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La recherche montre régulièrement comment la vie politique démocratique peut servir les intérêts des groupes les plus aisés, permettant une accumulation considérable de richesses au sein d’un cercles restreints d’entreprises et d’individus 1. Jeffrey Winters observe ainsi dans son ouvrage consacré à l’oligarchie que la participation de tous les citoyens à la vie démocratique, dont la plupart appartiennent aux classes populaires et moyennes, ne remet que rarement en cause la concentration verticale de la richesse et du pouvoir, qui demeure inchangée. Ces inégalités profondément ancrées alimentent, au moins en partie, la réaction populiste actuelle contre la classe politique en place dans les démocraties du monde entier.
Pourtant, dans plusieurs pays, ce sont les oligarchies elles-mêmes qui ont su capter ce mouvement de rejet. Donald Trump en offre l’illustration la plus frappante de la convergence possible entre la richesse oligarchique et la rhétorique anti-establishment.Les parcours d’Andrej Babiš en République tchèque, de Thaksin Shinawatra en Thaïlande au début des années 2000 et de Jair Bolsonaro au Brésil relèvent de la même logique. Le président indonésien Prabowo Subianto s’inscrit également dans cette lignée.
L’Indonésie est régulièrement décrite comme une démocratie oligarchique, un système dans lequel un petit groupe d’individus extrêmement riches exerce une influence considérable sur la vie politique. La frontière entre secteur privé et fonction publique est perméable : les hommes d’affaires influents ne se contentent pas d’être proches des dirigeants, ils se lancent souvent en politique en créant des partis, en se présentant aux élections régionales, en occupant des postes ministériels, et dans le cas de Prabowo, certains vont jusqu’à accéder à la présidence. Prabowo Subianto est en effet le produit de la classe oligarchique indonésienne au sens le plus littéral du terme : un général fortuné qui a bâti son succès commercial et politique grâce aux privilèges accumulés pendant l’ère autoritaire de l’« Ordre nouveau » (Orde Baru). Et pourtant, depuis son accession au pouvoir en 2024, il s’en est pris aux plus grandes fortunes du pays, mettant leurs intérêts sous pression afin d’obtenir des concessions financières.
Prabowo au sein de l’oligarchie indonésienne
Dans un régime oligarchique, le pouvoir politique réel dépend moins des résultats électoraux et de la popularité des élites que de la capacité d’un petit groupe d’individus extrêmement fortunés à mobiliser des ressources matérielles et politiques pour défendre leurs intérêts privés 2. Dans le contexte indonésien, ce cadre analytique a été abondamment mobilisé par les chercheurs comme par les militants. Ainsi, Robison et Hadiz, dont les travaux restent une référence pour comprendre l’économie politique indonésienne, ont régulièrement soutenu que, dans l’Indonésie post-Suharto, le véritable pouvoir est resté entre les mains des riches héritiers de l’ancien régime autoritaire 3, malgré une réorganisation radicale du système politique.
Si cette théorie ne permet pas de rendre compte des changements majeurs que la démocratie a apportés aux Indonésiens, elle présente toutefois l’intérêt d’éclairer la persistance et la prédominance de certains types d’acteurs dans l’Indonésie post-autoritaire. En effet, de nombreux magnats et militaires qui avaient prospéré sous le régime de l’« Ordre nouveau » de Suharto (1966-1998) ont trouvé de nouveaux moyens d’accumuler des richesses dans la démocratie électorale décentralisée qui a suivi. L’envolée des cours des matières premières, notamment du charbon, de l’huile de palme et des minerais, à partir du début des années 2000, a permis de créer de nouvelles fortunes et remis à flot les acteurs économiques que la crise financière asiatique de la fin des années 1990 avait laissé au bord de la faillite.
