Le texte qui suit est la première traduction d’une interview de Vjačeslav Morozov consacrée à la doctrine russe en matière de politique étrangère. Anciennement professeur de relations internationales à l’Université d’État de Saint-Pétersbourg, il enseigne depuis 2010 les relations UE-Russie à l’Institut de sciences politiques de l’Université de Tartu, en Estonie.

Cette interview a été initialement publiée le 6 mai 2023 dans les colonnes du média russophone Posle (« Après »), qui a fait son apparition au lendemain de l’agression russe en Ukraine. Le collectif Posle porte une critique radicale de la guerre en cours et de son cortège de massacres et de destructions, mais aussi de la vague répressive qui, au même moment, s’est abattue en Russie avec une violence décuplée. Posle donne la parole aux chercheurs, journalistes, militants et témoins dont les observations et éléments de réflexion permettent de réinsuffler une forme de clarté dans cette actualité trouble et de dessiner les contours du monde de l’« Après ».

Vjačeslav Morozov met ici l’accent sur un document jusqu’alors sous-étudié  : la Doctrine de politique étrangère de la Fédération de Russie. Ce texte peut, jusqu’à un certain point, être considéré comme l’équivalent fonctionnel, aux États-Unis et en France, des « livres blancs » sur la défense et les relations internationales que sont la Quadriennal Defense Review — et la National Defense Strategy qui a pris sa suite depuis 2018 — ou la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale. Une même logique, inextricablement analytique et pragmatique, irrigue l’ensemble de ces documents, lesquels ont pour fonction de définir la position d’un État vis-à-vis de l’environnement stratégique mondial et régional, tout en adressant des signaux plus ou moins explicites à ses partenaires ou ses concurrents potentiels. Dans le cas russe, cette Doctrine a connu six versions successives depuis celle, relativement libérale et europhile, signée par Boris Eltsine en 1993, jusqu’à la dernière édition en date, rendue publique en 2023, dans laquelle s’affiche une rhétorique menaçante et belliqueuse, sous couvert d’anti-impérialisme et de réplique aux menaces extérieures.

Cette Doctrine n’est pas insensible aux limites ou apories de la variante strictement « défensive » du discours russe, selon laquelle l’actuelle « opération militaire spéciale » en Ukraine ne serait qu’un geste préventif face à la « guerre hybride » qu’auraient déclenchée les États-Unis par le truchement de leur pantin ukrainien — la Doctrine de 2023 s’interdit d’ailleurs la posture peu crédible qui consisterait à accuser ouvertement l’Ukraine d’agression envers la Russie. Les rédacteurs du texte ont privilégié une stratégie alternative, et autrement adroite, qui consiste à exploiter à l’avantage de la Russie les tensions innervant le droit international, les principes des Nations Unies et l’ordre international existant.

Les dirigeants russes s’engouffrent ainsi dans la faille qui traverse la charte des Nations Unis, tiraillée entre, d’une part, des ambitions de coopération et de respect de la souveraineté des États, et, d’autre part, les exigences de l’équilibre entre les grandes puissances. De même, la Doctrine russe a ici beau jeu de soutenir que la notion d’« ordre international fondé sur des règles » (rule-based international order) théorisée par les États-Unis dans les années 1940 masque difficilement un projet politique de régulation des relations internationales dont une poignée de pays d’Occident retirent les principaux bénéfices. La Russie est bien consciente, en la matière, de pouvoir compter sur la Chine pour soutenir cette approche critique de l’ordre international libéral. Vjačeslav Morozov souligne enfin que la Russie se sent d’autant plus autorisée à se présenter comme une puissance diplomatiquement raisonnable et ouverte aux discussions sur le contrôle international des armements, que les États-Unis eux-mêmes sont sortis il y a plus de vingt ans du traité ABM de 1972 visant à la limitation des armes stratégiques.

La nouvelle Doctrine de politique étrangère incorpore enfin une série d’éléments forgés au cours des dernières décennies par les principaux idéologues du régime pour développer une conception civilisationnelle de l’État russe — désigné comme un « État-civilisation » — et de sa sphère d’influence — le « monde russe ». S’éloignant formellement de toute forme de nationalisme ethnique, la nouvelle logique impériale russe défend au contraire une représentation identitaire, culturelle ou civilisationnelle de l’espace considérable qui comprend l’Ukraine, la Biélorussie, l’Asie centrale et les divers peuples de la Fédération de Russie — laquelle dénombre officiellement en son sein 193 nationalités. Partant de cet axiome, la Doctrine russe proclame que ces différents peuples n’auraient d’autre choix, pour échapper à leur ingurgitation par l’Occident et à l’inévitable dissolution identitaire qui s’ensuivrait, que d’intégrer volontairement la sphère d’influence du « monde russe ». C’est ainsi un combat de valeurs ou une « guerre culturelle » qui se dessine, entre l’idéologie dite « néolibérale » que l’Occident menacerait de répandre à l’échelle planétaire, détissant à son gré les cultures existantes, et le rempart civilisationnel russe, fer de lance des « valeurs traditionnelles ».

