La stratégie favorite des autorités russes consiste à retourner contre ses adversaires toutes les accusations dont elles font l’objet. Ainsi, en septembre 2025, Sergueï Kirienko, le principal architecte de la machine de désinformation russe, a déclaré que les services de l’État avaient détecté « 34 millions de cas de désinformation » depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, en ajoutant que ces ingérences étrangères qui recouraient de manière croissante à l’intelligence artificielle forçaient donc la Fédération de Russie à se préparer à des attaques de ce type.

  • En réalité, la « guerre informationnelle éternelle » que mène la Russie de Vladimir Poutine ne place pas le pays dans une position de défense, ni même de contre-attaque. Sous l’influence du président russe et des technocrates du Kremlin, la Russie contemporaine est au contraire devenue l’un des principaux épicentres de la désinformation globale.

Un homme et une agence 

Au cœur de ce système de désinformation, un nom et une institution reviennent constamment : Sergueï Kirienko et l’Agence de conception sociale (Agentstvo social’nogo proektirovanija1.

  • Sergueï Kirienko, directeur adjoint de l’Administration présidentielle de la Russie, est l’une des personnalités les plus centrales des hautes sphères de l’État. Figure moins visible qu’un idéologue médiatique comme Vladimir Soloviov ou qu’une vitrine de la propagande russe comme Margarita Simonian, il apparaît comme un homme de bureau discret et un impeccable planificateur : un parfait technocrate.
  • Responsable des opérations d’influence en Arménie et en Hongrie, mais aussi de la stratégie russe de cadenassage politique des territoires ukrainiens occupés, il est aussi reconnu comme le principal architecte du système russe de propagande et de manipulation politique.
  • Kirienko en est convaincu : « La guerre informationnelle ne se terminera jamais ». Et il s’assure de faire en sorte que la Russie en sorte vainqueur. On lui attribue notamment la responsabilité de l’opération d’influence russe « Doppelgänger », qui mobilisait une multitude de faux comptes et d’imitations de médias occidentaux – dont, en France, Le Monde, Le Figaro, Le Parisien et La Croix – en vue d’éroder le soutien international à l’Ukraine et d’influencer les résultats des élections dans plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis.
  • L’Agence de conception sociale est l’un des principaux instruments de cette guerre de l’information menée par la Russie. Elle a pour fonction principale de mettre en circulation des informations et argumentaires favorables au Kremlin en vue d’influencer l’opinion publique et la prise de décision politique à l’étranger. Elle a été placée sous sanctions par les États-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni. En 2024, des journalistes du Süddeutsche Zeitung et du portail estonien Delfi ont établi que cette agence organisait des réunions d’information hebdomadaires avec des représentants de l’Administration présidentielle de la Fédération de Russie.
  • Cette agence a pris la relève de l’Internet Research Agency (Agentstvo internet-issledovanij), plus souvent connue comme la « fabrique à trolls » d’Evguéni Prigojine, à travers laquelle les responsables de la guerre de l’information se contentaient d’inonder les réseaux sociaux de publications favorables à la Russie. 
  • Entretemps, le mode opératoire a évolué. En 2024, il consistait encore à diffuser des contenus délibérément déformés ou erronés en se faisant passer pour des médias occidentaux, notamment allemands et français. Dans le cas allemand, on sait que l’agence russe imitait des titres tels que Der Spiegel pour livrer au public des fausses informations susceptibles d’accroître la défiance des citoyens envers leurs responsables politiques, d’influencer les scrutins en faveur de l’AfD et, enfin, d’instiller chez les Allemands l’idée qu’ils n’avaient aucune raison de sacrifier leur bien-être sur l’autel d’une lutte inutile contre la Russie 2.

Le « projet 2026 » du Kremlin

Une fuite révélée par Bloomberg, pour l’heure peu commentée à l’étranger et dans la presse d’opposition russe 3, vient de révéler que l’agence du Kremlin se donne désormais de nouvelles ambitions et modalités d’action, dans le cadre d’un nouveau projet intitulé « Proekt 2026 ».

