Guerre

Borrell à Kiev : l’Europe doit soutenir l’Ukraine « quoi qu’il en coûte »

« L'état naturel des choses reste la lutte entre grandes puissances. Dans le monde d'aujourd'hui, la géopolitique revient et la Russie n'a pas oublié sa propre illusion impériale. C'est pourquoi votre guerre a été une prise de conscience pour l'Union européenne. Depuis le 24 février 2022, cette guerre n'est donc pas seulement pour la plupart d’entre nous une question d'assistance militaire et financière, c'est surtout une révolution dans nos mentalités... Maintenant, nous devons également modifier l'ensemble du cadre institutionnel de l'Union européenne pour l'adapter à cette nouvelle réalité géostratégique. »

La semaine dernière le Haut Représentant de l’Union pour les Affaires Etrangères et la Politique de Sécurité et Vice-Président de la Commission Européenne, Josep Borrelll, s’est rendu en Ukraine pour la sixième fois depuis l’invasion massive de la Russie.

Le chef de la diplomatie européenne a pris la parole devant la Rada, le Conseil suprême, le parlement monocaméral de l’Ukraine.

Sa prise de parole intervient dans un contexte tendu. Après l’échec de la contre-offensive ukrainienne, les annonces sur la reprise économique russe et une prise de distance de plus en plus évidente des États-Unis, le chef de la diplomatie européenne a déclaré que les Européen doivent « changer de paradigme et passer d’un soutien à l’Ukraine ‘aussi longtemps qu’il le faudra’ à un engagement à soutenir l’Ukraine ‘quoi qu’il en coûte' ».

Ce texte est également disponible en anglais sur le site du Groupe d’études géopolitiques.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les membres de la Rada, Mesdames et Messieurs,  

Je suis très honoré d’être ici avec vous à Kyiv, une fois de plus. Et je vous remercie d’avoir hissé le drapeau de l’Union européenne. C’est ma sixième visite en Ukraine, la quatrième depuis le début de la guerre, et dans cette ville qui, au cours des dix dernières années, a été plus consciente de son identité européenne que n’importe quelle autre capitale du continent.  

Comme l’a écrit Yuri Andrukhovych – dont les livres sont de plus en plus traduits dans de nombreuses langues européennes – « Kyiv a gagné le casting pour devenir le scénario de la plus belle de toutes les révolutions : La révolution de Kyiv, la révolution de la dignité ». Nous venons de célébrer le dixième anniversaire de cette révolution « hidniste », la dignité dans votre langue, et je sais que pour la défendre, vous avez payé et payez encore un prix terrible.  

Né en 1960 à Ivano-Frankivsk, en Ukraine occidentale, Yuri Andrukhovych est l’une des figures les plus populaires de la littérature ukrainienne contemporaine. Poète, essayiste, romancier, performeur, il a fondé le groupe de performances littéraires Bu-Ba-Bu (Burlesque-Balagan-Bouffonnade). Traduit dans vingt langues, il est publié en français aux Éditions Noir sur Blanc. Il est l’auteur de l’essai « Remix centre-européen » dans l’ouvrage « Mon Europe », coécrit avec Andrzej Stasiuk (2004), et des romans « Moscoviada » (2007), « Douze cercles » (2009) et « Perversion » (2015).

Beaucoup des héros de votre révolution sont morts plus tard sur le front, en combattant l’envahisseur russe pour votre liberté. Comme, par exemple, Roman Ratushny, l’activiste anti-corruption. Il n’avait pas encore 25 ans. 

Vladimir Poutine pensait que la guerre ne durerait qu’une semaine, mais deux ans plus tard, vous êtes toujours là. Certains de vos soldats se battent sur la ligne de front depuis le début de la guerre. Ils ont été les héros de la bataille de Kyiv, lorsque les troupes russes se trouvaient à 8 kilomètres de cette enceinte. Ils ont été les héros de Kharkiv, un nom que tout le monde connaît aujourd’hui en Europe. Ils l’ont fait – vous l’avez fait – avec du vieux matériel soviétique, pas encore grâce à l’aide de l’Occident. Vous l’avez fait avec la motivation de votre armée et de votre peuple.  