En soulignant ces dimensions, l’entretien soulève une série de questions plus cruciales encore  : l’État russe croit-il à ses mythes  ? Ses mythes, pour être des mythes, sont-ils sans effets  ? De fait, les catégories fondamentales d’appréhension du monde propres à l’appareil étatique de la Russie en guerre soutiennent une véritable construction eschatologique. Selon les visions de cette apocalypse, la Russie fait figure de rempart aux velléités de domination mondiale du Dragon états-unien et des autres Bêtes occidentales — hypocrites, trompeuses, fautrices de désastre et de mort, fausses monnayeuses des valeurs fausses. Suffit-il de dénoncer ces visions comme autant d’artefacts rhétoriques pour en désamorcer magiquement l’efficace  ? En rupture avec cet optimisme infructueux, Vjačeslav Morozov soumet les catégories en question à une analyse sémantique et politique poussée, qui en révèle la cohérence et le possible attrait auprès des critiques de l’ordre international actuel. On ne saurait donc se contenter de décréter hautement l’inanité des notions et valeurs qui hantent le discours stratégique, juridique et politique que les autorités russes adressent à leurs adversaires, à leurs partenaires potentiels, ainsi qu’à la population russe elle-même. 

En plongeant au cœur de cette abyssale entreprise de justification guerrière, ce texte fournit des armes indispensables. Dire qu’elles viennent à point nommé est encore dire peu de choses. Il nous faut aujourd’hui une intelligence de la guerre — et non pas des intelligences de guerre  : des vues plus perçantes, des visions plus claires, tant que la guerre n’a pas conquis jusqu’à la dernière intelligence. (GL)

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Qu’est-ce que la Doctrine de politique étrangère de la Fédération de Russie  ? Quels sont le rôle et les objectifs de ce document et à qui est-il destiné  ? 

La Doctrine de politique étrangère de la Russie est un document qui s’adresse en priorité aux autres pays. Il porte à leur attention les coordonnées fondamentales du cap adopté par la Russie en matière de politique extérieure. Il représente ainsi un instrument de communication, au même titre que certaines allocutions caractéristiques de Vladimir Poutine. On peut ici penser au discours de Munich de 2007, qui proposait une vue d’ensemble de la configuration internationale et des intérêts de la Russie, ainsi que certaines lignes directrices sur l’action du pays dans un avenir proche.

Cette Doctrine exerce toutefois une autre fonction. En effet, une fois transmise à la bureaucratie, elle fournit à ses cadres un recueil de citations, plus encore qu’un guide pratique d’action. Dès que surgit une situation qui exige de mettre en mots la position russe en matière de politique étrangère, n’importe quel bureaucrate peut parcourir ce texte et y piocher des termes ou des expressions appropriés à ce cas concret.

Dès que surgit une situation qui exige de mettre en mots la position russe en matière de politique étrangère, n’importe quel bureaucrate peut parcourir ce texte et y piocher des termes ou des expressions appropriés à ce cas concret.

Vjačeslav Morozov

Ce document constitue donc à tout le moins un élément déterminant de la politique étrangère russe proprement dite, d’autant plus que le processus de décision se trouve être, surtout en la matière, très centralisé. Toutes les décisions prises à l’échelle concernée par la Doctrine de politique étrangère sont une prérogative du président de la Fédération de Russie. Le président pouvant, désormais, être considéré comme un véritable souverain absolu, il est en son pouvoir de déterminer le cap stratégique de la politique extérieure. La Doctrine ne fixe pas ce cap  ; elle l’explicite.

La Doctrine de politique étrangère a-t-elle toujours joué ce rôle ou a-t-elle connu des évolutions au cours de ces dernières années  ?

La première Doctrine de politique étrangère a été adoptée en 1993. Elle remplissait alors la fonction traditionnellement assignée aux documents stratégiques  : celle d’établir un cap et un guide d’action à destination des diplomates. La Doctrine de 1993 présentait un caractère pro-occidental marqué. Fortement euro-centrique, elle annonçait une coopération de la Russie avec les pays les plus développés, les principaux pays d’Occident, tout en laissait apparaître les périphéries mondiales — soit l’ensemble des pays du Sud — comme une zone de conflits, d’où pouvaient surgir des menaces potentielles. 

Il ne faut pas oublier ici à quel point la politique russe des années 1990 était chaotique, balançant brusquement entre occidentalisme naïf et politique d’autosuffisance — depuis Primakov, déjà. Si cette première Doctrine avait initialement défini une orientation stratégique de la politique étrangère, celle-ci s’est trouvée très rapidement renversée.

Il ne faut pas oublier ici à quel point la politique russe des années 1990 était chaotique, balançant brusquement entre occidentalisme naïf et politique d’autosuffisance — depuis Primakov, déjà.