L’ascension politique de Prabowo offre un exemple illustratif de cette thèse oligarchique et témoigne de l’influence politique durable dont jouissent les individus installés au sommet du triangle institution militaire-monde des affaires-scène politique. Il incarne le pouvoir et les privilèges de l’ancienne ère autoritaire : gendre de l’ancien dictateur Suharto, il a dirigé jusqu’à la transition démocratique l’unité d’élite des forces spéciales de l’armée indonésienne. Pourtant, Prabowo s’est forgé une identité politique post-autoritaire précisément basée sur la dénonciation des dérives liées à la corruption des élites. Après avoir fondé son propre parti politique, Gerindra, il s’est construit une image nationaliste et populiste. L’analyse influente d’Edward Aspinall sur la campagne présidentielle de 2014 met en lumière cette contradiction flagrante : Prabowo condamne l’oligarchie tout en étant, selon toute définition classique, l’un de ses plus éminents bénéficiaires et acteurs. Sa fortune, issue du charbon, de l’huile de palme, du bois et d’autres activités extractives, trouve ses origines dans les privilèges accumulés par sa famille sous l’« Ordre nouveau » 4. Ses campagnes présidentielles ont été financées en grande partie par son frère Hashim Djojohadikusumo, l’un des hommes les plus riches d’Indonésie, ainsi que par d’autres magnats de premier plan.
Malgré ces origines oligarchiques, Prabowo s’est toujours présenté, avec constance et un grand sens de la mise en scène, comme l’ennemi juré de l’élite corrompue. Depuis plus d’une décennie, ses publications et ses déclarations publiques, s’en prennent aux hommes d’affaires, qu’il traite à la fois de cupides, prédateurs, et voleurs, à grand renfort d’allusions accusatrices très claires sur la prédominance des Indonésiens d’origine chinoise au sein de l’élite économique du pays. Prabowo est donc le produit à la fois du racisme institutionnalisé et du clientélisme qui régnaient sous le régime de l’« Ordre nouveau » 5.
Prabowo Subianto est devenu en octobre 2024 le troisième président indonésien élu au suffrage direct, accédant ainsi au poste qui lui avait déjà échappé deux fois lors des précédentes élections. Au cours des deux années qui ont suivi son arrivée au pouvoir, il a gouverné exactement comme il l’avait toujours laissé entendre : en privilégiant le nationalisme économique et les mesures populistes, sans guère se soucier des détails de la gouvernance ; en préférant la diplomatie internationale et les voyages à l’étranger aux rencontres avec ses électeurs ; en cultivant le faste, l’apparat et les rituels nationalistes plutôt que les aspects de la gestion concrète du gouvernement et du pays. Enfin, fidèle à cette rhétorique qu’il cultive depuis des décennies, Prabowo affiche ouvertement son mépris pour une partie de la classe oligarchique indonésienne. L’association, chez lui, d’une idéologie étatiste et de relations avec les différentes factions de l’élite économique qui, même publiquement, apparaissent comme particulièrement houleuses, a donné naissance à un nouveau type d’interventionnisme, qui va bien au-delà de ce qu’avaient tenté ses prédécesseurs.
S’en prendre aux oligarques
Trois interventions majeures, engagées depuis son arrivée au pouvoir, illustrent cette hostilité de Prabowo envers les élites économiques. Tout d’abord, le Groupe de travail chargé de l’application de la réglementation forestière (Satgas PKH), dirigé par Sjafrie Sjamsoeddin, proche allié de Prabowo et ministre de la Défense, a confisqué plus de trois millions d’hectares de plantations de palmiers à huile et de forêts à des dizaines d’entreprises accusées d’avoir enfreint leurs permis. Une partie de ces actifs a été transférée à Agrinas, une nouvelle entreprise agroalimentaire publique. Cette redistribution d’énormes actifs productifs, orchestrée par l’État, s’opère hors de toute procédure juridique et consultative, sur la base de mécanismes de gouvernance opaques qui laissent une large place au favoritisme. Les entreprises dont les actifs n’ont pas été saisis se sont quant à elles vu infliger des amendes.
Le programme « Patriot Bond » de Prabowo, mis en place par l’intermédiaire de Danantara, le nouvel organisme souverain chargé des investissements, en est un autre exemple révélateur. Les grandes entreprises nationales ont été poussées à adhérer à ce programme et à accepter un coupon fixe de 2 %, alors que les rendements des obligations de référence et des obligations destinées au grand public se situent entre 5,25 % et 5,95 % environ 6. Certains y ont vu un test de loyauté imposé aux grands capitaux. De plus, il est largement admis que le régime de Prabowo cible tout particulièrement les conglomérats d’origine chinoise qui occupent les premières places des classements des fortunes du secteur privé indonésien, et avec lesquels il entretient des relations ouvertement conflictuelles 7. Cette dynamique prolonge un schéma bien plus ancien, hérité de l’ère autoritaire, selon lequel le capital des Indonésiens d’origine chinoise est toléré et périodiquement exploité, tant qu’il reste politiquement docile 8.