Aujourd’hui, vous avez libéré la moitié du territoire dont la Russie s’était emparée et débloqué la mer Noire. Mais je sais que dans chaque ville libérée, vos troupes ont été accueillies par des gens dont la joie de la libération était à la hauteur de la douleur qu’ils avaient subie. Vos soldats ont vu partout la mort et la dévastation et ont découvert partout des charniers. Je le sais bien, car j’ai eu l’occasion de le constater moi-même à Bucha.

La guerre a coûté la vie à de nombreuses personnes. Mais permettez-moi d’en citer une en particulier. Victoria Amelina, finaliste du prix de littérature de l’Union européenne. Elle travaillait comme enquêtrice sur les crimes de guerre et, au lieu de se mettre à l’abri, elle s’est rendue dans l’est de l’Ukraine pour immortaliser les histoires des personnes vivant sous l’occupation. 

L’été dernier, un missile russe, comme ceux qui sont tombés sur Kyiv cette nuit, l’a tuée alors qu’elle dînait dans une pizzeria populaire. Elle était certainement une cible de guerre légitime. Elle n’avait que 37 ans. Elle est devenue « Celle qui s’est envolée trop tôt », comme elle l’avait écrit dans un de ses poèmes. Je parle d’elle, mais je ne peux pas parler de toutes les victimes et de tous les héros de cette guerre. 

Il y a beaucoup de tragédies comme celle de Victoria Amelina. Et toutes nous rappellent ce pour quoi le peuple ukrainien se bat : la liberté pour son peuple et pour sa terre. Les soldats russes ne savent pas pourquoi ils se battent. Les soldats ukrainiens se battent pour leur existence même, pour la vie de leurs familles, pour l’avenir de leurs enfants, pour leur liberté, pour votre culture. Pour que la langue ukrainienne ne se taise pas et que vos livres – comme ceux de Victoria – ne restent pas inachevés.  

Savez-vous quelle est la véritable frontière qui sépare la Russie et l’Ukraine ? Ce n’est pas seulement la ligne de front sur les champs de bataille, c’est la ligne de front politique entre un monde régi par le droit et la liberté et un monde où les puissants imposent leur volonté au sein de leur société et à l’égard des pays tiers. C’est la ligne de front entre la démocratie et les régimes autoritaires. Rien de moins. 

Une Ukraine qui s’oppose à la guerre d’anéantissement de la Russie contribue puissamment à la sécurité de l’Europe dans son ensemble. En tant que Haut Représentant de l’Union pour les Affaires Etrangères et la Politique de Sécurité, vous comprenez aisément à quel point ce sujet me tient à cœur. Il ne s’agit pas d’une phrase rhétorique afin d’obtenir vos applaudissements, c’est la réalité crue. L’Ukraine apporte une énorme contribution à la sécurité de l’Europe dans son ensemble. Et le meilleur engagement que nous puissions prendre pour la sécurité de l’Ukraine est de l’intégrer à l’Union européenne. 

Permettez-moi de vous rappeler ce qu’est l’Union européenne. L’Union européenne n’est pas une alliance militaire. L’Union européenne a été construite autour de l’économie, pour désamorcer les conflits entre Européens par des négociations et des compromis. Et cela a fonctionné. Après les deux terribles guerres mondiales du siècle dernier, l’Union européenne connaît la paix depuis près de 80 ans. Le vieil antagonisme entre les anciens empires européens a disparu. Les frontières sont devenues invisibles. Mais c’est aussi la raison pour laquelle de nombreux Européens ont oublié que le monde peut être un endroit terrifiant où c’est la force qui l’emporte. Nous avons fait la paix entre nous et nous avons eu tendance à croire que la paix était l’état naturel des choses – ce qui n’est malheureusement pas vrai.

