaux acteurs djihadistes dans la région, le JNIM et l’État islamique. Il y a quelques jours, le 18 juin, la branche sahélienne d’Al-Qaïda — Jama’at Nusra’at al-Islam wal Muslimin, ou JNIM 1.
Comment comprenez-vous cette double attaque dans un temps si rapproché ?
En frappant à nouveau l’aéroport de la capitale, l’une des infrastructures les mieux protégées du pays, le JNIM ne se contente pas d’adresser un message au gouvernement, mais cherche surtout à démontrer sa capacité d’action et à marquer son territoire dans la compétition qui l’oppose désormais à l’État islamique au Niger. Chaque opération spectaculaire est ainsi conçue comme un signal envoyé à la fois à l’État et à son rival, l’autre bannière du jihad global.
Dans un rapport approfondi que vous venez de publier pour étudier la dynamique djihadiste au Sahel 2, vous évoquez une « nouvelle phase ». L’État islamique est présent dans la région depuis plus de dix ans. Qu’est-ce qui a changé dans la nature même de cet ancrage ?
Cet ancrage est entré dans une phase de consolidation. Jusqu’à présent, il s’agissait d’une implantation par à-coups, contrariée par la pression militaire. Libéré de la présence française depuis 2022, puis américaine depuis 2024, l’État islamique vise à renforcer ses deux principaux affiliés africains — l’État islamique d’Afrique de l’Ouest et l’État islamique du Sahel — et à opérer une jonction capacitaire.
De quoi s’agit-il ?
L’État islamique est en train d’organiser un transfert d’hommes, de savoir-faire et de matériel d’une province (wilaya) à l’autre, c’est-à-dire entre les différentes branches territoriales qui composent son organisation à travers plusieurs pays africains. L’objectif n’est plus d’avoir des groupes affiliés à la même maison-mère opérant de manière relativement autonome, mais de s’appuyer sur un système capable de faire circuler compétences, cadres et ressources au-delà des frontières, afin d’accroître sa cohérence et son efficacité opérationnelle.
D’où vient cette stratégie de consolidation transfrontalière ?
Ce processus est le fruit d’un long apprentissage et d’une histoire interne plus tortueuse qu’on ne le croit. Il faut remonter à 2015, lorsque Abou al-Walid al-Sahraoui prête allégeance à l’État islamique et à Abou Bakr al-Baghdadi, devenant le premier chef djihadiste du Sahel à rejoindre officiellement l’organisation.
Cet acte marque la naissance de l’État islamique dans la région. Pourtant, son intégration au sein de l’appareil de l’organisation est progressive : le groupe n’est reconnu officiellement qu’en 2016, n’apparaît dans les communications de la Province d’Afrique de l’Ouest (ISWAP) qu’en 2019 — soit quatre ans après le serment d’allégeance — et n’obtient le statut de province autonome qu’en 2021.
Ce n’est donc qu’après la mort de Sahraoui, tué par une frappe de l’opération Barkhane, que l’État islamique au Sahel accède pleinement au rang de province à part entière au sein de l’organisation mondiale.
Comment expliquez-vous cette inertie ?
Les six années écoulées entre l’allégeance de Sahraoui et la pleine reconnaissance de sa branche ne relèvent pas d’une simple dynamique d’inertie bureaucratique. Même si, à cette époque, l’EI se tournait volontiers vers la Libye, sa première implantation africaine, ceci traduit surtout la méfiance du commandement central de l’État islamique à l’égard d’Abou al-Walid al-Sahraoui.
En quel sens ?
La direction craignait notamment un « scénario à la Joulani », le nom de guerre de l’actuel président syrien al-Sharaa, dont le parcours est marqué par plusieurs ruptures d’allégeance. Elle redoutait que Sahraoui, de par sa proximité avec certaines figures djihadistes d’Al-Qaïda, ne finisse par retourner vers cette organisation, ce qui aurait porté un coup sévère à l’image de l’État islamique en Afrique subsaharienne.
À cette crainte s’ajoutaient la distance géographique, le faible intérêt d’un commandement alors principalement concentré sur le Levant et la Libye, ainsi qu’une confiance non éprouvée envers ses relais sahéliens, et ce malgré le fait que Sahraoui ait été cité nommément par Abou Bakr al-Baghdadi dans sa dernière apparition filmée, en avril 2019.
C’est donc la mort d’Abou al-Walid al-Sahraoui qui accélère cette dynamique ?