Elle traduit aussi la quête fébrile de nouvelles recettes au sein d’un État soumis à des tensions budgétaires croissantes. Ce programme obligataire protège désormais aussi les fonds illicites. La loi n° 4/2026, modifiant la loi de 2023 sur le secteur financier (P2SK) et en vigueur depuis le 17 juin, insère l’article 50A, soustrait les achats de « Patriot Bonds » à toute poursuite pénale, fiscale ou civile, interdit l’utilisation des données transactionnelles comme preuve ou comme motif de nouvelle imposition, et exempte même ces fonds de tout contrôle quant à leur origine 9.
De fait, la participation à ce programme obligataire risque de devenir un dispositif de blanchiment d’argent doté d’une couverture légale. Des sources internes expliquent en privé que ce nouveau système permet aux capitaux favorisés ou dociles de convertir des richesses illicites ou non déclarées en actifs pour l’État tout en restant à l’abri de tout contrôle.
Une logique comparable est à l’œuvre dans certains volets de la vaste campagne anticorruption qui alimente la une des journaux depuis l’arrivée au pouvoir de Prabowo. Les dossiers les plus spectaculaires, portant sur des pertes pour l’État chiffrées en dizaines de milliers de milliards de roupies, ont visé des rivaux commerciaux et des fonctionnaires critiques ou opposés au programme présidentiel. Le pouvoir de l’État s’exerce de manière sélective : les observateurs les mieux informés voient dans ces « opérations de nettoyage » anticorruption des règlements de comptes politiques 10. Des rivalités de pouvoir internes complexes sont également à l’œuvre entre les différentes branches de l’appareil sécuritaire : la police, le procureur général et l’armée. Il en résulte un État de droit de plus en plus mis à mal, dont l’instrumentalisation décomplexée suscite la crainte, tant dans le monde des affaires que dans la bureaucratie et la société civile.
La troisième intervention, qui confirme l’aggravation du conflit avec le secteur privé, est la création de Danantara Sumberdaya Indonesia, une nouvelle filiale de Danantara, le véhicule d’investissement public indonésien, que le gouvernement a désigné comme unique intermédiaire pour les exportations de matières premières stratégiques, notamment l’huile de palme, le charbon et certains minerais. Cette annonce, faite en mai, a surpris le cabinet de Prabowo lui-même, stupéfait le monde des affaires et déclenché une onde de choc sur les marchés. La justification avancée était de mettre fin à des pratiques frauduleuses anciennes et généralisées, par lesquelles les entreprises du secteur des ressources sous-facturent systématiquement leurs exportations et les transfèrent vers des filiales situées dans des pays où la fiscalité est moins élevée (principalement Singapour) afin d’échapper à l’impôt — un problème grave qui appelle effectivement une réponse urgente.
Reste une question : si le seul objectif du président était de réformer la facturation, pourquoi ne pas se concentrer uniquement sur les douanes et l’administration fiscale, plutôt que de créer toute une fonction de courtage à l’exportation au sein de Danantara, un organisme public de plus en plus lourd et complexe placé sous le contrôle direct du chef de l’État ? 11
Danantara est en effet devenue pour Prabowo une sorte d’État dans l’État : elle contrôle tous les actifs des entreprises publiques, dirige toutes les grandes banques d’État, gère un « fonds de développement » destiné aux programmes gouvernementaux et pouvant être utilisé avec une grande latitude, et disposera désormais d’une fonction de supervision des exportations qui lui conférera un contrôle immense sur les activités des exportateurs tant publics que privés.