Vjačeslav Morozov

Avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, la Doctrine de politique étrangère a changé de nature, en devenant un instrument prioritairement voué à adresser des signaux à l’Occident. En 2000, déjà, elle a connu une première mise à jour, tout en demeurant relativement proche de la version antérieure. Ce n’est qu’en 2008, après le discours de Munich de Vladimir Poutine, qu’une nouvelle Doctrine a été publiée, très différente cette fois dans son contenu. On observe alors un net glissement de la Russie vers une politique anti-occidentale. À partir de ce moment, la fonction même du texte a évolué  : désormais, il s’agit, comme je l’ai dit, d’envoyer des signaux aux pays occidentaux quant à la politique extérieure russe. 

L’orientation anti-occidentale demeure présente dans cette Doctrine, mais on y trouve surtout une dose décuplée de rhétorique agressive. Des mots durs, des expressions extrêmement fortes y caractérisent la manière dont la Russie comprend ses relations avec l’Occident. Comment cette rhétorique venue des propagandistes des plateaux de télévision s’est-elle retrouvée dans une production officielle de l’État  ?

La seule explication est la guerre. Ce glissement rhétorique s’explique par le fait que, désormais, la Russie s’affirme contrainte de se défendre contre des attaques imminentes à son encontre. Le texte ne dit pas autre chose, puisqu’on y lit qu’une guerre hybride d’un type nouveau serait en cours, dans le cadre de laquelle les États-Unis utiliseraient l’Ukraine comme un mécanisme dans le cadre de leur propre agression contre la Russie. On assiste donc à une transition vers une rhétorique de plus en plus agressive, qui s’articule autour des concepts d’« État-civilisation », de « monde russe » et de « monde multipolaire ». Cette rhétorique traduit la position d’un État qui estime avoir été trop longtemps traité de manière injuste, que cette injustice a fini par tourner à l’agression et qu’il lui faut se défendre contre cette agression.

Il faut surtout bien observer que le niveau d’agressivité de la rhétorique officielle est allé croissant depuis 2008. La tonalité des Doctrines de 2008 et 2013 conservait encore une certaine forme de correction. Celle de 2016 a commencé à s’en éloigner, tandis que la Doctrine de 2023 ne s’embarrasse d’aucune précaution dans ses choix de formules. Elle exprime crûment les prétendues intentions agressives de l’Occident et la politique que doit adopter la Russie pour s’en défendre.

Le niveau d’agressivité de la rhétorique officielle est allé croissant depuis 2008.

Vjačeslav Morozov

La nouvelle Doctrine de politique étrangère de la Fédération de Russie affirme la nécessité d’agir conformément à la Charte des Nations Unies, tout en rejetant l’idée d’un « ordre mondial fondé sur des règles ». On y lit en effet  : « Le mécanisme de constitution des normes juridiques internationales doit être fondé sur le libre-arbitre des États souverains. Les Nations Unies doivent rester la principale plateforme de développement progressif et de codification du droit international. Persévérer à promouvoir un ordre mondial fondé sur des règles risque d’entraîner la destruction du système juridique international et d’autres conséquences dangereuses pour l’humanité ». Faut-il y voir une contradiction dans les termes  ?

Il n’y a aucune contradiction, ni du point de vue de la Doctrine, ni de celui de la rhétorique russe. L’idée d’un « ordre mondial fondé sur des règles » a fait une apparition relativement récente dans le langage de la politique étrangère russe pour traduire le concept anglais de rule-based order. Sa signification est exposée au paragraphe 9 de la Doctrine, qui évoque les Nations Unies avant d’affirmer que « la solidité du système juridique international est mise à l’épreuve  : un cercle étroit d’États s’efforce de lui substituer une conception de l’ordre mondial fondée sur des règles (c’est-à-dire l’imposition de règles, de standards et de normes, dont l’élaboration n’a pas garanti la participation égale de tous les États intéressés) ». Ce passage opère la récupération d’une notion venue du lexique politique occidental, dans lequel elle joue un rôle semblable, mais plus subtil, en affirmant que l’ordre mondial tel qu’il existe aujourd’hui, et bien qu’il se trouve être, dans l’ensemble, favorable à l’Occident, bénéficie malgré tout à l’ensemble des États et contribue à leur prospérité.

Que fait le texte russe  ? Il s’empare de cette notion d’« ordre mondial fondé sur des règles » pour mieux dénoncer la vaine rhétorique de l’Occident, prompt à imposer à l’ensemble du monde une vision du monde qui profite exclusivement aux États-Unis et à ses satellites. En substance, et même si ce terme n’est pas employé (alors que le texte comprend de nombreuses critiques à l’endroit du néocolonialisme), il s’agit d’une dénonciation d’un système impérialiste.

Cette conception d’un « ordre mondial fondé sur des règles » dépeint une politique états-unienne de domination unilatérale. Or, toujours selon la Doctrine, les États-Unis ne seraient plus en mesure de maintenir cet ordre mondial, dans un monde devenu multipolaire. Faisant fi de cette réalité, les États-Unis persisteraient à s’accrocher à leur hégémonie — d’ailleurs, « l’hégémonie » est aussi une innovation langagière de la Doctrine de 2023. 