Oui, paradoxalement. La mort de Sahraoui, tué en 2021 à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso par les forces françaises, a produit l’effet inverse de celui recherché. Loin d’affaiblir durablement le groupe, elle a levé les dernières réticences du commandement central de l’État islamique à l’égard de sa branche sahélienne. Tant que Sahraoui était en vie, subsistaient des interrogations sur sa trajectoire personnelle et sa fidélité à long terme. Sa disparition a supprimé ce facteur d’incertitude et a facilité l’institutionnalisation du mouvement et l’adoubement des commandants locaux.
La branche sahélienne a alors obtenu le statut de province autonome, marquant son intégration pleine et entière dans l’architecture mondiale de l’organisation.
C’est un phénomène que l’on retrouve régulièrement dans les mouvements djihadistes : l’élimination d’un chef charismatique mais potentiellement contesté peut renforcer l’organisation en accélérant sa bureaucratisation et sa consolidation institutionnelle. C’est de cette reconnaissance tardive qu’est née une structure plus stable, capable de mettre en œuvre la stratégie de circulation des hommes, des compétences et des ressources entre provinces que l’on observe aujourd’hui.
Dans votre analyse, l’année 2022 est une année pivot : au-delà du retrait français, quels sont les autres éléments qui accélèrent le basculement ?
2022 constitue un véritable point d’inflexion, au bénéfice de la Province de l’État islamique au Sahel. Le retrait français du Mali en est l’élément le plus visible, mais il ne suffit pas à expliquer à lui seul le changement d’échelle observé à partir de cette période.
L’arrivée du groupe Wagner joue également un rôle important. La stratégie de contre-insurrection menée par les nouvelles autorités maliennes et leurs partenaires russes, marquée par des opérations particulièrement brutales contre les populations civiles, produit des effets ambivalents : elle fragilise certains réseaux djihadistes, mais alimente aussi les ressentiments locaux et crée de nouvelles opportunités de recrutement pour les groupes armés.
C’est dans ce contexte que ses commandants, notamment au sein des communautés peules du Niger, gagnent en assurance et en puissance militaire. La bataille de Ménaka marque à cet égard un tournant majeur : pour la première fois, le groupe parvient à imposer son contrôle sur un territoire significatif et durable au Mali.
La dynamique se poursuit ensuite. En 2023, les retraits français du Burkina Faso puis du Niger réduisent encore la pression militaire exercée sur les groupes djihadistes, tandis qu’en 2024, l’évacuation par les États-Unis de la base de drones d’Agadez prive les acteurs occidentaux d’un outil essentiel de surveillance et de renseignement. Aucun de ces événements ne suffit, pris isolément, à expliquer le basculement. Ensemble, en revanche, ils ouvrent un véritable boulevard à la Province du Sahel de l’État islamique, qui peut désormais se déployer sur un vaste espace faiblement contrôlé, sans obstacle majeur autre que les drones turcs employés par les armées nationales pour les déstabiliser.
Entre 2022 et 2023, tous les acteurs présents dans la région tentent pourtant d’enrayer son avancée autour de Ménaka : les factions touarègues, l’armée malienne, le groupe Wagner et même le JNIM. Tous échouent successivement. Si la ville de Ménaka demeure sous contrôle gouvernemental avec l’appui de l’Africa Corps, la quasi-totalité de la région environnante est passée sous la domination de l’État islamique dès le début de l’année 2023.
Cette stratégie de jonction est-elle contrée ?
Au cours des six derniers mois, on a connu deux opérations différentes de la part des États-Unis visant à entraver les liens entre la province d’Afrique de l’Ouest et celle du Sahel. On se souvient que les États-Unis avaient mené des frappes le 25 décembre 2025 dans l’État de Sokoto, au nord du Nigeria. Puis une opération aéroportée américano-nigériane a tué Abou Bilal al-Minuki, figure importante de la Province d’Afrique de l’Ouest, en mai 2026. Homme de confiance de l’EI central et principal artisan du rapprochement entre les effectifs du Lac Tchad et ceux du Sahel, Abou Bilal al-Minuki était un vétéran du djihad africain. En dépit d’une présence américaine moins affirmée dans la région, le renseignement reste donc efficace et les cibles déterminées avec précision.
Penchons-nous à présent sur l’attaque contre l’aéroport de Niamey, survenue en janvier. Vous insistez sur le fait qu’elle n’est pas comparable, sur le plan opérationnel, aux capacités d’Al-Qaïda. En quoi est-ce une manifestation de force de l’État islamique ?
