Le 31 juillet, pour la première fois depuis 1998, le Trésor américain est intervenu pour acheter du yen, aux côtés de Tokyo et, selon les sources de marché, de Séoul.
Alors que le débat académique cherchait à enterrer la question des changes 1, la pratique la remet au cœur de la politique internationale. Ainsi la semaine dernière a vu la plus importante opération de change coordonnée depuis l’intervention post-Fukushima de 2011, ainsi que le premier achat conjoint de yens par Washington et Tokyo depuis juin 1998.
Rappelons les faits d’abord, en trois séquences.
- Jeudi 30 juillet : avec un yen à son plus bas depuis 1986 (163 pour un dollar), le ministère des Finances japonais déclenche la plus grosse intervention en une séance de l’histoire de Tokyo, 53 à 59 milliards de dollars selon les estimations 2. Le même jour, selon les sources de marché à Séoul, la Banque de Corée intervient en parallèle alors que le won aussi faisait face à des pressions à la baisse depuis des mois. Il atteint suite à ces interventions coordonnées un plus haut de neuf mois 3.
- Vendredi 31 juillet : selon une révélation du Financial Times 4, la Fed de New York achète des yens pour le compte du Trésor, non pas contre des dollars mais contre des euros. Le montant, non officiel, correspondrait à la note manuscrite de Scott Bessent photographiée à Camp David : « Buy Japanese Yen (JPY) $5-10 bil » 5.
- Lundi 3 août : confirmations officielles, ce qui est déjà un fait extrêmement rare. La ministre des Finances Satsuki Katayama revendique l’action « en coordination avec le département du Trésor » et annonce le recours futur à la facilité de repo FIMA de la Fed 6. Bessent promet de « ne pas hésiter à participer à de nouvelles interventions conjointes » pour « corriger la sous-évaluation substantielle du yen » 7. Trump a donné la clef politique de cette opération : c’est un « signal d’amitié … Ils voulaient un peu d’aide, et nous sommes toujours là pour le Japon » 8 avant d’ajouter le lendemain sur Fox News : « le Japon a toujours été très bon envers nous, à l’exception, bien sûr, de Pearl Harbor. »
Le choix des instruments dit l’essentiel de la doctrine : une protection monétaire discrétionnaire, adossée aux accords commerciaux de 2025 et calibrée pour ne rien coûter ni au dollar ni au marché des bons du Trésor.
- D’abord en vendant des euros plutôt que des dollars, Washington soutient le yen sans affaiblir sa propre monnaie. L’Europe, absente de la table, encaisse l’appréciation dans une opération que les analystes de HSBC ont qualifié de « highly unusual, maybe unprecedented ». Il est extrêmement rare d’intervenir avec l’euro sans associer la BCE, qui se refuse jusqu’ici à tout commentaire.
- La règle n’est écrite nulle part, mais elle structure depuis des décennies les usages entre banques centrales : en s’en affranchissant, Washington traite la monnaie européenne comme un simple instrument de réserve et adresse aux Européens un signal de mépris.
- Ensuite, la facilité FIMA, que Bessent veut « augmenter dans les prochains mois », permet aux banques centrales alliées de lever des dollars en mettant en pension leurs Treasuries (jusqu’à 60 milliards par contrepartie) sans les vendre.
- Personne à Washington ne veut voir Tokyo (1 140 milliards de dollars de titres américains) financer la défense du yen en pesant sur un marché obligataire déjà nerveux. Si la protection est réelle, son coût, pour l’Amérique, est nul.
- Neuf mois après le sauvetage du peso, explicitement conditionné à la victoire de Javier Milei, Washington déploie une seconde fois le même instrument.
Pour comprendre ce mouvement, il faut le lire en séquence avec le précédent argentin du sauvetage du peso, la nouvelle demande du Pakistan pour une ligne de swap, ou encore celle des Émirats arabes unis, qui ont eux aussi émis le souhait d’une ligne de swap, sans que les autorités américaines n’y aient donné suite pour l’instant.
- En octobre 2025, le Trésor finalise une ligne de swap de 20 milliards de dollars avec la banque centrale argentine et achète directement des pesos via l’Exchange Stabilization Fund, un instrument discrétionnaire par excellence, dont les décisions sont par la loi « définitives et insusceptibles de recours » 9.
- La conditionnalité est énoncée publiquement par Trump : « S’il perd, nous ne serons pas généreux avec l’Argentine ». Milei gagne. L’Argentine rembourse en janvier avec « des dizaines de millions de profit pour le contribuable » selon Bessent 10, la ligne est toujours ouverte.
Il reste à comprendre pourquoi une administration obsédée par la définition d’un cadre asymétrique avec ses alliés, y compris les plus fidèles, intervient directement sur le plan monétaire et pourquoi, elle est prête à mettre en risque sa crédibilité et celle du Dollar dans des interventions/ opérations à haut risque.