Du point de vue du Kremlin, la formule « un ordre mondial fondé sur des règles » n’est rien d’autre, pour le dire en termes marxistes simples, qu’une « fausse conscience » que les États-Unis imposeraient à l’ensemble de la planète afin de faire accepter leur domination. La Russie s’y oppose et se revendique par conséquent défenseuse d’un « véritable ordre mondial », au sein duquel l’ensemble des États seraient réellement égaux, comme le garantit la Charte des Nations Unis. Or la Russie étant membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU avec droit de véto, cet ordre lui est personnellement favorable en premier lieu.

La Russie se revendique par conséquent défenseuse d’un « véritable ordre mondial », au sein duquel l’ensemble des États seraient réellement égaux, comme le garantit la Charte des Nations Unis.

Vjačeslav Morozov

Les statuts des Nations Unies consacrent certains principes normatifs qui ne peuvent être violés par les États-membres — notamment l’interdiction de l’invasion du territoire d’un État souverain. Cet ordre normatif et la fonction dissuasive du Conseil de Sécurité se sont vus remis en cause avec l’intervention des États-Unis en Irak. D’autre part, la structure de l’ONU repose manifestement sur un principe de domination des « grandes puissances » et d’équilibre de leurs intérêts. Peut-on dire que la Russie a fait son choix, entre ces deux modèles disponibles  ?

Oui, la Russie se positionne clairement en faveur de l’un des principes de l’ONU. L’une des caractéristiques propres au droit international est un degré élevé d’incertitude, dans la mesure où ce droit repose sur un compromis entre les principes de souveraineté et la nécessité de la coopération internationale — laquelle peut aller jusqu’à une restriction de la souveraineté dans l’intérêt de la paix et de la sécurité internationales. En même temps, les membres permanents du Conseil de sécurité occupent une position spécifique, liée à leur droit de véto. Cette règle découle de l’idée de « Concert des grandes puissances », ou d’ordre international fondé sur le consensus des grandes puissances (great power management). Dans son ouvrage The Anarchical Society : A Study of Order in World Politics, Hedley Bull dépeint le « Concert des grandes puissances » comme l’une des institutions de la société internationale, au même titre que le droit international, la diplomatie, la guerre, l’équilibre des forces. Ce concept remonte au Congrès de Vienne de 1815 et s’est trouvé consacré dans la Charte des Nations Unies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les vainqueurs ont consolidé leur domination sur les affaires mondiales.

Cette idée de « Concert des grandes puissances » convient parfaitement à la Russie, notamment en ce qu’elle implique que chacune des puissances concernées maintienne l’ordre à l’intérieur de sa sphère d’influence, tout en négociant avec les autres puissances à l’échelle globale et en s’efforçant de ne pas empiéter sur leurs propres sphères d’influence. Puisqu’il s’agit là d’un état des choses idéal pour la Russie, elle ne peut que soutenir la Charte des Nations Unies. Par ailleurs, l’article 51 de la Charte garantit aux États le droit à la légitime défense. Cette notion apparaît à deux reprises dans la Doctrine de 2023, mais sans être explicitement rattachée à « l’opération militaire spéciale » — manifestement, les rédacteurs du texte n’ont pas osé accuser ouvertement l’Ukraine d’agression envers la Russie. À l’évidence, c’est pourtant bien cette idée qui est en jeu lorsque la Russie affirme qu’elle serait victime d’une guerre hybride d’un type nouveau et contrainte de se prémunir contre une agression menée par l’Occident par l’intermédiaire d’un pays dépendant. Les références à l’article 51 doivent être comprises dans ce contexte précis.

Hors de l’Occident, rares sont les États prêts à dégrader ouvertement leurs relations avec la Russie. 

Vjačeslav Morozov

La Charte des Nations Unies consacre néanmoins d’autres principes : l’égalité souveraine de tous les États, le principe de non-ingérence, l’interdiction des actes d’agression… Autant de principes que la Russie viole ouvertement, ce qui fragilise sa position. Tout le monde en est conscient mais, hors de l’Occident, rares sont les États prêts à dégrader ouvertement leurs relations avec la Russie. De surcroît, tout projet de réforme de l’ONU est condamné d’avance en raison des intérêts irréconciliables des grandes puissances, dont chacune cherche à s’assurer la position la plus favorable — ce qui explique pourquoi elles continuent de recourir à leur droit de véto. Ceci étant, très peu d’États soutiennent ouvertement les actions de la Russie, comme le montrent notamment les résultats des votes à l’Assemblée générale de l’ONU.

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La dernière version du texte multiplie les références à un « monde multipolaire ». Pourquoi n’était-ce pas le cas dans les Doctrines précédentes  ? Par ailleurs, cette expression s’accompagne de celle d’« État-civilisation ». Comment faut-il la comprendre  ?

Le concept de « monde multipolaire » a fait son apparition dans la Doctrine de 2000, mais uniquement au titre d’objectif stratégique. En 2008, on rencontrait cette fois l’expression de « multipolarité émergente ». On lui a ensuite substitué le terme de « polycentrisme », qui se retrouve dans toutes les Doctrines jusqu’en 2023.