Dans les conversations privées, les élites politiques nationales et régionales ne doutent pas que Danantara ouvre la voie à des opportunités d’enrichissement personnel. Plus de 7 milliards de dollars sont investis dans les industries des ressources naturelles, la production de bioéthanol et les installations agroalimentaires, autant de secteurs dans lesquels certains acteurs du monde des affaires peuvent facilement devenir des partenaires d’investissement. Le frère de Prabowo s’est rendu à plusieurs reprises dans l’un des parcs industriels de nickel les plus stratégiques et les plus lucratifs d’Indonésie, vêtu de l’uniforme de Danantara et accompagné de Haji Isham, l’un des principaux soutiens financiers de Prabowo et membre de la clique « privilégiée » des magnats. Le bruit court désormais que ces deux fidèles négocieraient des parts pour Danantara dans ce parc géré par des investisseurs chinois, et chercheraient également à y faire entrer leurs propres entreprises.
De l’oligarchie au néo-royalisme ?
Ce système de récompenses et de sanctions n’est pas une invention de Prabowo. Sous l’ancien président Joko Widodo, dit Jokowi, les interventions nationalistes et les entreprises publiques servaient déjà à distribuer sélectivement des avantages matériels. Mais l’approche de Jokowi servait les intérêts d’un large éventail d’acteurs du monde des affaires. Jokowi s’est montré habile à offrir des rentes et des opportunités aux grands magnats, tout en utilisant simultanément les entreprises publiques et l’appareil réglementaire pour discipliner le capital privé et le réorienter vers les objectifs de développement national 12.
Surtout, Jokowi a réintroduit ce que l’on pourrait appeler la « dimension coercitive » du pouvoir d’État. Sous sa présidence, l’appareil coercitif de l’État — les autorités fiscales, la commission anti-corruption, le bureau du procureur général — a été mobilisé pour faire comprendre au secteur privé que sa relation avec l’État était conditionnelle 13. Cette combinaison d’opportunisme et de discipline a conféré à Jokowi un pouvoir de négociation inhabituel, d’autant plus qu’il n’appartenait pas lui-même à la classe oligarchique. Par exemple, ses interventions dans les industries extractives ont su équilibrer les ambitions de l’État et les intérêts des entreprises nationales, ce qui lui a valu un capital politique considérable. Pour ce faire, il a redistribué les principaux actifs extractifs, les faisant passer de sociétés étrangères à des acteurs nationaux, et a élargi les possibilités de recherche de rente pour un grand nombre de financiers bien connectés. Plus important encore, Jokowi a associé ces possibilités de recherche de rente à des programmes de protection sociale et d’infrastructures de grande ampleur qui ont soutenu sa popularité 14.
En quoi, dès lors, l’approche de Prabowo diffère-t-elle de celle de Jokowi ? La guerre que mène Prabowo contre les oligarques n’est pas l’œuvre d’un populiste rebelle s’en prenant à l’establishment capitaliste ; elle ressemble davantage à la formation d’une nouvelle clique — la famille de Prabowo, ses fidèles au sein de l’armée, les initiés de Danantara — qui consolide une cour autour de son souverain. C’est le type de système « néo-royaliste » décrit par Goddard et Newman comme caractéristique de la deuxième présidence Trump. Leurs travaux tentent de définir l’ordre mondial émergent non plus comme un système organisé autour d’États souverains négociant en tant qu’acteurs unitaires, mais plutôt comme un « système de cliques formant des réseaux d’élites politiques, financières et militaires dévouées à des dirigeants individuels » qui prélèvent des tributs matériels et symboliques auprès de leurs clients.
Bien que leur argument porte sur le système international, il permet de distinguer le style de gouvernance de Prabowo de celui de ses prédécesseurs. Sa manière distante de gouverner, qui consiste à déléguer l’essentiel de la décision à un petit cercle de militaires et de fidèles, et la crainte généralisée que le président inspire à ses ministres comme à ses fonctionnaires, relèvent l’une et l’autre d’un fonctionnement de cour.
Dans cette optique, on peut lire les interventions étatiques comme autant de dispositifs d’extraction de tributs : le programme des « Patriot Bonds » et, plus largement, des entreprises comme Danantara, permettent, au niveau national, non seulement de contrôler et de distribuer le capital d’État, mais aussi d’orienter les entreprises privées et d’extorquer des tributs aux plus grandes fortunes nationales. Sur le plan international, ce système fonctionne comme un fonds souverain conçu pour conclure des accords avec les grands capitaux des États-Unis, du Golfe, de Russie et de Chine. Ce faisant, il devient un vecteur permettant à des alliés fidèles de nouer des partenariats lucratifs à l’étranger selon des modalités proches de celles utilisées par Goddard et Newman pour décrire l’ordre néo-royaliste émergent.