C’est seulement la deuxième fois, à l’échelle mondiale, que l’État islamique frappe un aéroport, après celui de Bruxelles en 2016. La différence de méthode est saisissante. Quand le JNIM avait attaqué l’aéroport de Bamako en septembre 2024, ou lors de l’attaque du 18 juin contre l’aéroport de Niamey, les opérations menées étaient plus traditionnelles : des combattants font irruption, armes légères au poing, et se battent jusqu’à la mort, sans intention de se replier.
À Niamey, l’approche de la Province du Sahel révèle une sophistication inédite. Le groupe a, selon son propre communiqué, surveillé l’aéroport pendant des semaines, voire des mois, et reporté l’attaque au moins une fois. Les hommes ont visé en priorité les hangars abritant les avions de surveillance et un hélicoptère militaire. Ils bénéficiaient d’un appui-feu au mortier depuis l’extérieur, se déplaçaient sur une vingtaine de motos et à bord d’une Toyota équipée d’une mitrailleuse lourde de 12,7, et la zone de combat était surveillée depuis les airs par des petits drones commerciaux à vision thermique.
Est-ce précisément le repli qui constitue, selon vous, la preuve du saut accompli ?
Exactement. Ce n’était pas une mission suicide. Les djihadistes avaient prévu un plan de retraite et se sont effectivement repliés après deux heures de combat, une fois l’Africa Corps revenu en contrôle. Dans l’hebdomadaire Al-Naba, l’État islamique a mis en avant cette capacité même : la force en retraite a été touchée par un drone, mais la plupart des assaillants ont réussi à quitter les lieux. Le commandement, le contrôle, les composantes multi-domaines de l’opération, la nature de la cible — tout indique des compétences nouvelles, qui faisaient défaut au groupe et qui ont, très probablement, été transférées par la Province d’Afrique de l’Ouest.
Comment établit-on ce transfert ? Sur quelles traces concrètes ?
Il y a un indice qui ne trompe pas, et il est presque acoustique. Dans la vidéo de l’attaque diffusée par l’agence Amaq, on entend les combattants crier en arabe, en haoussa, mais aussi en kanuri — avec un accent de l’État de Borno, au Nigeria. Or le kanuri est la langue couramment parlée dans le nord-est du Nigeria, le cœur d’activité de la Province d’Afrique de l’Ouest. Vous avez donc, dans une attaque au Niger, des hommes dont la voix révèle, sans doute de manière délibérée, l’origine nigériane. Le transfert ne se limite d’ailleurs pas aux hommes : il porte sur la fabrication d’engins explosifs improvisés, l’appui-feu, la formation, le commandement et le contrôle, et jusqu’à la fatwa qui a servi à « légitimer » l’attaque et le déplacement des tribus touaregs Dawshak restées loyales au gouvernement. L’EI lui-même a confirmé la présence dans ses rangs de « mouhajirin », c’est-à-dire de combattants étrangers.
L’attaque de janvier n’a pas été un coup isolé. Vous parlez d’« acquis post-Niamey ».
C’est tout le problème : il y a eu capitalisation. Moins de deux mois après, le 9 mars, suivant la même logique de destruction des infrastructures de drones, le groupe s’en est pris à l’aéroport militaire de Tahoua, où la base 401 abrite l’arsenal de TB2 nigériens. Deux drones endommagés, la station de contrôle détruite. Encore une première. Le même jour, on constate l’attaque d’une caserne que les habitants appelaient « la base américaine », parce que les États-Unis y formaient les forces spéciales locales jusqu’en 2024. À chaque fois, on vise les capacités aériennes de surveillance, c’est-à-dire les yeux des armées nationales. C’est une stratégie cohérente d’aveuglement de l’adversaire. Dans des attaques simultanées à Banibangou et Inates le 17 juin, le bilan des djihadistes semble dépasser les 100 militaires tués.
Vous décrivez deux groupes qui, par endroits, donnent l’image de forces alliées. Puisqu’ils s’en prennent aux mêmes cibles, faut-il parler d’une alliance entre le JNIM et l’État islamique ?