Le contenu de cette notion est en perpétuelle évolution, mais on peut dire que, selon cette approche, la transformation de la planète en un espace polycentrique provoquerait l’exaspération des États-Unis et de leurs alliés. Voyant leur influence s’affaiblir, ils s’accrocheraient d’autant plus fermement à leur puissance passée, au prix d’une déstabilisation générale. Ainsi, du point de vue de la Russie, ce concept reflète le contenu essentiel de la politique mondiale  : l’Occident résiste à la création d’un monde multipolaire et la Russie, en lien avec la Chine et d’autres pays, promeut la multipolarité afin d’obtenir des droits égaux entre tous les États sur la scène internationale.

En 2008, on rencontrait l’expression de « multipolarité émergente ». On lui a ensuite substitué le terme de « polycentrisme », qui se retrouve dans toutes les Doctrines jusqu’en 2023.

Vjačeslav Morozov

La notion d’« État-civilisation » va de pair avec celle de multipolarité. L’État-civilisation correspond, pour la Russie, à une représentation de soi en tant qu’entité réunissant différents peuples, liés entre eux par une identité civilisationnelle commune. D’un côté, le discours civilisationnel de la Doctrine confirme que les autorités russes contemporaines ont peu de sympathie pour le nationalisme ethnique. Les récentes allocutions de Vladimir Poutine démontrent qu’il s’efforce d’éviter cette rhétorique nationaliste, en insistant constamment sur la diversité des peuples qui constituent le pays. Lorsqu’il condescend à évoquer le peuple ukrainien, il lui témoigne un certain respect, en le désignant cependant comme une partie intégrante de la même unité civilisationnelle. Ainsi, dans ce texte, le concept de « monde russe » est bel et bien employé dans un sens civilisationnel  : le monde russe comprend tous ceux qui sont liés à la Russie, et non pas seulement ceux qui sont ethniquement russes.

Ce n’est rien d’autre qu’une tentative de construire une nouvelle identité sur une base impériale. Cette identité présuppose une hiérarchie entre les différents groupes et cultures existants, au sommet de laquelle se trouve la culture russe. Cependant, cette identité, comme toute identité impériale, se déclare ouverte et prête à incorporer d’autres peuples et cultures s’ils reconnaissent la suprématie de la culture et du peuple russes, piliers de la formation de l’État. Cette conception s’oppose à l’idée de souveraineté nationale des « petites nations », pour employer un terme politiquement incorrect. Même si le peuple ukrainien ne correspond aucunement à la définition d’une « petite nation », c’est la représentation qu’en donne l’impérialisme russe. D’après cette logique, le peuple ukrainien ne pourrait exister qu’en constituant un lien civilisationnel exclusif avec le peuple russe. S’ils s’éloignaient de la Russie, les Ukrainiens deviendraient un appendice de l’Occident — dont personne n’a réellement besoin — et perdraient leur identité. Ce diagnostic ne s’applique pas seulement à l’Ukraine, mais aussi à la Biélorusse, au Kazakhstan et à l’ensemble de l’Asie centrale, ainsi qu’aux divers peuples vivant sur le territoire de la Fédération de Russie. On leur signifie ainsi que leur histoire, leur identité et leur mémoire sont intrinsèquement liées à la Russie et à sa civilisation, tandis qu’en dehors de la Russie, ils perdraient leur personnalité civilisationnelle et nationale, seraient colonisés, avant de cesser tout simplement d’exister.

Dans ce texte, le concept de « monde russe » est bel et bien employé dans un sens civilisationnel  : le monde russe comprend tous ceux qui sont liés à la Russie, et non pas seulement ceux qui sont ethniquement russes. Ce n’est rien d’autre qu’une tentative de construire une nouvelle identité sur une base impériale.

Vjačeslav Morozov

On doit enfin souligner l’usage, dans la Doctrine, du terme d’« étranger proche », qui avait été exclu pendant un temps du langage politique officiel. Cette expression qui pouvait encore, dans les années 1990, prétendre refléter jusqu’à un certain point les réalités concrètes héritées de l’époque soviétique, ne peut aujourd’hui que revêtir une signification impériale et servir à l’affirmation de la suprématie russe.

Un portrait du président russe Vladimir Poutine lors du vote mis en scène dans un bureau de vote de la ville occupée de Tavriysk, près de la ligne de front. © Alexei Konovalov/TASS/Sipa USA

En d’autres termes, dans la tension qui existe entre le principe impérial et le principe des nationalités, c’est aujourd’hui le versant impérial qui l’emporte. La déclaration de Vladimir Poutine proclamant que « les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part » est une expression parfaitement claire de ce principe impérial.

Dans la tension qui existe entre le principe impérial et le principe des nationalités, c’est aujourd’hui le versant impérial qui l’emporte.

Vjačeslav Morozov

Peut-on dire que les États-Unis, qui font ici figure d’empire auquel la Russie prétend s’opposer, sont le principal destinataire de la Doctrine de politique étrangère  ? 