L’état naturel des choses reste plutôt la lutte entre grandes puissances. Dans le monde d’aujourd’hui, la géopolitique revient et la Russie n’a pas oublié sa propre illusion impériale. C’est pourquoi votre guerre a été une prise de conscience pour l’Union européenne. Depuis le 24 février 2022, cette guerre n’est donc pas seulement pour la plupart d’entre nous une question d’assistance militaire et financière, c’est surtout une révolution dans nos mentalités. Nous avons pris conscience de la dangerosité de notre monde. Tout près de nos villes. 

Cela a changé notre état d’esprit. Maintenant, nous devons également modifier l’ensemble du cadre institutionnel de l’Union européenne pour l’adapter à cette nouvelle réalité géostratégique. L’UE n’est plus là pour faire la paix entre nous, mais pour faire face aux défis qui se présentent à nos frontières. 

Il y a exactement deux ans, j’étais dans le Donbass le 6 janvier 2022, alors que la Russie massait déjà ses troupes à la frontière, et j’ai rencontré le Premier ministre Denys Shmyhal. Nous parlions dans son bureau et il m’a demandé : « Lorsqu’ils nous envahiront – parce qu’ils vont nous envahir – nous soutiendrez-vous ? Allez-vous nous fournir les armes nécessaires pour nous défendre ? » Je n’oublierai jamais cette question et ce moment de ma vie : « Allez-vous nous aider ?  » À l’époque, je n’avais pas été en mesure de donner une réponse claire, car l’Union européenne n’avait jamais fourni auparavant d’aide militaire à un pays en guerre. 

Mais lorsque l’invasion a eu lieu quelques semaines plus tard, nous avons réagi d’une manière sans précédent. Jusqu’à présent, nous sommes restés unis et nous avons fourni – c’est fait, ce n’est pas une promesse mais une réalité – 28 milliards d’euros d’aide militaire et près de 90 milliards d’euros au total d’aide humanitaire, économique et financière.  

La semaine dernière, les États membres de l’UE – comme vous le savez – se sont mis d’accord sur une enveloppe supplémentaire de 50 milliards d’euros afin de vous fournir un financement prévisible pour les années à venir et de vous aider à payer les salaires, les pensions et à fournir des services publics. Car il vous faut à la fois gagner la guerre et gagner la paix.  

Permettez-moi de dire qu’il revient à la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, et au président du Conseil européen, Charles Michel, le mérite d’avoir élaboré ce paquet budgétaire lors du Conseil européen et d’avoir travaillé dur pour le faire approuver par tous les États membres. Toutefois, ce paquet doit encore être soumis au Parlement européen, qui est l’autorité budgétaire de l’Union. Un accord est nécessaire entre le Conseil et le Parlement sur la proposition de la Commission. J’ai bon espoir que cela se fasse d’ici la fin du mois.  

Mais je sais qu’il faudrait aller plus loin. J’ai déjà dit qu’il s’agissait de ma sixième visite en Ukraine. Nous devons changer de paradigme et passer d’un soutien à l’Ukraine « aussi longtemps qu’il le faudra » à un engagement à soutenir l’Ukraine « quoi qu’il en coûte ». Ce n’est pas une question de durée en effet – plus la guerre sera courte, mieux ce sera. Et pour que la guerre dure moins longtemps, il faut que notre soutien soit plus fort. Faire tout ce qu’il faut pour que l’Ukraine remporte la victoire. 

On remarquera la référence explicite au fameux whatever it takes de Mario Draghi (dont la source latine todo modo est sans doute à retracer dans l’éducation jésuite de l’ancien banquier central), reprise par le Président français avec le « quoi qu’il en coûte » pendant la crise pandémique. Plus proche du conflit en Ukraine, il faut noter que le président letton Edgars Rinkēvičs a déclaré lors d’une conférence de presse conjointe avec le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy à Riga le 11 janvier qu’il était temps pour les Européens de changer la rhétorique du « soutien à l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra » et de s’engager plutôt à soutenir l’Ukraine jusqu’à la victoire totale « quoi qu’il en coûte ».

