J’ai été élu à la direction de Sciences Po il y a presque deux ans, en posant une question simple : disposons-nous, comme institution et comme pays, des moyens intellectuels collectifs pour comprendre l’époque qui s’ouvre ? Il m’a semblé clair que cette institution, qui forme une partie considérable des futurs dirigeants publics et privés français, et désormais au-delà, devait faire ce qu’elle a régulièrement fait par le passé : redéfinir sa matrice intellectuelle à l’aune des défis des décennies à venir. Nous avons commencé par lancer une école du climat, qui accueillera de premiers étudiants en septembre prochain et qui est déjà dotée, en vue de la rentrée 2027, d’un double diplôme avec son homologue de l’Université de Columbia, signe de son succès immédiat. Nous travaillons en ce moment même, dans le cadre d’une commission co-présidée par Laurence Boone et Marc Lazar, à la place de l’Europe dans nos formations et notre recherche.
Mais de manière intéressante, la question la plus âprement débattue sur la base de l’excellent rapport que m’ont remis Florence Parly et Thierry Balzaq et la commission qu’ils ont présidé 1, a été celle de notre approche des relations internationales. Pour un diplomate, les choses étaient pourtant assez claires. J’ai débuté ma carrière au quai d’Orsay en 2004, et je l’ai quitté en 2024 pour rejoindre ce lieu si particulier qu’est Sciences Po, où l’excellence des étudiants et la variété des savoirs auxquels ils sont exposés, théoriques et pratiques, selon la formule initiale de son fondateur Emile Boutmy, toujours réaffirmée par ses successeurs depuis 150 ans, constituent un mélange tout à fait unique au monde. Primus sine paribus, disait Bruno Latour.
Être diplomate français en 2024 n’a tout simplement plus rien à voir avec 2004. La fragilisation des cadres multilatéraux, la multiplication des conflits, le recul du droit sont les expressions d’une tendance lourde qui débouche sur une révolution, au sens propre du terme : nous sommes passés d’un monde où nous nous projetions avec nos idées, nos valeurs, nos atouts, à un monde qui se projette sur nous. Et ce renversement vient au fond nous rappeler une réalité trop souvent perdue de vue : en dernière analyse, les conditions de possibilité de notre vie commune, de notre modèle social, de nos libertés, de notre capacité à choisir collectivement notre chemin, sont déterminées pour une bonne part en dehors de nous.
Aussi, quand les relations internationales se dérèglent, tout se dérègle. L’année 2026 nous administre, jour après jour, la démonstration de ce dérèglement : la guerre qui se poursuit en Ukraine, les recompositions brutales du Proche et du Moyen-Orient, les pressions de plus en plus ouvertes exercées par nos alliés américains, l’érosion presque sans précédent du droit international. Vivre en 2026 en tant que citoyen français, ukrainien, israélien, palestinien ou chinois, c’est faire l’expérience concrète d’une agentivité située, largement dépendante de l’état de puissance ou d’impuissance du pays auquel on appartient.
Un angle mort
Or il manque quelque chose dans notre manière collective de penser le monde. Non pas l’étude des autres sociétés, terrains que les sciences humaines et sociales ont largement investis, avec la rigueur qui leur est propre, mais bien l’étude de ce qui se joue entre elles : les relations internationales, dans leur dimension proprement conflictuelle ou coopérative, avec les questions de la puissance et de la sécurité, mais aussi de la gouvernance et de la coopération.
C’est la raison pour laquelle il faut s’entendre précisément sur les termes. Étudier les relations internationales, ce n’est pas étudier le monde mais privilégier l’analyse du cadre externe, celui des rapports entre les différentes entités qui forment le système international, et non seulement leur cadre interne. Or la différence entre ces deux cadres est radicale.
Sauf exceptions, l’interne est marqué par le fait étatique, soit la mise en place d’un monopole de la violence légitime (Max Weber). Cette situation est certes plus ou moins contestée, plus ou moins réalisée, plus ou moins étayée par un appareil juridique, mais elle produit au demeurant une forme d’ordre qui s’impose aux membres de la collectivité.