Bien sûr. Si l’on examine la structure du document, on constate que dans la liste des priorités régionales figurent en premier lieu « l’étranger proche », puis une série d’États plus ou moins amicaux, tandis que les États européens ne sont évoqués qu’à la toute fin, au titre de satellites des États-Unis — l’Union Européenne en tant que telle n’est d’ailleurs pas mentionnée. On reconnaît à l’Europe une certaine subjectivité potentielle, qu’elle ne réalisera pas pleinement tant qu’elle ne se sera pas libérée de la puissance américaine et qu’elle n’aura pas donné raison à la Russie. Le texte fait enfin référence aux pays anglo-saxons, c’est-à-dire aux États-Unis et à leurs alliés  : la Grande-Bretagne, ainsi que le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Dès l’instant où le propos aborde les pays du Sud, on voit poindre une rhétorique anticoloniale et émancipatrice. Ce tournant discursif s’est produit à partir du discours de Vladimir Poutine du 30 septembre 2022, dans lequel il a employé le mot « hégémonie » au moins cinq fois et parlé longuement du colonialisme, tout en tâchant d’établir un lien entre la lutte de la Russie contre la domination occidentale en Ukraine et celle des pays du Sud contre le colonialisme. Conformément à sa Doctrine de politique étrangère, la Russie prétend incarner l’avant-garde du mouvement anticolonialiste mondial, en s’appropriant une partie de l’héritage soviétique en la matière. On notera d’ailleurs que l’Union soviétique, en tant que soutien à la décolonisation, figure dans ce texte sous les traits d’une sorte de Russie éternelle et immuable, tandis que son internationalisme et sa dimension idéologique progressiste sont soigneusement passés sous silence.

L’Union européenne en tant que telle n’est même pas mentionnée dans la Doctrine de politique étrangère.

Vjačeslav Morozov

L’image qui en ressort est celle d’une lutte entre l’empire des États-Unis et les peuples épris de liberté. On observe cependant un déplacement idéologique. Ces peuples, selon la Doctrine, ne défendraient pas tant leur autonomie, leur libre capacité de se gouverner, ou encore la démocratie, mais bien leur identité civilisationnelle. Si la critique de l’impérialisme états-unien se présente à première vue sous des atours anticoloniaux, elle emprunte en réalité la tonalité de la droite conservatrice, agrémentée de motifs civilisationnels et d’éléments culturels et religieux — la famille traditionnelle, l’homophobie et autres « valeurs » que l’État russe s’efforce d’imposer à sa population et au-delà. Le postulat fondamental pour la Russie est qu’il est possible d’édifier une certaine solidarité internationale sur cette base.

Je ne dirais pas pour autant qu’il s’agit d’une rhétorique vide — même s’il s’agit à l’évidence d’instruments rhétoriques. Il s’agit d’une démarche plutôt rationnelle du point de vue des dirigeants russes actuels, tant ces idées peuvent trouver du soutien ou un écho chez certains dirigeants des États du Sud, parmi les critiques du libéralisme, des États-Unis, de l’OTAN, de l’Union européenne, etc. En même temps, cette rhétorique anticoloniale masque une politique impériale de la part de la Russie, qui a un intérêt direct à développer un système de relations néocoloniales. Les élites russes sont les premières bénéficiaires de ce système et ont bien l’intention de revenir à un état de fait dans lequel les grandes puissances décident de l’ensemble des affaires du monde et où chacune agit comme elle l’entend à sa propre périphérie. Il s’agit bien d’une logique de contrôle colonial et idéologique, doublé d’une exploitation économique des ressources naturelles et humaines. 

De quels « dispositifs néolibéraux » Vladimir Poutine parle-t-il et pourquoi émet-il des critiques à leur endroit — critiques que l’on retrouve dans le passage où la Doctrine énonce qu’« une forme répandue d’ingérence dans les affaires internes des États souverains consiste en l’imposition de dispositifs idéologiques néolibéraux, destructeurs des valeurs spirituelles et morales traditionnelles »  ?

Tout d’abord, j’ai le sentiment que la Doctrine de politique étrangère de 2023 a été le fait de nouveaux rédacteurs, qui n’avaient pas joué précédemment un rôle aussi actif. Par comparaison avec les versions précédentes, celle-ci est écrite dans une langue un peu moins bureaucratique et son déroulement présente une apparence plus cohérente. Mais l’essentiel tient ici au fait que ce nouveau texte enregistre une série de décisions délibérées, qui ne peuvent pas être le fait du hasard, à commencer par le recours à la rhétorique anticoloniale évoquée plus haut, ou l’usage de termes comme l’« hégémonie » ou le « néolibéralisme ».

J’ai le sentiment que la Doctrine de politique étrangère de 2023 a été le fait de nouveaux rédacteurs, qui n’avaient pas joué précédemment un rôle aussi actif.

