Abelardo De la Espriella a remporté dimanche 21 juin l’élection présidentielle colombienne avec une avance d’environ 250 000 voix sur son adversaire de gauche, Iván Cepeda, soit le résultat le plus serré lors d’un second tour en Colombie. Avec 63,6 %, le taux de participation est également le plus élevé de l’histoire du pays.

  • Les votes blancs et nuls, qui s’élèvent à 676 000 soit 1,6 % des bulletins, représentent plus du double de l’écart entre les deux candidats.
  • De ce fait, le président élu a pour la première fois obtenu moins de 50 % des voix. 
  • Par ailleurs, l’écart entre les deux candidats s’est réduit dimanche par rapport au premier tour, lorsque De la Espriella avait obtenu 673 000 voix d’avance sur Cepeda.

Une autre surprise électorale est le poids croissant des Colombiens vivant à l’étranger, majoritairement aux États-Unis et en Espagne. Leur vote à 63,78 % pour De la Espriella, a pesé pour 70 % de son avance électorale, soit 177 199 voix.

  • Le résultat est aussi serré que la polarisation de la société colombienne est profonde. Il reflète une préoccupation croissante liée aux questions de sécurité, notamment après une campagne électorale marquée par la violence.
  • Il est toutefois intéressant de noter que les régions périphériques, où les groupes armés sont les plus présents, notamment la côte Pacifique et plusieurs départements amazoniens comme le Putumayo ou le Vaupés, ont majoritairement voté pour Cepeda.
  • Dans certains cas, comme dans le Chocó (Pacifique), le candidat de gauche a remporté 81,4 % des suffrages, contre 17,8 % pour De la Espriella. 

Malgré la défaite de Cepeda, ces résultats témoignent du fait qu’une partie importante de la population directement confrontée au conflit armé demeure favorable à la poursuite de la politique de « paix totale » engagée par Gustavo Petro. Ils attestent également de l’enracinement d’un électorat progressiste dans un pays où la gauche a longtemps été associée à la guérilla.

  • L’après-scrutin reste marqué par des tensions autour de l’acceptation des résultats par l’entourage du candidat battu.
  • Si Cepeda a dans un premier temps reconnu le résultat provisoire, il a souligné que le dépouillement préliminaire ne constituait pas le résultat officiel, et qu’il ne considérait donc pas encore ce résultat comme définitif.
  • Une partie de ses partisans réclame d’ores et déjà un recomptage. 

Avec un écart provisoire de 0,96 % entre les candidats, il est peu probable que le résultat final du scrutin diffère du décompte préliminaire.

  • La classe politique colombienne, à l’exception du Pacto Histórico (le parti de Cepeda), ainsi que les dirigeants d’extrême droite de la région, comme José Antonio Kast au Chili, Javier Milei en Argentine et Donald Trump, ont félicité De La Espriella dès le soir du scrutin.
  • Le président américain lui avait promis son soutien total pendant la campagne.

L’élection de De La Espriella peut s’interpréter comme une réaction au mandat de Gustavo Petro.

  • En 2022, Petro avait promis de réduire les inégalités sociales, la Colombie étant l’un des pays les plus inégalitaires au monde.
  • Il s’était également engagé à négocier avec tous les acteurs armés, qu’ils soient historiques (comme l’ELN) ou qu’ils se soient reformés après l’accord de paix avec les FARC en 2016, dans le but de conclure de nouveaux accords de paix.
  • Ce projet de « paix totale » est toutefois considéré comme un échec : dans les régions reculées, la violence a repris et la culture de la coca, ainsi que d’autres activités illégales, notamment l’exploitation aurifère clandestine, sont restées à des niveaux élevés, tandis que la déforestation continue de représenter un défi majeur.

Selon un rapport de l’International Crisis Group (ICG), le nombre de mineurs dans les rangs des groupes armés a également atteint un nouveau record depuis 2024. Si le chômage se situe à un niveau historiquement bas, la situation économique du pays reste difficile en raison d’un déficit budgétaire important et d’une croissance faible.