Dans le cadre externe, celui formé par les relations des différentes entités politiques les unes par rapport aux autres, rien de tout cela. Aucune instance supérieure, aucun arbitre suprême ne vient ordonner une situation d’anarchie fondamentale entre les différents États qui, selon une analogie proposée par Kant, peuvent être considérés comme des particuliers qui « dans leur état de nature (c’est-à-dire dans l’indépendance vis-à-vis de lois extérieures) se lèsent déjà par leur coexistence » 2. Raymond Aron rappelle que les relations internationales (d’État à État) se déroulent « à l’ombre de la guerre » 3 dès lors qu’elles sont « des relations entre unités politiques dont chacune revendique le droit de se faire justice elle-même et d’être seule maîtresse de la décision de combattre ou de ne pas combattre » 4. Cela n’implique pas l’absence de hiérarchies mais si une entité ou un groupe perd tout à fait son autonomie, il n’est plus réellement un acteur du jeu international, mais un acteur du jeu interne auquel il appartient désormais.
Cela ne signifie pas non plus que le conflit armé est une fatalité : la coopération avec les uns permet de peser dans la rivalité avec les autres, et la diplomatie multilatérale est précisément là pour dépasser le piège des jeux à somme nulle. Mais c’est en dernière analyse l’existence même en tant que communauté politique libre et indépendante qui se joue dans les relations internationales. Pour qu’un ordre interne soit possible au sein d’une entité donnée, encore faut-il qu’elle puisse persévérer dans son être face à ses compétiteurs. Dans les cas les plus tragiques, depuis la destruction des empires aztèque et inca à l’arrivée des Espagnols jusqu’à l’agression de l’Ukraine par la Russie, c’est une question de vie ou de mort pour les nations.
Cette réalité n’est d’ailleurs pas éludée par les sciences humaines et sociales. L’histoire s’est évidemment très tôt intéressée aux relations internationales, dès Hérodote et Thucydide, et continuement depuis. C’est un historien, Jean-Baptiste Duroselle qui fut au cœur de l’idée de création à Sciences Po du Centre d’études des relations internationales, le CERI. Les juristes ont abondamment examiné les conditions de la coexistence entre les États dans l’ordre international, et ont bien souvent forgé des concepts désormais présents dans le droit positif. Peut-être demain verrons-nous ainsi la notion « d’habitabilité » 5, forgée par Baptiste Morizot, philosophe, et Laurent Neyret, professeur de droit à Sciences Po, s’ajouter à l’édifice normatif international. Et l’économie, bien entendu, a tôt examiné la question du commerce international, des conditions du développement économique ou de la spécialisation. Aujourd’hui, la géoéconomie se développe à la charnière de l’économie et des relations internationales.
Pour autant, le débat sur la guerre et la paix demeure, j’ai pu le mesurer personnellement ces dernières semaines, difficile et parfois douloureux, spécialement en France. Trois raisons à cela me semblent se cumuler.
La première tient à une expérience profonde, presque anthropologique. L’historien Stéphane Audouin-Rouzeau a récemment parlé d’un « déni de guerre » européen 6, qui se prolonge des années 1920 jusqu’à nos jours, enraciné dans la sortie de la Première Guerre mondiale et durci par la longue paix qui a suivi 1945.
À son tour, l’écrivain italien Antonio Scurati a bien saisi ce phénomène, en posant la question : « Que sont devenus tous ces guerriers de l’Europe ? ». Les quatre-vingts ans de paix qu’a connus l’Europe après 1945 ont produit une modification profonde de l’homo europeanus. Les grands progrès sociaux obtenus durant cette période, en matière de santé, d’éducation, d’égalité de genre, de refus des discriminations raciales ou sexuelles, tout cela constitue un véritable « saut de civilisation ». Néanmoins, ce pacifisme organique interroge. Méditant les leçons de l’histoire italienne, Scurati conclut que « la résistance antifasciste nous rappelle pourquoi nous avons rejeté la guerre, mais elle nous apprend aussi les raisons de nous préparer, si nécessaire, à la faire. » 7 Nous ne décidons en effet jamais seuls si la guerre s’invitera ou non dans nos vies. La formule de Julien Freund, qui ouvre le récent volume papier du Grand Continent, reste d’une justesse implacable : « c’est l’ennemi qui vous désigne ». François Mitterrand l’avait exprimé d’une manière autrement plus laconique, dans son discours du 20 janvier 1983 prononcé devant Bundestag, en pleine crise des euromissiles : les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles sont à l’Est. Dans un bref ouvrage publié alors qu’il était encore ministre de la Défense, Qui est l’ennemi ? 8, Jean-Yves Le Drian relevait également, après les attaques armées contre Charlie Hebdo et le Bataclan, que nous ne pouvions que constater que nous avions été pris pour cible, sans qu’il soit possible de nous rendre responsables de cette situation.