Vjačeslav Morozov

J’imagine que les auteurs de cette Doctrine lisent suffisamment pour avoir une certaine idée de l’ampleur et de la diffusion des critiques actuelles du néolibéralisme, en particulier au sein de la gauche. Il est certes possible qu’ils ne saisissent pas exactement ce qu’est le néolibéralisme, voire même qu’ils fassent semblant de ne pas le saisir. Toujours est-il qu’ils ont décidé de développer une critique du néolibéralisme qui vise l’Occident, dans l’intérêt de la Russie. De fait, les critiques existantes du néolibéralisme visent, le plus souvent, l’impérialisme occidental, ainsi que le type de globalisation et l’accroissement des inégalités mondiales qui l’accompagnent. Mais dans ce cas, les auteurs de la Doctrine font mine de ne pas voir que la Russie incarne l’exemple typique de l’hégémon local, tout à fait intégré dans la structure néolibérale mondiale.

En faisant ainsi de l’Occident l’unique réceptacle de sa critique du néolibéralisme, c’est le sens même de la notion qui se voit transformé. Dans la Doctrine de politique étrangère de la Russie, le néolibéralisme se présente en effet comme l’ensemble des valeurs occidentales qui seraient supposément imposées à la Russie de l’extérieur  : la distinction entre « parent 1 » et « parent 2 », la « propagande de l’homosexualité », le féminisme, etc. Le néolibéralisme n’est plus alors qu’une nouvelle variante du libéralisme, recentrée sur un certain nombre de valeurs culturelles occidentales, un simple reflet des guerres culturelles en cours liées au genre, à l’identité queer, aux inégalités de race, au marxisme culturel et à son héritage, et au postcolonialisme. Pour les auteurs du texte, toute valeur « occidentale », y compris les droits de l’Homme, les droits des femmes, les droits des minorités, entrent dans la catégorie du néolibéralisme.

Il faut néanmoins souligner à quel point la Doctrine de politique étrangère de la Russie est elle-même imprégnée d’un esprit néolibéral. Concrètement, ce texte tâche d’articuler des vues à la fois néoconservatrices et néolibérales — d’une manière qui n’est d’ailleurs pas si nouvelle, si on se souvient de l’exemple de Ronald Reagan.

Ce texte tâche d’articuler des vues à la fois néoconservatrices et néolibérales — d’une manière qui n’est d’ailleurs pas si nouvelle, si on se souvient de l’exemple de Ronald Reagan.

Vjačeslav Morozov

L’un des concepts au cœur de la Doctrine est celui de « concurrence loyale », employé dans le texte pour dénoncer, au contraire, la concurrence déloyale que mènerait l’Occident. Or ce concept est un des points nodaux de la terminologie néolibérale, au fondement de l’idée que l’état normal des choses est celui d’une concurrence de tous contre tous. Selon cette conception, les individus, les États et les nations doivent investir dans leur développement et engranger du capital afin de surpasser les autres. C’est justement l’Occident qui, selon le Kremlin, perturbe le cours normal de la concurrence entre les États, les civilisations et les entreprises, par exemple lorsqu’il prend des sanctions ou empêche l’accès des sociétés russes au marché international.

Dans le monde que se représentent les auteurs de la Doctrine, il n’y a aucune place pour la coopération  ; la concurrence de tous contre tous doit déboucher sur la soumission des plus faibles aux plus forts. La question des valeurs, en définitive, est une question formelle  : les valeurs évoquées ne servent ici qu’à souder des agglomérats civilisationnels. Dans ces conditions, le « néolibéralisme » est réduit à l’état de signifiant vide. On peut dire que ce terme est désormais utilisé dans le lexique politique russe d’une manière analogue à celui de « démocratie », il y a quelques années. À l’époque de Vladislav Surkov, la Russie reprochait à l’Occident d’imposer au reste du monde sa conception de la démocratie. Désormais, il est devenu plus délicat de débattre de la notion de démocratie, même de la « démocratie souveraine », et on se rabat donc sur une critique de l’Occident au motif de son « libéralisme ». Aussi absurde que cela puisse paraître, cette critique du « néolibéralisme » vient bien des positions les plus incontestablement néolibérales

Une autre chose importante à noter, non sans lien avec ce qui précède, est l’eurocentrisme de l’ensemble des Doctrines de politique étrangère de la Russie. Certes, la Doctrine de 2023 est effectivement, comme toutes celles qui l’ont précédée sauf en 1993, un texte d’inspiration anti-occidentale. Mais en même temps, elle montre à quel point la Russie considère toujours l’Occident comme son principal interlocuteur. En dépit de ses efforts pour développer un dialogue avec les pays du Sud, celui-ci se réduit à nouveau à une critique de l’Occident et de la politique occidentale. Autrement dit, il s’agit encore une fois d’un message adressé à l’Occident, il s’agit toujours de signifier à l’Occident que s’il revient à la raison et entreprend une politique « constructive » vis-à-vis de la Russie, celle-ci sera prête à coopérer avec l’Europe et à revenir à des relations de bon voisinage. On peut dire, en somme, que la Russie n’est pas parvenue à s’émanciper de son eurocentrisme  : elle cherche, encore et toujours, à ce que l’Europe l’accepte et la reconnaisse.