  • Bloomberg a exploité une fuite de 73 fichiers datés de 2023 à 2026, contenant des propositions de projets, des captures d’écran d’échanges et des liens vers des sites Internet 4. Il en ressort que les propagandistes russes, qui cherchaient jusqu’alors à influencer l’opinion publique étrangère en diffusant prioritairement leurs fausses informations sur les réseaux sociaux, s’infiltrent désormais dans les moteurs de recherche et les grands modèles de langage en inondant Internet de contenus reprenant les matériaux ou les argumentaires de la Russie en guerre.
  • D’après un document daté du 15 janvier, un projet de l’Agence de conception sociale visant l’Allemagne a abouti à la génération de 200 000 pages web ainsi qu’à l’entraînement de six plateformes d’intelligence artificielle au moyen d’articles pro-russes spécialement rédigés à cette fin.
  • Une autre tactique consistait à créer de faux groupes de réflexion pour leur faire déverser des flots de contenus favorables au Kremlin. Le site de l’un de ces groupes, le World Center for Strategic Studies, proposait ainsi des versions lourdement remaniées d’articles issus de revues réputées, dont des rapports l’Institut français des relations internationales.
  • On sait qu’en 2025 et 2026, l’une des cibles principales de ces projets russes a été l’Arménie, dont la Russie craint qu’elle bascule dans le camp européen et s’émancipe définitivement de l’impérialisme russe. L’un des projets discutés en interne par les employés de Kirienko concernait en l’espèce la création d’un véritable clone de Wikipédia destiné à diffuser de fausses informations sur l’Arménie et les activités prétendument criminelles de son président Nikol Pachinian.

Les limites de la désinformation russe 

Cette configuration souligne l’une des grandes faiblesses de la Russie. Tandis que Vladimir Poutine se vante régulièrement – comme il le faisait encore il y a peu lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg – d’avoir mis son pays à la pointe de la course technologique mondiale, Moscou n’a su produire aucun modèle d’intelligence artificielle de pointe. 

  • Lorsqu’Elon Musk a entrepris de donner une nouvelle dimension à sa lutte idéologique, il a développé le chatbot d’intelligence artificielle Grok. La Russie se contente au contraire de parasiter et d’empoisonner des ressources numériques étrangères, faute d’être capable de proposer une alternative 5
  • Ce n’est pas pour rien que Sergueï Kirienko a pu être désigné comme le « cordyceps du Kremlin » 6, du nom d’un champignon capable d’infiltrer le système nerveux de certains insectes et de les forcer à agir conformément à son intérêt.
  • Les experts interviewés par Bloomberg ont par ailleurs confirmé que les capacités techniques de la Russie ne lui permettaient sans doute pas d’empoisonner les données exploitées par les chatbots d’intelligence artificielle en langue anglaise, mais seulement celles dans des langues suffisamment peu répandues pour qu’il se trouve un faible nombre de spécialistes humains chargés de surveiller les données.

Par ailleurs, le Kremlin aurait plusieurs raisons de repenser les fondements mêmes de sa stratégie. 

  • Ses investissements massifs dans la campagne contre Nikol Pechinian n’ont pas empêché les élections arméniennes de représenter un véritable camouflet pour la Russie. On sait, de même, que ses efforts en terrain hongrois n’ont pas abouti à la réélection de Viktor Orbán. Quant aux résultats électoraux de certains partis soutenus par la Russie, à commencer par l’AfD en Allemagne, il reste impossible d’établir avec certitude que la désinformation russe y aurait réellement contribué.
  • En dernière analyse, ces échecs répétés signalent peut-être une tendance plus profonde : l’autonomie relative des populations face à la désinformation. Les résultats récents d’Europe centrale et du Caucase confirment qu’un corps civique n’est pas un réceptacle passif ou une caisse de résonance des informations, mésinformations et désinformations que des acteurs prêts à toutes les manipulations voudraient y déverser.
Sources
  1. L’intitulé russe est rendu assez confusément en anglais par l’appellation Social Design Agency. On pourrait parler en français d’une Agence de « planification » et d’« ingénierie » sociale.
  2. Максим Савчук, Анна Миронюк, « Темники, меми, “реєстр фейків та допреальності”. Як працює агенція-підрядник Кремля із дезінформації », Радiо Свобода, 16 septembre 2024.
  3. À l’exception de « Кремль запустил массовую кампанию по созданию сайтов с пропагандой, чтобы манипулировать ИИ », The Moscow Times, 26 juin 2026.
  4. Stephanie Baker, Priyanjana Bengani, “Russia’s Wiki Warfare Tries to Distort Reality, Documents Show,” Bloomberg, 23 juin 2026.
  5. Même le site Ruwiki, pensé comme une véritable alternative à Wikipédia, reste très en deçà de l’encyclopédie coopérative sur tous les plans.
  6. Михаил Ташков, « Кордицепс Кремля. Как Кириенко проектирует информационную войну против Украины, Европы и мира », Украинская Правда, 28 mars 2026.