La deuxième raison est générationnelle et institutionnelle. Ceux qui occupent aujourd’hui les responsabilités intellectuelles et académiques se sont formés entre 1990 et 2005, dans un monde où la somme des PIB américain et européen représentait plus de la moitié de la richesse mondiale, où la « fin de l’histoire » pouvait sembler acquise, et où l’unité culturelle transatlantique pouvait paraître évidente. La bibliographie commune de cette génération a façonné une certaine manière de regarder le monde, qui n’est plus celle dont nos étudiants auront besoin pour traverser leur siècle. Ils le savent d’ailleurs très bien : en 2024-2025, 60 % des candidatures en thèse de science politique à Sciences Po portent sur les relations internationales. La spécialité en plus forte progression numérique à l’école d’affaires publiques de Sciences Po porte sur la sécurité et la défense, et l’école d’affaires internationales s’apprête à créer deux nouvelles « concentrations », défense et renseignement, pour répondre à la demande de formation des étudiants. C’est bien là que résident les interrogations et le besoin de connaissances de la jeune génération que nous formons à Sciences Po : elle est à la fois lucide sur les défis considérables qui se présentent à elle, sur la dureté du monde, tout en conservant l’enthousiasme de sont mus par le désir d’être utiles dans la société.
La troisième raison est plus subtile, et elle touche au rapport que les sciences sociales entretiennent avec l’objet « État ». Quand on étudie une société de l’intérieur, il apparaît souvent, parfois à très juste titre, comme la source ou le complice d’inégalités, de dominations, de violences qu’il faut analyser et critiquer. Quand on étudie le système international, le même État apparaît comme un acteur incontournable et surtout comme la condition de possibilité de la sécurité collective, de l’indépendance, de l’autonomie de choix d’une communauté politique. Il n’y a pas de contradiction entre ces deux regards, puisqu’ils éclairent deux faces du même objet, mais leur articulation est intellectuellement exigeante. Si l’externe met sous pression l’interne, l’interne en retour détermine la manière dont une communauté agira à l’extérieur. Il est évident que les dirigeants qui arrivent au pouvoir par la violence et l’intimidation se comporteront différemment à l’extérieur de ceux qui sont habitués à tempérer leurs ambitions. C’est l’une des observations d’André François-Poncet, ambassadeur à Berlin dans l’Allemagne nazie d’avant-guerre. La nature d’une société et d’un État affecte son comportement externe, même les « réalistes » de plus pure obédience l’admettent — quoiqu’insuffisamment.
La puissance structurante
Il existe une dernière manière, plus élégante, de mettre la conflictualité internationale à distance : douter qu’elle ait encore un objet. C’est l’argument, sérieux et puissamment porté en France, selon lequel la mondialisation, la montée des acteurs non-étatiques, l’asymétrie des conflits récents et l’émergence d’une « énergie sociale » transnationale auraient privé la notion classique de puissance de son tranchant analytique. Il y a dans cette analyse des intuitions justes, qu’on aurait tort de balayer : la puissance pure ne suffit en effet ni à gagner toutes les guerres, ni à résoudre les grands défis communs, ni à expliquer toutes les dynamiques internationales.
