Les gentils contre les méchants : nouvelle lutte des classes

Dans cette longue conversation qui ouvre la traduction italienne de The New Class War de Michael Lind, qui vient de paraître aux Luiss University Press, Raffaele Alberto Ventura et Lorenzo Castellani partent des thèmes mis en avant par le penseur américain pour proposer une réflexion sur les fractures et les recompositions en cours dans la politique et les sociétés mondiales, en soulignant la dimension elle-même idéologique de ce nouveau clivage.

Michael Lind, La nuova lotta di classe: élite dominanti, popolo dominato e il futuro della democrazia, Luiss University Press, 2021, 227 pages, ISBN 978-88-6105-6

Raffaele Alberto Ventura

Toute l’histoire de notre société est l’histoire d’une lutte des classes. Ce n’est pas seulement Marx qui le dit, mais aussi désormais Michael Lind, un politologue plus conservateur que progressiste…  

Lorenzo Castellani

Comme le titre le suggère, Lind n’a aucun problème à recourir à la taxonomie des classes sociales et à considérer les conflits à l’œuvre comme une véritable guerre des classes. Selon l’auteur, aux États-Unis, les frontières de la géographie, de l’éducation et du revenu délimitent les nouveaux groupes sociaux et leurs intérêts. La classe cosmopolite, éduquée, métropolitaine d’une part ; les classes moyennes inférieures, moins éduquées, les producteurs territorialisés vivant dans les provinces d’autre part. Ce sont ces deux plaques tectoniques qui entrent en friction, selon l’auteur. Mais est-ce vraiment le cas ? La division est-elle aussi nette ? 

Raffaele Alberto Ventura

Selon Lind, cette population éduquée, concentrée dans les grandes métropoles mais caractérisée par son nomadisme structurel, constituerait aujourd’hui la véritable classe dominante. Paradoxalement, les dissidents soviétiques ont été les premiers à critiquer cette « nouvelle classe ». Le livre de Milovan Gilas, Nova Klasa, paru en 1957, qui dénonce la bureaucratie des États socialistes, est bien connu. Mais en France, Lefort et Castoriadis, dans la revue Socialisme ou Barbarie, avaient commencé à étudier cette transformation dès 1949. Nous pourrions remonter encore plus loin, jusqu’au trotskiste Bruno Rizzi qui, avec son essai sur la bureaucratisation du monde (1939), a fortement influencé la théorie de James Burnham sur la « révolution managériale » (1941), un modèle explicite de Michael Lind. En fait, toute la sociologie du XXe siècle, à partir de Max Weber, s’est penchée sur cette classe étrange pour tenter d’en saisir la spécificité : classe dominante ? classe non productive ? Et comment définir son extension ? L’économie de la connaissance, à partir des années 1960, a permis de défendre l’idée que cette classe était « productive » et non « parasitaire », ouvrant la voie à la construction de la catégorie de cognitariat dans la pensée post-opéraïste. Comme on peut le constater, la nouvelle classe est assez malléable, dans le sens où elle peut servir à la fois d’avatar de la bourgeoisie et du prolétariat, se trouvant carrément au milieu. Ce qui rend son positionnement encore plus difficile, c’est la coexistence du « capital économique » et du « capital cognitif », l’adoption d’une consommation typiquement bourgeoise en même temps qu’un revenu du travail pas nécessairement frappant. Si l’on veut réduire le corps social des économies avancées au nombre minimal de sujets, je dirais que l’on ne peut pas descendre en dessous de quatre classes : une classe laborieuse en partie immigrée ou délocalisée ; une classe propriétaire de plus en plus concentrée ; une classe compétente plutôt hétérogène ; enfin, une classe d’exclus produite par la désindustrialisation et la désertification des zones rurales. Ce sont ces deux derniers qui sont les protagonistes de la comédie des malentendus du populisme : la « nouvelle classe » compétente devient l’objet du ressentiment de la petite bourgeoisie en déclin, qui est à son tour décrite par les compétents comme raciste et « déplorable ». Mais il ne faut pas perdre de vue que les supposées élites urbaines sont souvent précaires et sous-payées, liées à de petits luxes de position (les proverbiaux brunchs aux avocado toasts des caricatures) mais incapables d’accéder à la propriété foncière. En bref, ils sont défavorisés à leur manière.