La guerre que mène Prabowo contre le système oligarchique n’est donc pas un programme de redistribution au sens populiste du terme, ni même une véritable attaque contre l’élite économique, mais une nouvelle forme de mainmise de l’élite, sur le modèle de la cour.
Mais cette cour est politiquement fragile.
La fragilité politique du régime de Prabowo
Dans la vision du monde de Prabowo, l’État ne devrait pas être un arbitre neutre entre des intérêts concurrents, mais un instrument entre les mains d’un dirigeant fort, utilisé pour mettre le capital privé au pas. Son mandat a jusqu’à présent été marqué par une mise en œuvre chaotique de ce programme.
Les attaques contre l’establishment devraient, en principe, constituer un atout politique dans un pays où la majeure partie de la population active reste employée dans le secteur informel, où la classe moyenne est de plus en plus précaire et où les manifestations contre la cupidité politique, la corruption et l’inflation sont devenues courantes. Mais la politique erratique de Prabowo ne fait pas que saper la confiance des investisseurs et de l’establishment technocratique indonésien ; le soutien de l’opinion publique semble lui aussi de plus en plus fragile.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Prabowo, le rythme de publication des sondages nationaux a nettement ralenti, le président semblant délaisser l’opinion publique et les études de comportement électoral. Mais l’évolution n’en reste pas moins lisible. Indikator Politik Indonesia, l’institut de sondage le plus fiable et le plus suivi du pays, a relevé un taux de satisfaction de 79,3 % concernant l’action de Prabowo en janvier 2025, pendant la période de « lune de miel » qui suit traditionnellement l’investiture ; début septembre de la même année, ce taux était tombé à 58,9 % à la suite de manifestations nationales contre un projet de loi visant à augmenter les indemnités des parlementaires. À ce moment-là, une majorité relative des personnes interrogées évaluait les mesures de Prabowo en matière d’économie, de politique et de sécurité de manière négative 15. Puis Prabowo a bénéficié d’une nouvelle remontée, renouant avec environ 79,9 % d’approbation dès la troisième semaine de janvier 2026 16. Mais, cinq mois plus tard, son taux de satisfaction a de nouveau chuté : un sondage Indopol réalisé entre le 26 mai et le 1er juin 2026 a établi ce taux à 59,8 %, plus d’un tiers des personnes interrogées insatisfaites citant la hausse du coût des produits de première nécessité comme leur principale source de mécontentement 17.
La croisade anti-oligarchie menée par Prabowo ne semble pas non plus porter ses fruits sur le plan politique car la population reste avant tout sensible aux difficultés immédiates de son quotidien.
Le regain de popularité observé fin 2025 a coïncidé avec la mise en place d’un dispositif d’urgence visant à fournir du riz, de l’huile de cuisson et des aides financières à plus de 35 millions de foyers 18. Mais même au plus fort de ce rebond, comme l’a écrit l’expert des opinions publiques Burhanuddin Muhtadi, les indicateurs plus fins du soutien politique n’ont pas suivi : la cote de popularité de Prabowo est passée de 68,9 % en janvier 2025 à 46,7 % fin octobre, et le soutien à son parti, Gerindra, a chuté de 36 à 29 % sur la même période 19.
Les causes de ce recul du soutien au gouvernement sont structurelles et la guerre menée par Prabowo contre l’oligarchie n’a guère contribué à résoudre ces problèmes complexes qui affectent la vie quotidienne d’une population en situation de précarité économique. La classe moyenne indonésienne ne cesse de décroître, passant d’environ 52 millions de personnes en 2016 à moins de 47 millions en 2025 20, selon l’Agence nationale des statistiques, alors même que la croissance globale se maintient entre 4 et 5 % 21.