Mais l’observation que la puissance n’est pas omnipotente n’autorise pas à conclure qu’elle n’est plus structurante. Xerxès a échoué devant les cités grecques, Rome a connu Teutobourg, l’Amérique a « perdu » en Irak, et pourtant les puissances perse, romaine et américaine ont déterminé l’ordre du monde de leur temps. Les exceptions que nous retenons, parce qu’elles sont héroïques, sont précisément ce qui rend invisibles les régularités beaucoup plus massives qu’elles contredisent. Qui se souvient de Cynocéphales, de Magnésie, de Pydna ? Ces victoires « faciles » sanctionnaient simplement l’état des rapports de force entre la République romaine impériale et des adversaires qui n’avaient su ni caractériser la menace, ni se coaliser à temps, Séleucides, Macédoniens, Pontiques et autres Carthaginois.
L’année 2026 nous le rappelle quotidiennement. Quand un État se voit refuser l’accès à des systèmes de paiement, à des composants critiques, à de l’énergie, à des plateformes numériques qui forment l’opinion de ses citoyens, à des dispositifs de défense, ce n’est pas l’« énergie sociale » qui répond à la question : c’est l’autonomie stratégique, dont l’absence se fait en l’occurrence cruellement ressentir. Renoncer à penser la puissance, ce n’est pas s’en émanciper ; c’est accepter par avance que d’autres l’exercent sur nous et puissent décider pour nous de renoncer à des libertés, des droits et un modèle social que nous avons mis des décennies, voire des siècles à conquérir. À l’autre extrême, l’énergie si admirable de la société iranienne ne peut rien dans la guerre actuelle dans le Golfe. Son déclenchement a été décidé ailleurs et la réponse apportée par l’Iran ne tient aucun compte d’une société écrasée par la répression. C’est à la nature du régime qu’il faut ici s’intéresser pour comprendre la manière dont sa réponse s’organise, et à sa conviction de maîtriser l’escalade par le coût qu’il peut faire subir à l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz.
Pierre Bourdieu considérait la sociologie comme la quatrième grande « blessure narcissique » imposée à l’humanité. Copernic nous a appris que la terre n’est pas le centre de l’univers, Darwin que l’être humain n’est qu’un animal parmi d’autres, et Freud lui-même que l’essentiel de la vie psychique se déroule à un autre niveau que celui de notre conscience ; à son tour, la sociologie est venue nous apprendre que « les êtres sociaux sont, au moins pour une part, le produit des conditionnements sociaux » 9. On pourrait voir dans la question des relations internationales une cinquième blessure du même ordre : parce qu’ils appartiennent toujours à ces collectifs qui doivent cohabiter avec d’autres collectifs, les êtres humains sont, au moins pour une part, le produit de l’état des relations entre ces groupes, qui prennent majoritairement la forme de nations et d’États.
Assumer l’impératif d’efficacité
Ouvrir la réflexion sur la société à sa dimension de concurrence internationale c’est introduire un impératif spécifique, celui de l’efficacité. Ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard si des économistes travaillant sur l’innovation (et les conditions juridiques, culturelles et sociales de son développement), Philippe Aghion ou Daron Açemoglu au premier chef, sont autant lus et célébrés. De rapport Letta en rapport Draghi, la question qui se pose en Europe comme ailleurs est de savoir si nos États, et en fait nos sociétés, peuvent rester dans la course ou si elles finiront entièrement dépendantes et donc incapables de faire subsister leur système de valeurs. C’est l’alerte qui monte de toutes parts et encore récemment par la voix du PDG de Mistral, Arthur Mensch, à l’occasion de son audition à l’Assemblée nationale : « dans l’IA, la France doit agir maintenant pour ne pas devenir un vassal ». Arthur Mensch y a défendu une vision de la souveraineté numérique européenne, fondée avant tout sur la puissance industrielle, l’énergie, les infrastructures.
Introduire la question de l’efficacité c’est affronter des arbitrages impopulaires : faut-il accepter plus de liberté d’entreprendre et de rétributions pour ceux qui innovent si ces innovations nous permettent, collectivement, de réduire nos dépendances au reste du monde ? Peut-on maintenir un cadre normatif toujours plus contraignant sur les activités économiques, au risque de voir notre dépendance à ce qui est produit ailleurs continuer à s’accroître au point de menacer paradoxalement notre capacité à lui appliquer nos normes ? Ces questions peuvent se décliner à l’infini. Leur réponse n’est jamais univoque, car il ne s’agit pas de tourner le dos à ce qui fait notre singularité, souvent de manière positive, pour tout céder à l’impératif d’efficacité. Et c’est pour cela que les arbitrages démocratiques qui doivent y répondre, d’une complexité considérable, appellent un examen aussi lucide que possible, et surtout sans faux-semblants.