Nous devons repousser les affirmations selon lesquelles l’Ukraine ne peut pas gagner. J’entends ce message de défaitisme. «  Pourquoi continuer à soutenir l’Ukraine si elle ne peut pas gagner ?  » Ce n’est pas vrai. La Russie a perdu de nombreuses guerres au cours de son histoire. Et nous devons aussi répondre à ceux qui disent que « le soutien occidental ne tiendra pas ». 

Et je mesure le poids de mes paroles en ce moment historique, ici, devant les représentants du peuple ukrainien. Je mesure le poids de mes paroles en disant que ceux qui prétendent qu’il faut apaiser Poutine ont tort. Ils se sont trompés en 2022, et ils se trompent encore aujourd’hui.  

C’est Poutine lui-même qui a déclaré : « Nous voulons mettre fin à ce conflit le plus tôt possible, mais seulement à nos conditions ». Et quelles sont ces conditions ? Dénazification, démilitarisation et démantèlement. Ces trois « Dé » sont la recette de Poutine pour l’Ukraine. Et ces mots ne signifient qu’une chose : capitulation.  

Vladimir Poutine a montré à maintes reprises qu’il ne négociait pas de bonne foi et qu’il ne respectait pas les accords conclus. Il a clairement déclaré que sa guerre était pour lui une guerre contre l’Occident tout entier. Ainsi, au lieu de rechercher l’apaisement, nous devrions nous souvenir des leçons que nous avons tirées depuis 2022, en évitant de répéter les erreurs que nous avons faites et en redoublant d’efforts dans les domaines où nous avons obtenu des succès.  

Regardons la réalité en face. La Russie n’a pratiquement pas progressé sur le champ de bataille en 2023. Vos forces armées ont réussi à affaiblir la domination aérienne de la Russie sur les lignes de front et à briser le blocus des ports de la mer Noire.  

Vous avez forcé la Russie à retirer la majeure partie de sa flotte de la Crimée occupée et les exportations de céréales ukrainiennes se rapprochent à nouveau les niveaux d’avant-guerre. Le blocus contre vos exportations de céréales a disparu. Et il a pris fin, non pas grâce à des accords avec la Russie, mais grâce à vos combats et aux couloirs de solidarité mis en place par l’UE, qui ont constitué un soutien important pour vos exportations. 

Votre peuple s’est battu avec une incroyable inventivité. Il y a deux ans, l’Ukraine comptait sept usines de fabrication de drones militaires. Aujourd’hui, elle en compte des centaines. J’en ai visité deux hier. C’est vraiment révolutionnaire. Je ne dis pas cela parce que quelqu’un me l’a dit, mais parce que je l’ai vu moi-même. Comment des jeunes passionnés, dotés de beaucoup d’intelligence et de créativité, mettent en œuvre leurs compétences techniques, transformant de vieilles usines pour faire naître des équipements de haute technologie. Avec des drones à 300 euros, on réussit à détruire des chars. La créativité ukrainienne est incroyable. Lorsque je vois ces usines travailler avec de jeunes ingénieurs qui créent de nouveaux outils, je suis sûr que, lorsque cette guerre sera terminée, l’Ukraine sera l’un des principaux producteurs mondiaux de nouveaux équipements militaires. Permettez-moi donc de vous féliciter, vous et votre peuple. 

Dans le même temps, la Russie – si je puis dire – « cannibalise » son propre avenir. Poutine a mobilisé l’ensemble de son économie, de sa société et de son système politique pour l’effort de guerre. Les talents – quand ils le peuvent – quittent le pays et le déclin démographique s’accentue. Cependant, nous devons également reconnaître que la Russie a été capable de s’adapter à la guerre et que son économie est plus résiliente que prévu.  