Parallèlement, les transferts du gouvernement central vers les collectivités locales ont été réduits d’environ 270 000 milliards de roupies, soit 16 milliards de dollars, afin de contribuer au financement des programmes centralisateurs phares du président, ce qui a poussé dix-huit gouverneurs de province à se rendre à Jakarta pour manifester leur mécontentement 22. Certaines collectivités régionales affirment ne plus être en mesure de verser les salaires à temps, et la tension monte. Des manifestations violentes ont même éclaté dans le district oriental de Tidore Kepulauan en juillet 2026, lorsque le régent (bupati) a annoncé que 30 % des fonctionnaires seraient temporairement mis en congé sans solde. Dans les régions les plus pauvres du pays, la fonction publique constitue la première source d’emplois et de revenus. Les manifestations d’étudiants, de travailleurs et de fonctionnaires se multiplient sur tout le territoire.
Aucune des mesures prises par Prabowo contre le grand capital – ni les saisies foncières menées par le groupe de travail sur les forêts, ni le programme des « Patriot Bonds », ni le nouveau monopole sur les exportations de matières premières – ne s’attaque à la précarité ressentie par de nombreux Indonésiens. Les actifs et les recettes récupérés auprès des magnats sont injectés dans des organismes publics et dans les programmes clefs de la présidence, mais sans que les Indonésiens qui en ont le plus besoin aient pu en bénéficier à ce jour.
Il n’est donc pas surprenant qu’en juin 2026, les étudiants soient à nouveau descendus dans la rue pour protester contre la hausse des prix du carburant et des denrées alimentaires et exiger du président qu’il renonce à ses programmes les plus coûteux 23. Danantara a été une cible privilégiée lors de ces manifestations : les étudiants y voient un nouvel instrument de mainmise sur l’État, encore moins responsable de ses actes que les précédents, et piloté cette fois directement depuis le palais présidentiel.
Le paradoxe d’un oligarque anti-oligarchie
Le fossé qui sépare la mise en spectacle populiste de ce qui se produit réellement en matière de redistribution n’est pas propre à l’Indonésie, mais définit le genre même du « populiste oligarchique ». Les droits de douane et la répression de l’immigration par Trump, la prétendue « guerre culturelle » de Bolsonaro, la rhétorique anti-Bruxelles de Babiš : chacun de ces exemples illustre la manière dont des dirigeants extrêmement riches prétendent répondre au ressentiment populaire à l’égard de l’establishment, mais soutiennent en réalité des politiques qui laissent la répartition sous-jacente de la richesse et du pouvoir largement inchangée, et renforcent souvent l’emprise de leur propre faction capitaliste sur l’État.
Une guerre contre une oligarchie corrompue devrait rencontrer un immense succès populaire en Indonésie. Mais les politiques populistes de Prabowo sont maladroites et mal mises en œuvre, et n’ont pas su trouver d’écho auprès d’une population de plus en plus inquiète pour sa sécurité économique. Pour la frange pro-démocrate de l’opinion et de la société civile, il est clair que la guerre de Prabowo est menée de manière sélective, contre ses rivaux et ceux en qui il n’a pas confiance, tandis qu’un cercle plus restreint et plus fidèle est en passe de tirer profit de ses interventions étatiques.
Ce cercle inclut sa propre famille : le conglomérat de son frère Hashim Djojohadikusumo, le groupe Arsari, s’est rapidement développé dans les infrastructures numériques, les télécommunications, l’exploitation minière et les énergies renouvelables depuis 2024, plusieurs de ses entreprises bénéficiant directement de labellisations et de partenariats liés aux projets stratégiques du président lui-même. Des magnats comme Haji Isham, qui a apporté d’énormes contributions à la campagne du président, ont également été récompensés par la présence d’alliés au sein des ministères et par de nouvelles opportunités commerciales. Les Indonésiens qui sont descendus dans la rue en août 2025, puis à nouveau en juin 2026, voient avec lucidité ce règlement de comptes sélectif, doublé d’une véritable redistribution du pouvoir au profit des riches.
