La Volhynie est une région d’Europe centrale historiquement multiethnique, dont la majeure partie appartenait à la Pologne jusqu’en 1939, au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Elle a ensuite été envahie par l’Armée rouge, puis par l’Allemagne nazie entre 1941 et 1944, avant d’être reprise par les Soviétiques et enfin rattachée à l’URSS en 1945. Elle se trouve actuellement sur le territoire de l’Ukraine.

  • Dans la nuit du 10 au 11 juillet 1943, des unités de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), bras armé de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B) dirigée par Stepan Bandera, lancent une offensive coordonnée contre la population polonaise de Volhynie. Le choix du dimanche n’est pas anodin : les assaillants comptaient surprendre les fidèles polonais catholiques rassemblés dans les églises. 
  • Cette journée s’inscrit dans une campagne plus large, débutée dès février 1943, qui fait au total, entre 1943 et 1945, environ 100 000 morts polonais en Volhynie et en Galicie orientale, selon les estimations, avec la participation de civils ukrainiens mobilisés aux côtés de l’UPA, mais aussi d’Ukrainiens ayant péri pour avoir protégé leurs voisins polonais, parfois eux-mêmes ensuite tués par l’UPA.
  • La Pologne qualifie ces événements de génocide depuis une résolution de la Diète de 2016 qui a institué le 11 juillet comme journée nationale de commémoration ; une loi de 2025 a consolidé ce statut. Ces deux textes ont été votés à la quasi-unanimité des partis.
  • L’Ukraine, à l’inverse, refuse cette qualification et continue de célébrer l’UPA comme un mouvement de résistance à l’occupation soviétique et nazie, une divergence de mémoire qui alimente régulièrement les tensions bilatérales.
« La mémoire ne peut pas être au service de la haine. »

C’est dans ce contexte que Donald Tusk a publié samedi matin, 11 juillet, sur les réseaux sociaux, un enregistrement de près de trois minutes pour rappeler l’horreur historique tout en appelant à l’apaisement.

  • Il a déclaré : « C’était un génocide commis par des nationalistes ukrainiens contre des Polonais et d’autres citoyens polonais des territoires orientaux de la IIe République. […] Notre devoir envers les victimes, mais aussi notre moyen de surmonter ce passé douloureux pour bâtir un meilleur avenir, c’est la vérité. Et la vérité, c’est désigner et nommer les coupables, c’est une condamnation sans équivoque de ce crime. » 1
  • Tusk a annoncé la construction à Varsovie d’un « Mur de la Mémoire », avec une flamme éternelle et les noms de chaque victime identifiée des massacres de Volhynie ainsi que des autres victimes polonaises des guerres du XXe siècle en Ukraine.
  • Cependant, il a aussi insisté sur la nécessité de tourner la page avec Kiev : « La mémoire ne peut pas être mise au service de la haine. On ne répond pas au nationalisme par davantage de nationalisme […] L’Europe de paix et de respect mutuel, l’Europe réconciliée après la Seconde Guerre mondiale, n’a été possible que grâce à la vérité et au fait de nommer les choses. »

Le message de Tusk s’adresse en réalité au président polonais Karol Nawrocki ainsi qu’au président Zelensky, non directement nommés dans l’extrait. Il intervient alors que les relations polono-ukrainiennes traversent l’une de leurs phases les plus tendues depuis le début de la guerre.