  • Les réformes du système de santé engagées par le gouvernement ont également suscité de vives controverses et alimenté les critiques de l’opposition quant à leur impact sur le fonctionnement du secteur.
  • Abelardo De La Espriella, avocat et entrepreneur originaire de Barranquilla, une ville côtière des Caraïbes, a su tirer parti de ce mécontentement.
  • Grâce à une rhétorique populiste visant notamment la corruption des milieux politiques, le président élu s’est imposé sans avoir jamais occupé précédemment de fonction officielle.

Sur le plan programmatique, De La Espriella a érigé en modèles Donald Trump, Javier Milei et sa méthode de la « tronçonneuse » pour réduire les dépenses publiques (qu’il souhaite diminuer de 40 %), mais aussi Nayib Bukele, le président salvadorien partisan des méga-prisons pour lutter contre le crime organisé.

  • Au cours de la campagne, De La Espriella a promis à plusieurs reprises qu’il n’y aurait pas de négociations de paix entre l’État et les groupes armés sous son mandat, et que seule la force militaire pourrait mettre fin à la violence.
  • Outre la sécurité, thème central de sa campagne, il entend également mettre fin à la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), qui poursuit les ex-guérilleros et les ex-militaires ayant commis des crimes contre l’humanité.

De La Espriella prône un modèle économique extractiviste, et souhaite notamment relancer l’exploitation pétrolière et permettre la fracturation hydraulique (« fracking »).

  • Il remet également en cause le droit à l’avortement et sa campagne électorale a été caractérisée par une rhétorique misogyne et homophobe, notamment lorsqu’il a remis en cause la compétence de journalistes femmes ou qu’il s’est moqué de Juan Daniel Oviedo, un candidat à la vice-présidence homosexuel.
  • Le passé de De La Espriella fait également l’objet de controverses : en tant qu’avocat, il a défendu divers responsables politiques de haut rang condamnés pour corruption, trafic de drogue et liens avec les groupes paramilitaires.
  • Cette affaire, connue sous le nom de « parapolitique », lui vaut aujourd’hui d’être accusé d’entretenir des relations avec le milieu qu’il prétend « nettoyer ».

Avec l’arrivée de De la Espriella au pouvoir, la Colombie vient ainsi s’ajouter à la liste des pays d’Amérique latine qui, après avoir connu des gouvernements progressistes, ont élu des candidats de droite et d’extrême droite.

  • Le Chili, l’Argentine, la Bolivie ou le Honduras, prochainement le Pérou et la Colombie, sont dirigés par des chefs d’États issus d’une droite dure.
  • Au niveau continental, cette évolution isole ainsi davantage les progressistes comme Claudia Sheinbaum au Mexique, et Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil.
  • Sous De La Espriella, la Colombie se rapprochera à nouveau des États-Unis et soutiendra probablement la politique de Trump vis-à-vis du Venezuela, ce que Petro avait refusé jusqu’à présent.
  • De La Espriella a également annoncé pendant la campagne vouloir rétablir les liens diplomatiques avec Israël, rompus par Petro, qui a accusé Israël de commettre un génocide à Gaza.

Il reste à savoir dans quelle mesure Abelardo De La Espriella pourra mettre en œuvre son programme. Son mouvement Défenseurs de la Patrie, qui s’était allié au Mouvement de Salvation nationale (MSN) lors des élections législatives du 8 mars, est loin de disposer d’une majorité parlementaire.

  • La coalition soutenant le président élu a remporté seulement 4 sièges sur 108 au Sénat et 1 siège sur 188 à la Chambre des représentants, ce qui l’obligera probablement à négocier avec les partis traditionnels et avec une partie de la droite pour faire adopter ses réformes les plus ambitieuses.
  • La composition du futur gouvernement et les alliances parlementaires qui se dessineront dans les prochains mois seront déterminantes pour évaluer sa capacité réelle à gouverner.