- Le soutien au yen et au won ne peut se lire indépendamment des accords commerciaux asymétriques de 2025 : les engagements d’investissement qui en forment le cœur sont libellés en dollars mais financés par des économies dont les monnaies se dépréciaient. Dès lors laisser filer le yen et le won revenait, pour Washington, à rendre insolvables ses propres « tributaires ».
- L’ampleur des engagements donne la mesure de ce qui est en jeu. Côté japonais, 550 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis d’ici 2029, dont les projets sont sélectionnés par un comité présidé par le secrétaire au Commerce Howard Lutnick, avec une répartition des bénéfices allant jusqu’à 90/10 en faveur des États-Unis et une menace explicite de rétablissement des tarifs en cas de défaillance 11. Côté coréen, 350 milliards de dollars, dont les versements en numéraire sont plafonnés à 20 milliards par an, un garde-fou obtenu par Séoul précisément pour ménager le won, sa demande d’un swap dollar-won permanent ayant, elle, été refusée 12.
- Le lien entre protection monétaire et échéances de paiement n’est pas une simple inférence : dès janvier, les analystes de Séoul relient explicitement la pression verbale (jawboning) de Bessent sur le won au calendrier de l’accord 13.
- Le dispositif applique ainsi à la lettre la doctrine Miran : faire porter aux alliés le coût de l’ajustement du dollar, en échange de la protection américaine 14.
Il ne s’agit donc pas d’un retour à la coordination monétaire internationale à la manière des accords du Plaza, mais d’un geste purement unilatéral qui court-circuite les formats multilatéraux appropriés, comme le G7 ou le G20, ou la coopération entre banques centrales. Cet épisode montre que l’administration Trump est en train d’ériger un modèle concurrent, hégémonique, bilatéral et conditionnel.
- La force du dispositif tient à ce que la coercition y prend la forme d’une demande : le gouvernement de Tokyo souhaitait l’intervention, celui de Séoul réclamait une ligne de swap, tout comme Buenos Aires. Chaque protégé peut donc présenter la vassalisation comme une victoire domestique.
- Cependant tous les paramètres (monnaies éligibles, calendrier, contreparties, droit de retrait) demeurent à la discrétion de Washington.
La question que cette séquence pose à l’Europe n’a rien de technique : dans un système où la protection monétaire s’échange contre l’alignement, que vaut une monnaie qui n’a ni protecteur ni doctrine pour se protéger elle-même ?
Sources
- Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas, Hélène Rey, « Don’t blame global imbalances on the undervalued yuan », The Economist, 28 juillet 2026. Les trois économistes y soutiennent que la sous-évaluation du yuan est un symptôme des déséquilibres mondiaux plutôt que leur cause : l’ajustement doit venir des politiques internes (consommation en Chine, discipline budgétaire aux États-Unis) et non du taux de change comme défendu dans ces pages. Quelques jours plus tôt, le rapport semestriel du Trésor américain renonçait une nouvelle fois à désigner la Chine comme manipulatrice de sa monnaie, tout en la maintenant sur sa liste de surveillance. Voir le communiqué du département du Trésor du 23 juillet 2026.
- Shintaro Inkyo, Masahiro Hidaka, « Inside Scott Bessent’s yen gambit : how the U.S. Treasury joined Japan’s record intervention », Fortune, 1er août 2026.
- Ik-Hwan Kim, Man-Su Choi, « Won hits nine-month high as Korea, US, Japan launch unprecedented joint FX intervention », KED Global (The Korea Economic Daily), 31 juillet 2026.
- Kate Dugui, Claire Jones, Katie Martin, Ian Smith, David Keohane, « US Treasury undertakes historic intervention in yen market », Financial Times, 1er août 2026.
- Shintaro Inkyo, Masahiro Hidaka, « Inside Scott Bessent’s yen gambit : how the U.S. Treasury joined Japan’s record intervention », Fortune, 1er août 2026.
- « Statement by Ms. KATAYAMA Satsuki, Minister of Finance, Japan », ministère des Finances du Japon, 3 août 2026.
- Lee Ying Shan, « Yen intervention : US, Japan confirm coordinated action, signal readiness for more », CNBC, 3 août 2026.
- Jennifer A. Dlouhy, « Trump Says Yen Intervention Is Signal of Friendship With Japan », Bloomberg, 2 août 2026.
- 31 U.S. Code § 5302 — Exchange Stabilization Fund, U.S. House of Representatives, Office of the Law Revision Counsel.
- « Argentina has repaid its $20 billion credit line from Trump administration, Scott Bessent says », Fortune, 9 janvier 2026.
- Kristi Govella, « New Documents Reveal Next Steps in US-Japan Trade Deal », Center for Strategic and International Studies (CSIS), septembre 2025.
- Tom Ramage, « U.S., South Korea Move to Lock In Lower Tariff Rate with $350 Billion Deal », Korea Economic Institute of America (KEI), novembre 2025.
- Sang-eun Lucia Lee, « Bessent’s rare comment on won lifts Korean currency », KED Global, 15 janvier 2026.
- Rebecca Patterson, « The Mar-a-Lago Accord’s Economic Ripple Effect Widens », Council on Foreign Relations, 27 janvier 2026.