  • Fin mai, Volodymyr Zelensky a rebaptisé une unité d’élite de l’armée ukrainienne du nom des « héros de l’UPA », décision aussitôt critiquée par Varsovie, gouvernement et chancellerie présidentielle.
  • Le 19 juin, le président Karol Nawrocki a annoncé qu’il retirait à Zelensky l’ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise, qui lui avait été remise en 2023 ; l’ordre a été renvoyé à Varsovie par coursier le lendemain.
  • Le différend a également pesé sur la Conférence de reconstruction de l’Ukraine à Gdańsk fin juin, où Zelensky, absent, a été remplacé par sa Première ministre Ioulia Svyrydenko.
  • Cette fermeté de Nawrocki n’est pas une surprise : durant toute la campagne présidentielle de 2025, Nawrocki avait conditionné l’adhésion de l’Ukraine à l’Union et à l’OTAN au règlement des différends mémoriels. Cette position ne doit toutefois pas être confondue avec une sympathie pour Moscou : Nawrocki se présente au contraire comme fermement anti-russe.
  • En marge du sommet de l’OTAN à Ankara cette semaine, Nawrocki et Zelensky se sont entretenus pendant une heure. À l’issue, Nawrocki a déclaré : « Pour moi, la question de l’UPA est non négociable. » Zelensky, de son côté, a évoqué une discussion « constructive » et annoncé sur les réseaux sociaux : « Nous avons convenu de poursuivre le dialogue. »
  • Le 8 juillet, le Parlement européen a adopté, dans le cadre d’un rapport sur la trajectoire d’adhésion de l’Ukraine à l’Union, un amendement déposé par l’eurodéputé polonais du PPE Andrzej Halicki (du parti de Tusk, donc) et son collègue allemand Michael Gahler (CDU). Le texte exprime des regrets face à « l’escalade récente, inutile et non provoquée » de Zelensky et estime que sa décision « n’est pas conforme aux valeurs européennes », tout en réaffirmant le soutien à l’adhésion de l’Ukraine.

Tusk s’exprime donc en terrain miné et tout en reconnaissant l’horreur et en appelant à punir les coupables, il cherche à trouver une porte de sortie sans remettre en cause le soutien polonais à l’Ukraine. Les réactions à son message ce samedi matin ont traduit le clivage politique du pays.

  • Przemysław Czarnek, candidat de Droit et Justice (PiS, CRE) au poste de Premier ministre, a dénoncé un « nationalisme ukrainien » ayant conduit à des « purges ethniques d’une ampleur inédite », annonçant le dépôt d’un projet de résolution de la Diète s’opposant à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union tant que la glorification des auteurs du massacre se poursuivra.
  • Sur une tonalité plus conciliante, le président de la Diète Włodzimierz Czarzasty, issu de La Gauche (S&D), membre de la coalition de Tusk, a appelé à dissocier le travail des historiens de « la politique du moment », citant en exemple la réconciliation polono-allemande, tandis que la présidente du Sénat, Małgorzata Kidawa-Błońska (issue de la Coalition civique, le parti de Tusk), a déposé des fleurs au monument des victimes à Varsovie.

Au-delà de la polémique du jour, le dossier des exhumations des corps des Polonais morts en Volhynie illustre à la fois les progrès et la fragilité de ce dialogue mémoriel.

  • Un moratoire ukrainien sur les recherches et exhumations, en vigueur depuis 2017, a été officiellement levé fin novembre 2024, lorsque le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski (PPE) a annoncé, avec son homologue ukrainien Andrij Sybiha, qu’« il n’y avait plus d’obstacle ». La présidence d’Andrzej Duda, proche du PiS, avait également multiplié les démarches en ce sens durant son mandat.
  • Les premières fouilles ont suivi au printemps 2025 à Puźniki, où les restes de 42 personnes, dont des enfants, ont été retrouvés et exhumés en septembre 2025.
  • En décembre 2025, une rencontre entre Nawrocki, alors nouvellement élu, et Zelensky à Varsovie a permis de débloquer une partie des 26 demandes formelles déposées par l’Institut de la mémoire nationale, avec des travaux planifiés pour 2026 à Ugły, Huta Pieniacka et Ostrówki.
  • De nouvelles exhumations doivent d’ailleurs débuter dès le 13 juillet à Ostrówki et Wola Ostrowiecka, selon l’annonce de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale. 
  • Sur les quelque 130 000 victimes polonaises de guerres du XXe siècle encore sans sépulture digne selon l’Institut de la mémoire nationale, l’immense majorité reste donc à ce jour non exhumée.
  • Le sujet évolue dans cette tension permanente, entre une réconciliation qui progresse concrètement, terrain par terrain, et une querelle politique qui se rallume à chaque nouvelle polémique symbolique.
Sources
  1. Voir la déclaration de Donald Tusk, 11 juillet 2026.