Lorenzo Castellani

L’impression, et là je voudrais proposer une réflexion différente de celle de Lind, est celle d’une certaine difficulté à appliquer la typologie des classes sociales à la société actuelle. Comme tu le soulignes également, les élites scolaires et urbaines ne sont souvent pas entièrement superposables au sommet économique des sociétés occidentales, ou du moins il y a encore beaucoup de personnes aisées qui ne peuvent être comptées parmi les compétents. Lind lui-même le souligne d’une certaine manière : il existe encore des producteurs territorialisés, des petits et moyens entrepreneurs, moins alphabétisés, décentralisés mais toujours capables de produire une excellente valeur économique et d’emploi. Ce qui me semble donc émerger, c’est une société, pour utiliser une comparaison historique peut-être un peu risquée, divisée en classes et en guildes de type néo-médiéval. Le statut, aujourd’hui fourni par les centres de certification de la compétence (grandes universités, think tanks, journaux, etc.), compte finalement plus que l’élément économique pour l’homme éduqué du XXIe siècle. Les personnes compétentes sont des travailleurs intellectuels hautement éduqués et qualifiés, qui se concentrent dans ce que Lind appelle les « pôles de connaissance », généralement à proximité de grandes métropoles ou dans des zones à forte intensité de capital, comme la Silicon Valley. Tout le monde n’est pas destiné à devenir PDG de Google ou responsable de la recherche d’un grand fonds d’investissement, mais il existe une culture commune, un style de vie et des manières homogènes.

À bien des égards, c’est une évidence, car ces dynamiques sociales ont toujours existé dans l’histoire, mais aujourd’hui, la question est devenue centrale dans le débat public et intellectuel pour trois raisons. L’une est politique, à savoir que la démocratie exige toujours l’égalité (une tête, une voix), mais qu’il est difficile de maintenir cet équilibre dans une société totalement alphabétisée, avec des niveaux de scolarisation aussi différents. En témoigne le complexe pédagogique qui afflige souvent les responsables, qui voudraient corriger le bois tordu du reste de la population en imposant des langues et des normes de comportement. La frustration au niveau politique est évidente : le système démocratique ne valorise pas les années d’études, les masters et les doctorats car le vote d’une personne compétente et celui de tout autre citoyen ont la même valeur. D’où la poussée vers la proposition de formes de technocratie ou d’épistocratie, idées qui, ces dernières années, ont envahi le monde universitaire et le journalisme. Une technocratie qui est déjà très présente dans les régimes politiques actuels par le biais des banques centrales, des autorités administratives, des régulateurs mondiaux, des systèmes judiciaires et des institutions internationales. 

Il y a ensuite une raison sociale : les filtres fonctionnels de la méritocratie tendent à créer des groupes auto-ségrégués qui ont perdu le contact avec d’autres formes de réalité, et en particulier avec les provinces. Des réseaux de compétences sont construits, souvent supranationaux ou même mondiaux, qui deviennent toutefois des enclaves fermées par rapport au reste de la société. D’une part, il y a les cosmopolites, qui peuvent vivre et travailler n’importe où, et d’autre part, il y a les territorialisés, qui ne peuvent vivre et travailler que là où ils sont. Ce manque de proximité avec le monde territorialisé et industriel tend à délégitimer les compétents dans leurs revendications politiques. Et puis il y a un facteur culturel, à savoir qu’une mentalité néo-positiviste a fait son chemin dans nos élites : à l’ère de la sécularisation totale et de la fin des idéologies, la complexité sociale ne peut être gérée que par le recours à la science et à la technologie. Des procédures, des données, des méthodologies, des expériences sont nécessaires même dans des domaines autrefois dominés par des connaissances historiques, philosophiques, humanistes. Une grande partie de la classe dirigeante occidentale est sous l’illusion fatale que l’expertise peut fournir toutes les réponses, embrasser toutes les connaissances d’un problème donné, et que la rigueur des méthodes et des processus est plus importante que les fins et l’objet de la recherche.  

Raffaele Alberto Ventura

La pandémie de 2020 a sans doute révélé l’existence d’une nouvelle technolâtrie ou d’un nouveau scientisme qui séduit la gauche, par opposition à la tradition philosophique constructiviste qui l’avait séduite auparavant, à partir des années 1960. Je me demande encore comment nous sommes passés de Michel Foucault aux ontologies fortes du post-structuralisme identitaire. C’est la gauche du “permis de voter” et de la vaccination obligatoire, une gauche moyennement progressiste qui ne remarque pas la contradiction fondamentale que ses tentations épistocratiques mettent en évidence. Si le système démocratique a fonctionné si bien et pendant si longtemps, c’est parce que son principe de légitimation par la volonté du peuple a fourni la dose de consensus nécessaire pour fonctionner. Mais dès que la supercherie est révélée – comme dans la Ferme des animaux d’Orwell, inspiré, pas par hasard, par Bruno Rizzi, où « Nous sommes tous égaux mais certains sont plus égaux que d’autres »–  tout risque de s’effondrer. Confiance, consensus, pouvoir. Ce n’est pas un hasard si La nouvelle lutte des classes s’ouvre sur une référence à la Révolution française. 