Nous devons regarder la réalité en face : oui, les sanctions pèsent lourdement sur l’économie de la Russie et sur son effort de guerre. Elles concernent près de 2 000 entités et individus et nous avons réduit de 60 % nos échanges commerciaux d’avant-guerre avec la Russie. Nous nous sommes débarrassés de notre dépendance énergétique à l’égard de la Russie. Aujourd’hui, nous donnons la priorité à la lutte contre le contournement des sanctions, ce qui est une tâche très difficile, mais nous constatons que cette lutte fonctionne lentement mais sûrement. Nous nous concentrons sur la surveillance précise des flux commerciaux et sur le blocage de la réexportation de biens susceptibles d’être utilisés sur le champ de bataille. C’est un travail de chaque jour. 

Mais surtout, nous avons besoin de faire renaître d’urgence l’industrie européenne de défense. Je sais que vous attendez de nous plus de soutien militaire, plus de munitions, plus de tout. Au cours des deux dernières années, la majeure partie de notre soutien militaire provenait des stocks existants de nos armées. Reconstituer ces stocks tout en continuant à vous fournir davantage d’armes et de munitions est un défi de taille pour notre industrie de la défense, qui avait été réduite à une production pour temps de paix. 

Cependant, nous avons déjà inversé cette tendance. La capacité de production de notre industrie a déjà augmenté de 40 % depuis le début de la guerre. Nous atteindrons une capacité de production de 1,4 million de munitions d’ici la fin de l’année.  

Je veux vous parler franchement. J’ai discuté avec votre personnel militaire et je sais que vos besoins en munitions sont plus importants que cela. Cependant, nous travaillons d’arrache-pied sur cette question et nous aurons donné à l’Ukraine plus d’un million d’obus avant la fin de l’année. Cette quantité s’ajoute aux munitions que l’industrie européenne vend par ailleurs à l’Ukraine. En effet, l’approvisionnement de l’Ukraine se fait de deux manières : les dons et les exportations. Lorsque nous parlons d’un million d’obus, nous ne parlons que de dons. Il s’agit bien sûr d’un problème majeur, car ces munitions sont gratuites pour l’Ukraine. Je ne peux pas vous donner de chiffre précis parce que nous sommes en temps de guerre, mais en plus de ces dons, notre industrie produit et vous vend déjà une quantité similaire de munitions. Le total est donc nettement plus élevé que les chiffres dont l’opinion publique entend généralement parler. 

Nous nous efforçons de donner la priorité à l’approvisionnement de l’Ukraine en disant à nos forces armées et à nos clients des pays tiers qu’ils peuvent attendre parce qu’ils ne sont pas en guerre. La priorité doit aller à l’Ukraine. 

Comme je l’ai dit, avec 28 milliards d’euros, nous avons déjà atteint un montant important de soutien militaire. Pour cette année – 2024 – nos États membres prévoient une aide militaire supplémentaire d’environ 20 milliards d’euros, tant au niveau bilatéral que par l’intermédiaire de l’Union européenne. Vous connaissez ces chiffres, mais je tiens à les rappeler car il est important que l’opinion publique comprenne l’importance de notre soutien.  

Mais dans cette guerre, se mène aussi une autre bataille, une bataille de récits. La bataille des cerveaux. Il faut conquérir non seulement des terres, mais aussi des cerveaux. Cette bataille des récits se déroule dans le monde entier. La perception de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine dans le reste du monde sera décisive pour isoler Poutine et faire fonctionner nos sanctions. En ce qui concerne l’Union européenne, je suis également en charge de cette bataille.

Les gens, non seulement dans le monde occidental, mais aussi en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est… doivent comprendre les causes profondes de cette guerre. Pourquoi elle fait rage et pourquoi vous vous battez. 