La Doctrine de 2023 est, comme toutes celles qui l’ont précédée sauf en 1993, un texte d’inspiration anti-occidentale. Mais elle montre à quel point la Russie considère toujours l’Occident comme son principal interlocuteur.

Vjačeslav Morozov

Comment faut-il comprendre le fait que la nouvelle Doctrine ne fasse plus référence à la nécessité d’un contrôle des armements ni, plus généralement, au thème du désarmement  ?

Cela n’est pas tout à fait vrai  : il est bien fait référence au contrôle des armements dans la Doctrine de 2023. Cependant, elle est présentée sous la forme suivante  : l’Occident est responsable de tout, nous n’avons rien à nous reprocher, puisque nous ne sommes sortis d’aucun accord et nous montrons prêts à rétablir tous les traités.

Historiquement, c’est même partiellement vrai  : le démantèlement du système de contrôle des armements a bien commencé avec le retrait des États-Unis du Traité de contrôle et de limitation des armements sous George W. Bush fils, et, dans les années qui ont suivi, ce thème est loin d’avoir figuré parmi les priorités de Washington. Dans le contexte des tensions actuelles, il est peu probable que l’on parvienne à rétablir ce système tel qu’il a existé, mais la Doctrine signale malgré tout que la Russie est ouverte au dialogue sur la question des armements, qui sera probablement l’un des premiers problèmes abordés si la situation militaire se résolvait ou se stabilisait, ou encore si un dialogue s’ouvrait entre la Russie et l’Occident. Mais pour l’instant, c’est la guerre qui reste au premier plan, et aucune discussion sérieuse entre Russie et Occident ne pourra avoir lieu tant que l’Ukraine ne sera pas en sécurité. 

Cette communication de la Russie, rétive aux compromissions et multipliant les ultimatums, l’aide-t-elle en définitive à atteindre ses objectifs  ?

Les dirigeants russes sont probablement convaincus de l’efficacité de cette forme de communication. Après tout, ils l’ont expérimentée en décembre 2021 en lançant un ultimatum en direction des États-Unis et de l’OTAN. C’est d’ailleurs le refus des États-Unis et de l’OTAN de négocier selon les termes de la Russie qui a fourni le principal prétexte au déclenchement de la guerre. Aujourd’hui, les dirigeants russes persistent sur cette ligne. Il est cependant assuré que ce mode de communication ne permettra en aucun cas d’atteindre les buts fixés, surtout maintenant qu’une guerre est en cours. Lorsque l’ultimatum russe se trouvait en discussion au tournant des années 2021-2022, des voix se sont fait entendre pour appeler à l’écoute et au dialogue vis-à-vis de la Russie. Tout le monde redoutait alors ce qui est, depuis lors, devenu parfaitement clair  : la Russie n’est pas aussi terrifiante qu’elle en avait l’air.

Il est clair pour tout le monde que la Russie ne pourra pas gagner la guerre. Elle n’est pas en mesure de gagner une guerre contre une Ukraine soutenue par l’Occident. Elle ne sortira pas victorieuse d’une guerre de grande ampleur contre les États-Unis. Elle peut, certes, s’emparer de quelques portions de territoire, mais en aucun cas remporter une victoire éclatante. Dans ces circonstances, le ton d’ultimatum de la Russie est parfaitement improductif  : seule une petite partie de la communauté des experts prend ses proclamations au sérieux. Le point de vue dominant sur ces déclarations russes est qu’elles relèvent de la propagande, ou sont tout simplement irrationnelles

La Russie n’est pas parvenue à s’émanciper de son eurocentrisme  : elle cherche, encore et toujours, à ce que l’Europe l’accepte et la reconnaisse.

Vjačeslav Morozov

En réalité, comme je l’ai affirmé, la rhétorique russe n’est pas dépourvue de sens, et sa signification se trouve notamment reflétée dans la nouvelle Doctrine de politique étrangère. On peut ne pas être d’accord avec son contenu, mais il faut travailler à partir de ce texte pour définir une politique vis-à-vis de la Russie, avec laquelle tout le monde a encore à traiter, pour l’instant. La rhétorique agressive de la Russie est conçue de manière à en rendre la compréhension difficile. Les experts doivent pourtant être en mesure d’analyser le contenu de ces discours en laissant de côté leur dimension agressive.
Nous conservons tous l’espoir que la Russie connaisse des changements favorables dans un avenir proche, mais on ne peut pas attendre ce moment pour définir une politique à son égard. Je n’appelle en aucun cas à adopter dès maintenant, pour parler la langue de la Doctrine, une « position constructive ». Malgré tout, il est fondamental de saisir que les actions du Kremlin sont mues par une certaine logique et que cette logique lui permet d’obtenir des succès diplomatiques partiels. Sans qu’il s’agisse d’adopter ou d’approuver cette logique, il n’en reste pas moins que, tant qu’on ne la comprendra pas, on s’interdira de mettre en place une véritable politique d’endiguement, sans même parler de plans d’action plus ambitieux encore.