Que nous réserve l’avenir ? Lind revient sur le thème du conflit entre les centres urbanisés et les périphéries rurales, déjà soulevé par David Goodhart et Christophe Guilluy, puis incarné plastiquement par la révolte des Gilets jaunes en France ainsi que par la répartition géographique du vote populiste au Royaume-Uni et aux États-Unis, concentré dans les zones les plus vides et oubliées. Lind craint que la « révolution néolibérale par le haut » ne soit contrée par une « contre-révolution populiste par le bas ». Mais existe-t-il vraiment des marges pour que cela se produise ?  

Lorenzo Castellani

J’ai peur que ce soit très difficile. Et non pas parce qu’il ne peut pas y avoir d’expériences politiques réussies : à bien des égards, Trump, le Brexit, le Mouvement 5 étoiles l’ont été. Mais parce que les structures sur lesquelles notre monde repose se sont révélées très solides et résistantes. La mondialisation peut être ralentie, mais pas démantelée. La politique peut perdre la posture technocratique de ces dernières années, mais la démocratie directe des Athéniens ne peut être reconstruite. Le capitalisme peut être régulé, restructuré, re-territorialisé, mais personne n’imagine un monde basé sur une politique économique totalitaire et autarcique ou une économie des seuls biens publics et communs. La somme de la science, de la bureaucratie et du capitalisme constitue toujours notre cage d’acier, et elle s’étend à l’échelle planétaire. 

Ici, le défi posé par Lind est susceptible d’une interprétation plus réaliste : restructurer le système vers le bas afin d’éviter de déclencher des crises de légitimation si puissantes qu’elles ébranleraient l’ordre politique occidental. S’il existe un régime mondial, un ordre et un réseau mondial, le domaine de la technique et de la compétence, il doit également exister un régime local, un ordre local, une communauté où l’expérience concrète et la participation politique comptent plus que le reste. Le populisme évoqué par Lind veut éliminer le premier, tandis qu’une grande partie de l’establishment libéral et progressiste ne se soucie pas du second, qu’il déteste souvent. Au contraire, il faut trouver un équilibre entre l’autonomie du local et l’hétéronomie du global.  

Raffaele Alberto Ventura

Si les contradictions au sein du camp progressiste sont évidentes, il me semble qu’en Europe il y a aussi une contradiction évidente dans le camp populiste, entre la tentation étatiste du souverainisme et son rejet des élites gestionnaires qui seraient inévitablement appelées à gouverner. Cette contradiction est probablement moins évidente dans le contexte américain, où le conservatisme est associé au libéralisme, voire au libertarisme. Par exemple, Lind n’est certainement pas un ennemi du marché, mais il critique le néolibéralisme comme un projet technocratique « tombé d’en haut » : le préfixe néo-, plutôt que de compléter, amende le libéralisme qui le suit, décrivant en fait selon Lind un projet de planification porté par la bureaucratie. L’utilisation du concept de néolibéralisme contribue ainsi à une véritable ambiguïté interprétative, un « signifiant vague » typiquement populiste dans lequel peuvent converger les mécontentements de droite et de gauche. L’existence de toutes ces contradictions nous montre à quelle vitesse les plaques tectoniques de l’idéologie bougent, rapprochant des choses qui étaient auparavant très éloignées. 

Lorenzo Castellani

Le livre de Michael Lind est important pour le contexte politique et culturel dans lequel nous vivons, parce qu’il me semble théoriser et consolider une position de plus en plus définie ces dernières années, celle du retour des catégories marxistes dans l’analyse sociale, déclinée dans une clé identitaire et conservatrice…  

Raffaele Alberto Ventura

Selon Lind et contrairement à Marx, les deux classes en lutte ne sont pas les bourgeois et les prolétaires, c’est-à-dire ceux qui ont tout contre ceux qui n’ont rien, mais les propriétaires contre les gestionnaires, les professionnels, les experts ; en bref, ceux qui possèdent le capital économique contre ceux qui possèdent le capital culturel. Ce n’est pas une mince différence. Et de fait, ces dernières années, on a beaucoup parlé d’un marxisme de droite. Tout d’abord, en raison du glissement de certains intellectuels de gauche vers le nationalisme ou le souverainisme, alors que les conversions marquantes des années 1970-1990 se faisaient surtout dans le sens du libéralisme : et c’est déjà un signe évident des temps. La « marge de manœuvre » politique semble s’être déplacée, comme si, face à la crise du capitalisme occidental, on tentait d’abord de « tout ouvrir », puis de faire exactement le contraire. 