Pour une grande partie du monde, l’expérience historique déterminante a été le colonialisme. Il s’agit d’un élément essentiel de l’histoire des peuples, et nous, les Européens, étions les puissances coloniales. Cependant, paradoxalement, nombre de ceux qui ont subi le colonialisme ne considèrent pas la Russie comme une puissance impérialiste et colonialiste. Nous devons contrer le discours russe. Cette guerre n’est pas celle de « l’Occident contre le reste », des pays occidentaux contre le reste du monde. 

Il s’agit d’une guerre pour la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. C’est une guerre pour la défense des principes de la Charte des Nations unies. Dans un monde qui devient de plus en plus transactionnel, il est plus important que jamais que ces principes universels soient protégés, compris par les citoyens et respectés par les dirigeants du monde. 

C’est parce qu’elle découle de ces principes de souveraineté et d’intégrité territoriale que la formule de paix de l’Ukraine constitue actuellement le seul cadre global pour une paix juste et durable.   

Pour pouvoir contrer la propagande russe anti-occidentale, nous devons éviter de pratiquer le deux poids deux mesures et être cohérents avec nos principes dans le monde entier. Pour être franc, je ne suis pas sûr que cela ait toujours été le cas, mais nous devons l’être.  

C’est pourquoi l’Union européenne, et moi-même personnellement, sommes si déterminés à mettre un terme à la tragédie vécue par la population civile de Gaza et à obtenir la libération des otages détenus par le Hamas. Et ensuite, à mettre enfin en œuvre effectivement la solution des deux États, que la communauté internationale préconise depuis des décennies.  

Cela fait également partie de nos efforts pour construire un monde qui fasse obstacle à la loi du plus fort, avec les pays puissants qui pourraient changer les frontières à volonté, et les faibles qui seraient la proie des forts. Jusqu’à présent, la stratégie de Poutine a été un échec. Et elle doit le rester. Si elle était couronnée de succès, elle enhardirait la Russie et d’autres autocraties à poursuivre leurs agendas impérialistes contre leurs voisins.  

Nous devons montrer la Russie pour ce qu’elle est : le dernier empire colonial d’Europe, un anachronisme. Comme l’écrivait l’auteur russe Mikhaïl Chichkine dans sa lettre à un Ukrainien inconnu : « mon pays est un pays tombé hors du temps ». 

Aujourd’hui, la Russie reste une puissance impérialiste incapable de se défaire d’une vision coloniale de son identité. Tant que cette question d’identité ne sera pas résolue, la Russie restera une menace pour tous ses voisins en Europe. Comme l’avait dit Václav Havel : « La Russie ne sait pas où elle commence et où elle finit ». Tant qu’un pays ne sait pas où il commence et où il finit, il reste un défi sérieux pour ses voisins. Poutine a récemment confirmé cette évaluation dans ses affiches de propagande pour sa prochaine élection, en déclarant que « les frontières de la Russie ne s’arrêtent pas ». Tant que cette question ne sera pas résolue, le système politique russe restera ce qu’il est : un régime autoritaire, nationaliste et violent. 

Personne ne le sait mieux que vous, Ukrainiens. Pendant des siècles, vous avez été les victimes de l’impérialisme russe, relégués au rang de « petits Russes » – une façon purement colonialiste de parler – affamés lors de l’Holodomor ou déportés en Sibérie. Et l’impérialisme russe reste malheureusement une réalité brutale. Poutine est obsédé par ses fantasmes sur les « terres russes historiques » bien que vous, cher Président, m’ayez montré les cartes de 1600 où l’Ukraine apparaissait clairement comme une nation souveraine. 

C’est pourquoi nous assistons une fois de plus à la répression de votre langue et aux déportations dans l’Ukraine occupée. Nous voyons en particulier les horribles adoptions forcées de milliers d’enfants ukrainiens pour les « russifier » et leur faire oublier leurs racines ukrainiennes, leurs parents et leurs familles. 