Les électeurs n’adhèrent pas à la guerre que mène le président contre la classe oligarchique autant qu’il aurait pu l’espérer, en grande partie parce que ses programmes n’ont pas d’effets redistributifs directs qui donnent aux Indonésiens le sentiment que leur vie devient, ou deviendra, plus sûre ou plus prospère sur le plan économique. Au contraire, les conséquences économiques des initiatives de Prabowo sont inquiétantes. La roupie s’échange à des niveaux historiquement bas face au dollar américain, ce qui a contraint la banque centrale à relever ses taux. Ces derniers mois, les agences de notation ont mis en garde contre une éventuelle dégradation de la note de la dette souveraine à cause des problèmes de gouvernance. Cette combinaison de la pression sur la monnaie, de la hausse des prix du pétrole et de l’inflation alimentaire a mis à rude épreuve les ménages indonésiens et alimenté le mécontentement populaire.
L’ambition affichée de Prabowo est de faire de l’Indonésie une puissance autonome et respectée à l’échelle mondiale. Le pays est marqué de longue date par une tendance nationaliste qui rend la population particulièrement sensible à la subordination du pays au capital étranger et aux institutions financières internationales. Mais l’interventionnisme que prône le président — coercitif, discrétionnaire et organisé autour des intérêts de sa propre coalition oligarchique restreinte — n’est la voie ni vers une économie plus juste, ni vers une population plus satisfaite.
Sources
- Voir : Jeffrey Winters, The Blind Spot, Allen Lane, 2026.
- Jeffrey A. Winters, Oligarchy (Cambridge : Cambridge University Press, 2011), p. 6.
- Richard Robison and Vedi Hadiz, Reorganising Power in Indonesia : The Politics of Oligarchy in an Age of Markets (Routledge, 2004).
- Edward Aspinall, « Oligarchic Populism : Prabowo Subianto’s Challenge to Indonesian Democracy », Indonesia No. 99 (April 2015).
- Liam Gammon, « Prabowo’s Dog-Whistling » New Mandala, 12 juin 2014.
- Leo Suryadinata and Siwage Dharma Negara, « Danantara’s Patriot Bond and the Unchanged Role of Chinese-Indonesian Conglomerates », ISEAS Perspective 2026/23
- Eve Warburton, « Prabowo’s new brand of resource nationalism », East Asia Forum, 14 juin 2026.
- Leo Suryadinata and Siwage Dharma Negara, ‘Danantara’s Patriot Bond and the Unchanged Role of Chinese-Indonesian Conglomerates’
- Ronny P. Sasmita, ‘The Hidden Amnesty in Indonesia’s Cut-Rate Patriot Bonds,’ Asia Times, juin 24, 2026.
- Hasnan Bachtiar, « Prabowo’s populist war on corruption. Can it really work ? », Indonesia at Melbourne, 5 août 2025.
- Eve Warburton, « Prabowo’s new brand of resource nationalism », East Asia Forum, 15 juin 2026.
- Ibid.
- Marcus Mietzner, The Coalitions Presidents Make, Cornell University Press, 2023.
- Sana Jaffrey and Eve Warburton (eds) The Jokowi Presidency : Indonesia’s Decade of Authoritarian Revival (ISEAS, 2025).
- Julian Isaac, « Survey Shows Public Satisfaction with President Prabowo Drops to 58.9 Percent », Indonesia Business Post, 26 septembre 2025.
- « Prabowo’s Approval Nears 80 %, Surpassing Jokowi and SBY : Survey », Jakarta Globe, janvier 2026.
- « Survey : Prabowo’s Approval Falls to 59.8 % as Economic Concerns Grow », Tempo, 9 juin 2026.
- Burhanuddin Muhtadi, « After the Unrest : How Indonesia’s President Prabowo Regained Trust and Why It Might Not Last », Fulcrum, 20 novembre 2025.
- Ibid.
- « Indonesia Layoffs Top 23,000 in 2026 as Economists Warn of Economic Slowdown », Asia Pacific Solidarity Network, 6 juillet 2026.
- « Indonesia’s Middle Class Is Shrinking and With It, the Engine of Growth », Jakarta Globe, 19 août 2025.
- Kennedy Muslim, Burhanuddin Muhtadi, « A Gathering Storm : How Prabowo’s Fiscal Centralisation and Out-of-Touch Elites Fuel Discontent and Protests », Fulcrum, 16 octobre 2025.
- « Indonesia Deploys Thousands of Security Forces as Students Protest Prabowo », Bloomberg, 12 juin 202.