Plus flagrant encore, cependant, est le phénomène d’absorption de certaines catégories du discours de gauche par la droite : l’insistance sur les classes sociales, la critique du capitalisme, la même référence explicite à Marx, des éléments que l’on retrouve désormais tranquillement dans le discours de certains partisans de Trump et même de Salvini. Le précurseur en France de ce courant d’idée a été la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, une grande machine de recyclage et de récupération qui a indiqué une voie suivie plus tard par le Rassemblement National de Marine Le Pen. Mais sur ces empiètements, nous devons nous comprendre : le « marxisme » dont on parle, à droite comme à gauche, n’est plus qu’une pâle photocopie d’une photocopie du matérialisme dialectique, une sorte de cargo cult dont il ne reste que quelques idiomes et tics langagiers. Aujourd’hui, la droite et la gauche se disputent cet héritage, l’adaptent à leur époque et le déforment donc inévitablement. 

La nouvelle gauche étatiste, keynésienne, technocratique, néo-positiviste, comme vous l’avez dit plus haut, est-elle vraiment marxiste ? Ou Lind est-il marxiste lorsqu’il réinterprète la lutte des classes en reléguant le prolétariat à un rôle secondaire ? Raymond Aron a dénoncé un « marxisme imaginaire » depuis les années 1960, ce qui signifie que nous avons maintenant affaire à la troisième, quatrième ou même cinquième génération de marxistes imaginaires, qui ont étudié avec d’autres marxistes imaginaires, qui à leur tour ont étudié avec des marxistes imaginaires. Que reste-t-il de Marx ? Un trophée pour revendiquer, tout d’abord, la preuve qu’il est désormais une référence transversale, et en tant que transversale, très malléable. Le théologien Alain de Lille déclarait : « L’autorité a un nez de cire que l’on peut déformer à sa guise. » Dans le cas de Lind, nous ne pouvons parler d’un marxisme conservateur que dans un sens large, mais il est certain que le fait que nous en parlions ainsi nous en dit long sur la façon dont l’équilibre des forces dans le débat public s’est déplacé au cours de la dernière décennie. En soustrayant la référence à Marx à la gauche, en la « vidant » en quelque sorte, la droite s’est attribué un incroyable avantage compétitif. Dans ce jeu d’appropriations, de récupérations, de détournements et de malentendus, il sera intéressant de voir si la gauche saura s’approprier les thèses sur la crise de la technocratie ou si elle les rejettera, rompant avec une pièce essentielle de sa propre tradition. Ou la prochaine révolution sera-t-elle désespérément populiste et de droite ?  

Lorenzo Castellani

Je ne sais pas dans quelle mesure l’échec de la critique de la technocratie à gauche est vraiment une pièce essentielle de sa tradition. Comme tu l’as toi-même souligné, les premières critiques contre « la nouvelle classe » sont venues des dissidents communistes et socialistes, mais pas tant contre les autres partis que contre le leur. C’est peut-être parce que l’élément pédagogique et dirigiste, donc inévitablement bureaucratique, est une caractéristique qui fait partie de l’héritage de la gauche elle-même depuis un siècle. Malgré l’apport de la pensée de Foucault à la critique du pouvoir, l’attrait ancestral de ce type de mentalité dirigiste semble prévaloir. Aujourd’hui, le monde progressiste s’appuie fortement sur la technocratie pour faire avancer ses idées sur la politique identitaire, pour remodeler les canons de l’éthique et de la science, et plus traditionnellement pour concevoir des politiques sociales. 

Peut-être Michael Lind ne s’y attarde-t-il pas suffisamment, car l’ordre technocratique n’est pas seulement une forme de dirigisme économique, une combinaison de sommets bureaucratiques et de capitalisme oligarchique, mais pour les progressistes, c’est aussi un dispositif permettant de créer une certaine forme de société. La rupture avec la tradition, et le pouvoir résiduel qui en découle, est en fait recherchée par la gauche précisément par le biais de la technocratie. Ce sont les compétents qui conduisent non seulement les politiques économiques, mais aussi l’émancipation des individus des liens traditionnels, qui pilotent la transition vers un nouvel égalitarisme qui fait de la place aux minorités (pensez au pouvoir d’établir des quotas roses, des quotas ethniques, dans toute forme de recrutement, d’imposer l’usage d’une certaine langue au sein des institutions et ainsi de suite). C’est ainsi qu’apparaît le paradoxe selon lequel la libération des « chaînes de la tradition » se produit précisément à travers la cage d’acier. 