Mais vous n’êtes plus le vassal d’un quelconque empire ; vous n’êtes pas un objet, vous êtes un sujet. Les Ukrainiens sont maîtres de leur destin. Tout au long de l’histoire, vous avez montré à maintes reprises votre volonté d’être un pays libre. Et c’est ensemble que nous écrirons le prochain chapitre de cette histoire. 

Chers membres du Parlement, 

Votre avenir est dans l’Union européenne. C’est ce que vous souhaitez. C’est aussi ce que les dirigeants de l’Union européenne ont décidé en décembre dernier. Et cette décision doit maintenant être transformée en réalité. 

Il ne s’agit pas de paroles en l’air. Il s’agit d’un engagement sérieux qui doit être mis en œuvre. Mais vous aussi, vous devrez faire des efforts.  

Vous avez fait le choix européen à maintes reprises. Et je comprends bien votre sentiment. Quand j’étais jeune Espagnol plongé dans les ténèbres d’une dictature, l’Europe était pour moi le phare de la liberté politique, de la prospérité économique et de l’enrichissement social. Comme vous, je voulais absolument faire partie de cette Union européenne. Il y a 10 ans, la place Maidan était transformée en une mer de jaune et de bleu. Le jaune et le bleu des drapeaux ukrainiens se mêlaient au jaune et au bleu des drapeaux européens.

Aujourd’hui, je l’ai constaté dans mes échanges, votre choix européen fait consensus parmi les forces politiques, parmi la société civile, parmi les entreprises. Mais il faut préserver ce consensus. Vous devez garder cette unité. Elle sera essentielle car votre chemin vers l’adhésion exigera beaucoup d’efforts et de compromis pour vous, membres de la Rada, pour vous, gouvernement, mais aussi pour les citoyens, les entreprises, la société civile… Elle nécessitera une modernisation profonde et complète de votre gouvernance, de votre économie et de votre société. Avec l’Ukraine, l’Union européenne sera différente. Et, au sein de l’Union européenne, l’Ukraine sera un pays différent. Ce voyage exigera beaucoup d’efforts et vous devez y être préparés. Nous vous soutiendrons tout au long du chemin. Mais vous devrez, comme tout autre pays candidat, mettre en œuvre et appliquer toutes les règles actuelles de l’Union européenne. 

Et permettez-moi de vous le dire franchement  : pendant de nombreuses années, la corruption a été le point faible de la société ukrainienne. Elle a coûté à l’Ukraine un retard important dans son développement au cours des 30 dernières années. Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelenskyy, a été élu avec pour mandat de lutter contre la corruption. Des progrès ont été réalisés récemment en matière tant de législation que d’application de la loi et votre position s’améliore dans l’indice annuel de Transparency International, qui mesure la manière dont un pays fait face aux défis de la corruption. L’évolution est clairement positive, mais il reste encore beaucoup à faire. 

La corruption nuit considérablement à l’efficacité de l’effort de guerre et, à l’avenir, elle nuirait à l’efficacité de la reconstruction, mais elle nuit également au soutien que vous recevez des sociétés de l’ensemble de l’Union européenne. 

Le processus d’adhésion à l’UE s’accompagnera également, dans les années à venir, d’un effort de reconstruction majeur. Ces deux processus doivent aller de pair. Lorsque vous reconstruisez vos maisons, vos routes, vos ponts et vos ports, vous devez le faire conformément aux normes européennes, notamment en matière d’efficacité énergétique. 

Mais les infrastructures invisibles qui soutiennent les démocraties sont plus importantes encore que les infrastructures physiques. La séparation des pouvoirs, la gouvernance inclusive, le respect des droits de l’homme, la cohésion sociale et l’égalité sont ces infrastructures invisibles qui rendent un pays libre et uni. Elles sont au cœur de toute société démocratique. Elles sont plus difficiles à construire et à entretenir que des routes, des ponts et des ports, mais elles constituent l’épine dorsale des sociétés saines. 