Même si plusieurs observateurs et acteurs politiques de la région continuent de la trouver crédible, il faut être très prudent sur cette idée. Dans le triangle Niger-Nigeria-Bénin, on voit des attaques tantôt conduites par le JNIM, tantôt par la Province du Sahel, dans des zones très rapprochées, ce qui peut donner l’illusion d’une coordination. Mais il n’y a pas d’alliance tacite. Ce à quoi on assiste, c’est à une concentration de moyens et d’effectifs dans une course au contrôle des frontières — donc des voies et des ressources — entre les trois pays. Le tout en prévision de l’affrontement inévitable qui pourrait éclater sur le sol nigérien, à Dosso, voire au Bénin. Les deux groupes partagent le même espace vital potentiel et les mêmes bassins de recrutement. C’est structurellement une rivalité, pas une entente : elle s’illustre depuis 2019 par des affrontements sanglants.
Cette rivalité se joue-t-elle aussi sur le terrain des mots, du discours ?
Bien sûr, et c’est même un théâtre essentiel. Mohamed Koufa, l’une des figures dirigeantes du JNIM, que j’ai eu l’occasion d’interroger moi-même, a qualifié les membres de la Province du Sahel de « déviants » et a déclaré que les villageois qui les soutenaient constituaient des « cibles légitimes ». De l’autre côté, l’État islamique ne se prive pas, dans les éditoriaux d’Al-Naba, de décrédibiliser l’alliance entre le JNIM et le Front de libération de l’Azawad. Il y a également des défections qui font basculer des équilibres locaux : un commandant du JNIM est passé à la Province du Sahel au Burkina, en accusant sa direction d’avoir conclu un cessez-le-feu avec le gouvernement béninois. La version du JNIM, elle, parle d’un départ « pour raisons personnelles, avec son garde du corps ». Ces récits contradictoires sont une réalité du conflit : un accord, même supposé, peut avoir des conséquences opérationnelles immédiates pour les deux camps.
Avez-vous observé une asymétrie dans l’utilisation des technologies ? Qui, entre Al-Qaïda et l’État islamique, s’approprie le plus les différentes dimensions du terrain numérique ? Avec quels discours et quels usages ?
Les deux groupes font usage des technologies, qui sont désormais à portée de tous. C’est le cas de Starlink, tant au sein du JNIM que de l’EI, qui s’en sont emparés depuis plusieurs années. Leurs opérations récentes démontrent qu’ils savent l’instrumentaliser de manière toujours plus sophistiquée : le 26 avril dernier, le JNIM a utilisé Starlink avec succès pour réguler ses tirs de mortiers contre l’aéroport de Sévaré, au Mali, et fixer des aéronefs russes au sol.
Vous analysez une asymétrie décisive entre les deux groupes : un seul est « transethnique ».
En ce qui concerne le Sahel, c’est le point qui change tout sur le long terme. Pour l’instant, seul le JNIM a réussi à devenir un groupe transethnique. Cela en fait une menace plus importante — non seulement comme groupe djihadiste, mais comme acteur politique régional. La Province du Sahel reste davantage adossée à des bases communautaires, notamment peules tolobé du Niger. La capacité à dépasser le clivage ethnique, à fédérer au-delà d’une communauté, c’est ce qui distingue un groupe armé d’un proto-acteur de gouvernance. Et c’est précisément cette capacité qui rend le JNIM si difficile à contrer, sans doute plus encore que l’AQMI : les liens étroits que ses chefs entretiennent avec les communautés et des commandants locaux très autonomes ont empêché les défections de masse et privé l’État islamique de recrutements massifs au sud.
C’est ce qui vous fait dire que le JNIM est, paradoxalement, un rempart à l’expansion de l’État islamique ?
C’est le grand paradoxe de la situation actuelle. Le JNIM représente aujourd’hui le principal obstacle à l’expansion de la Province du Sahel au Sahel et en Afrique de l’Ouest. La guerre entre les deux groupes au Mali et au Burkina empêche l’État islamique de descendre plus au sud, vers les pays du golfe de Guinée. Si ce verrou saute, la donne change. Il faut bien comprendre ce qu’est devenu le JNIM dans son rapport à l’Occident : il n’a, à ce jour, ni commis ni planifié d’attentat en Europe ou aux États-Unis. Avant le retrait français, il a même publié des communiqués soulignant que « la guerre contre la France ne concerne pas le sol français ou européen ». Sa nouvelle priorité officielle, ce sont les « pays ennemis soutenant les juntes ».
Cela se lit-il dans le type d’otages ciblés ?
Très clairement. Les attaques contre des cibles civiles occidentales en zone urbaine ont cessé depuis 2017 — la dernière, c’est l’assaut du restaurant Aziz Istanbul à Ouagadougou. Depuis la libération de trois otages italiens en février 2024, les derniers Occidentaux détenus, les personnes enlevées sont désormais des Chinois, des Indiens, des Égyptiens, des Iraniens, et beaucoup de ressortissants locaux. Le groupe a obtenu la rançon la plus élevée jamais versée dans la région — au moins 50 millions de dollars — pour la libération d’un citoyen émirati. La logique économique de la prise d’otages s’est mondialisée en même temps qu’elle s’est désoccidentalisée.