Mais dans quelle mesure cette attitude est-elle politiquement viable dans des sociétés démocratiques et pluralistes ? Vouloir imposer d’en haut, c’est-à-dire par le biais des institutions, la libération de la tradition pour la remplacer par un modèle précis de vie, de droit et de langage, a-t-il un sens ou est-ce un exercice vain et dangereux d’ingénierie sociale ? Cette artificialité ne risque-t-elle pas d’engendrer une discrimination à rebours et d’éveiller les pires instincts de la soi-disant majorité ? En tout cas, tant que cette pensée restera dominante, nous aurons une division inévitable entre une gauche managériale et technocratique et une droite populiste et nationaliste. 

Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il ne peut y avoir de réalignements à l’avenir. Une gauche néo-autonomiste et socialiste pourrait émerger, par exemple, et par conséquent, en réaction, une droite conservatrice et oligarchique. Ou bien des expériences capables de mélanger, en arrondissant les angles, l’ethos technocratique avec le nationalisme pourraient émerger (et peut-être que Macron est déjà quelque chose comme ça). Enfin, je ne surestimerais pas la prétendue charge révolutionnaire du populisme. Après tout, cela semble être fondé sur la nostalgie plutôt que sur l’utopie. Peut-on faire une révolution au nom de la nostalgie ? Tout au plus, on peut restreindre les choses plutôt que de les changer. 

Ce qui est inquiétant, c’est que la technocratie et le populisme sont tous deux opposés au pluralisme, à la modération, à la médiation et, en fin de compte, au libéralisme profond sur lequel repose notre contrat social. Aussi usé, affaibli, précaire soit-il, le pacte du constitutionnalisme reste le pivot de notre liberté et de notre vie politique. La technocratie et le populisme, en revanche, sont deux visions anti-politiques, et donc risquées et dangereuses. Car derrière toute tentative d’annuler la politique en tant que processus de discussion se cache un danger despotique.  

Raffaele Alberto Ventura

Enfin, peut-être faut-il dire un mot sur le risque, à force de critiquer la compétence, de « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Il est clair que la prospérité et la sécurité dont jouissent les économies occidentales depuis des décennies dépendent des investissements dans l’éducation et de la division du travail cognitif. Il est moins évident de savoir si ce mécanisme vertueux est durable à très long terme. Lind nous montre des signes d’une érosion de la performance sociale des élites. Les Machiavellians cités dans l’épigraphe au début de Nouvelle lutte des classes – c’est-à-dire les Italiens Pareto, Mosca et Michels – nous enseignent que nous ne pouvons pas renoncer aux élites, mais la réaction populiste suggère que dans leur relation avec la société, quelque chose, à un moment donné, est brisé. Serons-nous capables de le réparer ? C’est la grande question.  

Lorenzo Castellani

Pouvons-nous nous diriger vers une société de la compétence durable ? C’est possible, mais il faut d’abord prendre conscience que toute tentative de neutraliser les conflits entre groupes, même avec les moyens techniques les plus avancés, est destinée à se heurter au sous-sol de la politique, aux pulsions et à l’irrationalité de l’homme, aux limites cognitives de l’individu, à la pluralité des intérêts, des passions et des raisonnements qui agitent la vie associée des êtres humains. La politique reste un processus de discussion, et la discussion nécessite toujours, au sens grec du terme, une certaine dialectique.

Pour cela, nous avons besoin de nouveaux « mythes » ou, si vous préférez un terme plus séculier, de nouvelles « fictions » de la politique à discuter. Autrement dit, nous avons besoin d’idées et de moyens pour éviter les déconnexions, la paranoïa et les fractionnements de la société de compétence. Ce processus ne doit pas nécessairement se faire en revenant en arrière, en évoquant le mythe de la « vieille » démocratie représentative et de la souveraineté nationale, mais au contraire en regardant vers l’avenir avec réalisme et conscience. Nous vivons dans une cage d’acier faite de techniques, de capitaux, d’administration que, du moins jusqu’à présent, nous ne savons pas ouvrir, mais quel système de liberté pouvons-nous dériver à l’intérieur de ce périmètre pour éviter que les mailles de cette cage n’étouffent les individus et les communautés ? C’est peut-être la question à laquelle répondent et nous posent des livres comme La nuova lotta di classe.

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