« Échos » : un inédit de Louise Glück, prix Nobel de Littérature 2020

Jeudi, le prix Nobel de Littérature a été attribué à Louise Glück, grande poétesse américaine très peu traduite en français.
Nous vous proposons d'entrer dans son œuvre grâce à une traduction inédite.

Auteur
Marie Olivier
Trad.
Marie Olivier
Gluck Prix nobel américain littérature 2020

L’œuvre de Louise Glück offre une poétique de l’intimité et de la réserve lyrique. Elle invite à une réflexion sur l’importance de l’omission et de l’oscillation, de l’hésitation comme modes d’écriture. En témoigne ce poème, «  Échos  », paru dans le recueil Averno (2006), son dixième recueil.

Le poème explore les failles de la voix et l’impossibilité du cliché romantique d’union avec la nature. La voix y revient toujours comme un retour à soi-même, mais aussi, comme l’impossibilité d’un dire transitif quelconque et d’ouverture au monde. L’ataraxie y est à la fois un but à atteindre et un moyen poétique. Dans «  Échos  », le lecteur peut percevoir un semblant de trame narrative et un souffle lyrique plus long, caractéristiques de son œuvre la plus récente.

Échos

1.

Une fois que je pus imaginer mon âme,
je pus imaginer ma mort.
Lorsque je pus imaginer ma mort,
mon âme mourut. De cela,
je me souviens clairement.

Mon corps s’obstina.
Sans s’épanouir, il s’obstina.
Pourquoi, je ne sais pas.

2.

Alors que j’étais encore très jeune
mes parents déménagèrent dans une petite vallée
entourée de montagnes,
qu’on appelait la région des lacs.
Depuis le jardin de la cuisine
on pouvait voir les montagnes,
recouvertes de neige, même en été.

Je me souviens d’une paix d’un genre
que je ne connus jamais plus.

Quelque temps après, je pris sur moi
de devenir artiste,
de donner voix à ces impressions.

3.

Le reste, je vous l’ai déjà raconté.
Quelques années d’éloquence, et puis
ce long silence, comme le silence de la vallée
avant que les montagnes ne renvoient
votre voix transformée en voix de la nature.

C’est ce silence qui m’accompagne désormais.
Je lance cette question  : de quoi mon âme est-elle morte  ?
Ce à quoi le silence répond

si ta voix n’est plus, quelle vie 
vis-tu et
quand es-tu devenue cette personne ?

Crédits
En accord avec l'auteur, ce texte est la première traduction française de cette pièce de Louise Glück.
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