Quelles trajectoires se présentent alors au JNIM ?
Deux voies, principalement, et elles renvoient à une même question : faut-il rompre avec Al-Qaïda ? D’un côté, l’émergence d’une gouvernance territoriale structurée pourrait conduire à une rupture, sur un modèle proche du modèle syrien. De l’autre, une implantation par la force, sans alliances, pourrait au contraire resserrer les liens avec la maison mère. Si rupture il y a, elle passera par un nouveau schéma de gouvernance — par des accords avec d’autres partis politiques au Mali, ou d’autres tenants de l’islam politique, qui distendraient progressivement le lien avec Al-Qaïda. Mais les risques sont considérables : une rupture trop hâtive, pensée comme une autonomisation, profiterait mécaniquement à un État islamique en pleine ascension.
Cette comparaison avec la Syrie est-elle vraiment opérante ? On a vu un acteur, autrefois affilié à Al-Qaïda, accéder au pouvoir d’État.
Elle est opérante comme grille, pas comme prophétie. Ce que montre le précédent syrien, c’est qu’un groupe peut transformer un capital militaire et territorial en capital politique, et que l’affiliation à une maison mère internationale peut devenir un fardeau dès lors qu’on vise la gouvernance. Mais la rupture ne doit pas être posée comme une condition préalable imposée de l’extérieur au JNIM dans une éventuelle reconfiguration malienne ou régionale. Elle viendra, le cas échéant, par la logique des accords politiques, pas par une injonction. Si les dernières offensives au Mali ne débouchent sur rien de plus convaincant qu’au nord du pays, la frustration née de cette impasse pourrait au contraire affaiblir le JNIM et profiter à l’État islamique. Cela pourrait également limiter le pouvoir de l’aile la plus politique du JNIM, davantage prête à négocier, au profit de celle qui préfère prendre le pouvoir par la force et sans concessions.
Vous tirez un parallèle frappant avec le Moyen-Orient et la « guerre contre le terrorisme ». Que devraient faire les démocraties européennes ?
C’est un avertissement, et il découle de tout ce qui précède. Au Moyen-Orient, la « guerre contre le terrorisme » a indirectement renforcé le pouvoir des milices chiites. Grâce à elles, Téhéran a fini par exercer son contrôle sur quatre capitales arabes et par menacer la navigation dans deux détroits maritimes vitaux. Ces milices sont devenues une menace pour la paix et l’économie mondiales à un niveau que même l’État islamique, au plus fort de son contrôle territorial en Irak et en Syrie, n’avait jamais atteint. C’est ce que j’appelle un aveuglement stratégique : à force de combattre une menace, on en a nourri une autre, plus grande. Cet aveuglement ne doit pas se reproduire en Afrique avec les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey.
Quels dilemmes cela pose-t-il, très concrètement, à Paris et à Bruxelles ?
Des dilemmes qu’on ne peut plus éluder. Faut-il faciliter des négociations, voire négocier directement avec le JNIM, une organisation classée terroriste ? Faut-il poursuivre la « guerre contre le terrorisme » telle qu’elle est menée depuis plus de vingt ans, ou explorer d’autres voies de contre-insurrection, en combinant puissance militaire, négociations et accords politiques ? Et comment faire converger des intérêts parfois opposés entre Paris ou Washington et les partenaires locaux ? Je crois qu’il faut renverser la logique. La guerre doit redevenir un outil parmi d’autres au service d’un objectif politique, et non l’objectif lui-même. Parce que même le terrorisme, au fond, est rarement une fin en soi : c’est une carte dans une palette d’actions plus large, un levier utilisé par des acteurs armés non étatiques pour atteindre des buts politiques. Tant qu’on traitera le symptôme militaire et sécuritaire sans traiter la question politique, on continuera de fabriquer, sans le vouloir, les conditions de la prochaine expansion.
Sources
- Littéralement, « Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans ». Il s’agit de la branche sahélienne d’Al-Qaïda, créée en 2017 par la fusion de plusieurs groupes djihadistes actifs au Mali et dans le Sahel.
- Wassim Nasr, « The Islamic State’s Growing Footprint in the Sahel », Soufan Center, juin 2026.