Je sais qu’il est particulièrement difficile d’y parvenir dans un pays en guerre. C’est pourquoi j’ai dit déjà qu’il vous fallait gagner deux batailles en même temps : gagner la guerre et gagner la paix. Ces deux batailles ne doivent pas être menées l’une après l’autre, elles doivent être menées ensemble. 

En temps de guerre, la tentation est toujours forte et compréhensible de centraliser le pouvoir et de limiter la liberté d’expression. Mais le respect de l’État de droit et la promotion d’un dialogue démocratique entre le gouvernement et l’opposition renforceront votre résilience et la capacité du pays à gagner la guerre.  

Chers membres de la Rada, il ne s’agit pas d’un message partisan. 

Être une société démocratique et inclusive est votre plus grand avantage face à la dictature de Poutine. Je sais qu’un dicton populaire ukrainien dit que « pour deux Ukrainiens, il y a trois hetmans », ou chefs cosaques. En Espagne, on dit que pour quatre Espagnols qui dînent ensemble, il y a cinq partis politiques. Il est clair que, parfois, le pluralisme peut être difficile à gérer. Mais la pluralité d’opinion est la différence absolue entre les sociétés démocratiques et les régimes autoritaires et c’est la force des sociétés européennes. C’est quelque chose que Poutine ne comprendra jamais. 

J’ai été président du Parlement européen, je sais ce que signifie un Parlement. Cette Rada doit être le forum où cette pluralité – cette force – est récoltée. Elle doit être le forum où l’on discute des réformes. Elle doit être transparente et tous les groupes de la société doivent y être représentés. 

Tout comme vous l’avez fait lorsque vous vous êtes mis d’accord sur la date et les circonstances des élections, une fois la loi martiale levée. C’était un signal très important pour l’Ukraine et pour le monde. 

Je termine, Mesdames et Messieurs les membres de la Rada. 

Juste avant d’arriver en Ukraine hier, j’ai consulté le nombre d’alarmes aériennes qui ont retenti dans votre ciel, dans vos nuits, depuis l’invasion massive de la Russie. Il y en a eu près de 40 000.  

40 000 fois que le peuple ukrainien a dû courir vers les abris – comme nous l’avons fait cette nuit, une fois de plus. 40 000 fois que les enfants ont dû lire et faire des exercices scolaires dans les sous-sols. 55 alarmes par jour, dans des endroits magnifiques comme Kharkiv, Dnipro et Lviv. 

Nous, les visiteurs étrangers, nous allons et venons, mais vous restez – et vous restez sous cette énorme pression.

L’année prochaine, après les élections européennes, une autre génération de dirigeants européens montera dans des trains pour se rendre à Kyiv. Ces trains qui, soit dit en passant, ne sont jamais en retard, même sous les bombardements. Ces trains continueront à amener de nouveaux visiteurs, partageant avec vous ces circonstances difficiles. Mais je suis convaincu que cette nouvelle génération de dirigeants européens vous accompagnera tout au long de votre voyage vers l’Union européenne. 

Car – et c’est le message le plus important que je veux vous transmettre – nous savons bien que ce que vous défendez, c’est aussi notre propre sécurité aux frontières orientales de l’Europe. Et quand nous disons « Pour notre liberté et la vôtre », cela signifie que nous avons une dette envers vous. Et cette dette nous interdit de succomber à la lassitude de l’Ukraine. Les seuls qui ont le droit d’être fatigués de cette guerre, c’est vous – et vous ne l’êtes pas.  

Les guerres sont gagnées grâce à l’engagement et à la motivation de la population. Regardez ce qui s’est passé dans de nombreux pays du monde, de l’Afghanistan à l’Espagne contre Napoléon. Combien de guerres ont été gagnées par les plus faibles en termes d’armements ? Ce sont des gens qui savaient pourquoi ils se battaient qui les ont gagnées. 

Je ne vous vois pas succomber à la lassitude de la guerre, et si vous ne le faites pas, nous ne le ferons pas non plus. 

Je vous remercie.

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