L’exercice est toutefois plus ardu encore pour les Européens que pour les autres, par l’ajout d’une contrainte d’un autre ordre : l’injonction qui leur est faite, et qu’ils se font à eux-mêmes, d’expier leur puissance passée au moment même où son poids dans le monde recule. L’Europe est d’ailleurs la seule à être réellement envoyée au tribunal de l’histoire, au moment même où elle est la seule à réellement tourner le dos à cette histoire. Il ne s’agit pas ici de dire que les sciences humaines et sociales méconnaissent les autres formes d’impérialisme (certains étudient l’Empire ottoman et d’autres l’Empire russe) mais on constatera sans mal que l’Europe est la seule à être à la fois affaiblie, et toujours en procès.
À ce titre, l’Europe aurait le devoir de tourner le dos, dans ses rapports avec le reste du monde, au principe d’efficacité. Elle subit d’abord ce que l’on pourrait appeler « le double standard du double standard » c’est-à-dire qu’elle est la seule à qui l’on reproche de traiter différemment ses amis et ses ennemis, ceux qui lui veulent du mal et ceux qui ne lui en veulent pas. Ainsi, il ne viendrait jamais à l’idée de quelqu’un de reprocher à la Russie de ne pas se montrer en permanence cohérente avec ses principes : elle prêche la souveraineté des États et la non-ingérence dans leurs affaires intérieures au bénéfice de ses amis comme le Venezuela de Maduro, la Syrie de Bachar al Assad ou l’Iran de l’ayatollah Khamenei, et organise ouvertement des campagnes de désinformation chez les autres ; elle parle d’intangibilité des frontières et envahit ses voisins au titre d’un devoir de protection des civils, qu’elle conteste d’ailleurs avec véhémence. Dans le même temps, la moindre imperfection des Européens, leur moindre compromission au titre de leurs intérêts devient la source de procès virulents. Non seulement doivent-ils être parfaits dans leurs propres actions, mais ils ne devraient interagir qu’avec des gens parfaits, en contradiction avec les principes les plus élémentaires de l’efficacité en diplomatie.
Une responsabilité collective
La France représente aujourd’hui 1 % de la population mondiale et 2,5 % de la production globale. L’Union européenne a vu son poids dans l’économie mondiale passer de 30 % à 17 % entre 2008 et 2025, soit 17 ans. La Chine a fait le même chemin entre 1820 et 1870. En termes relatifs, nous déclinons trois fois plus vite que la dynastie des Qing. Ces chiffres disent la condition nouvelle dans laquelle nous devons penser et agir : ne plus rien comprendre de ce qui se joue au-delà de nos frontières est à la fois une lacune intellectuelle et un risque existentiel.
Il y a quelques années, Sciences Po s’est donné pour devise « comprendre son temps pour agir sur le monde ». Cette formule, qui suppose un mouvement des acteurs vers le monde, conserve fort heureusement sa pertinence, mais elle exprime surtout l’esprit d’une époque qui n’est peut-être plus tout à fait la nôtre. Aujourd’hui, la relation s’inverse. C’est désormais bien plus le monde qui agit sur nous, à un rythme que nous ne maîtrisons plus : la crise climatique déjà installée, la conflictualité désentravée, les ruptures technologiques largement conçues hors de nos frontières. Notre devoir d’institution n’est plus seulement de former des étudiants à comprendre leur temps pour agir sur le monde, mais plus encore de leur donner les moyens intellectuels de comprendre le monde pour agir sur leur temps, ici et maintenant, dans cette époque qui sera la leur.
Cela engage une responsabilité collective qui dépasse Sciences Po. La France dispose d’écoles, de centres, de chercheurs de très haut niveau dans le champ des relations internationales et des études de sécurité. Mais cet écosystème reste, à l’échelle des défis, sous-dimensionné, dispersé, et insuffisamment relié aux espaces de décision. Il faut aussi, et tout autant que des chars, satellites et capacités industrielles, des concepts, des cadres d’analyse, des doctrines débattues publiquement, des chercheurs civils capables d’éclairer le débat démocratique.
Nos étudiants seront bientôt amenés à exercer des responsabilités et à prendre des décisions. Beaucoup d’entre eux le feront dans des contextes où il ne sera plus possible de séparer l’économique du stratégique, le technologique du géopolitique, la politique intérieure de la politique étrangère. Nous leur devons une formation qui ne déléguera plus à d’autres le soin de penser ces articulations. Nous le devons aussi à notre pays et à l’Europe, dont le modèle de société est fondé sur la liberté, l’égalité, l’État de droit, l’égalité entre hommes et femmes. Si nous tenons à ce modèle, il faut pouvoir penser les questions de sa persistance dans un monde où ces valeurs reculent partout.
Sources
- Dans un comité qui comprenait également Delphine ALLES, professeure des universités, vice-présidente de l’INALCO ; Gilles ANDREANI, président de chambre de la Cour des comptes, ancien directeur du Centre d’analyse et de prévision (CAPS) au ministère des Affaires étrangères ; Tristan AUREAU, directeur du CAPS ; Pascal CAGNI, président du CA de Business France ; Mario DEL PERO, professeur des universités, Centre d’histoire de Sciences Po, spécialiste des relations transatlantiques et de l’histoire diplomatique ; Muriel DOMENACH, diplomate détachée auprès de la Cour des Comptes, ancienne Représentant permanente de la France auprès de l’OTAN ; Anne-Celia FEUTRIE, directrice exécutive de l’EAP, Sciences Po ; Arancha GONZALEZ, doyenne de PSIA, Sciences Po ; Gilles GRESSANI, directeur du Grand Continent ; Jean-Vincent HOLEINDRE, professeur des universités, Vice-Président de la section 04 du CNU, directeur du Centre Thucydide, Panthéon Assas ; Christian LEQUESNE, professeur FNSP à Sciences Po, ancien directeur du CERI ; Ross McINNES, président de Safran ; Hugo MEIJER, chargé de recherche CNRS, directeur adjoint scientifique du CERI ; Alexis MOREL, vice-président de Thales ; Karoline POSTEL-VINAY, directrice de recherche FNSP, membre du CERI ; Valérie ROSOUX, professeur de Relations internationales, Université catholique de Louvain et directrice de recherche FNRS, Belgique, chercheure au Max Planck Institute, Luxembourg ; Mélanie ROSSELET, experte associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (CIENS) de l’ENS, ancienne directrice de l’analyse stratégique au CEA, ancienne conseillère affaires stratégiques et Europe continentale au cabinet du ministre de l’Europe et des affaires étrangères ; Olivier SCHMITT, professeur au Danish Defence College ; Vance SERCHUK, directeur général de KKR Global Institute ; Elie TENENBAUM, directeur du Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales ; Justin VAÏSSE, directeur général du Forum de Paris sur la Paix, ancien directeur du CAPS.
- Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle [1795], trad. Jean-François Poirier et Françoise Proust, Paris, Flammarion, coll. « GF », p. 89.
- Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations [1962], Paris, Calmann-Levy, coll. « Pérennes », 2004, p. 18. Aron précise d’ailleurs immédiatement sa formule : « pour employer une expression plus rigoureuse, les relations entre États comportent, par essence, l’alternative de la guerre et de la paix. »
- Ibid., p. 20.
- Baptiste Morizot et Laurent Neyret, Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2026.
- Stéphane Audouin-Rouzeau, Notre déni de guerre, Paris, Seuil, coll. « Libelle », 2026, p. 11.
- Antonio Scurati, « Dove sono ormai i guerrieri d’Europa ? », La Repubblica, 4 mars 2025. Texte traduit en français dans Le Monde, 15 mars 2025.
- Jean-Yves Le Drian, Qui est l’ennemi ?, Paris, Editions du Cerf, 2016.
- Pierre Bourdieu, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Seuil, 1992, p. 108.